• Le tueur s’est évadé, The killer is loose, Budd Boetticher, 1956

     the-killer-is-loose-1.png

    Tout commence par le hold-up d’une banque tout ce qu’il ya de plus ordinaire. L’attaque est classique et millimétrée. Au moment de partir, un des gangsters frappe l’employé, Leo Poodle qui a eu le courage de réagir. La police enquête, mettant tous les employés de la banque sur écoute, elle va rapidement piéger Poodle, l’un de ses complices lui téléphonant stupidement. La police est rapidement sur les lieux. Et lorsqu’elle arrive, Poodle tire à travers la porte. Sam et son équipier pénètre dans l’appartement, et Sam, croyant abattre Poodle, tue malancontreusement la femme de Poodle, avant d’arrêter celui-ci.

     the-killer-is-loose-2.png

    Tout commence par un hold up des plus banals

     

    Manifestement choqué, Poodle se laisse arrêter. Il va être condamné à 10 ans de prison. Au moment de son jugement, il jure de se venger de Sam. Quelques années plus tard, pour bonne conduite, Poodle est transféré dans une ferme où il travaille à la culture des laitues. Ayant l’occasion de s’évader, il va le faire, tuant au passage un des gardiens. Dès lors la police est prévenue, Sam est alerté et comprend que Poodle va essayer de tuer sa femme Lila. Poodle se transforme au gré de ses pérégrinations en un assassin : il tue tous ceux qui entravent sa route, et d’abord le couple Flanders, dont le mari est son ancien supérieur durant la guerre. Dès lors Sam va imaginer de tendre un piège à Poodle. Il envoie sa femme chez des amis et attend le tueur chez lui, entouré de ses amis de la police. Cette attente est compliquée du fait que Lila s’est finalement enfuie pour retourner auprès de Sam. Mais le piège fonctionnera, et Sam abattra finalement Poodle sur la pelouse de sa petite maison.

     the-killer-is-loose-3.png

    Le triste Poodle est choqué car il aété frappé par les gangsters

     

    Le film est adapté d’une nouvelle de John et Ward Hawkins publiée en 1968 dans le numéro 248 de Mystère magazine. Ils travailleront pendant de longues années pour la télévision, se consacrant à l’écriture de séries westerniennes comme Bonanza, ou de petits drames policiers.

    C’est un très bon film noir, bref et percutant, à l’esthétique très élaborée. Une série B qui dure à peine 1 heure 13. Film à petit budget, il a été tourné en 15 jours. Budd Boetticher disait qu’il l’aimait beaucoup, qu’il le trouvait réussi. Ce film noir intervenait comme une rupture au milieu d’une grande quantité de westerns. Et quand on voit The killer is loose, on se prend à regretter que Budd Boetticher n’ait tourné que si peu de films noirs. Il était fait pour ça. Il avait un sens de la nuit et des atmosphères banales au sein desquelles surgit soudainement le drame et l’horreur.

     the-killer-is-loose-4.png

    Sam chargé de l’enquête a mis sur écoute les employés de la banque

     

    Evidemment, ce qui fait la force du film c’est l’opposition entre une univers très banal, quotidien – on y voit des employés de banque, des petits couples enfermés dans leur petite maison tranquille – et une violence qui surgit d’un passé plus ou moins lointain. Le tueur est d’ailleurs un homme plutôt effacé, un petit employé de banque, qui porte des lunettes et possède un caractère taciturne. Il était surnommé Foggy, ce qui souligne le flou du personnage.

     the-killer-is-loose-5.png

    Sam attend que quelqu’un appelle

     

    Ce quotidien c’est aussi celui de Sam qui passe des heures à espionner mornement le téléphone des employés de banque et qui pour tromper l’attente lit le journal. Mais ce quotidien, c’est aussi celui des intérieurs américains de la classe moyenne, le petit pavillon, la cuisine et ses objets rutillants – la cuisinière, le frigo – qui sont des marqueurs de la réussite du rêve américain et de la société de consommation. On comprend d’ailleurs que c’est cette volonté consumériste qui pousse Lila a se disputer avec Sam en lui disant qu’elle ne comprend pas pourquoi il ne laisse pas ses collègues s’occuper de Poodle.

     the-killer-is-loose-6.png

    Après avoir essuyé des coups de feu, Sam pénètre chez Poodle et tire

     

