• Le piège d’acier, The steel Trap, Andrew Stone, 1952

     Le piège d’acier, The steel Trap, Andrew Stone, 1952 

    Andrew Stone est connu pour avoir travaillé en duo avec sa femme Virginia sur le développement scénaristique de ses films, un peu comme Alfred Hitchock et Alma Reville. Ce qui lui permettait d’accroitre sa maitrise sur les films qu’il produisait lui-même le plus souvent. Il avait cette capacité à filmer ses histoires dans des décors réels, ce qui deviendra la règle un peu plus tard dans les années soixante, et ce n’était pas un souci d’économie. Egalement, au début des années cinquante, il développa le film noir vers des recoins assez peu explorés jusqu’alors. Ici il reprend le thème de la tentation de l’homme ordinaire qui n’en peut plus de mener une vie routinière et conformiste, coincé entre son travail et sa famille. Un peu comme dans Pitfall l’excellent film d’André de Toth[1], il aspire à une vie d’aventures. Cette tendance-là a été regardée comme une célébration de la famille et donc comme un retour à l’ordre[2]. Mais on peut aussi la voir différemment. Très souvent la motivation d’un acte criminel ou délictueux est l’argent, la cupidité, ou encore obtenir les faveurs d’une autre femme, plus glamour que sa propre épouse trop occupée à élever les enfants. L’échec annoncé de cette tentative bourgeoise de vivre une autre vie moins terne et plus intéressante peut au contraire être pensé comme à la fois la critique de la marchandise et de ses attraits, mais aussi comme l’image de l’échec du modèle américain fondé sur le travail et la famille. Le spectateur n’est pas forcément dupe d’une fin où tout semble rentrer dans l’ordre, il est possible qu’il voie dans cela l’échec d’un modèle présenté comme universel et intangible. Ce n’est pas seulement la société de consommation qui se trouve mise en question, c’est aussi le statut de l’employé de bureau anonyme dont le travail dérisoire ne procure aucune joie et aucune fierté.

     Le piège d’acier, The steel Trap, Andrew Stone, 1952 

    James Osborne occupe un poste important dans une banque 

    James Osborne est un employé de banque qui est suffisamment élevé dans la hiérarchie pour qu’il soit responsable des coffres forts. Mais sa vie ne le satisfait pas, bien qu’en apparence il aime sa femme et sa fille, la routine entre la banlieue où il habite et son lieu de travail, la répétitivité de ses tâches sans intérêt l’emmène à rêver d’une autre vie. Comme il est très observateur, il a finalement compris qu’il pouvait voler assez facilement un million de dollars et disparaître. Mais où aller ? En étudiant la question à la bibliothèque, il se rend compte que le Brésil est un des rares pays qui n’extrade pas les citoyens américains. Il ment à femme en lui disant qu’ils vont partir au Brésil pour une mission importante. A la hâte ils font faire des passeports. Mais Laurie ne se décide pas à emmener leur fille avec eux, il faut donc prévoir que sa mère viendra la garder. A partir de là la route va être semée d’embûches. Mais Osborne arrive sans trop de mal à embarquer 1 million de dollars dans une valise. Ils sont cependant en retard pour récupérer les passeports, et Jimmy va être obligé de pénétrer dans le consulat par effraction. Un vigile un peu borné le surprend et veut l’emmener à la police. Mais là encore il s’en tire en expliquant qu’il doit prendre un avion rapidement et en payant pour la vitre brisée. Par contre pour avoir une place dans l’avion pour le Brésil, cela devient de plus en plus difficile. Ils vont parvenir jusqu’à la Nouvelle-Orléans où ils passent une soirée idyllique dans un grand restaurant et une boite de nuit de luxe. Ils ne leur restent plus qu’à embarquer, Jimmy ayant soudoyé un individu qui le fait finalement inscrire sur une liste d’attente avec toutes les chances de partir vers le Brésil. Mais comme ils vont y parvenir, un employé un peu trop zélé prévient les douanes. Celles-ci ouvrent sa valise et demandent des comptes à Jimmy, devant sa femme, le soupçonnant de faire un trafic d’or. Mais n’ayant enfreint aucune loi, ils peuvent partir. Un nouveau tourment attend cependant Jimmy : Laurie comprend que l’argent de Jimmy est de l’argent volé. Elle veut le quitter car elle ne veut pas profiter d’un mensonge et de l’argent volé. Bloqué tout seul à la Nouvelle-Orléans, Jimmy comprend que s’il perd Laurie et sa petite fille, il aura tout perdu. Il va donc prendre la douloureuse décision de remettre l’argent à sa place et de rentrer à la maison où il retrouvera la sécurité du foyer.

