• Le voleur, Louis Malle, 1967

     Le voleur, Louis Malle, 1967

    C’est une adaptation d’un roman de Georges Darien que Jean-Jacques Pauvert avait exhumé. Ce roman qui est sensé raconter la vie de Georges Darien lui-même a été salué maintes et maintes fois, par les anarchistes, les révolutionnaires et en même temps par les surréalistes, Breton en tête, qui pourtant ne faisait guère de cas de la littérature empruntant des formes conventionnelles. C’est un roman culte comme on dit maintenant. Il s’inscrit dans toute une littérature de la révolte contre l’ordre bourgeois dont toute l’œuvre de Georges Darien est faite. L’écriture est à la première personne, ce qui permet à Darien de porter un jugement directement moral sur la société, et en même temps d’authentifier ce qu’il raconte.

      Le voleur, Louis Malle, 1967

    On n’est pas certain que l’ouvrage raconte précisément la vie der Darien. Mais on sait que Darien resta plusieurs années à Londres sans qu’on sache très bien de quoi il y vécut. Il avait déjà entamé une carrière littéraire notamment en publiant un roman à charge contre l’institution militaire, Biribi. C’est un homme en colère contre la société bourgeoise et ses institutions. Et si on le confondit un temps avec un auteur antisémite comme il y en avait beaucoup à cette époque, à cause de Gottlieb Krumm, made in England, il démentit cette assertion avec Les Pharisiens, roman dans lequel il attaque Drumont. Tous ces romans sont empreints d’une rage assez rare, même pour l’époque qui connut tant et tant de pamphlétaires. D’origine bourgeoise, il va devenir un de ses plus féroces critiques.

     Le voleur, Louis Malle, 1967 

    L’abbé La Margelle présente Roger à la Honte à Randal 

    L’histoire du Voleur est celle de Georges Randal qui, spolié de son héritage par son oncle, empêché de se marier avec sa cousine qu’il aime profondément va devenir un voleur de profession. Au fil de ses aventures il croisera toute une kyrielle de personnages qui forment une véritable contre-société, et qui tous à un titre ou à un autre, vont le transformer en une sorte de nihiliste qui va faire du vol non pas seulement une façon de gagner sa vie, mais aussi une philosophie de l’existence. L’action se passe à la fin du XIXème siècle. C’est-à-dire à une époque où l’anarchie a déjà du plomb dans l’aile : politiquement elle est en régression, et elle va se lancer dans les attentats terroristes, puis justifier la « reprise individuelle ». beaucoup seront envoyés au bagne, notamment Marius Jacob, le grand héros de la reprise individuelle qui n’abandonnera jamais l’idée de transformer la société dans un sens positif. Or le personnage de Randal n’est pas dans cette optique. S’il critique de manière féroce l’hypocrisie de la bourgeoisie, il n’espère pas pourtant la changer. C’est un « en-dehors » qui vit dans les marges. Un autre aspect important de Randal, est qu’il prend du plaisir à son métier. Voler n’est pas une nécessité que lui impose la société, mais plutôt un mode de vie, une philosophie et un hymne à la liberté individuelle.

     Le voleur, Louis Malle, 1967 

    Avec Roger la Honte, Randall joue les monte en l’air 

    Le film de Louis Malle est plutôt réussi. Il avait reçu à l’époque un accueil assez mitigé, d’une part parce qu’on lui reprochait de faire d’un pamphlet social un œuvre commerciale, et d’autre part parce qu’on critiquait sa froideur. A mon avis ces critiques ne sont pas fondées. Et des années plus tard, le film garde encore de sa force. Au contraire il apparait comme fortement critique et désespéré. C’est le meilleur film de Louis Malle, ce qui n’est pas forcément un exploit. Et curieusement c’est aussi le plus léché sur le plan cinématographique. Il faut dire qu’en ayant  Belmondo dans le rôle principal, il ne peut pas trop faire de l’expérimentation cinématographique. Avec Godard, Belmondo a déjà donné.

    Louis Malle est également un fils de grand-bourgeois en rupture de ban. Révolté contre la société, il prendra part à Mai 68, notamment en participant aux Etats Généraux du cinéma et en tournant Milou en mai. Le personnage de Randal lui convient. Le film est très proche du roman, du moins dans l’esprit. A travers un cambriolage qui va durer tout le film, Randal raconte sa vie, et les raisons qui l’ont emmené à un pessimisme social, une forme de nihilisme désespéré. L’histoire progresse à travers la formation pratique et philosophique de Randal, comme si chaque cambriolage lui permettait de progresser aussi sur le plan de la philosophie sociale. On y trouvera une critique féroce de la famille, de la religion, et bien sûr de la politique. Mais on y trouvera aussi un esprit de liberté qui se développe dans les relations amoureuses de Randal.

     Le voleur, Louis Malle, 1967 

    Pour piller le bourgeois ils se transforment en déménageurs 

    Un aspect assez peu commenté du film est l’attention que Louis Malle porte à l’aspect technique du métier de voleur. C’est en effet grâce au progrès technique que les voleurs améliorent leur efficacité, grâce au chemin-de-fer, à l’acide qui perce les blindages, etc., mais c’est encore à cause du progrès technique que le métier fout le camp et qu’il devient de plus en plus difficile. C’était en effet le bon temps de la cambriole, malgré une répression des plus féroces. C’est le genre de métier artisanal au fond qui a aujourd’hui presque disparu, non seulement parce qu’il y a de moins en moins de liquide et de bijoux en circulation, mais aussi parce que les techniques d’encadrement de ce qui reste de la liberté individuelle ont été perfectionnées. On verra donc au fil des scènes l’application de Randal et de ses amis à utiliser des techniques anciennes d’ouverture des portes et des coffres des bourgeois. Car évidemment ces voleurs ne s’attaquent pas à ceux qui n‘ont pas grand-chose, mais à ceux qui sont installés et dont la morgue dérange.

     Le voleur, Louis Malle, 1967 

    A Londres Randal fait la connaissance de Broussaille 

    Le film est une réussite grâce à une distribution éblouissante. Evidemment en tête de celle-ci il y a Belmondo. Pour une fois assez sobre. Dans les années soixante il avait l’ambition de faire du cinéma, après il fera de l’argent avec des pitreries sans nom, s’adonnant sans retenue à des rôles plutôt réactionnaires de gardien de l’ordre. Il aimait bien alors les voleurs et les voyous au grand-cœur. Il avait tourné pour Melville le très curieux et magnifique Léon Morin prêtre, ou le très sous-estimé L’aîné des Ferchaux. Il est à ce moment-là au faîte de sa renommée. Il porte le film sur ses épaules, tous les autres personnages sont des personnages secondaires, des faire-valoir. Mais la bonne idée de Louis Malle est de faire tenir ces rôles secondaires par des acteurs formidables. On peut les citer presque tous. Mais commençons par les femmes. Elles sont judicieusement choisies, de Geneviève Bujold qui incarne la cousine Charlotte, à Marie Dubois qui est la perverse Geneviève, ou Marlène Jobert qui joue le rôle de Brousaille la sœur de Roger la Honte. Et encore Françoise Fabian dans le rôle de la belle et discrète Ida.

    Dans les rôles masculins on trouvera aussi de très grands acteurs, comme Julien Guiomar dans le rôle de l’étrange abbé La Margelle, ou Charles Denner qui fait une petite apparition dans le rôle de l’anarchiste Canonnier évadé du bagne et qui mourra tragiquement. Paul Le Person est Roger la Honte, l’acolyte de Randal. On verra même Pierre Etaix dans un tout petit rôle, celui d’un pickpocket. C’est donc une distribution haut de gamme, un peu comme si tous les acteurs qui comptaient à cette époque voulaient en être de ce film férocement critique. Comme on le voit les temps ont changé et la critique de la société est de moins en moins présente sur nos écrans, sauf sous la forme d’une soupe un peu rébarbative.

     Le voleur, Louis Malle, 1967 

    Au Casino Randal et Charlotte retrouve l'oncle Urbain 

    Louis Malle affiche à la fois une certaine désespérance et une ironie mordante qui tourne en ridicule les codes et les mœurs de la société bourgeoise. Contrairement à ce qu’on peut croire le film ne sera pas vu comme une provocation, mais plutôt comme une critique de l’ordre bourgeois. Il est vrai que nous sommes à l’aube de Mai 68 et que les pesanteurs de la société demandent à être secouées.

    C’est très bien filmé, aidé en cela par la photo d’Henri Decae photographe presqu’attitré des films de Melville. Il y a de belles scènes, comme le passage des monte-en-l’air sur les toits, ou ces maisons bourgeoises chargées de solitude et qui n‘attendent que d’être pillées. Egalement on retiendra les oppositions entre la solitude de Randal et les images de cette fraternité chez les voleurs, avec une liberté sexuelle qui fait plaisir à voir, non pas dans ses manifestations pratiques, mais dans sa conception de la vie.

    Ajoutons une dernière remarque, la reconstitution de  l'époque est très maîtrisé. on sait que c'est souvent un point difficile. Souvent les coiffures, les costumes sentent le fabriqué. Mais ici ce n'est pas le cas. De même le choix des décors est tout à fait judicieux.

     Le voleur, Louis Malle, 1967 

    Randal finira par travailler en solitaire

     Le voleur, Louis Malle, 1967 

    Le travail fini Randal repart prendre le train

    « Frédéric Dard et Pierre DacLe monde de San-Antonio, n°75, 2015 »
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