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    Voyoucratie est une sorte de Touchez pas au grisbi revisité et mise au goût du jour. L’idée est simple, Francis le Parisien, un gros voyou a envie de passer la main. Il se sent un peu vieux et désire se dépouiller de ses oripeaux de truand. Mais avant de prendre sa retraite, il veut tester son associé. Pour cela il va mettre en scène une rumeur selon laquelle il a dépouillé un autre voyou qui règne lui plutôt sur la banlieue. Il va ainsi enclencher un cycle de violences débridées que plus personne ne va maîtriser.

    Ce n’est pas l’histoire qui fait l’intérêt du roman. C’est plutôt la façon de mettre en scène des personnages à la fois déjantés et marginalisés par la vie. Ce qui débouche sur une sorte de roman unanimiste, éclaté entre diverses personnalités. Et bien sûr cela entraîne la multiplication de scènes plus ou moins drôles qui donnent du relief aux personnages. Les affaires de Kamous ne sont pas très intéressantes et son bordel pour bourgeois dépravés est un peu convenu. Plus personnel est le petit couple de jeunes qui travaillent dans une supérette de banlieue pour un salaire de famine et qui se trouvent dominés par leurs instincts finalement assez primaires. Au passage ce couple renvoie à celui qu’on a déjà croisé dans le film La loi des armes, il répond à la même logique.

    Forma reprend également cette idée du kidnapping du truand par un tueur fantomatique et à côté de ses pompes. On l’a déjà vu dans le film The scenes of the crime. Francis le Parisien a aussi des airs de Famille avec Jimmy Berg. Au-delà de cette rémanence, il y a un goût assez scabreux pour les situations bloquées et immobiles qui conduisent à de longues négociations incertaines et qui en général se terminent mal.

    Le livre se lit facilement, et même si manifestement il a été écrit assez vite, il y a une forme de légèreté décalée par rapport à une histoire plutôt dramatique. Les dialogues sont bons et nerveux, ils donnent une couleur un peu particulière à chaque personnage qu’on croise dans le livre.

     

    Bref c’est un bon petit polar à l’ancienne, sans prétention, qui utilise cependant un décor et des comportements modernes, un peu rock’ n roll. 

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    Léo Ferré a marqué son temps, surtout ceux qui se sentaient portés par la révolte contre la société bourgeoise et ses formes. Vingt ans après sa disparition, voilà que paraît un volumineux ouvrage, plus de 1600 pages. C’est une compilation de ses chansons, mais aussi de ses textes, préfaces et autres introductions. C’est en quelque sorte une Pléiade.

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    Avant la gloire 

    Classé dans l’ordre chronologique, ces textes nous permettent non seulement d’apprécier les qualités de l’écriture de Léo Ferré, mais également d’en saisir l’évolution dans le temps. Dans les années de l’immédiat après-guerre, il fréquente Saint-Germain des Prés. Ses textes en portent la marque, il y mêle des formes argotiques, à des éclairs proprement surréalistes. Déjà il décompose la syntaxe, use de néologismes. Son écriture est spontanée, cette spontanéité qu’il conservera tout au long de sa vie d’ailleurs. Il y chez le Léo Ferré de cette époque une fibre populaire qui va ensuite s’estomper peu à peu.

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     Avec Madeleine 

    Au fur et à mesure que son histoire d’amour avec Madeleine s’approfondit, il va apprendre à mieux gérer sa carrière. Ses textes sont moins échevelés. Ils correspondent un peu plus à ce qu’on attend des chanteurs engagés « Rive Gauche ». Il n’abandonne pas ses thématiques antérieures cependant : il reste anarchiste, profondément hostile au pouvoir du général De Gaulle. Mais à ses thèmes habituels, il va ajouter celui de l’amour fou. C’est, selon moi, Madeleine qui lui inspirera ses plus belles chansons d’amour : Ça te va, Chanson pour elle, etc. Ils représentent d’ailleurs un couple atypique, comme soudé par une fidélité indestructible, en dehors des modes et des conventions sociales. Cette passion pourtant finira par s’éteindre et il s’ensuivra des déchirements, des haines qui ne s’éteindront qu’avec la mort presque consécutive de Madeleine et de Léo. C’est durant cette époque qu’il prend l’habitude de célébrer les autres poètes : Rutebeuf, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire. C’est lui qui va donner une dimension nouvelle à la poésie d’Aragon. C’est un travail considérable parce que Léo a appris à lire la poésie à toute une génération que l’école n’avait pas séduite.  

