• Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950

    Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950 

    Ce film présente beaucoup d’intérêt. Bien au-delà du scénario, il a été une source d’inspiration pour Jean-Pierre Melville. Pour le tournage du Samouraï, il a retenu au moins trois aspects décisifs. D’abord les relations entre Denise et le commissaire Dufresne qui sont très similaires à celles qu’entretiennent le commissaire et Jane Lagrange. Les deux commissaires sont physiquement attirés par la maitresse du gangster qui l’aide plus par devoir que par passion, mais ils restent sur leur quant à soi. Ils ont d’ailleurs le même parapluie roulé. Les deux gangsters sont blessés au bras et doivent s’extraire eux-mêmes la  balle qui les a touchés. La blessure n’est cependant pas mortelle. Dans les deux films il y un troisième personnage, grand, élégant, moralement très droit qui protège la jeune femme. On remarquera que le film est signé Frank Tuttle, le même réalisateur qui avait porté à l’écran This gun for hire qui fut une autre source d’inspiration pour Le Samouraï. Néanmoins, l’inspiration n’indique pas le plagiat. Melville est toujours resté Melville quels que soient les emprunts qu’il ait pu faire à d’autres films américains.

     Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950 

    La bande à Eddy le fait évader en attaquant le fourgon qui le mène au palais de justice 

    Le second intérêt de ce film est qu’il est tourné en France par un Américain. Frank Tuttle n’est pas n’importe qui outre qu’il a tourné This gun for hire, il a fait plusieurs incursions remarquées dans le film noir, et d’abord il a été le premier à adapter La clé de verre  de Dashiell Hammett. Mais voilà au début des années cinquante, il a des problèmes avec l’HUAC, la Commission des activités anti-américaine. C’est pour cela qu’il s’exile pour un temps en France. Sa carrière sera brisée, même si quelques années plus tard il tournera un autre film noir important avec Alan Ladd et Edward G. Robinson, Colère noire. C’est deux raisons suffisent déjà à susciter l’intérêt pour ce film à petit budget. Mais le film est en lui-même aussi tout à fait intéressant et possède de belles qualités cinématographiques.

     Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950 

    Eddy assiste impuissant à la capture d’une partie de sa bande par la police 

    Eddy Roback est un gangster américain qui a prospéré à la Libération dans le marché noir. Pour cela il a déserté l’armée américaine. C’est pour ces faits qu’il va être jugé. Mais le fourgon cellulaire est attaqué avant d’arriver au Palais de justice par la bande d’Eddy qui n’hésite pas à descendre des policiers. Eddy va se retrouver en cavale dans Paris. Ses pas le portent vers son ancienne maîtresse, Denise, chez qui il sait pouvoir trouver les moyens de s’enfuir. Mais évidemment la police ne dort pas et elle surveille les relations d’Eddy. Le commissaire Dufresne pense d’ailleurs qu’il ira chez Denise et à cet effet il la visite puis la fait surveiller. Mais Denise a aussi un autre petit copain, le journaliste Frank Clinton qui est très amoureux d’elle et qui va tout faire pour la protéger. Il essaie de la tenir à l’écart des salades d’Eddy, mais elle est bien trop loyale pour que cela soit efficace. Elle se sent d’ailleurs responsable d’Eddy. Frank et Denise vont donc aider Eddy à fuir. Celui-ci va rejoindre sa bande afin de passer la frontière pour se réfugier en Belgique. Mais les policiers sont sur sa piste et vont le rattraper. Evidemment tout cela finira dans un bain de sang.

    Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950  

    Max jette un regard concupiscent sur Denise 

    C’est un drame, noir, très noir. L’aspect dramatique est d’ailleurs renforcé par le fait qu’Eddy n’est pas très sympathique. C’est une brute qui n’a des moments d’humanité que par intermittence. Et s’il lutte contre Frank pour conserver Denise, c’est plus par orgueil que par amour. On note que le scénario a été écrit par Jacques Companéez qui a été un scénariste important, travaillant facilement dans le noir, avec des réalisateurs comme René Clément, Robert Siodmak, Pierre Chenal. Après ce film, il signera le scénario de Casque d’or, toujours avec Simone Signoret, film réalisé par Jacques Becker. Il décéda malheureusement trop tôt.

     Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950 

    Frank Clinton par amour pour Denise accepte d’aider Eddy 

    Tous les ingrédients d’un très bon film noir se trouvent réunis ici. Et même si le film ne possède pas de gros moyens, non seulement il est très proprement réalisé – intégrant l’ensemble des codes du film noir – et utilise parfaitement les décors parisiens qui donnent tout de même un peu plus qu’une couleur locale à l’ensemble. Les scènes d’action sont particulièrement réussies, l’attaque du fourgon cellulaire est rapide, filmée sous des angles très variés qui respectent la violence criminelle de l’attaque. De la même façon la scène finale qui signifie la fin de la bande à Eddy est d’une grande sauvagerie. Les corps s’entrechoquent, chutent, sont déchiquetés par les rafales de mitraillettes.

    D’une manière volontaire la lumière nocturne est voilée par un brouillard envahissant qui n’épaissit peut être pas le mystère, mais plutôt donne un aspect onirique à l’ensemble. On ne peut pas dire que le film soit sans défaut, les scènes avec Max qu’on pressent homosexuel, peut-être même pédophile, sont un peu trop lourdes, mais leur brièveté nous permet de glisser sur ce point.

    Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950  

    Eddy ne peut que remarquer la froideur de Denise 

    C’est une production française de Sacha Gordine ce producteur qui avait réussi de très bons films sous la direction de Marcel Carné ou Yves Allégret avec qui il fit Dédé d’Anvers film qui lança véritablement la carrière de Simone Signoret.

    Eddy est interprété par Dane Clarck, un obscur acteur américain qui n’a pas fait grand-chose et qui n’avait pas un physique très charismatique. Mais on lui reconnaîtra une énergie débordante et un jeu qui laisse passer les sentiments complexes et contradictoires d’Eddy. Denise, évidemment c’est Simone Signoret qui est très bien, oscillant entre son sens du devoir et les deux hommes qui troublent exagérément sa vie sentimentale. Plus intéressant est cependant le commissaire Dufresne joué par Fernand Gravey au mieux de sa forme. Il joue à merveille le vieux flic un rien roublard, un rien libidineux. Il incarne la détermination têtue de l’administration qui veut en finir avec Eddy. Robert Duke sait très bien tenir son rang pour incarné le dévoué Frank Clinton sans sombrer dans la niaiserie.

     Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950 

    Frank rusera pour passer le barrage de police 

    En dehors des scènes que nous avons dites plus haut, on retiendra encore le départ de Frank sur le quai de la gare, attendant plus que de raison l’arrivée de Denise qui ne viendra pas. Ou encore la malice de Frank qui se débrouille pour faire photographier la police par le gangster que justement elle recherche. Le film aurait été tourné en deux versions, une anglaise sous la direction de Frank Tuttle, et l’autre française sous la direction de Boris Lewyn. Il ne semble pas que ce soit le cas, non seulement parce que Boris Lewyn était seulement un monteur, il n’a jamais signé une autre réalisation, et donc on peut penser qu’il a mis son nom pour des raisons extra-cinématographique, ou que tout au plus il a filmé seulement des scènes en décors naturels. Sans en être sûr à cent pour cent, il me semble au contraire que tout le long on a la patte de Tuttle, ne serait-ce que dans cette manière de filmer les gares et les entrepôts qui est déjà dans This gun for hire. Même la manière de filmer les rapports entre la femme et les deux hommes ressemble par sa pudeur ou sa violence quand elle est confrontée à Eddy, à ce qu’on a vu déjà dans le film que je viens de citer

     Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950 

    Clinton est raccompagné à la gare où il prendra le train pour Paris

     Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950 

    Denise est touchée

     Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950 

    Eddy ne veut pas être pris vivant

    « San-Antonio, Morpion Circus, 1983La mort du juge Michel, Thierry Colombié, Editions de la Martinière, 2014 »
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