• Le juge Fayard dit « le Sheriff », Yves Boisset, 1977

     Le juge Fayard dit « le Sheriff », Yves Boisset, 1977

    Il est assez commun de dire que ce film a été inspiré par l’assassinat d’un juge lyonnais, François Renaud, c’est non seulement limité mais également faux. Le principal point de divergence vient moins des faits qui sont rapportés ou esquissés, que de la personnalité même du juge. Le juge Renaud était en effet un vieux routier aux méthodes directes, haïs des voyous lyonnais qu’il n’hésitait pas à faire chanter. Ici, Fayard est un « petit juge » qui roule en 4L, tandis que Renaud flambait dans les boîtes de nuit et roulait carrosse. En revanche Yves Boisset touche très juste en dénonçant la collusion entre le grand banditisme lyonnais, le SAC, le grand patronat et le parti gaulliste en décomposition. C’est semble-t-il là que se trouve la vérité sur l’assassinat du juge Renaud[1]. Mais l’affaire n’a jamais été résolue. Louis Guillaud, un membre du Gang des Lyonnais aurait avoué avant de se suicider que l’assassinat du juge Renaud n’était pas un acte prémédité, mais un malheureux hasard, car ils l’auraient croisé dans le moment d’un repérage pour un mauvais coup futur. Le film de Boisset a fait couler beaucoup d’encre, son tournage a été entravé. Le SAC empêchant par voie de justice qu’on évoque ses collusions avec le grand banditisme. Depuis de l’eau a passé sous les ponts, et le SAC a prouvé son caractère criminel, voire mafieux, et donc on peut voir maintenant ce film rétabli dans ses intentions originales. Nul ne conteste plus le caractère crapuleux du SAC, boutique exécutant d’abord les basses besognes du parti gaulliste, via Charles Pasqua, puis prenant ses aises avec la loi ordinaire pour se développer[2]. La tuerie d’Auriol mettra un terme à cette dérive sanglante et révèlera aux yeux de tous en 1982… ce que tout le monde savait déjà de manière non officielle. L’histoire du SAC est d’ailleurs extrêmement intéressante, parce qu’elle montre que comme en Italie, le capitalisme affairiste – en France on pourrait dire pompidolien – avait besoin pour se développer d’un bras armé qui se rémunérait comme il l’entendait. Notez que les gens du SAC – Service d’Action Civique – dirigés par Pierre Debizet se prenaient pour des baroudeurs, au prétexte qu’ils avaient travailler à la lutte contre l’OAS, et même pour certains contre les Boches. Derrière on retrouvait le redoutable Jacques Foccart et son serviteur sans envergure Charles Pasqua. Il faut croire que Mai 68 leur avait fait très peur puisqu’ils en étaient à miser la sécurité du régime sur des gens de cette qualité. Le SAC était déjà une des têtes de Turc de Boisset dans Le saut de l’ange. 

    Le juge Fayard dit « le Sheriff », Yves Boisset, 1977

    Les membres du SAC narguent le juge 

    Le juge Fayard procède à l’arrestation d’un patron peu scrupuleux chez qui les accidents du travail sont monnaie courante et la sécurité peu respectée. Mais Camus a des relations et fait savoir qu’il agira contre le petit juge « gauchiste ». La hiérarchie remonte les bretelles de Fayard. L’attaque d’une station-service par deux minables membres du SAC va par contre enclencher une dynamique infernale. En effet les deux petits voyous dont l’un est mort au volant de sa voiture, ont des alibis fournis par deux employés d’une entreprise de vigiles – à l’époque on disait de gardiennage, et ces entreprises étaient souvent gérées par des voyous. Ils sont également membres du SAC. Fayard va poursuivre ses investigations, flanqué Paulo en prison qu’il va faire chanter pour obtenir des aveux. Mais celui-ci va curieusement le mettre sur la piste d’un gros coup qui va être monté dans la région sous la houlette de Simon Pradal dit le docteur, un truand d’envergure en prison. Fayard tente aussi de faire parler Marcheron, on autre truand dont il prétend ressortir une vieille affaire. Mais quand celui-ci s’apprête à parler, il est abattu. L’inspecteur Marec, un ami du juge Fayard, va enquêter sur ce meurtre. Mais ils pataugent, les truands ont des couvertures haut placées. Le député Degueldre va fournir les renseignements à Pradal pour que celui-ci réalise un hold-up colossal. C’est Joanno, un ancien de l’OAS, tireur émérite, qui va tout organiser. Et d’abord l’évasion de Pradal. Ensuite l’attaque du fourgon blindé. Mais si le hold-up est une réussite, un homme est resté sur le carreau. C’est à partir de lui que Marec et Fayard vont arrêter toute l’équipe, sauf bien sûr Joanno. Cependant c es hommes ont des alibis, et il va falloir les relâcher. L’enquête continue cependant, et ils vont remonter jusqu’à Joanno chez qui se cache Pradal. Pradal est abattu, Joanno aussi, mais il réussi à tirer dans le genou de Marec. Fayard veut remonter plus haut et vise le député Degueldre. Mais celui-ci se défend. Et c’est finalement Fayard qui sera abattu sous les yeux de sa compagne. La dernière séquence verra toute la bourgeoisie locale défiler pour se congratuler de ses propres exploits économiques et financiers. 

