• Le criminel, The stranger, Orson Welles, 1946

    Le criminel, The stranger, Orson Welles, 1946

    Ce film est un peu particulier dans l’œuvre de Welles. D’abord parce que Welles lui-même disait qu’il ne l’aimait pas, ce qui a entraîné la critique à le considérer comme un film mineur. Ensuite parce qu’il a été un des rares succès public du réalisateur. En outre il va bénéficier d’une distribution haut de gamme avec Edward G. Robinson et Loretta Young qui étaient à l’époque des vedettes importantes. Dans le projet initial, Welles ne devait pas mettre ce film en scène, il remplaça presqu’au pied levé John Huston, ne participant pas ou peu au scénario proprement dit. C’est sans doute un des films de Welles qui m’a le moins marqué, au point que je m’en souvienne un peu comme ces vieux films d’Hitchcock de la période anglaise. Mais en le revisitant, je me rends compte qu’il est bien plus intéressant que ce qu’on en a dit, et même qu’il est très typique de la manière de filmer de Welles et qu’à tout prendre l’histoire, les personnages sont très proches de l’univers généralement présenté par le cinéaste..

     Le criminel, The stranger, Orson Welles, 1946 

    Meineke recherche Kindler 

    Le sujet est dû  à Victor Trivas, réalisateur cosmopolite d’origine russe qui a tourné en France et en Allemagne, mais aussi scénariste, notamment du très beau film noir de Preminger Mark Dixon détective. Elle est assez traditionnelle pour la période où le film a été tourné. Un agent du FBI, Wilson, chasseur de nazis, fait libérer Konrad Meineke, un ancien directeur de camp de concentration, afin que celui-ci le mène jusqu’à Franz Kindler. Il le suit depuis la Tchécoslovaquie en passant par le Mexique jusqu’à la petite ville d’Harper dans le Connecticut. Wilson se fait assommer par Meineke, et celui-ci peut rejoindre Kindler. Mais Kindler qui se fait passer pour le gentil professeur Charles Rankin qui a peur qu’on découvre sa cachette, tue Meineke et ensevelie son cadavre dans les bois, puis il va paisiblement se marier avec la belle Mary, la fille d’un juge de la Cour suprême. Faisant jouer ses capacités de déduction, Wilson pense dans un premier temps que Rankin est Kindler, mais au cours d’un dîner, Rankin manifeste de telles opinions sur les Allemands, qu’il pense qu’il s’est trompé. Cependant, alors qu’il veut repartir, il lui revient une réflexion de Rankin sur Marx qui le laisse songeur : en effet Rankin le désigne comme Juif et non comme Allemand. Il va reprendre la traque de Rankin, découvrir le cadavre de Meineke et retourner sa femme pour le piéger finalement.

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    Meineke se réfugie dans le gymnase 

    Le scénario est plus subtil qu’on ne le pense au premier abord. D’abord il traite des crimes de guerre contre le Juifs, ce qui fait qu’il dépasse le simple affrontement des nations contre le régime hitlérien, trop souvent présenté, juste après la guerre comme une simple dictature insolente, criminelle et expansionniste. Ensuite il y a le fait que Wilson traque les criminels nazis exactement de la même manière que le FBI traquera ensuite les rouges d’Hollywood dont Edward G. Robinson faisait partie avant qu’il ne change de camp sous la pression de l’HUAC[1]. On voit que la trame est un peu la même que celle des films anti-communistes qui vont déferler au début des années cinquante, comme par exemple I was communist for the FBI. L’enjeu est de démasquer des criminels qui ont toute l’apparence de citoyens ordinaires. Ils occupent des professions honorables – le FBI d’ailleurs traquera ensuite les professeurs susceptibles d’être communistes ou assimilés. Certes on comprend bien que les buts poursuivis par Kindler sont tout à fait mauvais et qu’il mérite d’être pris et condamné, mais l’obstination de Wilson est tout autant curieuse. On se trouve donc bien dans une ambiguïté des caractères de la thématique propre au film noir. D’ailleurs Kindler, alias Rankin, pourrait très bien être amoureux de Mary. Le caractère de cette dernière est tout aussi problématique. C’est une sorte d’oie blanche qui voit en son mari une sorte de prince charmant, mais dès que le doute va pénétrer son cerveau, elle se révélera complètement hystérique, et cherchera sa perte. C’est le personnage le plus intéressant et le plus trouble de cet étrange trio, elle ne vit que sous la tutelle de son père, de son frère et de son mari, parfois supplantés dans cet exercice par la vieille domestique. C’est seulement la décision d’assassiner son mari qui va la sortir de cette aliénation qui représente aussi l’envers du mode de vie américain sublimé par la paisibilité apparente de la jolie petite ville de Harper. On note également que lorsque Wilson n’a plus d’argument, il fait appel au subconscient troublé de Mary pour la manipuler et la faire atteindre son but, l’éradication de Kindler. Pour accroître son trouble, il lui montrera des films insoutenables sur les horreurs des camps de concentration.