     Le piège d’acier, The steel Trap, Andrew Stone, 1952 

    Il rêve de ce qu’il pourrait faire avec un million de dollars 

    Le film fonctionne autour d’une double opposition : d’un côté l’opposition d’Osborne à sa hiérarchie et à sa banque, de l’autre sa femme et sa famille qui le contraignent à vivre petitement et sans passion. Voler sa propre banque est au fond un acte de résistance. La banque est représentée par la froideur de la salle des coffres, ses lourdes portes et ses barrières qui protègent l’argent, un décor qui ressemble à une prison aseptisée et sans lumière autre que celle de l’électricité. Même ses collègues de travail paraissent déshumanisés Mais Osborne ne pourra mener son combat jusqu’au bout, esseulé, abandonné par sa femme qui reste butée sur les principes généraux dont Osborne prouve facilement le ridicule, il va céder et revenir dans le droit chemin. D’un autre côté, le million de dollars parait ne procurer que des joies factices, celle de la consommation et du farniente sans but en attendant la mort. Toutes ces ambigüités sont celles dans lesquelles se débattent les hommes modernes, cadrés par la consommation et la discipline du travail et que les rapports de soumission à la hiérarchie amènent à être sournois. On perçoit une vraie tristesse dans le renoncement de Jimmy sous la pression de sa propre femme à qui on ne peut pas faire confiance : chaque fois qu’elle agit, il semble qu’elle va envoyer son mari en prison. Cette opposition à l’intérieur du couple est marquée par le fait que Laurie ne peut pas comprendre le geste fou de son mari, et c’est pour cette raison que ce dernier ne lui en dit rien, sauf quand il y sera contraint et forcé. Il y a bien une dévirilisation voire même une volonté de castration de la part de Laurie qui justement n’est en rien une femme émancipée puisqu’elle ne règne que sur le petit périmètre de son foyer. Les avanies que subit Jimmy dans sa quête des passeports, puis des billets, puis d’un avion, montrent bien que le monde entier est contre lui. On perçoit d’ailleurs que ses collègues ne sont pas plus tendres avec lui car, quand ils apprennent qu’il est parti au Brésil, ils projettent de le dénoncer à leur patron pour s’en faire bien voir. C’est bien l’image d’une logique individualiste qui de bout en bout isole et emprisonne les êtres pour les empêcher de se révolter contre un système inhumain. 

    Le piège d’acier, The steel Trap, Andrew Stone, 1952 

    Les époux Osborne vont demander un passeport brésilien en urgence 

    L’utilisation des décors est excellente, à commencer par la salle des coffres. Mais comme pour la plupart des films d’Andrew Stone, il y a aussi une superbe utilisation des extérieurs, que ce soit les rues de la Nouvelle-Orléans, ou les salles d’attente dans les aéroports, ou encore les rues de Los Angeles que Jimmy traverse pour aller à son travail. On remarquera les longs travellings dans les couloirs avec un Jimmy encombré d’une lourde valise qu’il ne peut pas lâcher, et ces petites lumières collées au plafond qui semblent le suivre et l’observer. Cette valise est à la fois une possibilité de changer sa vie dans un sens positif, mais aussi le poids très lourd de la culpabilité. Jimmy change de main pour la porter, comme s’il hésitait en permanence sur ce qu’il devait faire, fuir, ou rentrer dans le rang. Les courses contre la montre pour gagner l’aéroport où pour rejoindre le consulat, se passent presque toujours dans les taxis. L’enfermement est double, dans le véhicule, mais aussi au milieu des embouteillages qui le bloque. Le montage est haletant, et on se prend au jeu en se demandant constamment si notre curieux héros va s’en sortir ou non. Et il s’en sort d’ailleurs ! Si ce n’était sa femme qui fait tout foirer. 

    Le piège d’acier, The steel Trap, Andrew Stone, 1952 

    Il a mémorisé les combinaisons des différents coffres 

    Pour l’occasion Andrew Stone réunissait à nouveau le couple Joseph Cotten – Teresa Wright qui avait eu du succès chez Hitchcock dans Shadow of doubt[3]. Mais c’était près de dix ans auparavant. Entre temps les deux acteurs ont été marginalisés à Hollywood, pour des raisons différentes. Teresa Wright avait sans doute un caractère trop entier, et Joseph Cotten devait subir l’ostracisme de ceux qui le prenaient pour un dangereux communiste. Mais ici c’est plutôt Joseph Cotten qui porte le film sur ses épaules. Il est toujours très bon dans ces rôles d’hommes ordinaires gagnés par la fièvre et qui doivent rompre avec leurs certitudes immédiates. Sa haute taille fait contraste avec la petite taille de Teresa Wright : et pourtant c’est elle qui va prendre les décisions importantes. Si tout le long du film elle est assez passive, se laissant dorloter par son mari qui décide pour elle, vers la fin elle devient autoritaire et change de ton à en devenir méchante. Le reste de la distribution est presque sans importance, il n’y a pas d’autre rôle avec un peu d’épaisseur.

     Le piège d’acier, The steel Trap, Andrew Stone, 1952 

    Il passe enfin à l’acte été dévalise sa banque 

    C’est en fait un divertissement bien moins innocent qu’on le pense. La simplicité de l’intrigue ne doit pas masquer la profondeur du propos. Dans cette description de l’ennui qui ronge la classe moyenne, Andrew Stone fait la preuve d’une critique acerbe autant que moderne. Jimmy n’est bien nulle part, aussi bien dans son travail que dans sa famille, et même encore avec cette valise qui pèse du poids de ses péchés et dont il ne sait plus que faire. C’est donc un très bon film noir. Notez qu’à l’heure actuelle il n’existe pas à ma connaissance une copie DVD sur le marché français, on ne le trouve que dans une version américaine, sans sous-titre, et dans une qualité d’image très moyenne. 

    Le piège d’acier, The steel Trap, Andrew Stone, 1952 

    Le retard du décollage angoisse James 

    Le piège d’acier, The steel Trap, Andrew Stone, 1952 

    Il faut remettre l’argent dans le coffre avant qu’on s’aperçoive de sa disparition

     Le piège d’acier, The steel Trap, Andrew Stone, 1952 

    Andrew Stone et sa femme Victoria



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/pitfall-andre-de-toth-1948-a114844774

    [2] Delphine Letort, Du film noir au néo-noir, L’Hamattan, 2008. 

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/l-ombre-d-un-doute-shadow-of-a-doubt-alfred-hitchcock-1943-a142351124

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