• Le gros coup, Jean Valère, 1964

     Le gros coup, Jean Valère, 1964

    Pour des raisons assez compliquées, Jean Valère a toujours eu des difficultés pour trouver des producteurs et ses films n’ont jamais eu beaucoup de succès. Pourtant il est considéré comme un réalisateur de talent, et en général la critique l’estime. Le gros coup intervient après l’échec en 1964 des Grandes personnes. Trois ans plus tard, et après beaucoup de complications, il va porter à l’écran un roman de Charles Williams, un des maîtres du roman noir, romancier curieusement oublié aujourd’hui, mais qui avait une très grosse cote dans les milieux intellectuels dans les années soixante et soixante-dix. Marcel Ophuls portera  à l’écran Peaux de bananes  en 1963, avec Jean-Paul Belmondo et Jeanne Moreau, mais sans trop de succès. Claude Sautet mettra en scène l’arme à gauche, avec Lino Ventura et Sylva Kocsina, et se sera encore un échec commercial. Truffaut s’essaiera à porter à l’écran Vivement dimanche, cela donnera un succès commercial mitigé, mais un échec artistique évident. Il faut dire que tous les essais de Truffaut pour adapter des grands romans noirs se soldèrent par des fiascos, que ce soit Irich, Goodis, ou Williams. Tout ça pour dire qu’on ne s’improvise pas réalisateur de films noirs, et qu’il n’est pas toujours évident de trouver la bonne distance d’avec son sujet. Et puis il est vrai qu’adapter un roman noir américain au contexte français avec des acteurs français est toujours délicat.

    Le gros coup, Jean Valère, 1964  

    Frank Willes est un footballeur qui a du succès. Mais il a un accident de la route qui brise sa jambe et sa carrière. Dans cet accident un homme est mort, Grandval. Frank ne peut guère compter sur les assurances pour avoit une compensation. Désœuvré et appauvrit, il va rencontré un homme, Drouin, qui lui propose de faire chanter la veuve de Grandval, car, dit-il, l’accident n’a eu lieu que parce que la voiture de Grandval a été sabotée. C’est en réalité la veuve, Clémence, qui va toucher le pactole de l’assurance vie : 100 millions. Mais tandis que Frank discute avec Grandval d’un plan pour faire chanter la veuve, Drouin va être assassiné et les preuve des forfaitures de la veuve et de sont amant vont disparaître. Frank va donc imaginer tout seul une manière de coincer les deux amants tout en se protégeant. Pour cela il dit qu’il a envoyé une lettre à son meilleur ami, et il montre aussi qu’ils les a enregistrés avec un magnétophone qu’il avait caché dans la luxueuse villa des Grandval. Il exige en échange de la bobine la totalité de l’assurance vie, soit 100 millions d’anciens francs. Clémence accepte de payer en plusieurs fois et part avec Frank à Etretat dans une sorte de lune de miel bizarre. Mais au retour, avec l’aide de son amant, elle piège à nouveau Frank pour lui extorquer la bobine. Frank va s’en sortir, Michel sera tué et il obtiendra le gros lot. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus car Clémence a imaginé un final dont il ne pourra pas sortir. 

    Le gros coup, Jean Valère, 1964 Drouin expose les preuves du sabotage

    Le scénario suit en gros l’ouvrage de Charles Williams, sauf qu’à la fin Clémence se suicide, alors que dans l’ouvrage justement l’angoisse du héros laisse une fin ouverte. Les noms bien sûr ont été changés, et Frank est devenu un joueur de football et non de football américain. C’est un changement notable, parce que dans le livre le héros est une sorte de brute épaisse, alors qu’ici il est un simple jeune sportif. Tout va se jouer plutôt dans le traitement de l’intrigue. Celle-ci repose sur l’ambiguïté des caractères. Clémence est-elle seulement une garce ? Frank est-il amoureux de Clémence ? Personne n’en saura rien. Quand on lit les romans de Charles Williams, on est frappé par l’énergie qui se dégage de son écriture. Tout passe par l’action. Ici le traitement reste mou, le rythme lent.

