• Le champ du potier, Andrea Camilleri, Fleuve noir, 2012

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    Nouvel épisode de la saga du commissaire Montalbano, Le champ du potier est une histoire policière astucieusement menée. C’est l’histoire d’un cadavre qui a été découpé en trente morceaux comme pour rappeler les trente deniers de Judas, et le champ du potier c’est le lieu où Judas s’est pendu, mais c’est aussi le lieu où on retrouve le cadavre. Tout semble indiquer qu’il s’agit d’un règlement de compte lié à la mafia. Le doute ne serait pas permis si ne rentrait pas en scène une belle femme d’origine colombienne qui fait tourner la tête à tous les hommes qu’elle croise et qui détourne ainsi du droit chemin l’adjoint de Montalbano Mimi Augello.

    Le champ du potier est la 17ème aventure du commissaire Montalbano. Paru en Italie en 2008, le Fleuve Noir a du retard dans les traductions puisqu’en 2012 on en est à la 26ème. A moins que le Fleuve Noir craigne de saturer son marché ! Camilleri écrit bien plus vite que ses traducteurs ne le traduisent. Il a une moyenne de 5 romans par an ! Ce qui est une performance pour un auteur de cet âge, Camilleri aura en septembre 87 ans ! Mais cette prolixité ne nuit pas pour autant à la qualité. Montalbano est apparu en 1994 et le succès de ses aventures a été immédiat, tant en France qu’en Italie, en Sicile le jugement sur son œuvre est un peu plus mitigé, les Siciliens le trouvant un peu trop folklorique. Mais il connait aussi un bon succès en Angleterre et en Allemagne.

    Bien que l’intrigue du Champ du potier soit finalement assez mince, c’est un très bon roman. Cela est dû avant tout à la qualité de l’écriture, non pas aux formes langagières qu’on peut percevoir à travers la traduction de Quadruppani, mais à ce mélange particulier d’astuce et d’ironie. L’astuce de Montalbano est de conduire son enquête en manipulant tout le monde, à faire ses coups en douce pour arriver à ses fins. L’ironie se trouve un peu à toutes pages, avec les angoisses du commissaire qui vieillit, les personnages incongrus qui peuplent le roman, les disputes entre Montalbano et son éternelle fiancée Livia qu’il trompe presque sans le vouloir et sans le dire aussi.

    Si la lecture des aventures de Montalbano nous plaisent toujours autant c’est bien sûr parce qu’on retrouve toujours les mêmes personnages qui reviennent. Andrea Camilleri est un peu le Frédéric Dard de la Sicile, et sa saga avec Montalbano ressemble un peu à celle de San-Antonio : on y trouve la même dérision. Du reste, ce sont les aventures de son commissaire qui ont le plus de succès. C’est une sorte de Maigret qui aurait de l’humour.

    Au fil des épisodes le commissaire change, mais la situation de la Sicile comme de l’Italie change aussi. En 2008 quand est écrit Le champ du potier, on est encore en plein Berlusconisme. Mais Camilleri paraît aussi de plus en plus désenchanté sur le plan politique. Même s’il porte toujours un regard féroce sur les mœurs politico-mafieuses de son pays et même s’il ne paraît pas avoir renoncé à ses idées d’extrême-gauche, il ne semble plus revendiquer une transformation sociale pour son pays. Il oppose par exemple la vieille mafia à la nouvelle avec une nostalgie un peu étrange. Mais c’est vrai que c’est un sentiment commun pour les Siciliens de la région d’Agrigente. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les pas du commissaire croisent ceux de la mafia. A chaque fois il se trouve que la piste mafieuse est toujours un trompe-l’œil. On est loin de ce que peut en dire un Roberto Saviano par exemple qui met en scène l’aspect dramatique bien réel de la pieuvre sur le pays. Mais il est vrai que les Siciliens sont lassés par le rappel constant qu’on leur assène du rôle de la mafia dans leur pays.

    Montalbano a des états d’âme récurrents et ici, autour de la figure de Judas c’est à une méditation sur la trahison à laquelle il se livre. Le personnage de Judas était déjà indirectement présent dans un autre livre de Camilleri, La disparition de Judas. Du reste Montalbano s’aide pour son enquête de la lecture du livre de Camilleri !

    Ici le roman policier n’est plus une dénonciation, mais plutôt un jeu. Montalbano joue avec tous les personnages de son roman comme Camilleri joue avec nous. Dans ce jeu il y a à la fois une forme de classicisme de l’enquête policière et le développement de caractères singuliers qui est pourtant bien plus moderne par l’épaisseur qu’il leur donne justement. Les décors, les ambiances sont bien réelles, même si elles soutiennent des histoires finalement assez irréalistes. C’est bien ces curieux croisements qui font l’originalité de Camilleri et que quand on lit un « Montalbano », on ne le lâche pas avant la fin. 

    « The crime of passion, 1957, Gerd Oswald813, revue des amis de la littérature policière, n°113, 2012 »
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