    Le film maintient comme il se doit l’ambiguité, il oscille entre une sympathie évidente pour le tueur, sa femme est morte, victime d’une bavure, et l’horreur que suscite le fait qu’il n’arrive plus à contrôler ses pulsions. On verra d’ailleurs que si ces pulsions violentes remontent à la surface, elles sont une résurgences des années que Poodel a passées à la guerre. Et d’ailleurs son supérieur est là pour lui rappeler de mauvais souvenirs : Otto Flanders est présent au moment du hold-up, comme un chat noir annonçant le désastre. Attiré par sa maison, Poodle tombera dans le piège d’Otto qui finalement l’amènera à l’abattre. Le couple Flanders est d’ailleurs complètement horrible et sans vie. La femme est peureuse, le mari est arrogant et cruel. Ils n’ont même pas les motivations de Poodle. En effet, celui-ci était très attaché à sa femme et en la perdant, il a tout perdu.

     the-killer-is-loose-7.png

    Poodle est effondré par la mort de sa femme

     

    Le scénario est construit d’une manière assez atypique puisqu’il se concentre sur Leon Poodle, sans considération pour ses autres complices dans le hold-up de la banque. On ne saura donc pas ni quand, ni comment Poodle s’est acoquiné avec eux. On ne saura pas non plus ce qu’ils sont devenus,  Poodle ne semblant pas les avoir vendus à la police.

    De même la bavure de Sam qui a tué une innocente, ne l’ébranle pas plus dans ses convictions, ce qui le fait apparaître finalement comme moins humain que Poodle. Il ne semble même pas avoir de remords, protégé par la logique d’avoir fait son devoir. C’est donc bien là que se situe la réussite du film, de s’être concentré sur le tueur, sa souffrance et sa déterminantion à se venger. Ce n’est cependant pas un film psychologique, le ton est comportemental. C’est la matérialité de l’action qui guide l’histoire, c’est pourquoi on n’aura pas vraiment d’empathie pour le tueur.

    the-killer-is-loose-8.png

    Pour bonne conduite, Poodle est envoyé dans une ferme

     

     

    Comme il se doit, un tel film ne peut reposer que sur une très bonne interprétation. Si elle n’est pas faite de stars de premier plan, elle est tout de même soignée, sans doute est ce elle qui a absorbé la plus grande partie du budget. Celle-ci est dominée d’ailleurs par Wendell Corey qui joue Poodle le tueur à lunettes. Les lunettes du reste le transforme complètement par rapport aux rôles qu’on a l’habitude de le voir jouer. Elles lui donnent une allure taciturne. Wendell Corey trouve ici un de ses meilleurs rôles, tout en finesse. Il faut voir sa détresse lorsqu’il constate que sa femme a été abattue par Sam.

     the-killer-is-loose-9.png

    Poodle s’est chappé, et Lila a peur

     

    Joseph Cotten est très bon en Sam, héros du quotidien et du devoir. Mais il faut bien le dire, il est plus ordinaire. A ses côtés, Rhonda Fleming, la belle rouquine aux seins en obus, toujours vivante d’ailleurs, joue le rôle de Lila, une femme un peu capricieuse et assez bornée finalement. Elle représente ces femmes américaines en voie d’émancipation qui sont en train de prendre le pouvoir, en commençant par prendre le contrôle de la cuisine ! Son mari a bien du mal à résister à une telle tornade.

    Mais comme souvent dans ce genre de films, les seconds rôles sont aussi bien typés qu’excellents.

     the-killer-is-loose-10.png

    Sam annonce à Lila qu’il l’emmène en vacances

     

    Comme on l’a dit, c’est l’opposition entre une vie ordinaire et monotone et l’explosion de la violence qui en fait le charme. C’est en ce sens que le choix des décors est déterminant. Le hold-up se passe dans une toute petite agence d’une banque provinciale, au cœur de ce qu’on comprend être une toute  petite ville. Les rues sont larges et tranquilles, la circulation fluide. Cette atmosphère va être renforcée par la manière de filmer les rues en plans larges et continus, dans l’enfilade des maisons et des trottoirs.

     the killer is loose 11

    Poodle s’est réfugié chez Otto Flanders avec qui il a fait la guerre

     

