• Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950

     Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950

    John Sturges est surtout connu pour ses westerns, mais dans les débuts de sa carrière, il fit quelques incursions dans le film noir, et chaque fois c’est avec bonheur. On a déjà parlé du très bon Jeopardy[1]. Ici il s’agit d’un film plus précoce, avec des moyens peu importants. C’est un très bon film noir dans sa tendance semi-documentaire, on est sensé assister à une enquête un peu difficile qui non seulement met en scène l’intelligence de la police, mais aussi son efficacité due à son organisation et à son appui sur des techniques modernes d’investigation. Il y aura donc une approche relativement neutre de la mise en scène pour renforcer le naturalisme de l’histoire.

     Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950 

    Vivian Heldon attend que son amant se manifeste 

    Vivian Heldon est une fille de mauvaise vie, un peu danseuse, un peu prostituée, elle a un amant, un homme marié, dont elle attend des subsides. Elle cherche à le joindre, mais il ne répond pas. De guerre lasse, elle va embarquer un jeune homme à peine marié, déjà ivre dont la femme vient de faire une fausse couche, afin qu’il l’amène à Cape code. Ayant obtenu son rendez-vous, Vivian va larguer Henry Shamway et lui piquer sa voiture. Mais son amant ayant l’intention de rompre avec elle, il la tue, enterre son cadavre dans le sable de la plage et se débarrasse de la voiture en la jetant dans un étang tout proche. Quelques temps plus tard, la voisine de Vivian, Jackie Elcott, va déclarer à la police la disparition de Vivian. L’inspecteur Morales est chargé de l’affaire. Et puis encore un amateur ornithologue va trouver le squelette de Vivian qui est remonté à la surface. Dès lors la machine policière va se mettre en route, le docteur McAdoo va démontrer à Morales comment une analyse scientifique du squelette peut aider à faire progresser l’enquête. Pendant que les policiers remontent la piste de Vivian Heldon et qu’ils en découvrent l’identité, la sinistre logeuse Mme. Smerrling va découvrir l’auteur du crime, et plutôt que d’en faire profiter la police, elle va tenter de faire chanter Harkley, allant jusqu’à lui voler l’arme du crime dans son bureau. Ils arrivent presqu’à temps, et après une course poursuite au milieu de la gare, ils vont finir par lui mettre la main dessus.

    Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950  

    C’est l’inspecteur Morales qui est chargé de la disparition de Vivian 

    Mais cela ne ralentit pas l’enquête. En effet Morales suit la piste de Shamway, le dernier à avoir vu vivante Vivian. Tout se ligue contre lui, le fait qu’il ait déclaré sa voiture volée, le fait également qu’il ait été à l’adresse de Vivian pour tenter de la voir, et encore le fait qu’il ait menti. Morales l’arrête et pense tenir le criminel. Mais McAdoo va lui démontrer que son enquête est incomplète, notamment parce qu’il découvre la balle qui a tué Vivian, et donc il insiste pour qu’on retrouve aussi l’arme. Alors que le procès commence à s’approcher, les faits se bousculent, et Morales croit de moins en moins à la culpabilité de Shamway. La femme de celui-ci sur les conseils de Jackie va rendre visite à la logeuse cupide. Mais celle-ci vient tout juste de se faire tuer par Harkley, presque sous ses yeux. En même temps Morales lui aussi pense qu’il faut interroger une nouvelle fois Mme Smerrling. Cependant Shamway s’est aussi échappé, et tandis qu’on le recherche Morales et son adjoint se lance à la poursuite de l’assassin. Ils le perdent de vue, mais comme ils ont retrouvé le bulletin de consigne où Mme Smerrling a déposé l’arme, ils pensent qu’ils vont le rattraper à l’ouverture de la consigne le matin suivant.

     Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950 

    La cupide Mme Smerrling recopie le numéro que Vivian a appelé 

    Richard Brooks a participé au scénario, et c’est sans doute lui qui l’a musclé du côté d’une approche un peu plus sociale d’une enquête policière. Si l’histoire n’est pas extraordinaire, le portrait des différents protagonistes est très convaincant, à commencer par Vivian Heldon, mais aussi celui de la cupide Mme Smerrling et celui de Harkley. Certes par contraste l’appareil judiciaire apparaît un peu neutre, un peu pâle : Morales et McAdoo fonctionnent comme des mécaniques par opposition aux criminels qui vivent de leurs passions destructrices. Et puis bien sûr il y a les scènes de mouvement qui sont très bien filmées, avec comme d’habitude avec Sturges cette remarquable capacité à saisir la profondeur de champ et le mouvement. On aura droit à de belles visites du campus d’Harvard, à la plage, mais aussi à la visite de Trinity Station. Cette façon d’aérer le film avec des extérieurs bien choisis ne l’empêche pas aussi de mettre aussi en œuvre les codes particuliers du film noir, la descente des escaliers, les ombres portées par des éclairages indirects qui viennent de la rue, ou encore les rues sombres qui semblent absorber les passants.

     Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950 

    Shamway est reconnu comme celui qui a vu Vivian en dernier 

    Bien mais tout cela ne dit pas grand-chose sur le contenu lui-même. En fait au-delà de l’efficacité technique de Sturges, il y a aussi quelque chose de noir dans le caractère de criminels. Vivian, on le comprend, est une fille de peu qui a été obligé par ses conditions d’existence d’apprendre à se défendre sans tenir compte de la morale ordinaire. Si elle est en difficulté, elle n’est pas totalement désespérée pour autant. Habituée à forcer le destin, elle recourt au chantage le plus odieux. C’est d’ailleurs l’arme des faibles femmes – Mme Smerrling en fera de même – puisqu’elles n’ont ni la position sociale, ni la puissance physique pour s’imposer. La  réalité sociale est conflictuelle, Harkley qui est un bourgeois se débarrasse de ses problèmes par le meurtre, il est arrogant et violent, et quand il sera confronté au policier qui le menace plus ou moins directement, il le prendra de haut avec des réflexions racistes. C’est évidemment une pique qui est envoyée à cette bourgeoisie de la côte Est. Le côté sordide du monde interlope auquel appartient Vivian est totalement restitué. Il y a une certaine brutalité dans la description de la vie quotidienne d’une grande ville américaine qui est parfaite.

    Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950  

    Mme Smerrling veut faire chanter Harkley

    La distribution contribue à donner un côté ordinaire et quotidien à l’intrigue. Il n’y a pas de stars. Les acteurs ont  peu de glamour. C’est Ricardo Montalban, acteur mexicain, qui incarne le jeune inspecteur Morales, avec froideur et détermination. Le couple Shamway est encore plus ordinaire, avec la petite Sally Forrest dans le rôle de la ménagère qui fait une fausse couche, et le dégingandé Marshall Thompson dans le rôle du niais de service qui se fait embarquer par Vivian sans trop comprendre où il met les pieds. Jan Sterling est excellente comme à son ordinaire, bien qu’elle disparaisse assez rapidement de l’écran pour se transformer en squelette. Elle a toujours joué des rôles de ce type, la femme désespérée, vulgaire et combattive qui subit toutes les avanies de la création. Ici elle est Vivian, et rien que pour elle le film vaut le déplacement. Dans ce film ce sont les femmes assassinées qui finalement ont la meilleure part. Elisa Lanchaster est incroyable dans le rôle de la cupide Mme Smerrling, rusé et alcoolique. Elle avait eu une longue carrière de jeune première, puis en vieillissant elle se spécialisa dans les rôles de tristes salopes au lieu de le faire dans ceux de bonne-maman. Bruce Bennett est également très bien en McAdoo, obsédé par sa discipline de médecin légiste qui s’octroie des prérogatives qui lui font mener une partie de l’enquête, ce qui n’est pas très réaliste, mais, passons.  

    Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950

    McAdoo découvre la balle qui a tué Vivian 

    Quelques scènes sortent vraiment de l’ordinaire, notamment le final autour de la gare de Trinity station. Soulignée par la belle photo de John Alton, la fluidité de la mise en scène rappelle tout à fait Union station de Rudolph Maté[2] qui semble avoir été une source d’inspiration pour ce film. Que ce soit la surveillance de la consigne, ou la poursuite entre des trains à l’arrêt, c’est magnifiquement filmé. La scène du retapissage qui aboutit à l’arrestation de Shamway est plus convenue, quoique tout à fait efficace. C’est donc un très bon film noir, bien enlevé et intéressant. 

    Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950

    Morales doute

     Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950 

    Harkley tente de fuir

     Le mystère de la plage perdue, Mystery Street, John Sturges, 1950 

    Le film a été projeté en avant-première sur la campus d’Harvard

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-plage-deserte-jeopardy-john-sturges-1953-a127328506

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/midi-gare-centrale-union-station-rudolph-mate-1950-a114844756

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