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    Charles Rankin épouse Mary 

    Il y a dans les dialogues des passages savoureux, notamment lors du dîner qui réunit autour de la famille de Mary, Wilson et Rankin. Ce dernier arrive à se faire passer pour un bon citoyen insoupçonnable lorsqu’il avancer que les Allemands ne sont pas un peuple amendable, grossiers et criminels, ils se posent toujours aux yeux du monde comme des victimes, et que le mieux serait de les exterminer tous. Mais la thématique reste quoi qu’on en ai dit très wellesienne, Rankin est comme Arkadin ou Charles Foster, un homme à l’ego démesuré – il n’a jamais abandonné un combat pourtant voué à l’échec complet – sur lequel l’enquête se révèle difficile et découvre des zones d’ombres inattendues. Rankin comme Arkadin élimine tous les témoins de son passé, non pas pour se refaire une virginité, mais au contraire pour continuer à faire le mal. Il y a aussi beaucoup d'humour dans la séquence où Meineke presque fou tente de convertir Kindler à l'idée de Dieu et à se racheter.

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    Wilson est perplexe face à la personnalité de Rankin 

    L’interprétation renforce l’idée d’un trio où les deux mâles luttent pour la même femelle. C’est curieusement Edward G. Robinson dans le rôle de Wilson qui domine. Bien que minuscule par rapport au gabarit de Welles, c’est lui qui fait preuve d’autorité dès qu’il apparaît et qui mène la barque. C’est sûrement un des plus grands acteurs du film noir avant que sa chute ne soit programmée par l’HUAC. Welles qui est peu maquillé, un peu de blanc sur les cheveux, une petite moustache, est plus terne, est-ce cela qui va par la suite l’amener à se présenter à l’écran toujours lourdement fardé et déguisé, la silhouette souvent alourdie d’un faux ventre ? Son jeu est un peu outré, il roule trop des yeux, hausse les sourcils, mais son interprétation reste terne. Loretta Young est très bien dans le rôle de cette femme volontairement décervelée qui devient à demi-folle dès qu’elle s’aperçoit que son mari l’a manipulée, l’a privant alors de réaliser son rêve : fonder une famille et jouir d’une vie paisible consacrée à voir les jours défiler les uns après les autres. Plus intéressant, comme souvent chez Welles, sont les rôles secondaires. Konstantin Shayne dans le rôle de Meineke, lui aussi à moitié fou et qui croit qu’en adhérant à la religion ses pêchés lui seront pardonnés. Et puis Billy House dans le rôle curieux de Potter, l’adjoint au maire, qui encaisse la recette de son drugstore sans bouger de sa place. Ces deux derniers personnages auraient pu d’ailleurs se retrouver dans n’importe quel autre film de Welles, comme par exemple dans Mr. Arkadin. Ce sont des figures grotesques et familières de son univers.

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    Dans le clocher, Rankin veut tuer Mary 

    Tout ça ne dit cependant rien sur la manière de filmer de Welles. Le film est très bon, tourné entièrement en studio, il manipule les ombres et utilise la nuit d’une façon remarquable. On a reproché à Welles de multiplier sur ce film les gros plans et les mouvements de grue inutilement. C’est une critique qui ne me semble pas fondée. La partie la plus intéressante est sans doute la filature de Meineke par Wilson, là on retrouve toutes les manières de Welles, la vivacité du montage, cette capacité à utiliser le plan séquence, etc. La deuxième partie est peut-être plus conventionnelle, moins ébouriffante, moins inventive encore que la façon d’utiliser le clocher de l’église soit très originale : d’ailleurs Hitchcock s’en inspirera sans vergogne pour Vertigo.

    Le criminel, The stranger, Orson Welles, 1946 

    La fin de Kindler démasqué 

    C’est donc un bon film noir et un bon film de Welles, sans que ce soit celui qui nous plaise le plus. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, ils peuvent y aller sans remords. Ils se familiariseront ainsi avec la grammaire si particulière du cinéma de Welles. Bien que le succès de ce film ait été retentissant à sa sortie, le temps l’a déprécié de manière injuste, c’est pour cette raison qu’on trouve difficilement de bonnes copies de ce film, il n’existe pas de Blu ray en dehors de celle qui est sortie aux Etats-Unis. Il faut donc être méticuleux en la choisissant, il semble que ce soit la copie publiée par Wild Side qui tienne la corde. 

     


    [1] On sait aussi qu’un moment Welles fut inquiété pour ses positions politiques.

    « Le meurtrier, Claude Autant-Lara, 1963La menace, Alain Corneau, 1977 »
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