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    Léo Ferré maître à penser des jeunes générations 

    Léo Ferré a quitté sa femme, l’a abandonnée à sa solitude et à ses animaux. Il va vivre de nouvelles histoires, recommencer une histoire d’amour avec une jeune femme – qui en fait était l’employée du couple – faire des enfants, mener une vie plus bourgeoise, amasser un gros capital. C’est qu’entre-temps la gloire est venue. Pendant toutes les années soixante, son public s’élargit, mais avec Mai 68, c’est toute une génération qui va l’aduler, en le prenant comme porte-parole de leur propre révolte. De gré ou de force le propos de Léo Ferré va changer. Il va mettre l’accent un peu plus sur l’anarchie, la nécessité d’une révolution sociale et politique. Mais la forme même de ses chansons va être radicalement modifiée. D’abord il se rapproche musicalement de rythmes plus modernes, lui qui était plutôt habitué aux tangos et à la valse, il va intégrer les formes de la pop-music en travaillant avec le groupe Zoo. Ensuite il va complètement sortir de la norme temporelle qui est dévolue aux chansons habituellement. Ses textes, de plus en plus souvent parlés, débordent, tiennent parfois sur deux faces d’un même vinyle 33 tours. Il va devenir très connu, et aux premières de ses concerts parisiens on pourra voir se bousculer tout le gratin de la capitale, Alain Delon, Dalida. Ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de continuer à faire des concerts pour soutenir les anarchistes ou des gens qui comme Richard Martin à Marseille.  

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    Léo Ferré et Frédéric Dard à Genève en 1971

    Par sa volonté d’être populaire et ironique, on peut le rapprocher de Frédéric Dard. D’ailleurs au début des années soixante-dix, ce dernier n’arrêtait pas de s’y référer. Tous les deux sont des écrivains abondants, qui débordent les cadres, ils ont besoin de produire abondamment, et c’est à travers de cette abondance qu’on trouve des pépites. Mais tous les deux s’attaquent directement au langage, créant des nouveaux mots, tordant les formes grammaticales dans le sens qui leur convient. Léo Ferré ayant mauvais caractère, ils finirent cependant par se fâcher. La cause de la querelle était obscure, il semble que Léo Ferré reprochait à Frédéric Dard de voter à gauche bien sûr.

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    Le vieux lion en Toscane 

    Mais cette période va se terminer. Il va revenir à des formes musicales plus en accord avec ses goûts pour la musique classique. D’ailleurs il va se faire chef d’orchestre, diriger La chanson du mal aimé, mais aussi Ravel, Beethoven. Produisant ses disques lui-même il dirige les orchestres qui habillent sa musique. En même temps il va de plus en plus s’éloigner des formes politiques de la révolte, se replier en quelque sorte sur une poésie épurée, plus déclamatoire, et moins folle peut-être.

    Evidemment l’œuvre de Léo Ferré est inégale. Écrivant vite et beaucoup cela n’est pas étonnant. Mais il faut le prendre comme il était bloc, avec ses fulgurances et ses insuffisances, sa mauvaise foi et sa tendresse, son exhibitionnisme et sa pudeur. Se souvenir de ses chef-d’œuvre, La mémoire et la mer par exemple, de ses mélodies qui habillaient si bien ses textes. Ne pas oublier qu’il aimait la scène tournant pendant des années presque 200 jours par an.

    Sa voix aussi était très particulière, soulignant l’ironie décapante de ses textes. Et s’il a été chanté par de nombreux chanteurs, Edith Piaf, Yves Montand, Catherine Sauvage, Pia Colombo et bien d’autres, c’est à mon avis lui qui a encore le mieux interprété ses textes. Evidemment tout cela nous manque mais on peut toujours l’écouter et le lire et le relire. 

     Annie Butor qui était la fille de Madeleine et donc la belle-fille de Léo Ferré a écrit un émouvant ouvrage sur ce couple particulier, Comment voulez-vous que j'oublie - Madeleine & Léo Ferré, Phébus, 2013.

