• Le chasseur et autres histoires, Dashiell Hammett, Gallimard, 2016

     Le chasseur et autres histoires, Dashiell Hammett, Gallimard, 2016

    On croit tout connaitre d’un auteur décédé il y a plus de cinquante ans, et puis non, il y a encore quelque chose à découvrir. Il y a quelques années, Allia publiait un fort volume qui reprenait une large partie de la correspondance d’Hammett[1], ce qui permettait de découvrir sous un nouveau visage – celui d’un homme engagé à l’extrême gauche de l’échiquier politique – de l’auteur du Faucon maltais. Hammett avait beaucoup en commun avec Jim Thompson, non seulement ils étaient tous les deux des écrivains autodidactes, mais ils avaient connu aussi  l’errance et la misère des petits boulots. Ils se sont retrouvés du côté de l’Amérique rebelle et révolutionnaire, membres du Parti communiste américain, soutiens du New deal de Roosevelt, mais aussi alcooliques et plutôt désabusés. Tous les deux seront inquiétés par la chasse aux sorcières, et si Thompson évitera la prison, Hammett y fera un séjour qui n’arrangera pas sa santé.

    Evidemment il faut tout lire de ce qu’Hammett a écrit. Et pas seulement les romans qui sont maintenant réédités en français chez Gallimard dans une édition convenable[2].

    Hammett est en effet le père du roman noir et du roman de détective[3]. Il a été salué comme tel, notamment par Raymond Chandler. Il y a quelques années Omnibus publiait en un fort volume les nouvelles d’Hammett qui avaient trouvé un éditeur[4].

    Il a eu de son vivant un succès énorme, très vite reconnu comme un écrivain majeur, et le cinéma s’est emparé de son œuvre comme on sait. Non seulement Le faucon maltais et La clé de verre eurent chacun 3 adaptations[5], mais L’introuvable donna naissance à toute une série de films – assez médiocres d’ailleurs – qui touchèrent un public très vaste.

      Le chasseur et autres histoires, Dashiell Hammett, Gallimard, 2016 

    On ne publie plus guère aujourd’hui des nouvelles de jeunes auteurs. Les rares qu’on trouve dans le commerce sont la reprise de celles d’auteurs confirmés, connus et reconnus. C’est que l’édition a changé de format : si dans les années 20 on pouvait se faire connaitre avec des nouvelles de 10-12 pages, aujourd’hui il faut écrire des pensums de 400 à mille pages[6]. De grands auteurs ont commencé ainsi, par exemple Chandler ou Frédéric Dard. Et c’est bien plus qu’un exercice alimentaire ou un entraînement pour des projets plus longs.

    Hammett a donc fait ses gammes avec l’écriture de courtes histoires destinées aux revues bon marché à destination d’un public d’ouvriers. Il fut une des vedettes de Black mask. Seulement voilà, il n’a pas publié toutes les nouvelles qu’il a écrites, et c’est à partir de ces inédits que Richard Layman[7] et Julie Rivett[8] ont construit ce volume qui parait cette année chez Gallimard. Il réunit 18 nouvelles et trois scénarios pour le cinéma. Contrairement à ce qu’on pourrait croire de prime abord, ce ne sont pas des fonds de tiroir. Et si ces nouvelles n’ont pas trouvé en leur temps d’éditeur, c’est plus parce qu’elles s’écartaient de l’image d’Hammett auteur hard boiled qu’à cause de leur qualité littéraire.

