• Le couperet, Costa-Gavras, 2005

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    Le couperet, avant d’être un film de Costa Gavras est un ouvrage de Donald Westlake qui signait parfois Richard Stark pour conter les aventures de Parker. C’est donc un roman noir à l’esprit plutôt contestataire et anarchisant. Ecrit en 1997, il raconte l’histoire de Burke, un cadre de l’industrie papetière qui est au chômage depuis deux longues années. Ses revenus s’épuisent, sa famille se délite. Il décide donc de réagir. Plutôt que de continuer à courir les offres d’emploi qui ne le mènent à rien, il décide de tuer ses concurrents pour un poste qu’il vise chez Arkadia. Il va donc se transformer en machine à tuer, sans état d’âme, assassinant l’un après l’autre tous ses concurrents.

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    L’intrigue n’est pas très fouillée, reposant sur un principe mécanique, mais ce qui compte dans ce roman écrit à la première personne, c’est ce qui se passe dans la tête du tuer, comment la pression de la concurrence capitaliste le transforme en une bête sauvage. S’il est obligé de se livrer à une concurrence aussi atroce, c’est parce qu’il a intégré un peu mieux qu’un autre la logique capitaliste.

    L’ouvrage est plutôt féroce dans la description de la déconfiture des classes moyennes en voie de paupérisation, mais il constate aussi que les salariés se font la guerre entre eux, alors qu’il serait bien plus productif de s’attaquer directement aux patrons. A l’inverse de Manuel Valls, Donald Westlake n’aime pas l’entreprise et encore moins la concurrence, fusse-t-elle libre et non faussée, au contraire, il la désigne comme un système morbide et sans avenir. Le darwinisme économique n’est que l’autre facette du crime.

    Deux remarques sur l’écriture du livre :

    - la première est que le style est le même que celui des Richard Stark. Une sorte de froideur, une détermination qui rappelle tout à fait celle de Parker. Burke va jusqu’au bout, sans état d’âme, il agit comme aurait agi Parker si Parker avait eu à régler ce problème.

    - la deuxième est que les remarques acerbes et critiques sur le mode de vie capitaliste à l’ère de la mondialisation valent tous les traités théoriques contre le capitalisme. Westlake part de la réalité économique brute et sans espoir, pour en venir à la façon dont les différents éléments de la société se comportent face à elle. C’est un catalogue des désillusions de l’American way of life. Comme beaucoup d’auteurs critiques américains, Westlake pointe le moment où l’inflexion vers la grande déréglementation des marchés a été marquée : la guerre que Reagan a entamée contre les syndicats.

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    Bruno va se servir du pistolet de son père pour éliminer ses concurrents 

    Le film date de 2005, et à mon avis il est encore plus pertinent aujourd’hui puisque la crise a détruit encore un peu plus l’industrie dans les pays développés et que le chômage atteint des niveaux inégalés. Transposé dans le nord de la France et en Belgique, il est assez fidèle au roman dont il suit la trame séquence après séquence. Je dis à peu près, parce que dans l’ouvrage le héros, Burke, a la cinquantaine et sa situation matérielle est bien plus dégradée que celle de Bruno. Et également employer José Garcia pour incarné ce tueur pour cause de chômage donne un côté un peu sautillant qui n’existe pas dans le roman où, au contraire, le héros est froid de bout en bout. De la même manière les rapports entre Marjorie et Burke sont très graves, tandis que ceux entre Bruno et Marlène, dans le film, relèvent un peu plus de la comédie optimiste. Enfin la dernière différence réside à la fin où le film de Costa-Gavras introduit un personnage qui n’existe pas dans le roman, laissant supposer que Bruno subira lui aussi les conséquences du chômage comme tous les concurrents qu’il a éliminé précédemment.

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    L’entretien d’embauche se passera mal 

    Pour qui n’a pas lu le livre, le film se laisse agréablement voir. Il contient suffisamment sa dose de dénonciation pour qu’on soit indigné, révolté par un tel système qui tout en prétendant mettre le travail en son centre, fait tout pour exclure une partie de plus en plus large de la population. Il va de soi que ce qui intéresse Costa-Gavras est de montrer comment un système fondé sur la concurrence, la compétition entre les individus, est un système qui ne peut que produire de la criminalité : la criminalité est du point de vue économique, et pour reprendre le langage si particulier des économistes, parfaitement rationnelle d’un point de vue individuel, mais bien sur la somme des rationalités individuelles ne coïncide pas avec une rationalité collective qui produirait un peu d’harmonie sur le plans social.

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    Bruno tue la femme d’un de ses concurrents presque par hasard 

    On restera cependant sur notre faim, et le problème vient principalement de la mise en scène. Elle n’est pas assez sombre, pas assez noire, elle morcèle le propos en lui donnant des allures de comédie. Les acteurs n’y sont pour rien. Ils sont simplement mal choisis. Garcia est très bien, mais il lui manque cette détermination froide et sombre du tueur obsédé par la perfection de sa besogne. Karine Viard est un peu trop pimpante, et on a du mal à croire qu’elle est tourmentée au point de remettre sa destinée entre les mains d’un conseiller conjugal.

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    Bruno sympathise avec Barnet avant de le tuer 

    Peut-être aurait fallu prendre un peu plus de temps et de lenteur pour les scènes d’action et de meurtre, introduire un peu de suspense. Car la sécheresse de ces scènes ôte toute possibilité d’émotion. La manière dont Bruno enlève son fils des griffes de la justice est trop vite expédiée, c’est mécanique. Et pourtant c’est le moment clé du film puisque c’est à partir de là que la femme de Bruno va retrouver de l’admiration pour son mari.

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    Bruno et Marlène vont voir le conseiller conjugal 

    Il y a cependant des séquences très réussies comme par exemple celle où Bruno donne rendez-vous à Hutchison, puis il se rend compte que celui-ci une fois qu’il a ôté sa perruque, n’est qu’un misérable vendeur de costumes en confection qui travaille au pourcentage. Hutchison a tout perdu, le travail dont il était si fier, mais aussi sa femme et sa famille. Il pleure dans les bras de Bruno parce qu’il n’a plus personne avec qui s’épancher.

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    Au tribunal les parents viennent soutenir leur fils 

    On peut s’étonner cependant de la disparité entre la première et la deuxième partie du film. Dans la première, les décors rendent tout à fait cette atmosphère rurbaine qui se trouve aussi chez Westlake, un monde où seuls les objets assurent le lien social. C’est plutôt réussi. Mais dans la seconde partie, l’espace se referme, devient moins localisable, manquant d’intimité finalement avec l’histoire.

    Mais le sujet reste fort, l’analyse pertinente et emporte l’adhésion.

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    Hutchison se suicidera

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    Mâchefer est le dernier obstacle sur la route de l’emploi

    « Le chien fou, Eddy Matalon, 1966Le crime c’est notre bussiness, The Split, Gordon Flemyng, 1968 »
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