    Le juge Fayard dit « le Sheriff », Yves Boisset, 1977 

    L’attaque du fourgon blindé est menée de main de maître 

    Ce film peut se regarder de deux façons. D’abord comme une sorte de pamphlet politique avec des excursions vers le film noir, ou alors comme un film noir utilisant une sorte de naturalisme politique comme toile de fond. Beaucoup ont choisi la première voie. Moi je préfère la seconde et je crois qu’elle est plus juste vis-à-vis de la démarche générale de Boisset vers cette époque. C’est le portrait d’un homme plutôt solitaire qui toutefois ne manque pas d’appuis dans la police et dans la justice. La séquence finale, lorsqu’après la mort de Fayard le juge Steiner vient réclamer l’affaire pour son propre compte, signifie que de jeunes générations sont prêtes à se lever pour renverser un régime complètement corrompu. C’est assez bien vu parce que vers cette époque on pensait largement que l’arrivée de la gauche au pouvoir mettrait un terme à ses injustices et à cette corruption. Partons du fait que c’est un film noir, un film d’action, et non un film politique, même si on sait bien l’importance de ce contexte politique. Ce que raconte le film c’est l’histoire de la montée en puissance d’une mafia très structurée, à l’italienne si on veut, avec hommes politiques, voyous et institutions – police et justice – corrompues. Et on revient à ce fil rouge qu’il faut suivre depuis le début de la carrière de Boisset, le poliziottesco. C’est renforcé ici par la présence de Marcel Bozzuffi qui fut une des vedettes de ce genre prolifique. Si je regarde le film que du point de vue du message politique, franchement c’est insuffisant. Mais comme film noir c’est plus intéressant de voir tout ce petit monde s’entredéchirer, se mentir, se haïr. Or le film noir est « matérialiste », c’est-à-dire qu’il explique le comportement humain par les circonstances rencontrées. Fayard est un caractère obstiné avant d’être un gauchiste, il veut avoir raison, et les mensonges auxquels il se heurte les bâtons dans les roues que lui met l’administration à la hiérarchie chancelante, le pousse dans une direction qu’il ne peut pas éviter. Comme dans tout bon film noir qui se respecte, chacun est poussé sur sa propre pente fatale. Fayard n’est peut-être pas seul à se déterminer, ses collègues vont l’envoyer au casse-pipe, justement en lui fournissant des pièces et des dossiers pour nourrir son enquête. Ce dernier point est intéressant bien qu’il ne soit pas trop développé. C’est ce qui permettra au procureur Arnould de dire que ce sont les petits juges qui se cachaient derrière Fayard qui l’ont assassiné. Là est dévoilé l’ambiguïté de la démarche des « amis » de Fayard. Joanno est aussi un personnage très intéressant. Lui aussi il est seul. C’est un aventurier, un « pur ». Un homme de tous les combats perdus d’avance. A sa manière il est honnête, contrairement au député « gaulliste ». Il tirera dans le genou de Marec, alors qu’il aurait très bien pu l’abattre. 

    Le juge Fayard dit « le Sheriff », Yves Boisset, 1977

    Le gang évite les barrages en passant par des petites routes 

    Il ressort de tout cela que quelle que soit la cause épousée, il y a des seigneurs et puis les autres. Marec, Fayard, Joanno sont dans le premier cas. Marcheno, Degueldre, mais aussi le juge Steiner, dans le second. Arnould hésite, il aimerait bien rejoindre le premier, il le fait savoir à Fayard d’ailleurs, mais il lui manque le courage. On voit donc une France en mouvement, et ce mouvement c’est la lutte. C’est pourquoi le film se déplace de la lutte des classes – durant la grève chez Camus, les cadres soutiennent le patron – vers la lutte pour une transformation radicale des institutions, du moins de leur fonctionnement. Mais c’est la même chose. Le générique du film se déroule sur une longue séquence filmée d’un hélicoptère, on passe de la nature à la ville, puis de la ville aux cités ouvrières, et enfin on atterrit au milieu des usines, comme si c’était là l’avenir de la société. C’est bien une manie du film noir n’est ce pas que ce type d’approche qui prévient le spectateur. Du coup la romance entre Fayard et Michèle, si elle est nécessaire pour démontrer que le juge n’est pas un monstre d’inhumanité, n’apporte pas grand-chose. 

