• Le démon s’éveille la nuit, Clash by night, Fritz Lang, 1952

    Le démon s’éveille la nuit, Clash by night, Fritz Lang, 1952

    Ce n’est pas un film qui dans la carrière de Fritz Lang est considéré comme très important. En outre ce n’est pas un film noir, et un regard hâtif pourrait nous laisser croire que c’est seulement une histoire d’adultère. Beaucoup le prenne ainsi. Et il est vrai que le bovarysme de Mae n’est guère intéressant. C’est adapté d’une pièce de Clifford Oddets. Communiste défroqué qui vendit tout le monde à l’HUAC. Incidemment il a été aussi marié avec Jan Sterling, sulfureuse icone du film noir. Comme nous allons le voir, l’intrigue est assez mince. Mais elle va permettre à Fritz Lang non seulement de faire étalage de son talent, et aussi de revenir sur ses obsessions en ce qui concerne le mystère féminin ou encore la forme particulière de la famille aux Etats-Unis. Le titre français a dû être choisi parce qu’il renvoie aux films noirs que Lang avait réalisés par le passé, mais il ne reflète pas le contenu. 

    Le démon s’éveille la nuit, Clash by night, Fritz Lang, 1952 

    Le petit port de pêche va s’éveiller 

    Dans un petit port de pêche, Jerry est le patron d’un bateau de pêche qui travaille pour une usine de conserves. Mae est revenue d’un long périple qui ne lui a laissé que des déceptions. Dans un premier temps elle va loger c’est son frère Joe dont l’accueil est plutôt froid. Celui est en effet fiancé avec la jeune Peggy, et il craint que Mae soit un mauvais exemple pour elle. Mais Jerry va tomber amoureux de Mae. Homme un peu vieillissant, il veut fonder une famille, alors qu’il est en charge de son vieux père et d’un oncle qui lui réclame toujours de l’argent. Mae tente dans un premier temps de le dissuader, mais il insiste et elle va finir par se laisser convaincre. L’ami de Jerry Earl, un raté, buveur et mal embouché, va également commencer à draguer Mae d’une manière assez grossière. Mae le renvoie dans les cordes. Elle va cependant céder à Jerry et ils vont se marier. Quelque temps après elle un enfant, une petite fille. Jerry est très content de sa vie, il adore Mae et son enfant, et il travaille beaucoup. Au bout de quelques temps de ce manège, Mae va s’ennuyer, et elle va finit par céder aux instances de Earl qui lui vend du rêve. Jerry qui a une confiance absolue dans Mae ne voit rien venir. D’abord les eux amants se cachent, mais bientôt la rumeur se propage en ville, et Jerry ne peut plus l’ignorer. Les explications sont orageuses. Mae prétend partir, mais Jerry ne veut pas lui laisser l’enfant. Il va finir par se battre avec Earl, menaçant de l’étrangler. Il va cacher son enfant sur le bateau, tandis que Earl presse Mae de partir avec lui. Mais au dernier moment elle va renoncer, elle va se séparer d’Earl et revenir vers Jerry pour retrouver son enfant. Cependant, même si la famille s’est ressoudée, il semble que la confiance ne sera plus jamais là. 

