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    Lorsque j’ai commencé à lire Jim Thompson, vers la fin des années soixante, je m’imaginais que sa gloire allait de soi et qu’il était un auteur connu et reconnu. Je n’étais pas le seul à penser ainsi. Pour nous Thompson faisait partie des grands auteurs du noir, comme Chandler, Hammett, Horace McCoy ou encore James M. Cain. Il est vrai que pour des raisons particulières, la France accordait une place importante à ses auteurs. Mais en vérité dans le domaine de ce qu’on nomme la littérature populaire, le « noir » se vend bien moins que les ouvrages de suspense ou les « thrillers », probablement parce que le lectorat recherche dans le « polar » un divertissement qui ne l’inquiète pas trop. Charles Williams est un auteur oublié dont le dernier ouvrage n’a même pas été traduit en français. On lisait pourtant Thompson dans les douteuses traductions de la Série noire, mais sa prose était suffisamment robuste pour passer au-delà de ces extravagances éditoriales.

    La reconnaissance de Jim Thompson a été très tardive aux Etats-Unis et est due à l’adaptation du Lien conjugal sous la houlette de Sam Peckinpah, The getaway dont j’ai parlé il y a quelques mois. En France ce furent aussi les adaptations cinématographiques d’Alain Corneau de Des cliques et cloaques sous le titre Série noire en 1979 et de Bertrand Tavernier, 1275 âmes sous le titre de Coup de torchon en 1981. Mais sur le plan éditorial, celui qui a œuvré en France le plus pour la reconnaissance de Jim Thompson c’est François Guérif. C’est lui qui non seulement a publié des romans importants de Thompson dans les collections qu’il dirigeait et que la Série noire avait négligés. C’est lui également qui entreprit chez Rivages de faire retraduire Jim Thompson dans des versions un peu plus respectueuses. Les premières incursions de Guérif dans la publication de Thompson inédits ne furent pas des succès immenses, et si aujourd’hui il a les moyens de continuer à le faire c’est essentiellement parce que la collection qu’il dirige a eu un énorme succès grâce à James Ellroy.

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    Jim Thompson à droite avec au centre Louis L’amour 

    Par ailleurs, peu d’auteurs de romans noirs ont accédé à cette sorte de consécration qui fait que l’on écrive sur eux. L’ouvrage de McCauley s’inscrit dans le courant de cette consécration tardive de l’œuvre de Thompson aux Etats-Unis. Son objectif est de mettre en relation ce que l’on sait de la vie de Thompson avec ses romans. Cette correspondance est d’ailleurs assez étonnante, puisque de l’avis de tous Thompson était plutôt quelqu’un d’aimable et de tranquille ; sauf qu’il portait une lourde hérédité – un père qui avait porté à l’excès le rêve américain d’une réussite fondée sur l’entrepreneuriat – et qu’il était alcoolique. Cette dernière caractéristique est sans doute une des raisons majeures dans ses difficultés éditoriales.

    Jim Thompson développa aussi ses talents d’écrivains dans le moment du New Deal. Il fut en effet embauché dans le cadre d’un programme fédéral destiné à soutenir les écrivains que la Grande dépression avait malmenés.  C’est à mon sens le passage le plus intéressant de l’ouvrage de McCauley. On y voit en effet Thompson s’inscrire dans un courant de pensée très à gauche, rédigeant  notamment une Histoire du travail en Oklahoma qui lui attirera les pires ennuis. Ayant mis en évidence la sauvagerie du capitalisme, les pressions s’accumulèrent à son endroit. Il fut accusé d’être communiste, et le gouverneur de l’Etat empêcha la publication de son ouvrage. Thompson n’était probablement pas communiste, ni sur le plan des idées, ni dans la réalité. Mais il est évident qu’il avait une vision plus que critique de l’individualisme philosophique sur lequel est fondé le rêve américain.

    Le reste de la vie de Jim Thompson est un peu plus connu. Que ce soit les petits boulots qu’il a exercé ici et là – notamment dans les champs de pétrole –, ses relations difficiles avec le monde du cinéma ou ses déboires familiaux. Cette vie chaotique a été bien sûr un terreau fécond pour la formation de son univers glauque et désespéré.