    En effet, si Le chasseur, l’excellente nouvelle qui donne son titre à l’ensemble, aurait très bien pu être publiée dans Black mask, beaucoup d’autres nouvelles ne rentrent pas dans le cadre de la littérature policière ou noire, encore que la manière de présenter le coupable du détournement de fonds s’inscrive plutôt dans une justification sociologique d’un couple qui n’est pas officiellement un couple et qui doit faire face aux conséquences de la misère sociale. Au nom du ciel par exemple est une nouvelle qui ressort très clairement de ce qu’on a appelé la littérature prolétarienne. L’ambiance est celle des ouvriers qui n’ont que leurs bras nus à vendre, un peu wobblies, ce mélange de toutes les origines voisine avec la folie du personnage principal qui croit avoir rencontré Dieu. Car Hammett était fasciné par les croyants en tout genre, on se souvient que dans Sang maudit, une secte particulièrement nocive sévissait. On retrouve cette ambiance dans De la magie, où Hammett laisse libre cours à une inspiration rêveuse et farfelue.

     Le chasseur et autres histoires, Dashiell Hammett, Gallimard, 2016 

    Hammett faisant face ici aux inquisiteurs de l’HUAC 

    Tout n’est pas égal bien sûr, les pastiches des romans policiers à l’anglaise, comme Pari gagné et Les prodigieuses pilules Pentner ne justifieraient pas à elles seules la publication de ce recueil. Cependant, elles sont intéressantes parce qui si, pour reprendre la formulation de Chandler, Hammett a fait sortir la littérature policière des salons de la bourgeoisie, on se rend compte qu’il n’a jamais oublié la nécessité de construire une intrigue qui maintienne le suspense si on peut dire. N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’il retrouvera dans L’introuvable qui fut un énorme succès ?

    Le fait que ce soit justement des nouvelles qui soient ici recueillies, accentue la sécheresse du style d’Hammett, sa précision si on veut. C’est une manière particulière d’utiliser les petits événements de la vie quotidienne et de les mettre en valeur. Ce qui domine, une fois refermé l’ouvrage, c’est d’abord cette ironie propre à Hammett, ironie que certains rapprocheront du cynisme. Mais en fait non, car elle est d’abord une ironie de situation.

    La fin de l’ouvrage est occupée par trois scénarios, seul le dernier est développé le premier est l’histoire qui servit de base à City streets mis en scène par Rouben Mamoulian en 1931 et qui préfigure évidemment le film noir, moins dans la manière de filmer que dans l’audace des thématiques dégagées. Le scénario des Rapaces est très développé, il reprend de nombreux éléments du Faucon maltais à travers le personnage du détective Gene Richmond, une sorte de Sam Spade en plus cynique. Rien que pour ce texte le recueil vaut le détour.

    C’est Natalie Beunat, grande spécialiste d’Hammett qui a traduit l’ensemble[9].

     

     


    [1] La mort c’est pour les poires, Allia, 2002.

    [2] Dashiell Hammett, Romans, Quarto, Gallimard, 2009. Dans des traductions de Pierre Bondil et de Natalie Beunat.

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/relire-dashiell-hammett-aujourd-hui-a114845198

    [4] Coups de feu dans la nuit. L'intégrale des nouvelles de Dashiell Hammett. Présentées par Natalie Beunat. Omnibus, 2011.

    [5] Bien que le générique ne le spécifie point, l’excellent Miller’s crossing des frères Coen est directement inspiré de La clé de verre.

    [6] Dans cette course folle à la quantité, James Ellroy a pris une option, Underworld paru chez Rivages en 2011 faisait 922 pages et Perfidia paru chez le même éditeur en 2015, 848 pages.

    [7] Grand spécialiste d’Hammett, Layman a publié une biographie intitulée Dash la vie de Dashiell Hammett, Fayard, 1981.

    [8] C’est la petite fille de Dashiell Hammett. Elle est par ailleurs une grande amatrice de jazz, ce qui ne gâche rien !

    [9] http://next.liberation.fr/livres/2016/04/20/mes-cinq-a-sept-avec-hammett_1447488 Elle a également écrit un petit ouvrage sur Hammett, Dashiell Hammett, parcours d’une œuvre, encrages, 1997.

    « Frédéric Dard, Toi qui vivais, Fleuve Noir, 1958J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967 »
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