    Le démon s’éveille la nuit, Clash by night, Fritz Lang, 1952 

    L’usine de conserve de poisson tourne à plein rendement

    Cette forme de bovarysme dans un petit port de pèche va cependant déboucher sur tout autre chose. Mae en effet est une personne en situation d’échec, à croire que c’est elle qui les fabrique pour en jouir. En entretenant des relations sado-masochiste avec son entourage, pourquoi se laisser séduire par Earl qu’elle méprise ? Non seulement Earl est un raté, un petit projectionniste sans envergure, mais les fables qu’il vend à Mae pour pouvoir la mettre dans son lit, sont un tantinet moisies. L’affaire tourne au trio adultérin, et évidemment dans les relations du trio ce sont les relations entre les deux mâles qui vont devenir intéressantes. Si Earl s’intéresse à Mae, ce n’est pas tellement pour ce qu’elle est, mais pour atteindre d’abord son « ami » Jerry. Il est aigre, jaloux, notamment parce que sa vie sentimentale est un désastre qui l’a poussé vers la boisson. C’est un nouveau film de Lang qui va traiter du triangle. Mais le troisième côté de ce triangle est un peu frelaté. Durant tout le film on ne croit pas une minute aux déclarations d’amour de Earl. Quand il explique à Mae au début de leur relation qu’ils sont faits l’un pour l’autre, personne n’y croit, mais Mae encore moins que les spectateurs, elle a bien trop vécu pour cela. Dès lors les raisons qui la pousse à lui céder deviennent plutôt pas claires. Certes elle s’ennuie, mais l’ennuie est une chose des plus relatives. Elle n’est pas obligée de faire du mal à Jerry en partant avec un imbécile pour tromper son ennuie, ce qui veut dire que ce n’est pas Earl qui l’intéresse, mais plutôt Jerry. Celui-ci est un être bon, généreux et simple, l’inverse de ce que sont Mae et Earl. Et c’est bien cela que Mae va mettre à l’épreuve. Quand elle comprend qu’il est fort, il a mis Earl à terre, elle va revenir vers lui, et non parce qu’il garde son enfant. Il y a donc des intentions cachées, probablement cachées à eux-mêmes, dans le comportement de Earl comme de Mae. Celle-ci se veut émancipée, mais en fait elle se donnera à celui qui est le plus fort. Et le plus fort est celui qui reste debout après la bataille. D’un certain point de vue c’est un remake de La femme du boulanger de Marcel Pagnol, bien que la question de l’âge entre Jerry et Mae ne soit jamais évoquée. 

    Le démon s’éveille la nuit, Clash by night, Fritz Lang, 1952 

    Le frère de Mae n’est pas très content de son retour 

    Il y a aussi des oppositions fortes qui sont à peine esquissées. Jerry, Peggy ou Joe sont des travailleurs. Et quelque part ils sont fiers d’eux-mêmes. Earl ne travaille pas vraiment, il est projectionniste, et quand on lui parle de travail il vous rit au nez. Mae non plus ne travaille pas, elle est entretenue par Jerry. Mais dans cette catégorie de parasites, il y a encore l’oncle de Jerry qui lui vole en douce des billets et même son père qui picole sur son compte. De cette position économique se déduit une position morale : l’adultère c’est fait pour les fainéants et les oisifs, les autres n’ont pas le temps de s’en occuper. Ces derniers sont contents aussi bien de travailler pour leur famille que d’aller danser dans la petite guinguette au bord de la mer. Ils n’en demandent guère plus à la vie. On reconnait là le matérialisme d’Oddets qui, même s’il a trahi les siens, n’a pas oublié ses origines intellectuelles. Et d’ailleurs la trahison de Mae est à mettre en parallèle avec celle d’Oddets. N’en est-il pas arrivé là lui aussi par désœuvrement ? les trois principaux protagonistes, Jerry, Mae et Earl, sont des personnes mûres, face à eux nous avons un couple de jeunes, Peggy et Joe, qui tentent d’échapper à cette malédiction qui est de sombrer dans la turpitude, comme ils le voient sous leurs yeux. Cet aspect n’est pourtant guère développé. On se demande s’ils finiront par suivre cette même pente glissante que Mae et Jerry. 

    Le démon s’éveille la nuit, Clash by night, Fritz Lang, 1952 

    Jerry est tombé amoureux de Mae 

    Cette nouvelle variation sur un trio va être filmée en l’insérant dans un milieu de travail et de nature. La mer joue un rôle décisif. Et les oiseaux qui suivent les bateaux pour pouvoir manger semblent annoncer que quelque chose de nouveau est possible. Il y a une belle utilisation à la fois de l’espace naturel et des machines dans l’usine de conserve. Le sujet va se prêter aux huis clos, il y a peu de lieux où le drame se noue, d’abord évidemment la maison de Jerry, là où atterrit Earl pour tenter de voler Mae à son « ami ». Ensuite le bar et la guinguette ou justement le trio affronte le regarde la foule rassemblée. Et enfin la cabine de projection où, dans ce lieu étroit, Jerry manque d’étrangler Earl. il y a également le bateau où Jerry va se réfugier avec sa fille, comme pour échapper à la vindicte de Mae et de Earl. Les mouvements d’appareil ont beaucoup de grâce et font oublier qu’il s’agit d’une pièce de théâtre. Lang est en effet capable de mouvements de caméra dans des petits espaces, passant du gros plan au plan d’ensemble et vice-versa. C’est typique dans la première confrontation entre Earl et Mae où il court après jusqu’à la saisir contre lui d’une manière violente. L’ensemble doit beaucoup à la photographie du grand Nicholas Musuruca qui a tant donné au film noir, et qui avait fait du noir justement une couleur à part dont il savait saisir la profondeur 

    Le démon s’éveille la nuit, Clash by night, Fritz Lang, 1952 

    Peggy est venue montrer sa bague de fiançailles à Mae 

    L’interprétation vaut le déplacement. D’abord Paul Douglas, c’est un acteur fantastique, trop oublié aujourd’hui. A mon avis il avait toutes les caractéristiques voulues pour faire des films noirs. Mais il s’est tourné vers la comédie s’investissant dans des films assez mineurs. Et puis, il était surtout un acteur de théâtre. Il est ici excellent dans le rôle du patron de pêche débonnaire mais aussi inquiet qui devient enragé face au sort qui lui est fait. C’est clairement le pivot du film parce que c’est le personnage le plus attachant. Il y a ensuite Barbara Stanwyck. A cette époque elle est déjà très connue, elle a un glorieux passé, et surtout elle est connue pour ses rôles de femme adultérine – notamment dans Double Indemnity où elle poussera l’adultère jusqu’au meurtre[1] elle est aussi très bien, mais contrairement à nombre de ces autres rôles, elle paraît un peu douter de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait, elle reste un peu passive. Et puis il y a Robert Ryan un peu à contre-emploi. En effet celui-ci, s’il est souvent abonné aux rôles de bad boy, fait rarement preuve de veulerie et de lâcheté comme ici. Et puis il y a les deux jeunes, Peggy c’est Marylin Monroe. Même si elle est au début de sa carrière, elle est éclatante dans ce petit rôle et laisse entrevoir l’icône qu’elle va devenir. Le sculptural Keith Andes est son compagnon, Joe Doyle, le frère de Mae. Il est bien mais sans plus. Un autre aurait tout aussi bien pu faire l’affaire.

     Le démon s’éveille la nuit, Clash by night, Fritz Lang, 1952

    Jerry a failli tuer Earl 

    Finalement ce film très négligé de Lang vaut le détour, même si ce n’est pas un très grand Lang. C’est rythmé, jamais ennuyeux et les personnages sont suffisamment complexes pour qu’on s’attache à eux. Sa qualité esthétique s’est bonifiée avec le temps, entre autres raisons, parce que le cinéma d’aujourd’hui, beaucoup plus riche que celui de jadis, n’est pas capable de concevoir une grammaire et un style singuliers. Notez que la version qui circule aujourd’hui en France, édité par Zylo, est une VF, pas de VO sous-titrée. Ce qui fait un mini scandale chez les internautes qui voudraient pouvoir regarder ce film dans des conditions normales

     Le démon s’éveille la nuit, Clash by night, Fritz Lang, 1952

    Mae revient se faire pardonner 

    Le démon s’éveille la nuit, Clash by night, Fritz Lang, 1952 

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  • Commentaires

    1
    Lucjs
    Jeudi 24 Octobre à 10:08

    Il existe aussi une excellente version originale avec sous-titres français dans le coffret Film Noir Classics Collection 2 de Warner (Zone 1!).

    Malheureusement, je vois qu'il est devenu rare et cher...

    2
    Jeudi 24 Octobre à 11:31

    oui, c'est absurde, il n'y a en France de disponible qu'une version en français non sous-titrée qui est disponible à pas cher. Sachant que c'est plutôt un public de cinéphiles qui s'intéresse à ce genre de films, c'est une grave erreur.

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