    De longs extraits de la prose de Jim Thompson permettent également de mettre en valeur toute la force de son style, que ce soit dans les dialogues ou dans la description de cette vie intérieure.

    Le défaut de l’ouvrage est peut-être de résumer un peu trop longuement les ouvrages de Jim Thompson lui-même. Si cela est intéressant lorsqu’il s’agit d’ouvrages inachevés, non publiés ou partiellement perdus, cela l’est moins pour les romans qui ont été publiés. Car si on lit une biographie sur un sujet aussi pointu, c’est bien qu’on connait déjà les ouvrages de l’auteur. Egalement l'ouvrage met assez peu en avant la question sexuelle, notamment cette angoisse de la castration qui parcourt l'oeuvre de Thompson. Mais ces réserve ne doit pas nous faire oublier l’intérêt majeur de l’ouvrage pour tous ceux qui s’intéressent à Jim Thompson et à son œuvre pour le moins tourmentée. 

     

    Il existe une autre biographie de Thompson, celle de Robert Olito, Savage Art: A Biography of Jim Thompson, parue en 1996 chez Vintage, je ne l’ai pas encore lue, mais ça ne saurait tarder.

     

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    L'excellente revue L'indic pousuit ses publications thématiques en abordant le thème de la guerre. En effet la guerre est un sous-tème important du roman noir qui permet aussi bien d'interroger les origines de la violence et du crime que de raccrocher le récit criminel à des situations politiques décisives. La guerre impose un rythme, une périodisation particulière dans l'évolution du genre. 

    Dans ce numéro on trouvera non seulement des articles qui rattachent le "noir" au conflit de la Première Guerre mondiale, mais aussi une très intéresante interview de Sam Millar qui dut impliqué de près dans un conflit interminable qui ne dit pas son nom, la guerre d'indépendance de l'Irlande face à l'occupant anglais.

    Le thème de la guerre a aussi été décisif dans la construction des héros négatifs que sont les détectives désabusés qui ont peuplé le roman noir. D'ailleurs le dernie film que j'ai chronique ici, P.J. justifie le caractère du héros par sa paticipation à la guerre de Corée.

    Il est fortement conseillé de s'y abonner !

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    Voilà un roman bien plus compliqué qu’il n’y parait à commenter. C’est une histoire d’espionnage. Un anglais alcooliques, journaliste engagé très à gauche, menant aussi une vie de débauche est amené à espionner pour le compte du Guépéou, plus ou moins par conviction, et plus ou moins pour de l’argent. L’action se passe au moment de la conférence de Gênes, en 1922, quand les soviétiques se mirent à collaborer avec le monde occidental.  Descendant en train vers l’Italie, notre héros est amené avec l’aide d’un journaliste américain à tuer un agent du contre-espionnage français. A Gênes, on ne sait plus vraiment qui est qui, d’autant que se mêlent aussi bien les diverses fractions du parti bolchévique qui luttent pour le pouvoir ou pour leur survie, que des Russes blancs qui sont aussi manipulés par les services d’espionnage anglais. Les fascistes ne sont pas en reste dans les sombres magouilles.

    L’ensemble est bien documenté, et écrit dans une langue suffisamment traditionnelle pour que nous soit restitué un parfum d’époque. L’histoire tient assez bien la route et se lit facilement. Ce qui étonne par contre c’est le ton. Slocombe avait écrit un bref récit, Monsieur le commandant, qui avait connu en 2011 un gros succès. Mais cette fois le roman est bien plus gros, et cela engendre des ruptures de ton un peu problématiques. Au début on se croit dans un roman d’Éric Ambler, un des plus grands auteurs de romans d’espionnage, avec un ton un peu léger et ironique. Mais au fur et à mesure que l’ouvrage s’avance, le récit devient de plus en plus tragique. Ce changement de pied déroute un petit peu. Si le début est un peu sautillant et « rigolo », la fin est franchement dramatique. Ça manque un peu d’unité quoi

    Au-delà de l’écriture proprement dite, il y a aussi un point de vue politique qu’on ne saurait négliger. D’abord le titre, il rappelle – sans que l’on sache si cela est fait exprès – un autre titre de roman noir, Abattoir ensoleillé de Léo Malet. Et du reste la tonalité politique des deux romans est semblable : car Slocombe, s’il fait un effort pour comprendre l’enthousiasme qu’engendra la Révolution russe, défend un point de vue anarchiste. Il montre incidemment comment le parti bolchévique a confisqué la révolution en éliminant toute l’opposition, et en la vidant de son sens. Il y aussi des réflexions sur Staline et Mussolini qui ont comme point commun d’aimer d’abord l’argent et une capacité à se vendre à celui qui leur en donne le plus. L’idéal n’est pas de mise ici.

