• La tigresse, Too late for tears, Byron Haskin, 1949

    La tigresse, Too late for tears, Byron Haskin, 1949

    Byron Haskin n’est pas un spécialiste du film noir, il est surtout connu pour ses incursions heureuses dans la science-fiction. Mais enfin, on lui doit le très bon I walk alone en 1948, avec Burt Lancaster, Kirk Douglas et déjà Lizabeth Scott. Ici, le scénario est tiré d’un roman que Roy Huggins avait publié en feuilleton dans le Saturday evening post. Cela avait été un succès, sans doute à cause des multiples rebondissements de l’intrigue, et donc on en avait tiré un ouvrage puis celui-ci avait été traduit en français et publié dans la collection bon marché « l’énigme » chez Hachette. Roy Huggins n’est pas n’importe qui. A Hollywood il a un peu tout fait, producteur de séries télévisées qu’il a créées, comme Maverick ou The fugitive qui ont connu de grands succès. Il est aussi connu pour avoir dénoncé 19 membres du parti communiste auquel il était affilié, avec comme excuse que ceux-ci avaient déjà été dénoncés devant l’HUAC ! On va voir d’ailleurs que le côté « morale ordinaire » ne le quittait pas. 

     La tigresse, Too late for tears, Byron Haskin, 1949

    Les Palmer ont été invité par des amis à un diner, mais au dernier moment, Jane refuse de s’y rendre. Faisant demi-tour sur une route un peu déserte, une voiture les croise et son conducteur jette une lourde sacoche dans le véhicule des Palmer ! Après avoir semé leurs poursuivants, les Palmer rentrent chez eux et ouvrent le sac qui contient en fait une grosse somme en billets usagés. Si Jane veut conserver cette petite fortune pour son usage personnel, Alan est honnête et voudrait bien aller le rendre à la police, il pense que cette fortune tombée du ciel porte malheur et que leur couple ne survivra pas. En attendant, ils vont planquer le sac à la consigne de la gare. Jane pense cependant qu’elle amènera son mari à composition. Mais le lendemain, tandis qu’Alan est parti travailler, elle reçoit la visite d’un personnage louche, Danny Fuller, qui lui demande de lui rendre son argent. Jane nie, mais comme Danny se fait menaçant elle lui propose de l’aider à retrouver le sac de billets, contre la moitié de la somme qu’il contient. Elle croit que le ticket de la consigne est toujours dans la poche du manteau de son mari. Elle en profite pour se laisser séduire par Danny. Elle met une combine compliquée au point. Entraînant son mari dans une soi-disant promenade sur le lac – il semble que ce soit le Parc McArthur – elle le tue et le jette à l’eau avec la complicité de Danny. Puis tous les deux rentrent chez elle comme si de rien n’était. Elle va ensuite laisser sa voiture avec les clés dessus au bord de la plage pour se la faire voler. Mais en face de chez elle habite la sœur d’Alan qui trouve un peu louche toutes ces allées venues. Jane va signaler la disparition de son mari à la police. Puis elle va voir Danny qui a conservé le manteau d’Alan. Mais elle ne trouve pas le ticket et est prise d’un évanouissement. En fait c’est la sœur d’Alan, Kathy, qui a récupéré le ticket dans le tiroir de la commode. Elle le cache chez elle. Tandis que Danny et Jane se rongent les sangs pour retrouver le maudit ticket, un nouveau personnage apparaît, Don Blake, qui prétend avoir connu Allan à l’armée. Lui aussi semble louche. Jane veut se débarrasser de Kathy, et demande à Danny d’acheter du poison. Les choses s’accélèrent, et tandis qu’une idylle se noue entre Kathy et Don, Jane empoisonne Danny puis s’enfuit au Mexique. C’est là que les choses se dénoueront Don est en réalité le frère du premier mari de Jane qui est mort dans des conditions mystérieuses. En rusant, il va lui faire avouer qu’elle a bien tué Alan et qu’elle a coulé son corps dans le lac. La police interviendra trop tard pour empêcher Jane de tomber par la fenêtre d’un appartement qu’elle avait loué dans un hôtel de luxe. Kathy et Don qui en fait s’appelle Blanchard, vont pouvoir filer le parfait amour. 

    La tigresse, Too late for tears, Byron Haskin, 1949 

    Alan Palmer cherche à dissuader sa femme de garder l’argent 

    C’est donc d’abord une histoire à rebondissements où la complexité des caractères s’efface derrière la subtilité de l’intrigue. Deux thèmes dominent : d’abord une analyse de la cupidité et des ravages que ce sentiment indigne peut produire, ensuite bien sûr le portrait d’une sorte de veuve noire qui tue sans état d’âme tous ses amants successifs. Mais il y a également le chantage qu’exerce Danny Fuller sur un autre personnage mystérieux qui traficote des factures de gestion de l’eau municipale. Au début, on prend Danny pour une sorte de gangster, pourtant ce n’est qu’un maître-chanteur qui roule des mécaniques. Qui trop embrasse mal étreint, et probablement c’est cette trop grande profusion de thèmes qui rend le film problématique. Pour combler les vides, le film devient très bavard et la plupart des scènes se passent, comme au théâtre dans le décor de l’appartement des Palmer : il faut bien expliquer au spectateur ce qui se passe, sinon il ne peut plus suivre. On a droit à des leçons de morale en permanence comme quoi l’argent ne fait pas le bonheur et le crime ne paie pas. Certes on peut toujours rétorquer que ces discours reflètent très bien les obsessions des Américains par rapport à l’argent et à la réussite, la crainte de la montée du pouvoir féminin dans la société d’après-guerre, mais ça ne passe pas vraiment. 

