• Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947

     Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    Un nouveau film de Fritz Lang avec Joan Bennett, et produit par Walter Wanger, soit le mari de Joan Bennett, et Fritz Lang lui-même à travers sa propre société de production Diana. Autant dire qu’on est en famille. Le sujet est emprunté à l’ouvrage d’un écrivain de thrillers, Museum piece n° 13. Rufus King en est l’auteur, si plusieurs de ses ouvrages ont été traduits avec succès aux éditions du Masque, celui là n’est curieusement pas disponible en français. Suspense et terreur, c’est le motif qui va être développé. Fritz Lang lorgne très clairement du côté d’Hitchcock. Cependant comme on va le voir, ce film contient de très nombreux éléments du film noir.

     Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    Celia est une riche héritière qui s’ennuie. Après le décès de son frère qu’elle aimait beaucoup, elle songe à épouser un avocat, une sorte de gestionnaire de sa fortune. Mais au Mexique alors qu’elle assiste à une bataille entre deux hommes pour une femme – l’un d’eux va être tué et la fille partira avec le vainqueur – elle croise le regard de Mark Lamphere. C’est une sorte de dilettante à moitié ruiné qui raconte des histoires. Celia décide de l’aimer et de l’épouser au bout de quelques jours. Seulement elle ne le connait pas du tout. Elle sait seulement qu’il est architecte et qu’il dirige une revue. Alors que la lune de miel parait bien engagée, voilà Mark qui prétend avoir reçu un télégramme lui demandant de venir à New York pour vendre sa revue. Il part, mais la vieille Paquita vient la prévenir qu’il ne peut pas avoir reçu de télégramme. Celia commence à cogiter. Quelques jours plus tard elle reçoit une lettre lui enjoignant de venir le rejoindre à Levender falls où les Lamphere possède une propriété. Celia s’y rend d’enthousiasme, mais à la place de Mark elle ne trouve sur le quai de la gare que sa sœur, Caroline, qui se dit ravie de la connaitre. Elle va également apprendre que Mark a un fils d’un premier mariage, David, et que sa première femme est morte. Ces incidents la contrarient fortement. Elle commence à se poser des questions sur qui est vraiment son mari. Elle va faire également la connaissance de Miss Robey qui semble jouer à la fois le rôle de secrétaire et du petit David. Les rapports entre David et son père sont très tendus, et l’enfant semble rejeter tout ce qui est en relation avec son père. Plus étrange sans doute, Mark collectionne les chambres morbides comme d’autres des timbres ou des papillons. Ce sont des reconstitutions d’époque de lieux où se sont déroulés des meurtres passionnés. Mais il y a une septième porte que Mark ne veut jamais ouvrir et qui cache son secret. Il fait visiter ses pièces à ses invités lors d’une réception grandiose. Celia va tenter de pénétrer ce secret. Pour cela elle va faire une empreinte de la clé avec un morceau de bougie et envoyer cette empreinte à New York pour obtenir la clé. Mark remarque qu’une des bougies a été raccourcie et se trouve choqué par le manque de symétrie, signe de maniaquerie. Celia va s’apercevoir que Miss Robey a elle aussi menti, elle prétendait porter une écharpe pour masquer une cicatrice, consécutivement au fait qu’elle aurait sauvé David d’un accident cela se révèle faux. Tandis que les relations avec Mark se tendent de plus en plus, Celia reçoit la fameuse clé et peut enfin visiter la chambre interdite. Elle se rend compte alors qu’elle est la réplique de la sienne propre ! Elle comprend que Mark va peut-être la tuer. Mais mark qui était sensé partir à New York est resté, et la surprend. Elle s’enfuie. Mais le lendemain, Mark met tout le monde à la porte, y compris son fils. Il reste seul avec Celia. Dans une sorte de crise, la maison brûle, il menace de la tuer. Mais elle arrive à lui parler, à faire sortir un vieux traumatisme, lié à la fois à la mort de sa mère et à celle de sa première femme, qui l’empêchait de vivre. Dès lors il peut reconstruire son couple avec l’aide de Celia sur des bases saines.  

    Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    Celia apprend que Mark a menti et qu’il n’a pas reçu de télégramme 

    Dans un scénario pareil, on ne cherchera pas la vraisemblance matérielle, ni même psychologique. On voit bien le rapport avec Rebecca – la maison mystérieuse et la gouvernante un peu folle – ou avec Spellbound – les références à une psychanalyse sauvage. Ce qui est plus intéressant, c’est ce qu’une situation paradoxale va révéler des relations entre un homme et une femme. Celia a en effet un coup de cœur consécutivement à une bataille sanglante qui laisse un homme – un mâle – sur le carreau. Ayant remarqué Mark, elle se trouve devant un choix : soit épouser le solide et loyal Bob Dwight, soit Lamphere qui au premier abord à l’air aussi faible que dérangé. Elle choisit l’homme faible. Ce qui est un thème récurent du film noir. Lamphere est faible dans sa tête, mais il est aussi faible matériellement puisqu’il est virtuellement ruiné. Lamphere est donc un homme qui fuit les femmes. Dès les premiers jours de son mariage il s’en va pour un rendez-vous mystérieux. Il dira qu’il a subi toute sa vie un despotisme castrateur et féminin, sa mère, sa sœur, et même sa première épouse. Et si avec Celia il a cru que c’était différent, on va voir que cela n’est pas possible. En effet, dès les premiers jours elle se révèle jalouse, aussi bien de David que de Caroline et même de la sombre Miss Robey. Son action est celle de la terre brûlée : d’ailleurs la maison de Levender falls sera détruite par le feu, et elle ramène Mark au Mexique pour le soigner dit-elle, mais on comprend que ce sera pour en faire sa chose. Le film est construit principalement autour du personnage de Celia, Mark n’est qu’un faire-valoir qui va permettre de le développer. C’est une femme qui s’ennuie. Elle est plus que curieuse, elle est intrusive, voulant pénétrer tous les recoins de la personnalité de Mark pour se l’approprier, elle veut violer tous ses secrets. Dans la logique de l’histoire de Mark, elle représente la continuité de la femme castratrice auquel il parait abonné depuis son enfance. Il y a donc bien une structure de répétition qui est à l’œuvre. 

    Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    Celia tente de se rapprocher de Caroline 

    L’histoire débute au Mexique et s’y termine. Remarquez que ce film est contemporain de Out of the past de Jacques Tourneur[1], film où le Mexique joue aussi un rôle décisif. C’est à la fois un ailleurs exotique, symbole du recommencement, et l’image de la fuite en avant. Mark et Celia se retrouvent au Mexique parce qu’ils sont en fuite d’eux-mêmes. C’est bien là leur seul point commun. Dans le film noir des années quarante, le Mexique est l’envers idyllique d’une civilisation bien trop sophistiquée qui tue l’instinct sous la richesse matérielle de la consommation. D’ailleurs il sera question d’instinct quand Mark qui se croit malin décrète que les femmes ne pensent pas, mais ressentent et prennent instinctivement des raccourcis pour arriver à leur but d’une manière bien plus efficace que les hommes. La maison de Levender falls est l’exact contraire du Mexique, elle est une sorte de musée qui désigne la civilisation européenne comme une civilisation morte, c’est pourquoi elle est vouée au feu. C’est une sorte de prison dont Celia a toutes les peines du monde à trouver la clé. Elle est présentée d’ailleurs comme un labyrinthe dans laquelle on peut perdre son âme. Mais dans ce labyrinthe, Celia refusera de se perdre, elle préférera la brûler, car si c’est Miss Robey qui objectivement met le feu, c’est bien elle qui déclenche indirectement cette action. Le labyrinthe est le lieu où se trouve enfermé le Minotaure pour sa sexualité exubérante. Il est d’ailleurs étrange de voir que Celia ne manifeste que très peu de peur et d’appréhension. C’est donc une femme forte qui va fabriquer son destin en domestiquant son propre mari. Les rôles sont ainsi inversés, et c’est bien là une différence complète d’avec Hitchcock, ce n’est plus l’homme qui écrit la loi et ramène l’ordre, mais bien la femme. Quand Celia et Mark se retrouvent à la fin au Mexique, la femme a fait le vide total autour d’eux : elle a même réussi à se débarrasser de Caroline et du fils de Mark, David, en l’envoyant en pension. Elle est devenue la seule famille de cet être flottant et sans détermination autre que celle d’exister au travers de sa femme. 

    Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    La maison est comme un labyrinthe 

    Peut-être que le plus déroutant dans le film c’est cette passivité de Mark. Nous avons en effet sous les yeux un individu pleurnichard et capricieux qui manifestement ne sait pas se débrouiller tout seul sans les femmes. Il n’agit jamais vraiment, il passe son temps à partir et à revenir, avortant toutes ses velléités de devenir enfin un homme. La froideur de ses rapports avec Celia induit le refus d’une sexualité normale, probablement bridée par les traumatismes qu’il a subi de la part de sa mère, de sa sœur et sans doute aussi de sa première femme. Il conserve la clé de la chambre, comme s’il voulait mettre son pénis à l’abri des regards et de la tentation. On comprend que si Celia l’a choisi, c’est parce qu’elle le trouvait particulièrement inoffensif. Il représente l’inverse de la puissance sexuelle. Mais heureusement il n’est qu’un faire valoir dans le film car il serait bien difficile de s’intéresser à un homme manifestement dérangé et faible. Il est dégénéré, en ce sens qu’il est l’héritier désargenté d’une famille qui fut jadis sans doute importante. On verra d’ailleurs que lors de la visite guidée de ses pièces de musée, certains invités se moquent ouvertement de lui. Cependant, il a malgré tout une force étrange, c’est qu’en construisant un mystère, il attire sur lui la curiosité féminine ! Et nous voyons toutes ces femmes se battre autour de lui pour percer son secret. 

    Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    Mark est fier de faire visiter sa collection de pièces 

    Si le scénario est assez relâché, dans la forme tout au moins c’est un film très abouti qui utilise toute la grammaire du film noir, notamment l’usage de la voix off et les flash-backs à répétition. Lang tire un symbolisme très fort de l’architecture de la maison de Levender falls. Le fait que Mark soit aussi un architecte n’est pas un hasard. Les décors sont massifs, écrasants, ils rendent les protagonistes bien plus petits que ce qu’ils sont. Les plafonds sont très hauts, les portes semblent immenses. Les couloirs mystérieux font filmés dans une enfilade qui en prolonge les ombres vers une sorte d’infini indécis. Lang utilise souvent des plans en pied, ce qui fait apparaitre encore plus la puissance du décor, mais aussi la différence de taille entre la petite et frêle Celia et le très grand Mark qui se retrouve comme encombré se son corps. Sur le plan des relations c’est pourtant Celia qui représente la force et Mark la faiblesse. On y trouvera aussi cette symbolique des escaliers parfaitement utilisée ici au moment où Celia va se risquer à chercher la vérité. Notez que la photo, excellente est de Stanley Cortez, ce même Stanley Cortez qui avait travaillé avec Orson Welles, The magnificent Ambersons, qui fera ensuite The night of the hunter de Charles Laughton et qui tournera aussi avec Samuel Fuller, notamment sur le très sous-estimé Naked kiss. Il y a de très beaux noirs profonds comme la nuit. Les enchainements sont également judicieux dans les mouvements d’appareil, il y a cette facilité de Lang à s’appuyer dans une même séquence à la fois sur un traveling arrière et sur un plan rapproché. Les scènes de la visite des chambres musées sont typiques, mais aussi celles des déjeuners pris en famille où la profondeur de champ repositionne les personnages les uns par rapport aux autres, signifiant finalement que les velléités de reprendre les choses en mains de la part de Mark sont dérisoires. La scène du mariage dans une église mexicaine ancienne étonne par son anachronisme, elle est également vide de tout invité en dehors des témoins. Cette scène annonce la suite : elle est faite de plans assez brefs, replaçant l’ensemble dans la profondeur d’un décor silencieux et étrange. 

    Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    La nuit Celia va tenter de pénétrer dans la chambre interdite 

    On peut rapprocher aussi le personnage de Mark de celui de Barbe Bleue, sauf qu’ici le mythe est retourné contre Mark lui-même. Comme s’il n’était pas à la hauteur de son modèle ! Encore que le mythe de Barbe Bleue soit expliqué par Bruno Bettelheim comme celui de la vengeance d’un cocu qui cherche à retrouver sa place et donc qui comme Mark s’oppose à la tyrannie des femmes[2]. Le thème n’est cependant qu’effleuré, puisque les efforts de Lang se porte manifestement du côté de Celia. Il y a cependant un thème mineur dont personne parle à propos de ce film et qui pourtant est très présent : c’est celui de l’inceste. En effet Celia comme Mark sont pris dans des relations incestueuses dont ils sortent très difficilement. Si Celia se retrouve au Mexique, c’est consécutivement au décès de son frère qui quelque part la protégeait, remplaçant à la fois le père et le mari. sa disparition l’oblige à agir. De même il est clair que les relations entre Caroline et Mark sont aussi incestueuses : Caroline remplace la mère, c’est bien elle, on l’apprendra à la fin, qui a enfermé Mark, gardant la clé pour elle-même. L’inceste, c’est également et primordialement l’amour démesuré de Mark pour sa mère dont il jalouse les relations avec d’autres hommes. Celia comme Mark on du mal à construire des relations amoureuses en dehors de leur propre famille. Celia veut bien épouser Bob Wight, mais seulement pour faire plaisir à son frère, pour faire une fin. Il a été choisi par son frère. De même Mark n’avait pas choisi vraiment choisi sa première femme. Il revenait de la guerre et voulait faire lui aussi une fin. 

    Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    La prudence est de mise 

    L’interprétation c’est d’abord Joan Bennett. Elle est tout à fait excellente dans le rôle de Celia, jouant parfaitement de sa voix grave, et du contraste entre sa petite taille et sa froide détermination. Ce sera le dernier film qu’elle tournera – le quatrième tout de même – avec Lang. Elle eut d’ailleurs une fin de carrière assez curieuse, car après ce film qui n’aura pas de succès, elle n’arrivera plus à rejoindre des grosses productions. Comme je l’ai dit elle était mariée avec Walter Wanger. Mais celui-ci était extrêmement jaloux, aussi la surprenant avec son agent, Jennings Lang, il tirera sur ce dernier à coups de revolver. Pour cette fantaisie, il prendra 14 mois de prison[3]. Mais il resta marié avec Joan Bennett. Cependant ce scandale allait marginaliser l’actrice à Hollywood qui pourtant en avait connu bien d’autres. Lamphere c’est Michael Redgrave. Sans doute c’est ce choix qui pourtant est justifié, qui explique l’échec commercial de ce film. Certes il est en phase avec le rôle, mais son absence de virilité, son physique mollasson le rendent assez inintéressant, car le passage de l’idée à l’image transforme obligatoirement le propos. Lang a fait le choix inverse d’Hitchcock dans Spellbound qui avait choisi pour incarner l’homme faible, secouru par une femme, Gregory Peck, une icône d’Hollywood, ce symbole patenté et image de la virilité juvénile et triomphante. Redgrave restera abonné à ce genre de rôles équivoques. Anne Revere joue le rôle de la sœur à la fois compatissante et mystérieuse. C’est une excellente actrice qu’on a vu dans de nombreux films noirs, notamment le fameux Body and Soul de Rossen, malheureusement sa carrière fut entravée pour cause de liste noire. Barbara O’Neil dans le rôle de Miss Robey est moins convaincante. C’est d’ailleurs le personnage le moins bien développé du film. On comprend bien qu’elle est amoureuse de son patron et qu’elle veut rester près de lui quoi qu’il arrive, mais c’est très insuffisant. 

    Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    Celia découvre la chambre 

    Le film n’eut aucun succès public, en France il ne réunit à sa sortie qu’une poignée de spectateurs. On dit qu’il accusa à l’époque un lourd déficit de plus d’un million de dollars, ce qui était une somme extraordinaire. Les critiques étaient plutôt négatives, rapprochant le film d’une mauvaise copie d’Hitchcock. Mais c’est assez injuste dans la mesure où le propos de Lang est bien moins lénifiant que celui d’Hitchcock. C’est sans doute ce qui en fait son intérêt. Donc ce film est loin d’être négligeable et sans intérêt, et cela d’autant plus que visuellement il possède quelque chose de surréaliste, entre une vision gothique des choses et la stylisation des décors. Même s’il n’est pas à la hauteur des précédentes collaborations de Lang avec Bennett, il vaut le détour par la conduite du récit. En le revoyant des années après, je mesure mieux son importance dans ce qui concerne la construction du cycle classique du film noir. Le happy end un peu forcé ne fait pas oublier les sous-entendus de la relation déséquilibrée entre Mark et Celia. Pour l’apprécier, on se gardera bien de se fier à ce qu’on connait de la psychanalyse ! 

    Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    Sur les quais de la gare, Mark hésite à partir

     Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947

    Va-t-il tuer Celia 

    Le secret derrière la porte, Secret Beyond the door, Fritz Lang, 1947 

    Sur le plateau Joan Bennett fête son anniversaire avec Fritz Lang



    [2] Psychanalyse des contes de fées, Robert Laffont, 1976.

    [3] Matthew Bernstein, Walter Wanger: Hollywood Independent, University of Minnesota Press, 2000.  

     

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