     

    En tous les cas si le héros n’est guère reluisant, le récit est attachant et le contexte très intéressant. C’est une manière aussi de nous rafraîchir la mémoire au moment où on commence à sentir les tensions monter.

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    C’est un tour de France du trafic de drogue et particulièrement du H. Travail très méticuleux d’un journaliste spécialisé dans le grand banditisme, il donne des faits très précis, des chiffres, des noms et des lieux qui permettent de mieux cerner l’étendue de ce type de délinquance dans ses formes nouelles. Si trop souvent les médias se concentrent sur les zones sensibles de Marseille ou de la banlieue parisienne, on se rend compte que le mal est plus profond.

    L’ouvrage en dévoile d’abord l’économie et la logique capitaliste d’accumulation du capital puisque des millions d’euros sont effectivement brassés. Mais c’est d’un capitalisme sauvage dont il s’agit ici. Une hyper-concurrence activée par les nouveaux chemins de la mondialisation financière qui a permis à des masses de capitaux de franchir les frontières avec finalement pas mal de facilité. On y parle d’investissements, de recyclage de l’argent sale dans l’immobilier et le commerce, bref d’une compénétration accrue entre économie légale et illégale. Les réseaux apparaissent comme très structurés et très hiérarchisés, avec en haut des financiers qui avancent des fonds importants et les font circuler. En bas bien sûr il y a les petites mains qui dealent, qui font le gué et qui prennent souvent plus de risques que les « gros bonnets ».

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    C’est aussi une odyssée sanglante, car ici la concurrence pure et parfaite chère aux tenants de l’économie de marché ne badine pas avec les moyens mis en œuvre pour s’emparer d’un lieu de vente ou pour se saisir d’une cargaison qui appartient à un groupe rival. Le nombre de morts est assez impressionnant, et pas seulement à Marseille. Si dans cette ville les règlements de compte sont plus nombreux nous dit Pierrat, c’est probablement parce que le milieu des trafiquants de drogue y est moins structuré comme un oligopole stable, mais parce qu’il est fait d’une myriade de PME qui opèrent sur un marché étroit. En effet le développement de ce marché qui a généré de grandes ambitions explique que les prix ont baissés, et donc qu’il faut compenser cette baisse par un élargissement de la clientèle. Celle-ci s’accroissant finalement moins vite que l’offre, il faut essayer de conquérir au bout du fusil de nouvelles parts de marché. Forcément avec l’explosion de cette nouvelle délinquance, le milieu lui-même a changé, Pierrat oppose ainsi le milieu traditionnel et ce nouveau milieu auquel l’ancien doit bien faire une nouvelle place que ce soit dans le contrôle des boîtes de nuit ou celui des machines à sous. La force de frappe de ce nouveau milieu c’est aussi bien l’argent que la possibilité de mobiliser rapidement de véritables armées, d’autant que les armes circulent de plus en plus facilement.

    L’analyse de Pierrat qui privilégie l’exposé des faits, est d’abord géographique en partant des cités misérables qui prolifèrent dans l’hexagone. Elle montre les liens privilégiés entre les trafiquants de drogue et les populations d’origine maghrébine. Le Maroc apparaît alors comme la plaque tournante du trafic. C’est presque une analyse d’un géographe, avec ses ramifications un peu partout dans le monde, l’Espagne, les Pays-Bas, mais aussi l’Italie et l’Afrique noire.

