• Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954

     Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954

    Ce film noir présente de multiples intérêts. A commencer par le fait que l’histoire est signée Horace McCoy, un des maîtres selon moi du noir dans sa haute époque. Si on le connait encore un peu comme romancier, on oublie souvent qu’il a travaillé énormément pour Hollywood, sur des films de guerre, sur des westerns aussi. C’est aussi une des rares incursions avec Dark City de William Dieterle dans l’univers du film noir.

     Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954 

    Horace McCoy est le second en partant de la droite sur la première rangée 

    John Conroy arrive à Los Angeles pour y faire un peu le ménage et mettre au pas le syndicat du crime dirigé par le richissime Eichelberger. Il peut compter sur la belle Amanda dont il est amoureux et sur son ami d’enfance Jerry McKibbon, journaliste un peu cynique mais intègre. L’entreprise s’avère délicate car le cruel Eichelberger menace les témoins, et au besoin les fait assassiner. En outre il a corrompu le propre père de John qui est policier et proche du dossier. L’affaire va devenir d’autant plus compliquée que Jerry et Amanda tombent amoureux au grand dam de John. Jerry va retourner Matt, le père de John, et l’amener à lutter contre Eichelberger, mais celui-ci se méfie et le fait abattre. Mais comme peu à peu John accumule les preuves contre les affaires illicites d’Eichelberger, ce dernier fait brûler l’immeuble qui abrite les archives d’une maison de courtage. L’explosion provoquera plusieurs morts. Entre temps John a découvert que Jerry et Amanda sont amoureux et son dépit le pousserait plutôt à tout laisser tomber. Mais c’est la femme d’un tueur La Rue qui va finalement faire tomber le gang et son chef, en effet, comme Eichelberger a fait descendre son mari, elle décide de se venger.

    Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954 

    Jerry a surpris un coup de fil de Matt et décide de le suivre 

    Il y a donc deux histoires qui s’emboitent, l’une est celle de la lutte contre le syndicat du crime, et l’autre est celle d’une amitié qui se délite parce que les deux hommes sont amoureux de la même femme. Cela amène une sur dramatisation qui fait sortir le film de la routine. D’autant que les choses évidemment tourneront très mal. Au fur et à mesure que la lutte contre le crime se complexifie, la tension entre les trois protagonistes augmente. On remarque que le scénario ne s’embarrasse pas trop de la morale ordinaire puisqu’Amanda suit ses pulsions amoureuses sans trop se poser de question, son instinct étant plus fort que les convenances. C’est une femme émancipée qui agit comme bon lui semble. De même le père de John Conroy explique que ce sont les circonstances matérielles, l’attrait d’un bien être amélioré qui l’ont poussé à s’endetter et finalement à vivre de la corruption. Finalement c’est le journaliste qui affiche pourtant le plus grand cynisme qui se révèlera le plus idéaliste de tours. Il est vrai qu’Horace McCoy a toujours mis en avant le personnage du journaliste comme le gardien ultime de la morale dans un monde dépravé et corrompu.

     Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954 

    Mais va directement chez Eichelberger 

    Ce qui fait le prix de ce film, avant toute chose, c’est la manière dont cela est filmé. Il y a d’abord une utilisation excellente des décors naturels de la ville de Los Angeles, que ce soit le funiculaire des Anges ou que ce soit les immeubles officiels comme le palais de justice. On est plongé au cœur de la vie moderne trépidante : le match de boxe qui sert de décor à la traque de Jerry en est le meilleur exemple. La foule y est compacte, et le gymnase ou se passe le combat est filmé sous des angles plutôt inattendu, comme cette idée de faire se déplacer le tueur dans les cintres.

    Il y a aussi de longs plans qui accroissent le rythme du film, comme ce traveling arrière qui saisit la discussion entre John et Jerry au moment où le procureur prend ses fonctions. Il y a là une belle science du mouvement. Mais Dieterle capte aussi parfaitement les ombres qui entourent l’action, que ce soit celles qui protègent la filature de Matt par Jerry, ou que ce soit les aveux murmurés d’Amanda.

     Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954 

    Jerry et Amanda vont rendre visite à un témoin 

    L’interprétation est très bonne. L’élégant William Holden est au mieux de sa forme et n’a pas beaucoup à se forcer pour séduire Amanda, tant son opposition avec le tiède Edmond O’Brien parle d’elle-même. Mais si ce dernier ne possède guère un physique de jeune premier, il est pourtant très bon dans le rôle de l’amoureux bafoué qui poursuit vaille que vaille son devoir. La grand Alexis Smith est Amanda. Bon, ce n’est pas une actrice très glamour dont on rêve la nuit. Mais elle a de l’énergie.

    Le plus réussi est sans doute à rechercher du côté de la canaille. Avec en tête Ed Begley dans le rôle d’Eichelberger. Jouer les mauvais, plutôt rusés, ça le connait. Il est formidable. Pour le seconder on retrouve  Ted de Corsia un autre habitué des rôles de crapules et dans le rôle de Red le tueur, il y a Neville Brand qui n’a jamais pu jouer autre chose que les tueurs détraqués soit dans des westerns, soit dans des films noirs de série B. Il tint notamment le rôle d’Al Capone.

    Le plus remarquable est sans doute Tom Tully dans le rôle du père tourmenté qui se rend compte combien il a été trop loin pour de l’argent et combien il a mis en danger toute sa famille et la confiance qu’on doit avoir dans la loi. C’est d’ailleurs ce qui est répété plusieurs fois dans le film, il faut que les méchants soient punis, sinon on perd confiance dans la loi et la vie devient totalement impossible.

    Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954 

    La décision d’abattre Matt ne plait pas à tout le monde 

    Souvent on prend ce genre de film comme une leçon de morale, une apologie de la police. Ce n’est pas le cas, sinon on se passerait bien d’en montrer la corruption. En vérité l’intention est une critique plus globale des hommes d’argent et de pouvoir qui considèrent qu’ils se trouvent au-dessus des simples citoyens. Dans un monde plus qu’imparfait traquer le crime organisé, c’est faire non seulement un acte de salubrité publique, mais aller vers un peu plus de démocratie. C’est du moins le message qu’on trouve dans toute l’œuvre noire d’Horace McCoy. A noter que c’est à cette époque que les Etats-Unis, malgré le corrompu J. Edgar Hoover qui freinait des quatre fers, se lancèrent dans la lutte contre la mafia d’une façon spectaculaire après en avoir nié longtemps l’existence. Le personnage de John Conroy semble inspiré de celui du sénateur Kefauver.

     Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954 

    Amanda avoue à John son amour pour Jerry 

    C’est encore un de ces films qui ont servi de modèle à Jean-Pierre Melville, notamment pour les séances de retapissage. Plus d’une soixantaine d’années après sa réalisation, le film tient toujours bien la route. Le plus grand regret est sans doute qu’il est difficile à trouver dans une copie valable. Il existe bien en téléchargement quasiment gratuit sur Amazon.com. Mais y accéder par ce biais me parait fastidieux. En tous les cas pour les amateurs de « noir », ce film mérite un détour enthousiaste.

    Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954 

    Eichelberger a fait sauter l’immeuble d’Arco

     Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954

    Jerry reçoit un coup de fil de Carmelina La Rue

     Le cran d’arrêt, The turning point, William Dieterle, 1954 

    Les tueurs sont aux trousses de Jerry

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