     Le gros coup, Jean Valère, 1964 

    Frank annonce à Clémence qu’il a laissé une lettre chez un ami pour se protéger 

    Le montage de ce film ressemble assez à celui de Peaux de banane qui avait relativement bien marché l’année précédente. Le couple Emmanuelle Riva-Hardy Krüger remplace le couple Jeanne Moreau-Jean-Paul Belmondo.  A chaque fois on accole un acteur jeune et sportif à une actrice qui a la réputation d’être plutôt intellectuelle. Mais dans le film de Jean Valère, il n’y a pas une once d’humour, fut-il de l’humour noir. La réalisation est lourdement plombée par ce manque de distance d’avec le sujet. A cela s’ajoute le fait que Jean Valère ne maîtrise pas beaucoup les dosages entre les différents décors. Il va par exemple choisir des décors intéressants en banlieue, mais en même temps il ne leur donne aucune signification particulière, or c’est bien à cette époque que la France rentre dans une ère de modernisation jamais achevée qui s’accompagne d’une passion équivoque pour l’argent et le luxe qu’il permet. Cela manque de densité et de mouvement, et finit par ressembler à du théâtre filmé. Jean Valère raconte qu’il prit beaucoup de plaisir sur le tournage de ce film malgré les énormes problèmes qu’il rencontra[1]. Il explique le fiasco commercial de son film par une mauvaise distribution en salles, alors que les critiques selon lui étaient bonnes. Mais en réalité si le public n’a pas adhéré au film c’est probablement pour les raisons invoquées ci-dessus. Par exemple les scènes qui se passent à Etretat sont bien trop longues et n’apportent pas grand-chose au film. Et d’ailleurs cela s’anime vraiment seulement quand Frank est confronté au piège concocté par Clémence et Michel.

    Le gros coup, Jean Valère, 1964 

     Clémence et son amant paraissent pris de court 

    Je pense aussi que le film souffre d’une mauvaise distribution des rôles. Hardy Krüger est un peu trop souriant, il affiche  constamment un sourire un peu niais qui fait qu’on est surpris qu’il soit lui-même surpris par les fourberies de Clémence. Il hésite entre une approche dure et inflexible de son rôle – ce qui est le cas du héros de Charles Williams – et un côté amateur et nonchalant. Avoir employé Emmanuelle Riva dans ce rôle est aussi une faute. Il paraît que Valère voulait Brigitte Bardot pour jouer Clémence, puis qu’ensuite il s’était rabattu sur Annie Girardot qui était un peu trop chère pour le producteur. Force est de constater qu’Emmanuelle Riva est bien trop théâtrale pour incarner la froide et duplice Clémence. Elle pose trop sa voix. Les scènes de lit avec Krüger ne sont guère réalistes. C’est Francisco Rabal, acteur fétiche de Luis Buñuel, qui complète le trio. Le moins qu’on puisse dire est que sa nonchalance n’aide pas à crédibiliser le rôle. Il est tellement absent qu’on se demande bien pourquoi Clémence a fait de cet ectoplasme son amant ! Parmi les curiosités du film, on remarquera la présence de Roger Couderc, l’ami solide de Frank, dans le rôle d’un commentateur sportif. Rappelons pour les plus jeunes que Roger Couderc qui commentait le rugby était une vraie célébrité au début des années soixante. On regrettera que Jacques Monod n’ait pas un rôle plus important. C’était dans le temps un excellent second rôle abonné aux films noirs et d’espionnage. Rien qu’en 1964 il tournera dans pas moins de dix films !

     Le gros coup, Jean Valère, 1964

     A Etretat Clémence et Frank vivent une sorte d’idylle 

    Peut-on sauver quelque chose de ce film ? Sans doute le dernier quart, là Valère commence à utiliser les ombres menaçantes de la nuit et la barbarie de la situation créée par le chantage de Frank. J’aime bien aussi le choix des décors, quoiqu’ils soient bien trop mal utilisés. La ballade touristique à Etretat par contre est assez lassante. L’introduction du personnage de Drouin est également assez réussie, il faut dire que Jean-Louis Maury qui l’incarne possède un physique assez étrange.

     Le gros coup, Jean Valère, 1964

     Frank est piégé par Michel 

    C’est donc une adaptation complètement ratée de Charles Williams qui d’ailleurs en a connu très peu de réussies ! La seule que je connaisse et qui soit excellente est celle de Hot Spot réalisée par Dennis Hopper en 1990. Dans son ratage même, le film de Jean Valère peut être comparé à Vivement dimanche de Truffaut. Les deux réalisateurs sont passés complètement à côté de leur sujet. Il est à remarquer que la moitié des adaptations de Charles Williams sont le fait de réalisateurs français. On sait aussi qu’Orson Welles avait songé à adapter Dead calm mais le projet ne fut pas finalisé et sera mené ensuite par l’ennuyeux Philip Noyce. Au vu du peu de succès des adaptations cinématographiques des ouvrages de Charles Williams, on pourrait dire que c’est une mauvaise idée que de porter cet immense auteur à l’écran, je ne le pense pas. Je crois seulement qu’il est difficile de trouver la bonne distance. Il y a quelques adaptations de Charles Williams que  je n’ai pas vues, par exemple The Third voice d’Hubert Cornfield – cinéaste sans doute fait pour le film noir – ou encore La fille des collines de Robin Davis qui lui aussi s’était intéressé au noir, notamment en portant à l’écran William Irish, mais sans trop de succès cependant.

    Le gros coup, Jean Valère, 1964 

     Dans la  confusion, Clémence a tué son amant

     Le gros coup, Jean Valère, 1964

     Clémence accepte trop facilement de remettre le dernier versement

     

     


    [1] Jean Valère, Le film de ma vie, BDL éditions, 2012.

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