• Le filet, La red, Emilio Fernandez, 1953

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    Le cinéma mexicain est peu connu en France, en dehors des films que Lui Buñuel y a tournés. Et l’œuvre d’Emilio Fernandez l’est probablement encore moins. Elle nous arrive au compte-gouttes, par l’intermédiaire de rééditions assez décousues en DVD.  Pourtant la figure d’Emilio Fernandez est bien connue puisqu’il interpréta le général Mapache, ivrogne cruel et mélancolique. Mais ici il s’agit bel et bien d’un film noir et Emilio Fernandez est aussi un réalisateur important au Mexique qui a construit une vraie œuvre cinématographique. Il compte à son actif une bonne quinzaine de longs métrages dont une adaptation au moins de John Steinbeck.

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    José Luis va être blessé et arrêté lors du cambriolage 

    Film à petit budget, l’histoire est volontairement minimaliste. Antonio et José-Luis sont deux bandits liés par des liens très forts d’amitié. Ils cambriolent un dépôt sur le port. Le coup cependant n’est pas tout à fait réussi, ils sont obligés d’abattre plusieurs gardiens, José-Luis est blessé et arrêté tandis qu’Antonio arrive à s’échapper en se jetant dans la mer. José-Luis, avant de se faire arrêter a demandé à Antonio de s’occuper de  sa maîtresse, la belle Rossana. Celle-ci va se mettre en ménage avec Antonio. Tous les deux ils vivent assez isolés, au bord de la mer. Antonio pêche des éponges et du poisson et Rossana vend les éponges au village pour avoir de quoi acheter le nécessaire. Cette vie simple et austère semble leur convenir. Jusqu’au jour où José-Luis fait son apparition. Il vient de s’évader du pénitencier. Rossana se méfie, surtout d’elle-même et elle avoue à Antonio qu’elle a aimé et que peut-être elle aime encore José-Luis. Mais Antonio impose José-Luis, arguant du fait qu’il est son meilleur ami.  La situation va cependant se détériorer, aussi bien parce que la police recherche les deux hommes, que parce que Rossana manifeste des sentiments à l’endroit de son ancien amant. Les deux hommes vont se battre pour Rossana et c’est Antonio qui aura le dessous. Cependant, il se vengera et abattra Rossana, tandis que la police le tuera.

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    Rossana vit librement au bord de la mer 

    C’est évidemment un drame puissant où on retrouve aussi bien les influences des films noirs américains comme Le facteur sonne toujours deux fois de Tay Garnett, que le tragique presque muet des films japonais. La quasi absence de dialogues et l’insertion de ce drame dans un cadre naturel surprenant renforce la tragédie. Ce pourrait être une pièce de théâtre, tant les décors sont peu nombreux. Mais en même temps ces décors austères et beaux inscrivent cette histoire de passion amoureuse dans un cadre social misérable. Si les amants vivent pauvrement au bord de la mer de presque rien, le village ne paraît guère plus riche. D’ailleurs ici on n’aime pas non plus les policiers et les soldats, on s’en méfie, et on affirme une solidarité avec ceux qui ont des ennuis avec la justice. José-Luis sera invité à partager la table d’hommes en train de chanter leurs peines. Ça n’empêche que les hommes du village sont fascinés par cette belle sauvageonne qui vient périodiquement vendre le produit de sa pêche.

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    Avec Antonio elle retrouve une certaine innocence 

    Bien entendu c’est un triangle amoureux. Mais Rossana a mis en garde son amant contre le retour de José-Luis, elle lui annonce que peut-être elle l’aime encore et qu’il vaudrait mieux qu’ils ne l’accueillent pas chez eux dans cette misérable cabane. Mais Antonio est fier et doit assumer son amitié avec José-Luis, ce qui entraîne évidemment son effondrement moral. Il se met à boire plus que de raison, devient jaloux et brutal.