    Il montre également que la police contrairement à la rumeur ne reste pas du tout inactive. Elle s’adapte, aussi aux nouvelles technologies destinées à piéger les réseaux, mais aussi à la connaissance des nouvelles filières qui émergent. La somme des prises de guerre et des arrestations, le nombre d’années de prison que récoltent les trafiquants témoignent de ce travail incessant. Cependant, c’est plutôt le point de vue des truands qui est dévoilé, les flics qui les traquent n’apparaissent qu’en filigrane de l’ouvrage. Ils restent un peu anonymes, bien que je suppose que Pierrat a obtenu de leur part aussi un certain nombre de renseignements.

     

    C’est un excellent document qui peut facilement être le support d’une nouvelle littérature de fiction passionnante. Certes ici ou là on peut regretter que certaines formes de trafic ne soient pas analyser d’une manière plus approfondie, le trafic de la coke me semble bien moins traité que celui du H. Mais je suppose que c’est plus difficile d’avoir une connaissance pointue de ce trafic. De même il me semble que s’il expose assez bien la situation marseillaise, il passe sous silence un certain nombre de faits et d’acteurs bien connus de la filière. Cependant le livre reste touffu et parfois d’une lecture un peu ardue parce que le nombre de faits analysés et d’intervenants dans ce trafic est très important. En tous les cas, il faut saluer cet ouvrage de synthèse comme une vraie prouesse dans la mise en forme d’une actualité complètement éclatée aux quatre coins de l’hexagone. 

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    Le premier roman de Dominique Forma était intéressant et valait le détour. Hollywood zero est bien meilleur et bien plus original. Le premier était écrit à la troisième personne, et se trouvait éclaté entre une multitude de personnage. Cette fois Forma va utiliser la première personne du singulier et donner à son récit une allure plus linéaire.

    Le héros se nomme Dominique, comme l’auteur, et se présente comme un cambrioleur finalement assez peureux et prudent. Il mène une petite vie tranquille à Paris en dépouillant des bourgeois un peu prétentieux. Mais il doit de l’argent à deux truands plutôt violents et impatients. Cela l’amène à quitter précipitamment le territoire et à se réfugier à Hollywood. Là il va participer à une arnaque avec une vague connaissance : l’idée est de faire financer des films qui ne seront jamais tournés et d’empocher au passage un paquet de pognon. La vie serait assez simple si les deux truands qui le pourchassent ne débarquaient pas eux aussi à Hollywood pour recouvrer leur dû. Finalement tout échouera, le film, comme le racket des truands, et cela après un passage traumatisant par le Mexique.

    L’ouvrage se divise en trois parties : la première est celle de la vie marginale de Dominique à Paris, navigant entre salles de sport et bistrots mal famés, la seconde, la plus longue, décrit la traversée d’Hollywood par Dominique, et enfin la troisième se passe à Tijuana. Au moins en ce qui concerne les deux dernières parties, il semble assez évident qu’elles sont nourries d’un vécu très particulier. Et sa description des mécanismes hollywoodiens, semble être tout à fait en rapport avec sa propre expérience, celle qui l’a amené à tourner La loi des armes. On reconnaît le même intérêt que Forma manifeste pour les atmosphères glauques, les côtés dissimulés de la richesse et des apparences.

    Au fil de l’avancement de l’histoire, le ton change. La première partie est légère, la seconde drolatique, mais la troisième est tout à fait dramatique. C’est d’ailleurs celle que je préfère. Si on passe sur le côté un peu trash de la visite de Dominique et Rachel à Tijuana, on retiendra une description de la peur que génère cette ville, et ça c’est excellent, sûrement ce qu’il a écrit de meilleur. Mais toutes les combines que Kenny, Rachel et Dominique tentent de développer à Hollywood sont aussi très justes, aussi bien dans les prémisses que dans les échecs. Au passage, la visite de Dominique et Kenny à la MGM où les attendent deux managers de la distribution, vaut le détour, chacun essayant d’enfumer l’autre. Je ne connais rien au cinéma hollywoodien d’aujourd’hui dans son fonctionnement, mais c’est criant de vérité.

     

    On remarque que par rapport à son film et à son premier roman l’intrigue est bien plus complexe, plus soignée et plus intéressante, ne reposant plus sur des retournements de situation un peu artificiels, mais sur une vraie progression du récit comme des personnages. Je ne suis guère amateur de romans noirs contemporains, mais celui-ci amène un ton nouveau qui me plaît.

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