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    Le quatrième roman publié de Jean Meckert, La marche au canon, ayant été refusé par Gallimard. C’est également un des plus ambitieux et je crois un de ses meilleurs. Publié en 1947, il est une sorte de méditation tragique sur la fin de la guerre et des idéaux qui ont accompagnés la Résistance. Le succès critique ne fut pas au rendez-vous, et le public ne le suivit pas. Ecrivain professionnel, Jean Meckert ne retrouvera le succès qu’avec ses romans de Série noire, parus sous le nom de John Amila puis de Jeean Amila. Néanmoins, avec le temps, c’est un ouvrage qui a trouvé son public et qui a eu plusieurs rééditions, permettant ainsi de l’ancrer dans le paysage littéraire comme un ouvrage important.

    Le personnage central est Laurent, un jeune homme qui vient de passer deux ans en prison pour un crime peu clair où il semble avoir été en état de légitime défense. Désœuvré, il va être recueilli par une famille qui exploite une scierie dans un village de Savoie. Sans le savoir, il est tombé sur un groupe d’anciens résistants qui ne supporte guère la manière dont les collabos se sont recyclés après s’être enrichis dans les trafics sous l’occupation. De fil en aiguille il va épouser cette cause manifestement perdue et ce sera aussi son tombeau.

    Cette histoire est assez complexe et peut se lire à plusieurs niveaux. Il y a un premier niveau qui est celui du travail à la scierie, un travail d’homme où il partage l’amitié virile d’Armand. C’est cet aspect des choses qui a induit Pierre Gauyat à faire le rapprochement avec Le haut-fer, le roman de José Giovanni paru chez Gallimard en 1962. Sur cette ligne, Jean Meckert retrouve ses racines prolétariennes. L’hostilité avec le monde paysan renforce d’ailleurs cet aspect.

    Le second niveau qui est aussi la centralité du livre, c’est une réflexion sur la guerre et sur ses conséquences. On sait que Meckert était un pacifiste résolu. On ne sera donc pas étonné de retrouver sous sa plume la condamnation des conflits et une sorte de compassion pour ses victimes que celles-ci soient allemandes ou françaises d’ailleurs. A l’évidence la sortie de la guerre montre que celle-ci ne s’est pas débarrasser de la lutte des classes, et les ennemis des résistants ont retrouvé leur position de notable d’avant-guerre. Comme si rien ne devait changer. C’est l’aspect le plus dense du livre qui parfois – dans la première partie – vire un peu à la démonstration. On y trouvera la désespérance des soldats vaincus, mais aussi des réflexions amères sur le Parti communiste qui s’intègre et abandonne le combat révolutionnaire pour un monde meilleur.

    Et puis il y aussi les amours de Laurent. N’ayant pas connu de femmes pendant deux longues années, il rêve qu’il est amoureux, mais l’est-il vraiment ? Il hésite entre plusieurs filles mais principalement entre une fille muette et sa sœur qui a vingt ans mais est très mature, trop sans doute pour son âge et réagit aux problèmes de l’heure à coups de maximes et de raisonnement sentencieux.

    Il y a enfin le niveau de la tragédie dans laquelle le groupe en rébellion s’enfonce, avec Hélène dans le rôle d’une sorte d’Antigone. La dernière partie de l’ouvrage est très enlevée, fourmille de rebondissements, avant de plonger le lecteur dans le chaos et l’amertume.

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    Indépendamment des légères critiques qu’on peut adresser à la première partie, un peu trop didactique, l’ensemble forme un très grand roman et je me demande s’il n’a pas été à l’origine de bons nombres de romans et de pièces de théâtre qui traitent de cette période trouble de la Libération. Je pense en particulier à Batailles sur la route de Frédéric Dard, publié en 1949, et assez méconnu, mais aussi à la pièce de théâtre de Sartre, Les mains sales qui date de 1948, ou encore Les justes d’Albert Camus. Mais il est vrai qu’à l’époque de la Libération on se pose beaucoup de questions, non seulement sur l’issue des combats – de quelle société avons-nous accouché ? – mais également sur la violence que la Résistance a engendrée.