    Le juge Fayard dit « le Sheriff », Yves Boisset, 1977

    Fayard tente de faire parler Bouvines 

    L’ensemble est plutôt bien filmé, avec de belles séquences, le hold-up dans le tunnel, l’évasion de Pradal, et plus généralement les scènes d’action où Boisset se retrouve ici très à l’aise. Il y a du mouvement aussi avec la traque des truands qui ont attaqué le fourgon blindé, et évidemment dans la scène de l’assassinat du juge Fayard.  Le film est sensé se passer à Saint-Etienne, bien que le nom de la ville ne soit pas prononcé. Mais une partie du film est tournée à Aix-en-Provence ! Notamment toutes les scènes au Palais et aux abords. C’est assez drôle. On trouvera encore de jolis travellings dans les couloirs du palais de justice. Vous remarquerez que Boisset à le bon goût de ne pas insister sur la séquence du meurtre de Bouvines, quand un des complices passe par la fenêtre pour venir l’achever afin qu’il ne parle pas. Les scènes dans le club privé des truands sont un peu moins réussies comme s’il ne trouvait pas tout à fait l’angle de prise de vue. En situant ce film dans la continuité de l’œuvre de Boisset, on peut dire qu’il s’est amélioré, sa mise en scène est plus fluide et plus dynamique. J’aime bien la séquence de la démolition des usines de Camus, comme si c’était là une invite à dynamiter le système ! Par contre renforcer le côté « petit juge » avec la 4L de Fayard, c’est un peu surajouté. 

    Le juge Fayard dit « le Sheriff », Yves Boisset, 1977 

    Marec a eu le genou brisé d’une balle 

    En règle générale j’ai du mal avec Patrick Dewaere. Mais ici je l’ai trouvé plutôt bon et subtil, bien meilleur que dans ses autres films noirs en tout cas, comme Série noire[3] ou Adieu poulet. Depuis Les valseuses, succès inattendu autant qu’incongru, Dewaere était en quête de succès et de normalité dans le milieu cinématographique. C’est lui qui porte le film sur ses épaules du jeune homme en colère, toujours à la limite de l’explosion. Mais il est aussi très bien entouré. A commencer par Philippe Léotard dans le rôle de Marec que j’ai trouvé excellent – sobre si je puis dire. Il y a une certaine complicité entre les deux acteurs dont la vie réelle sera une tragédie. Aurore Clément joue Michèle. Elle n’est pas mal, mais son rôle n’étant pas décisif, il est difficile de juger son jeu. Boisset retrouve Jean Bouise une nouvelle fois, dans le rôle du procureur Arnould. Il est impeccable comme d’habitude. Du côté des truands, c’est aussi très bien. J’aime beaucoup Daniel Ivernel dans le rôle du « gros » truand. C’est un rôle qu’il affectionnait vers cette époque, c’est un habitué de Boisset. Marcel Bozzuffi dans le rôle de Joanno est très convaincant, bien que je n’aie pas vraiment compris pourquoi Boisset l’avait teint en blond ! Et enfin il y a le mélancolique Michel Auclair dans le rôle de Pradal, le boss. Les seconds couteaux, les petits nervis, les hommes de main, sont aussi très réussi. L’ensemble de la distribution donne un aspect assez homogène. 

    Le juge Fayard dit « le Sheriff », Yves Boisset, 1977

    Le juge Fayard est mort 

    Le film reçut un très bon accueil du public, et les journalistes – moins rampants qu’aujourd’hui finalement – s’étaient émus de la censure où le mot SAC avait été remplacé par des bips. Boisset avait cependant un coup d’avance, puisque quelques années plus tard la justice dû reconnaitre le caractère criminel de cette boutique. Mais il y a dans ce film aussi l’anticipation du meurtre du juge Michel qui aura lieu en 1981. La France devenait un pays où on tuait des juges, comme en Italie. L’assassinat du juge Michel fut transposé à l’écran dans un excellent film de Philippe Lefebvre, Le juge, film hélas invisible aujourd’hui. La critique « cinéphile » a trouvé que le film de Boisset était trop manichéen cependant, mais c’est selon moi une confusion hâtive qui vient du fait qu’elle n’aimait pas Boisset par principe et encensait Truffaut par principe aussi. Le temps a passé, et le film tient bien la route, ce qui veut dire que la qualité cinématographique est là. Ce n’est pas chichiteux, c’est efficace.  



    [1] Francis Renaud, Justice pour le juge Renaud, Edition du Rocher, 2011.

    [2] François AudigierHistoire du SAC, la part d'ombre du gaullismeStock, 2003.

    « Folle à tuer, Yves Boisset, 1975La femme flic, Yves Boisset, 1980 »
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