    C’est un film désespéré et mélancolique qui joue de l’opposition entre les désirs assumés et refoulés, les attirances physiques et les contraintes morales et sociales qui brident les instincts primaires. Il y a aussi la perte d’un paradis perdu, d’une perversion fondamentale dans cette insertion d’une nature belle et austère et l’engrenage fatal de la criminalité pas plus ordinaire. Ce sont des êtres qui vont presque nus, qui communiquent avec la mer, Rossana est cette naïade simple et physique, amenée seulement par ses instincts sexuels. La charge érotique est évidemment partie intégrante du film, avec les seins et les jambes presque nus, attirant les regards concupiscents des mâles qui la regarde passer.

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    Le bonheur n’est pas loin 

    La caméra met d’ailleurs l’accent sur les corps, que ce soit celui de Rossana bien sûr mais aussi ceux d’Antonio et de José-Luis. Il y a un plaisir à filmer cette jeunesse brutale et instinctive, dans l’opposition entre les villageois, habillés comme de pauvres paysans ou pêcheurs et le trio infernal qui va pieds nus et exhibe volontiers son physique.

    Cependant, la mise en scène recèle aussi d’autres qualités. L’alternance des plans serrés sur les visages et les corps et les plans d’ensemble qui enserrent les individus dans les éléments naturels, la mer principalement, qui les déterminent et les poussent à agir. S’il y a peu de mouvements compliqués d’appareil, il y a par contre une science consommée du découpage des séquences qui donne un rythme particulier, à la fois nerveux et lent.

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    Rossana et Antonio goûtent des joies simples 

    Le film est construit principalement autour de Rossana Podesta. Lorsqu’elle tourna dans ce film, elle n’avait pas vingt ans, et déjà une quinzaine de films derrière elle. C’est pourtant le film d’Emilio Fernandez qui lui permit d’atteindre à la notoriété internationale et qui lui permit de tourner ensuit dans Ulysse de Camerini avec Kirk Douglas. Elle fut remarquée aussi dans un certain nombre de péplums, Hélène de Troie de Robert Wise. Elle tourna aussi avec Robert Aldrich, avec Edmond T. Greville. Elle avait cette capacité d’alterner les rôles dramatiques et les comédies sans trop de problèmes, démontrant par là qu’elle n’était pas un simple corps. Cependant, même si elle tourna de nombreux films, notamment avec Marco Vicario son époux, elle ne retrouva jamais de rôle aussi dense que dans La red. Elle crève littéralement l’écran, avec ses seins qui pointent à travers son corsage, ses cuisses qui émergent de sa robe misérable. Si elle sourit peut et garde le plus souvent un masque tragique, elle éclaire aussi le film à deux ou trois reprises quand elle manifeste son bonheur immédiat avec ses deux amants. Elle est décédée à la fin de l’année 2013.

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    Rossana va au village vendre les éponges qu’Antonio a péchées 

    Le reste de la distribution est évidemment moins intéressant. Mais cela ne pose pas de problème dans la mesure où leurs rôles sont presque muets. Crox Alvarado et Armando Silvestre qui incarnent respectivement Antonio et José-Luis, arborent en permanence des figures sombres et fermées. Ils comprennent sans doute plus vite que le malheur les frappe et qu’ils ne pourront pas y échapper. Armando Silvestre fera aussi carrière à Hollywood, le plus souvent dans des seconds rôles d’indien. Crox Alvarado lui se contentera d’une carrière essentiellement mexicaine.

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    Antonio accueille du mieux qu’il le peut son ami José Luis 

    A sa sortie en France le film fut bien accueilli. Il eut notamment les honneurs de la couverture des Cahiers du cinéma. Mais il me semble aussi que ce film a eu une influence directe sur le premier film de Robert Hossein, Les salauds vont en enfer. Non seulement le caractère neurasthénique des deux films est tout à fait similaire, mais la façon dont est filmée Marina Vlady, fausse sauvageonne, rappelle Rossana Podesta dans La red.

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    José Luis au village va croiser la route des soldats

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    Antonio va se révéler jaloux

     

    Comme on le voit, on aurait tort de négliger ce film. Il est très original et possède une esthétique singulière qui fait que la patine du temps n’a pu que le bonifier.

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    Les soldats vont mettre fin à la cavale d’Antonio

    « L'indic n° 17Michael McCauley, Jim Thompson, Coucher avec le diable, Jim Thompson, Sleep with the devil, Rivages, 1993 »
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