    La tigresse, Too late for tears, Byron Haskin, 1949 

    Jane promet à Fuller de tout faire pour retrouver l’argent 

    Si quelques traits spécifiques du film noir sont très visibles dans la réalisation, l’ensemble est filmé assez platement. Haskin multiplie les plans rapprochés et les oppositions de visages dans le cadre. Il y a peu de mouvement d’appareil, peu de relief donc, et même la photographie n’est pas d’une très grande qualité. Il est vrai que la version que je possède a été éditée par Bach film, et qu’elle a été tirée à partir d’une copie vieillie, sombre et rayée. Sans doute n’en avait on pas une meilleure sous la main. Bien que ce ne soit pas un film de série B, il ne semble pas que le budget ait été suffisant ne serait-ce que pour éclairer correctement les scènes. Cela se passe à Los Angeles. Les décors extérieurs sont mal et peu utilisés. Tout cela manque de fluidité. Même la gare et sa consigne ne sont pas filmées correctement, l’angle choisit n’est jamais le bon et l’immobilité quasi-totale de la caméra gâche la scène. En même temps cela montre bien les limites de Byron Haskin comme réalisateur, il n’est ni Edgard Ulmer, ni Rudolph Maté qui eux savaient saisir le mouvement[1]. 

    La tigresse, Too late for tears, Byron Haskin, 1949 

    Sur la barque l’irréparable va être commis 

    Mais le film a des qualités tout de même. Et en premier lieu une belle distribution. Lizabeth Scott qui porte le film sur ses épaules est Jane cette sorte de Barbe-bleue féminin et sans complexe, toujours à inventer une turpitude nouvelle pour tester jusqu’où elle peut aller. C’est une actrice assez curieuse, trop jolie pour jouer les rôles de caractère à la Joan Crawford, elle n’était pas assez belle pour rivaliser avec les grandes stars de l’époque. On l’a surnommée la Lauren Bacall du pauvre, c’est assez injuste. Elle en avait parfois quelques airs, et surtout elle avait une voix très grave qui pouvait parfois surprendre. Mais on a beau dire, elle a fait tout de même une jolie carrière dans le film noir. Elle a tourné aux côtés d’Humphrey Bogart, Robert Mitchum, Kirk Douglas. J’en passe. Elle mettra un terme à sa carrière encore assez jeune, peut-être à la suite de révélations de Confidential, magazine hollywoodien à scandales, sur sa sexualité, elle était lesbienne[2]. On peut se demander si ce n’est pas cela qui l’a marginalisée et finalement l’a conduite à un oubli relatif. Mais peu importe, ici elle trouve un des rôles les plus complets de sa carrière, jouant aussi bien sur le registre de la peur et de la colère que sur celui de la séduction et de la manipulation. Et puis il y a l’incroyable Dan Durya dans le rôle de Danny le maître-chanteur. C’est un abonné des rôles de mauvais, de violents, de psychopathes. Acteur sous-estimé, il tire parti d’un physique étrange et puissant. Il y a également un autre acteur que j’aime bien, c’est Arthur Kennedy dans le rôle du mari honnête et compatissant. C’est lui aussi un compagnon de route des amateurs de films noirs. Il est impeccable et tout en nuances. Don De Fore dans le rôle de Don Blake, alias, Blanchard, est le seul qui jure vraiment dans la distribution. Son physique mou lui ôtant toute crédibilité, on le voit plutôt dans des farces familiales à la Disney que dans des films noirs. Ce n’est pas qu’il soit mauvais acteur, mais quand il menace, on a plutôt envie de rigoler. Barry Kelley est un habitué des films noirs, une figure. Très décoratif, il est ici le policier Breach qui patauge dans son enquête. La performance de la grande Kristine Miller n’est pas non plus très remarquable, mais enfin elle tient sa place dans le rôle de la sœur jalouse. Haskin aurait peut-être pu tirer un meilleur parti de son physique, elle était grande et solide, mais elle fut ensuite absorbée par la télévision. Elle décédera la même année que Lizabeth Scott en 2015. 

    La tigresse, Too late for tears, Byron Haskin, 1949 

    Don Blake prétend être un ami d’Alan 

    On a donc compris que ce film peut se voir sans soucis, avec une belle distribution et un scénario à rebondissements, mais il ne faut pas s’attendre à une réalisation qui vous prendrait aux tripes et qui resterait longtemps gravée dans vos mémoires. Le film n'a pas eu de succès, et il sera rebaptisé Killer bait pour une nouvelle exploitation sur un circuit de distribution moins ambitieux.

    La tigresse, Too late for tears, Byron Haskin, 1949 

    A la gare, Jane veut récupérer le sac

     

     


    [1] Je pense à Maté à cause de Union station. http://alexandreclement.eklablog.com/midi-gare-centrale-union-station-rudolph-mate-1950-a114844756

    « Détour, Detour, Edgar Ulmer, 1945Le dernier tournant, Pierre Chenal, 1939 »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :