• Le mystérieux docteur Korvo, Whirlpool, Otto Preminger, 1949

      Le mystérieux docteur Korvo, Whirlpool, Otto Preminger, 1949

    C’est un film assez banal que Preminger va tourner pour la 20th century Fox chez qui il était sous contrat. Il fallait bien qu’il fournisse son quota de films s’il voulait s’en libérer. Whirlpool est tourné dans la foulée de Fallen angel. Il fallait évidemment trouver un sujet et une équipe. Otto Preminger va choisir un roman de de Guy Endore – né Samuel Goldstein – et qui sera poursuivi lui aussi par l’HUAC. Il était en effet membre du parti communiste. Mais ce n’est pas pour ça qu’il est connu, c’est pour ses histoires de loup-garou. On vient d’ailleurs de rééditer en 2016, en français, Le loup-garou de Paris chez Naturellement. Il fut aussi un ardent combattant de l’anti-racisme. Methinks the lady qui sera réédité plusieurs fois sous des titres différents présente la particularité d’être écrit à la 1ère personne, mais comme si l’héroïne s’adressait à elle-même. Le récit est également saturé de réflexions plus ou moins pertinentes sur le sexe et la psychanalyse. Relier le crime et la psychanalyse était du reste à la mode à cette époque. 

     Le mystérieux docteur Korvo, Whirlpool, Otto Preminger, 1949 

    Ann Sutton se fait arrêter par l’inspecteur d’un grand magasin dans lequel elle a volé une broche de 300 $. David Korvo qui assiste à cette arrestation intervient pour éviter à Ann d’être jugée et donc d’avouer sa kleptomanie à son mari, un brillant psychanalyste. Il va en profiter pour nouer une relation avec Ann en lui faisant croire qu’il peut la soigner et donc qu’elle est malade. Malgré ses doutes sur les intentions du docteur Korvo, elle va se laisser prendre. On s’aperçoit que Korvo est une sorte de charlatan, un peu astrologue, un peu hypnotiseur qui oasse son temps dans des mondanités qui lui amènent des clients. Ann qui est sous son emprise se dispute avec Theresa Randolph qui est aussi une cliente du docteur Sutto et une ancienne patiente de Korvo qui tente de la mettre en garde contre lui. Tandis que William Sutton le mari d’Ann est à San Francisco pour une conférence, Ann va voler les disques où sont enregistrées les conversations entre le docteur Sutton et Theresa Randolph. Ann est sous hypnose, elle va cacher les disques chez Theresa Randolph qu’elle va découvrir assassinée, étranglée. Rapidement la police se trouve sur les lieux et tout va accuser Ann qui manifestement ne se souvient plus de rien. William Randolph revient de San Francisco pour seconder sa femme dans l’épreuve. Tout semble accuser Ann. De fil en aiguille les enquêteurs se mettent aussi sur la piste de Korvo car on apprend qu’il devait rembourser 60 000 $ à Theresa Randolph qui s’apprêtait à porter plainte contre lui. Mais Korvo a un alibi en béton puisque tandis que Theresa Randolph se faisait assassiner, il se faisait opérer de la vésicule biliaire dans un hôpital. Sutton va essayer de trouver les disques, mais il se rend compte qu’ils ont été volés. Il va donc vouloir mettre Ann à l’épreuve en la faisant retourner sur les lieux du crime, espérant qu’ainsi elle livrera la vérité et dira où les disques ont été cachés. Korvo est à l’hôpital, Colton va lui rendre visite. Mais il manque d’arguments. Peu après une infirmière apprend à Korvo que la police recherche les disques dans toute la ville. Korvo s’autohypnose pour chasser la douleur et s’en va retourner chez Theresa Randolph pour récupérer les disques. Il commence à les écouter, mais Colton et le couple Sutton débarquent en même temps. Korvo ne peut plus s’échapper, et malgré la menace de son revolver, il ne s’en sortira pas. 

    Le mystérieux docteur Korvo, Whirlpool, Otto Preminger, 1949 

    Ann Sutton se fait arrêter alors qu’elle vient de voler une broche 

    Le scénario est dû à Ben Hecht, avec qui Preminger retravaillera. En vérité le scénario avait été signé Lester Barrow parce que Ben Hect, très engagé à l’extrême gauche, était un ardent défenseur de la cause sioniste, ce qui ne plaisait guère aux Anglais[1]. Il fera de même pour Where the sidewalk ends qu’il signera du nom de Rex Connor, sans doute pour les mêmes raisons. Ann est une kleptomane et elle préfigure clairement Marnie de Hitchcock. Mais le film va rapidement d’éloigner du drame et avancer vers l’énigme distractive. L’histoire accumule les incongruités, par exemple l’affolement de Korvo quand il pense qu’on va retrouver les disques. La facilité avec laquelle Korvo séduit et manipule Ann. Mais laissons cela. Le thème central n’est pas le fait qu’Ann aurait été traumatisée par le comportement de son père comme il est dit, mais bien plutôt qu’Ann est une femme sous influence et c’est cela qui rend son combat pathétique. D’abord celle de son père, puis celle de Korvo, et son mari se reproche curieusement de ne pas l’avoir lui-même manipulée pour la sauver d’elle-même ! Si la kleptomanie est considérée comme une maladie, ce n’est pas parce qu’on vole un objet dont on a nul besoin, mais parce que le vol est destiné à s’affirmer, à se donner une identité et donc peut-être même à se faire prendre et punir pour redonner la place qui est destinée au voleur. Korvo semble d’ailleurs faire un diagnostic juste, Ann est une femme délaissée et pas heureuse. Elle ment à son mari et elle se ment à elle-même. Korvo et William Sutton se livrent à un combat sans merci pour la possession d’Ann. Si Sutton en possède le corps, Korvo voudrait bien en posséder l’âme. Ann est donc une parfaite femme-objet. Elle n’existe pas vraiment, sauf quand elle transgresse les règles. Colton arbitre cette bagarre et sa préférence va du côté de Sutton, parce qu’il a perdu sa femme et donc parce qu’il redoute sa solitude autant qu’il a la nostalgie de la vie de famille. 