    Ce décor bêtement quotidien permet d’ailleurs à Budd Boetticher de donner toute leur importance aux véhicules, que ce soit les voitures – les magnifiques américaines des années cinquante – ou le bus. Mais cette ville brille d’un autre feu lorqu’il s’agit de la nuit. Bardée de néons, elle fait surgir des ombres menaçantes, tout autant qu’attirantes. Lila est d’ailleurs conduite par la nuit à la rencontre du tueur par une force qui la dépasse. En effet que peut bien faire une femme jeune et belle, et aux seins comme des obus, à battre le pavé à ces heures pâles de la nuit ?

    the-killer-is-loose-12.png 

    Poodle menace Otto et sa femme

     

    Une des très bonnes idées du film est aussi de situer une grande partie de l’action sous la pluie. Ce qui permet non seulement de capter les reflets des néons dans la les flaques d’eau, mais aussi de donner aux lieux un côté encore plus ordinaire. Du reste c’est la pluie qui permet à Poodle de se camoufler dans un imperméable de femme. La nuit et la pluie sont ses deux meilleures alliées.

     the-killer-is-loose-13.png

    Sam met un piège en place, en espérant que Poodle viendra jusqu’à lui

     

    Tout l’art des films de série B réside dans leur densité. Il ne faut pas que ça traîne. Non seulement le rythme doit être élevé, mais il fait aussi que les séquences soient brèves. Le début comme la fin de The killer is loose, sont des modèles du genre. On ouvre directement sur le hold-up. Et certainement que ce film a été vu par Jean-Pierre Melville qui me semble s’en être inspiré pour l’ouverture d’Un flic. D’ailleurs, l’un des complices du hold-up n’est il pas aussi dans ce film une personne tout à fait ordinaire qui se trouve plus ou moins par hasard contrainte de participer à l’attaque d’une banque. On remarquera dans cette scène d’ouverture l’utilisation des angles de rue, des longues perspectives désignant aussi bien le danger potentiel que les lignes de fuite.

     the-killer-is-loose-14.png

    Lila cherche un taxi sous la pluie

     

    Il y avait en effet matière à tirer un film de trois heures, comme c’est la mode aujorud’hui. Par exemple, dans le bus qui amène Lila chez elle, on s’attend à ce qu’on y rencontre Poodle, et elle-même semble le reconnaître dans un passager qui porte aussi des lunettes. Cette craintee n’est que suggérée et passe aussi vite qu’elle s’est manifestée dans le regard de notre rouquine de service.

    Mais la scène finale, quand Poodle se fait descendre, est tout autant remarquable de sobriété. Un mauvais réalisateur, disons Hitchcock, aurait tiré sur la ficelle, soulignant le danger avec des mines allongées des protagonistes, les yeux agrandis par la peur.

     the-killer-is-loose-15.png

    Lila qui n’en fait qu’à sa tête retourne ches elle

     

    Toutes les scènes qui voient Lila marcher dans la ville sont remarquables de ce point de vue, que ce soit quand elle entame son périple pour rentrer chez elle, ou quand Poodle la prend en chasse. La photo du grand Lucien Ballard est remarquable. Lucien Ballard a non seulement été le technicien de Sam Peckinpah pour The wild bunch, mais il a été sur le tournage de nombreux films noirs comme The killing, Murder by contract et bien sûr pour l'autre film noir de Budd Boetticher, La chute d’un caïd.

     the-killer-is-loose-16.png

    Poodle a pris la voiture d’Otto

     

    C’est donc un très bon film noir, vif et enlevé, réussi sur le plan de l’esthétique, mais que la critique a un peu oublié, contrairement à d’incontestables navets comme ceux qu’Hitchcock cultivaient en quantité industrielle. Bref pour ceux qui ne le connaissent pas encore, ils doivent se précipiter dessus.

    the-killer-is-loose-17.png

    Camouflé  dans un imperméable de femme, Poodle s’approche de chez Sam

     the-killer-is-loose-18.png

    Lila s’aperçoit qu’elle est suivie

     the-killer-is-loose-19.png

     

    Budd Boetticher sur le tournage

     

    C’est d’ailleurs une maladie qui sévit aussi bien dans le cinéma que dans la littérature d’en rajouter. Mais il n’est pas sûr que la qualité en soit améliorée pour autant. Je ne dis rien de James Ellroy et de son indigeste pavé Underworld que je ne suis pas arrivé à finir.

    « The homesman, Tommy Lee Jones, 2014Milan Kundera, La fête de l’insignifiance, Gallimard, 2014 »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :