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    Si vous voulez comprendre la dette et ce que c’est que l’exploitation du travail, il faut lire B. Traven. En prime vous comprendrez aussi un peu mieux ce qu’on perd en s’aliénant à la consommation frénétique.

     

     

    La révolte des pendus décrit cette forme particulière de capitalisme sauvage qui a sévi au sud des Etats-Unis, du Mexique à l’Argentine, sans discontinuer. Le point de départ est un Indien, Candido, qui accompagne sa femme malade à la ville, espérant qu’un docteur la soignera. Elle doit être opérée de l’appendice. Chose banale, mais pas pour un Indien qui n’a pas d’argent. Il va donc passer un contrat, une dette, pour partir travailler dans un domaine d’exploitation forestière. Malgré cette dette contractée, sa femme va mourir. Mais lui ne pourra se défaire de cette dette et partira contraint et forcé travailler pour les frères Montello qui sont des sauvages mal-dégrossis qui mettent en pratique des formes d’esclavage quasi légales, nous sommes sous la dictature de Profirio Diaz. Ils exigent un travail démentiel qui tue presqu’aussi sûrement que les piqures de scorpion. Ils visent le rendement. Les pendus ce sont des Indiens qui sont punis et pendus pendant quelques heures pour leur apprendre à travailler encore plus vite. Ce traitement cruel va entraîner la révolte, et l’idée de révolution traîne un peu partout.

    Certains considèrent qu’il s’agit là du chef-d’œuvre de Traven. Je n’en sais rien, en tous les cas, c’est un ouvrage excellent. A la minutie des descriptions des conditions de travail, s’ajoute une réflexion sur la lutte des classes, car l’opposition naturelle entre les capitalistes et les prolétaires se redouble ici d’un racisme des Ladinos – les descendants des conquistadors – vis-à-vis des Indiens. Ne croyez pas cependant que l’ouvrage n’est qu’un exercice d’écriture naturaliste. Certes il y a une précision du détail qui fait sentir aussi bien la dureté de la condition des pauvres indiens que leurs sentiments. Mais cela va bien au-delà. D’abord il y a beaucoup de suspence, une incertitude dramatique quant au devenir de Candido et des siens. Ensuite il y a une férocité impressionnante dans l’écriture des scènes de violence. C’est notamment le cas des deux Indiens qui veulent s’enfuir. Ils seront rattrapé, mais le premier éclatera le crâne du capataz qui l’a rattrapé et le second crévera les yeux du propriétaire de la monteira où il travaille avant de se suicider en se noyant.

    Et puis il y a une ironie sous-jacente qui permet de prendre de la distance par rapport à son sujet en évitant le pathos et la fausse émotion. Curieusement c’est un des ouvrages de Traven les moins linéaires et le roman foisonne de personnages multiples, ce qui permet de donner de la vie aussi bien aux Indiens misérables et persécutés qu’aux frères Montellano ou aux capataz. On note que Traven n’aimait pas les docteurs qu’ils regardaient comme des exploiteurs de la misère humaine. Mais plus généralement il détestait tous les notables, les curés, les policiers et bien sûr les politicards.

    C’est donc un roman fort, plein de sève et de sang. Avec toujours cette croyance chez Traven que si les Indiens se font si maltraiter par les Ladinos, c’est aussi bien parce qu’ils sont naïfs et contemplatifs, que parce qu’ils ne possèdent pas d’instruction. Il montre aussi comment la révolte se forme quand les hommes prennent conscience non seulement de leur situation désespérée, mais aussi de leur force quand ils se regroupent et s’entraident. C’est du reste un des rares romans de Traven à avoir une fin sinon heureuse, du moins optimiste, qui ouvre des perspectives positives sur l’avenir.

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    J’aime beaucoup les films d’Emilio Fernandez qui est selon moi un très grand réalisateur, et plus généralement je regrette que le cinéma mexicain ne soit pas mieux connu. Il fut un temps d’ailleurs, disons les années cinquante ou soixante, où les cinématographies venues des quatre coins du monde non seulement n’étaient pas réservées à un public parisien branché, mais en outre reflétaient une spécificité culturelle qu’on ne trouve plus aujourd’hui. Les films qui viennent d’ailleurs, je veux dire en dehors de la France et des Etats-Unis, semblent d’abord avoir été faits pour le jury du Festival de Cannes avant de s’adresser à un public local. En tous les cas, il s’agit ici d’une adaptation de La révolte des pendus. Tournée en 1954, l’âge d’or du cinéma mexicain, elle est porte une double signature, celle d’Emilio Fernandez, et celle d’Alfredo B. Crevenna.  Mais le film porte la marque d’Emilio Fernandez. En outre, il semble qu’il ait eu la caution de B. Traven lui-même.

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    La femme de Candido meurt d’une inflammation de l’appendice

     

    C’est assez fidèle au roman, au moins à sa lettre. Le film n’a cependant pas la force du livre, et cela pour de très nombreuses raisons. D’abord parce qu’il ne contient plus le discours révolutionnaire de Traven. Il est donc moins violent. Et puis un encart au début du film nous laisse entendre que la révolution était nécessaire à l’époque de Porfirio Diaz, mais que maintenant le Mexique est une démocratie complète et bien développée. Ensuite parce que le film est centré sur la personne de Candido, alors que le roman est beaucoup plus éclaté. Toute la dernière partie du livre a disparu, alors que Traven décrivait copieusement comment se met en place une armée révolutionnaire, comment celle-ci peut être organisée sur des bases très différentes des armées du capital.

    Le film est beaucoup moins cruel que le livre, même s’il retient la manière dont l’Indien crève les yeux de son tortionnaire. Et puis bien sûr on sent moins aussi le danger que représente la jungle environnante, les bêtes qui rôdent, les inondations possibles, la pluie qui transforme les chantiers en une masse gluante qui colle aux pieds.

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    Sur la route de Montieras Modesta rejoint son frère Candido

     

    Mais ne boudons pas notre plaisir, c’est un très bon film tout de même. Il a le mérite de mettre en valeur les paysages du Chiapas qui, même s’ils sont filmés en noir et blanc conservent leur majesté. Le dur labeur des bucherons est parfaitement rendu avec ces immenses arbres qui sont là depuis la nuit des temps et qui vont servir plus loin, aux Etats-Unis sans doute, comme matière première d’objets dérisoires de consommation Et puis il souligne assez bien cette opposition entre les Ladinos et les Indiens qui sont méprisés pour leur misère et leur nonchalance.

    L’interprétation est, comme souvent dans les films mexicains de cette époque, de qualité, avec des seconds rôles très typés. Pedro Armendariz, grande vedette de l’époque, est Candido avec rudesse et innocence. Ariadne Welter est Modesta avec beaucoup de conviction. Mais il y a aussi dans un rôle secondaire la très belle Amanda del Llano qui est la maitresse du misérable Acacio qui aura les yeux crevés. Elle amène avec elle une touche d’érotisme incongrue au milieu de cet univers barbare d’hommes transplanté dans la jungle. Mais il est vrai que les Indiens sont tellement épuisés par leur travail qu’ils ne font même plus attention à ce qui pourrait réveiller une libido endormie.

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    Les frères Montellano planifient l’exploitation des Indiens

     

    Le DVD est disponible, mais seulement en mexicain et en se donnant bien du mal pour le trouver, sans sous-titres. Cependant ce n’est pas un obstacle et c’est une belle occasion de se replonger dans une forme cinématographique très particulière.

    Il y a aussi une autre adaptation due à Juan Luis Buñuel qui date de 1986, mais je n’ai pas réussi à lui mettre la main dessus… pour l’instant. Je ne pense pas cependant qu’elle soit aussi intéressante que la version de 1954.

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    Felix veut prendre Modesta

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    La maitresse d’Acacio s’ennuie

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    Les révolutionnaires mettent le feu

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          Ils pendront Felix

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    Publié en espagnol en 1931, La charrette est le premier volume du cycle de l’acajou consacré aux Indiens du Chiapas. C’est certainement un des plus beaux ouvrages de Traven. C’est l’histoire d’un pauvre indien, Andres, qui devient charretier pour le compte d’un patron qui l’exploite jusqu’à l’os. Le métier est dur, la paye famélique. Il consiste  à transporter à travers les montagnes des marchandises : si la charrette s’abîme, il doit payer ou la réparer, il est aussi responsable de la marchandise si celle-ci se casse ou disparait.

    Mais contrairement aux autres péons, il va apprendre à lire et à écrire, pensant plus ou moins vaguement que cette promotion sociale sera aussi une promotion économique. Il va arriver avec sa caravane dans un petit village reculé de montagne, Balun Canan, pour la fête de San Caralampio. Il va rencontrer une très jeune fille qu’il baptisera Estrellita – petite étoile – et avec qui il formera le projet de vivre. Mais il s’apercevra bientôt que cela n’est pas possible parce qu’il doit remplacer son père dans une mine ou celui-ci est exploité pour payer une dette qui n’en finit pas de s’éteindre et qui maintient la famille de père en fils dans la misère la plus noire.

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    Contrairement à nombre de ses romans, celui-ci n’a rien de drôle. Grave et pathétique c’est un plaidoyer pour les Indiens du Chiapas qui ont été dépouillé de tout par les Espagnols, de leur terre, de leur culture, de leur identité. Réduits quasiment en esclavage, ils n’ont pas d’avenir. Femmes, hommes, ils sont tous réduits à se vendre pour rien aux Espagnols qui sont propriétaires terriens – ils se sont approprié les meilleures terres. La police et l’Eglise couvre cette honte, l’appuie et l’amplifie.

    C’est donc un roman qui dénonce très fortement l’exploitation d’une classe, d’une race, par une autre. Mais bien évidemment le roman ne se réduit pas à cela. Il y a une étude de caractère très forte. Car en bon matérialiste, Traven suppose que cette forme économique se traduit par une transformation morale des individus. Pour lui les plus riches sont aussi des gens pervers et les pauvres des cœurs simples. L’opposition de la sexualité de ces deux groupes est remarquable. Les riches veulent posséder sexuellement quand les pauvres sont capables de sentiments raffinés et poétiques. C’est la patronne de la jeune Rosario qui a des mœurs contre-nature comme une extension de sa position économique dans la lutte des classes. Les riches mentent, comme ce médecin qui pour posséder la même Rosario lui raconte qu’elle est très malade, qu’elle doit recevoir un traitement très onéreux et qu’en échange elle doit coucher avec lui.

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    Village indien du Chiapas qui ne semble pas avoir changé depuis l’époque de Traven

     

    Comme toujours Traven prend le temps de raconter le quotidien difficile de ces charretiers qui pourtant ne se plaignent jamais, qui pourtant n’ont même pas l’idée de se révolter. Le quotidien est ici saisi dans les gestes les plus simples, la réparation de la charrette, le travail avec les bœufs. Il y a une minutie étonnante qui fait passer Traven du côté de la littérature prolétarienne. Il analyse ce système de la dette qui rend les pauvres indiens quasiment esclaves de leur maître. Celui-ci leur vend des produits à des prix exorbitants, produits qu’ils n’ont pas les moyens d’acheter, et il leur avance donc l’argent avec un intérêt qui d’année en année va rendre la dette impossible à éteindre. La lutte des classes c’est celle que les propriétaires entament contre les pauvres Indiens démunis de tout, et celle-ci se double d’une lutte entre le colonisateur – le descendant des Espagnols – et les colonisés – les Indiens au sang pur. Les métis se trouvant évidemment dans une position intermédiaire, méprisés à la fois par les Espagnols et par les Indiens.

    Il y a dans cet ouvrage une description étonnante de la pauvreté et de la faim, de la saleté et de la maladie. Ce n’est pas un conte de fée. C’est plutôt rude et assené comme un coup de poing. Mais quelque part on se dit que les Indiens ont finalement conservé ce qu’il y a de plus précieux, un cœur pur qui les élève bien au-dessus de la condition des Espagnols soi-disant civilisés. Il y a donc aussi en filigrane une critique de notre civilisation par trop  sophistiquée qui s’abandonne aux objets et en oublie la communion avec la nature comme les gestes simples et nobles de l’amour.

    Si très souvent dans ses romans Traven évite l’emphase et emploie un ton plutôt détaché pour parler des choses les plus graves, ce n’est pas le cas ici. Et la fin de l’ouvrage est saturée d’émotion quand on comprend enfin qu’Andres ne pourra rester avec Estrellita. Et même si Traven ne sombre jamais dans le compassionnel, on est touché par cet amour qui tournera court.

     

    Sans doute le roman a-t-il été écrit très vite, comme très souvent chez Traven qui ne s’embarrasse pas trop des règles d’équilibre du récit, on y trouve parfois quelques contradictions, notamment à la fin : Estrellita apprend vaguement à lire sous la houlette d’Andres, et quelques pages plus loin, Andres lui affirme qu’elle sait lire et écrire et donc qu’elle pourra facilement trouver un emploi à la ville. 

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    Terminons l’année en présentant un ouvrage assez rare qui date des tous débuts du Fleuve Noir. Il est significatif du style que cette maison voulait bien se donner, tout en s’inspirant d’une thématique à l’américaine, elle en développait un traitement bien français, et pas seulement dans l’usage de la langue, ou dans les décors utilisés.

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    Michel Dunan est un pauvre garçon qui a tout raté dans sa vie et qui se laisse aller à la déprime. Sans travail, sans avenir, sa vie va basculer un jour. Alors qu’il dérive dans un quartier un peu sordide, il croise une belle jeune femme qui semble lui faire des avances. Cette attitude le fait fuir, il se réfugie dans un bistrot, mais n’ayant pas d’argent pour payer, il va se battre avec le patron. Tout irait très mal pour lui, si un étranger n’intervenait pour lui sauver la mise et réparer les dégâts qu’il a causés. Manifestement cet étranger le prend pour un autre. Cet autre a disparu, et Michel Dunan est engagé à prendre sa place, utilisé son argent, sa femme et sa maitresse. Evidemment, on se doute qu’il y a anguille sous roche. Il va donc essayer de comprendre pour quelle raison on lui fait endosser l’identité d’un disparu. Est-il mort ? De même l’ancien secrétaire particulier du disparu n’a plus donné de nouvelles. Cependant l’enquête va être troublée par le fait que Michel va tomber amoureux de l’ancienne maitresse d’Alain de Norbois. Et cela semble réciproque.

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    Evidemment l’idée de mettre en scène un pauvre hère prenant l’identité d’un autre n’est pas nouvelle, elle a même beaucoup servi. Ce n’est pas là que se trouve le handicap, tant les romans noirs utilisent avec constance les mêmes trames et les mêmes ressorts, se distinguant plutôt par des variations subtiles sur les caractères, la psychologie des personnages ou les rebondissements. Un tel ouvrage ne trouverait pas aujourd’hui d’éditeur, la raison est essentiellement qu’il est trop mal fini, dans une précipitation qui vide le récit de son sens. Pour autant le récit ne manque pas de qualités et se lit facilement sans qu’on veuille le lâcher.

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    L’intrigue est assez bien menée, même si la fin est un peu bâclée et même si à la réflexion elle contient bon nombre d’invraisemblances. Les dialogues sont bons. Tout le début est très bon. L’opposition entre la pauvreté de Michel et la richesse dont il use sous un nom d’emprunt est très réussie. Evidemment comme c’est un roman noir on s’attend tout à fait à ce que cela se termine très mal. Et de ce point de vue on n’est pas déçu. Ce qui manque à ce type d’ouvrage dont la mécanique vaut bien celle d’Harlan Cobben, c’est surtout un peu de profondeur psychologique.

    On ne sait pas grand-chose de Jean Giltène. Il a écrit quelques ouvrages, deux ou trois, collaboré à des magazines populaires où se mêlaient historiettes et petites blagues. Certains ont prétendu que Giltène n’était qu’un des nombreux masques que Frédéric Dard utilisait pour vendre ses manuscrits. Si on guette des possibles productions de Frédéric sous des noms d’emprunt, c’est qu’entre 1949 et 1956 sa production officielle est tellement pauvre qu’on se doute qu’il doit y en avoir quelques-uns de cachés quelque part. Je les rassure tout de suite, ce n’est pas le cas. Le style de Giltène, son vocabulaire, la longueur de ses phrases, ou encore sa pudeur dans la description de la sexualité, n’ont rien à voir avec Frédéric Dard. Il semble d’ailleurs que Giltène ait rejoint le Fleuve Noir avant Frédéric Dard lui-même. Son passage au Fleuve aura été éphémère. C’est son seul ouvrage. Mais cet ouvrage aura du succès, traduit en allemand, il fut adapté au cinéma. Le film est bien entendu invisible aujourd’hui.

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    Si Pas de pitié pour les femmes est difficile à trouver, on trouve encore facilement sur Internet un autre ouvrage de Giltène, Trente ans de frousseI, ouvrage qui fut traduit en anglais. Si quelqu’un a des détails sur Jean Giltène et son œuvre, ces informations sont les bienvenues. Exhumer les œuvres de Giltène aujourd’hui est intéressant, tant il représente une tendance singulière de la littérature populaire de l’immédiat après-guerre, une littérature imprégnée de noirceur et de désinvolture, deux ingrédients qu’on ne trouve plus dans la littérature polardière d’aujourd’hui.

     

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    Il est des auteurs comme B. Traven dont la lecture et la relecture de toute l’œuvre s’impose. Le recueil de ses nouvelles n’est pas du second choix. Au contraire il est emblématique de l’imagination fertile de Traven. Une dizaine d’histoires composent l’ensemble, dont la plus importante donne son titre. La taille est variable, elle oscille entre 55 pages et 10 pages. Les sujets sont assez divers, on y trouvera les difficultés de conduire un troupeau de vaches sur des centaines de kilomètres, à des histoires plus fantastiques comme Le visiteur du soir, ou encore Macario. Ecrite au présent ou à l’imparfait, à la première ou à la troisième personne, elles présentent pourtant une grande unité thématique aussi bien que stylistique. Etre un grand nouvelliste n’est pas à la portée du premier venu.

    Parmi les thèmes qui dominent, il y a d’abord cette sorte de communion entre l’homme et la nature, cette volonté d’aller à la vérité la plus immédiate des choses de la vie. Malgré la misère qu’elle engendre pourtant, la jungle mexicaine est le lieu de la vraie vie. Il y a une fièvre lente qui monte de cette nature luxuriante, la soif, la faim. Ensuite il y a cette façon de regarder les Indiens. Que Traven les saisissent à l’époque de la conquête espagnole ou dans un temps plus contemporain, il y a un respect et une compréhension pour leur culture et leur mode de vie. Avant de s’établir à Mexico, Traven vécut plusieurs années dans les Chiapas, au contact direct des Indiens. C’est une région un peu à part au Mexique, qui lui-même est aussi un pays à part.

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    Le ton est souvent ironique, et plus encore envers les Gringos ou les Espagnols et leur prétention effarante à imposer leur religion moisie à un peuple qui pourtant a connu une civilisation très sophistiquée. La cruauté des conquistadors appuyés par l’Eglise est un crime sans nom, une régression barbare. Mais par-delà ce contexte social et historique douloureux, il y a une étude de caractères. Dans Chaîne de montage, on trouve une opposition radicale entre l’imbécile cupidité de l’Américain qui ne vise qu’à exploiter le travail ancestral de malheureux indiens, et la naïve nonchalance de ces derniers. Evidemment c’est aussi une critique indirecte de notre malheureux Occident perclus des rhumatismes de la consommation à outrance qui nous laisse croire qu’en toute circonstance nous sommes toujours plus pauvres. Il n’y a pourtant pas de complaisance à la description de la misère des Indiens,, mais cette pauvreté pour terrible qu’elle soit n’est pas aussi grande que la misère morale dans laquelle nous nous abimons.

    Le style ne se laisse pas enfermer simplement dans une sorte de naturalisme, au contraire, il intègre puissamment une forme de folie méditative qui flirte avec le fantastique. Traven était aussi doué d’une grande imagination, même si manifestement il empruntait beaucoup à la vie mexicaine qu’il avait partagée. Il y a aussi un côté visuel qui a mon sens n’a pas été assez souligné dans l’œuvre de Traven et c’est ce qui explique qu’il ait été beaucoup adapté au cinéma – principalement au Mexique. Il n’y a pas de tournures alambiquées ou précieuses dans ces nouvelles, c’est simple et direct. Les intrigues sont souvent construites avec des chutes plutôt inattendues.

     

    Bref pour ceux qui ne le connaissent pas encore vraiment, qu’ils lisent Traven, tout Traven, cela contribuera à les rendre meilleurs.

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    Traven explique l’importance des couleurs pour les Indiens des Chiapas, il semble que cela leur soit resté

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    Longtemps Traven jouit de cette réputation d’être une légende, un mystère. Il semble que sous ce pseudonyme se cachait Rut Marut – mais est-ce son nom ? –, acteur de théâtre et anarchiste allemand qui se réfugia au Mexique après un passage par l’Angleterre et les Etats-Unis et qui devint un écrivain célèbre sous le nom de B. Traven. Il participa à la République des conseils, ou encore à ce qu’on appelle la révolution spartakiste, et c’est sans doute pour cette raison qu’il s’exila. Il avait aussi dirigé une petite feuille anarchiste révolutionnaire. Si on connait son passage en Allemagne, il n’est même pas certain qu’il soit né dans ce pays. Certains pensent qu’il est né aux Etats-Unis. Personnage sulfureux et mystérieux, il est revendiqué comme un grand écrivain à la fois par le Mexique et par l’Allemagne. Mais de fait sa gloire est liée directement à son installation au Mexique et à son intégration dans ce pays auprès des Indiens.

    Sa célébrité en France et dans le monde, il la doit au Trésor de la Sierra Madre ou plutôt à l’adaptation cinématographique que John Huston en a faite et qui connut un succès considérable. Mais à côté de ce grand ouvrage l’œuvre de Traven mérite une grande attention. On rappellera qu’une partie du cycle de l’acajou n’est toujours pas traduite en France.

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    Un pont dans la jungle date de 1929. Le héros, Gales, qui conduit le récit à la première personne, est une sorte d’archéologue au statut mal défini. Dans son errance il pénètre dans la jungle mexicaine, dans un village indien où il retrouve Sleigh un autre américain qui a épousé une indienne avec qui il a eu des enfants. La disparition d’un enfant et sa recherche est le nœud de l’intrigue du roman. Tout le village le recherche, il semble s’être noyé.

    Traven peut être rapproché de Jack London, comme lui il s’intéresse aux petites gens, plus particulièrement à leur culture comme une forme alternative de vie sociale. Certes il est un peu plus amer et désenchanté, mais ce qu’il y a de plus réussi dans Un pont dans la jungle, c’est sans doute cette capacité de mettre en scène des formes sociales alternatives qui n’ont rien à voir avec ce que développe l’Occident capitaliste et matérialiste. Bien entendu, Traven voit et montre la proximité de cette civilisation, ici représentée par la compagnie de pétrole, qui peu à peu va phagocyter des formes plus libres et quelque part supérieures de sociabilité.

    Sans doute le plus réussi de ce récit réside dans cette fièvre qui s’empare du narrateur : la jungle l’enivre et le transforme. Le héros est bien un double de Traven et on sent qu’il va bientôt se fondre dans cette nature luxuriante au sein de cette communauté d’Indiens pauvres. La façon dont est saisi l’espace est fascinante : la communauté des Indiens est enserrée dans la forêt, comme un rebut déposé au bord du fleuve. La pauvreté est toujours présente comme une sorte de fatalité, mais peut-être aussi comme la contrepartie de la liberté.

    La découverte du cadavre de Carlos et le cérémonial qui s’ensuit constitue la majeure partie du roman, comme si Traven était fasciné par des rites et des attitudes qu’il ne comprend pas vraiment, même s’il s’y efforce.

    Quoique ne connaissant pas l’allemand, il me semble que la traduction est très aléatoire. Cependant le rythme de l’écriture est très bon, ménageant une sorte de suspenses sur ce qui a pu arriver au petit Carlos, tout en mettant en avant cette nonchalance qui nous est inconnu. Si le cœur du récit se déroule sur une nuit, avec une dose de magie, le début s’inscrit dans une temporalité assez atypique, sans continuité véritable, on saute les mois comme on saute les saisons.

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    John Huston dans l’adaptation cinématographique d’Un pont dans la jungle

     

     

    Malgré son côté mystérieux et anarchiste, Traven gérait très bien ses affaires. Il négocia directement les droits de ses romans au cinéma. Un pont dans la jungle fut adapté en 1971 au Mexique par Pancho Kohner, le frère de Susan Kohnern l’inoubliable interprète de Mirage de la vie, avec John Huston dans le rôle de Sleigh et l’excellente Katy Jurado. Mais évidemment ce film comme beaucoup de productions de qualité mexicaines n’est pas parvenu jusqu’à nous et nous le regrettons.

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