    Le mystérieux docteur Korvo, Whirlpool, Otto Preminger, 1949 

    Ann s’est endormie 

    C’est seulement dans ses rapports à l’ambigüité des personnages que Whirlpool peut être vu comme un film noir. Les références un peu farfelues à la psychanalyse, ne sont là que pour faire ressortir cette ambigüité. Si Korvo est une canaille, William Sutton apparaît comme un bouffon. En effet non seulement il ne s’est jamais rendu compte des troubles de comportement de sa femme, ce qui paraît étonnant pour un psychanalyste de renom, mais ensuite cet incapable prétend reprendre les choses en main et guérir Ann ! Elle redeviendra d’ailleurs très passive à la fin du film, alors qu’elle avait manifesté tout de même pas mal de volonté. 

    Le mystérieux docteur Korvo, Whirlpool, Otto Preminger, 1949 

    David Korvo prétend soigner Ann 

    Preminger s’est ici appuyé sur un grand photographe, Arthur C. Miller. Celui-ci a tourné avec les plus grands réalisateurs d’Hollywood. Mais à l’évidence il n’était pas fait pour le film noir. On ne trouvera dans ce film pratiquement aucun code visuel du film noir. On pourrait dire que c’est aussi pour ça que le film n’est pas assez sombre et qu’on a du mal à s’attacher aux personnages. Pour le reste, c’est très bien filmé, les cadres sont travaillés, les mouvements d’appareil sont comme toujours chez Preminger remarquables, notamment quand il utilise la grue dans des petits espaces pour donner plus de densité à l’histoire. Mais ça donne un aspect bien léché qui nous laisse un peu froid. Peu de scènes sortent du lot. Peut-être les moments où Ann se trouve interrogée par la police. Même les scènes à l’hôpital restent assez faibles, avec des décors trop stylisés. 

    Le mystérieux docteur Korvo, Whirlpool, Otto Preminger, 1949 

    Ann prétend ne se souvenir de rien 

    C’est évidemment l’interprétation qui va sauver le film de l’ennui. D’abord Gene Tierney qui, dans le rôle d’Ann Sutton, domine de toute sa grâce tourmentée. Elle est Ann, à la fois passionnée et troublée. C’était la deuxième fois qu’elle travaillait avec Preminger, elle fera encore deux films avec lui, le superbe Where the sidewalk ends et beaucoup plus tard, en 1962, Advise and consent. Elle est excellente. Richard Conte dans le rôle de son mari est bien moins convaincant, on a l’impression qu’il ne sait trop ce qu’il doit faire. Il est moins bon que d’ordinaire.  José Ferrer qui était encore un acteur débutant incarne le louche David Korvo. Il fait une belle composition, mélangeant allégrement le sadisme et la séduction, la position fragile de l’escroc et la détermination du criminel. Charles Bickford dans le rôle du policier Colton est sans cabotinage un très crédible policier qui tente de respecter les obligations de sa charge et d’introduire aussi un peu d‘humanité. Je le trouve excellent avec sa silhouette qui se voute comme s’il portait toute la misère du monde sur ses épaules. On note qu’il avait déjà tourné avec Preminger, c’était dans Fallen Angel, confirmant ainsi le goût de Preminger pour travailler toujours un peu avec les mêmes équipes. 

    Le mystérieux docteur Korvo, Whirlpool, Otto Preminger, 1949 

    Elle ne peut éviter l’emprisonnement 

    Manifestement ce n’est pas un film qui reste gravé dans les mémoires, malgré des qualités évidentes sur le plan cinématographique. Et ce n’est pas ce que Preminger retenait de plus intéressant dans sa carrière, le succès a été mitigé et la critique réservée. Néanmoins, malgré toutes ces réserves, c’est un film très agréable à regarder avec un très bon rythme, mais on attend tout de même un peu plus d’un grand réalisateur comme Preminger. Ce sera chose faite et bien faite avec son prochain film, le magnifique Where the sidewalk ends. 

    Le mystérieux docteur Korvo, Whirlpool, Otto Preminger, 1949 

    Colton commence à douter de la sincérité de Korvo

     Le mystérieux docteur Korvo, Whirlpool, Otto Preminger, 1949 

    Korvo les menace avec un revolver

     

    [1] A cette époque, la gauche américaine et européenne n’était pas anti-sioniste, bien au contraire.

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