    Bien qu’il ait évité d’utiliser des tournures argotiques, Meckert utilise cependant des formes populaires dans l’écriture des dialogues, conservant un style assez neutre pour le reste du roman écrit sans fioritures. C’est tout à fait dans la ligne du roman prolétarien que cette manière de faire. La scène d’introduction, c’est-à-dire la rencontre entre Laurent et D’essartaut, est très forte, mettant l’accent sur la solitude du héros à la recherche de n’importe quelle ouverture pour exister. Tout comme la fin, qui renvoie le malheureux Laurent à son néant et à son inutilité.

    L’ouvrage engendra en 1950 une pièce de théâtre, ce qui semble vouloir dire que Meckert tenait beaucoup à son sujet. Mais de ce côté-là, il n’eut pas succès, et Gallimard le dissuada de continuer dans ce sens. Et puis, après les pièces de Sartre – Les mains sales – et  d’Albert Camus – Les justes – il semblait venir trop tard. Les éditions Joseph K. ont republié la pièce en supplément de revue Temps noir en 2010. Plus mécanique, et plus bavarde – forcément – que le roman, elle touche moins.

     

    Bibliographie

     

    Temps noir, n° 13, 2010

     

    Pierre Gauyat, Jean Meckert, dit Jean Amila, du roman prolétarien au roman noir contemporain, encrage, 2013

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    Pour une fois le titre français est bien meilleur que le titre américain. On sait tous que les hommes politiques ou qui fricotent aux alentours sont plus ou moins pourris. Mais à mon avis la palme revient de loin à cette canaille de J. Edgar Hoover. Il est le concentré de tout ce qui est détestable chez un être humain. Menteur, corrompu, hypocrite et manipulateur, il fut le grand patron du FBI pendant une quarantaine d’années. A cet égard il a été un des hommes les plus puissants qui ont fait l’Amérique. Pendant des années et des années il a couvert les activités de la mafia qui par ailleurs le faisait chanter à cause de son homosexualité. Il a saboté l’enquête sur l’assassinat des frères Kennedy.

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    Hoover et son amant Clyde Tolson qui était aussi son second au FBI 

    Sous le couvert de développer une police fédérale, il a de fait mis en place une police politique qui travaillait au développement des idées d’extrême-droite. Un seul exemple suffit. Quand les frères Kennedy sont arrivés au pouvoir en 1960, Hoover qui les détestait, leur disait que le point le plus important était la lutte contre le communisme. Or évidemment à cette époque le Parti communiste américain qui n’a jamais été très important avait vu ses effectifs fondre. Ses membres étaient évalués à 8000, autant dire un groupuscule, et Robert Kennedy disait que la moitié au moins de ses membres étaient des agents du FBI. Il exagérait à peine. En tous les cas, à cette époque, à New York, le FBI comptait 400 agents attachés à  la lutte contre le communisme, et seulement 4 agents attachés à la lutte contre le crime organisé, la mafia. Hoover prétendait que celle-ci n’existait pas.

    Et toute la carrière de ce sinistre individu était de ce tonneau. On sait aussi que c’est lui qui sabota l’enquête sur la mort de Marilyn Monroe. Et la question qui se pose est : pourquoi une telle canaille a-t-elle pu rester aussi longtemps à la tête d’un organisme aussi puissant ?

    La réponse est double : d’abord parce qu’il avait des dossiers sur tout le monde. Il avait compris le premier l’importance du chantage. Homosexuel lui-même, ça ne le gênait pas du tout d’accumuler les preuves de l’homosexualité d’autrui pour les manipuler. Et ça ne le gênait pas non plus d’afficher une morale chrétienne rigoriste. Mais il avait aussi un sens certain de la publicité : il mettait en scène les arrestations de bandits comme Dillinger pour s’en attribuer le mérite, même s’il n’a jamais été un agent de terrain, et pour cause, son physique ne lui permettait pas. Petit et malingre, il n’a jamais arrêté qui que ce soit. Il supervisait également les films à la gloire du FBI, allant même jusqu’à y apparaître pour leur donner un accent de vérité. Pour tout cela le public l’adorait et les politiciens le craignaient.

    Hoover était très raciste, proche on l’a dit du Ku-Klux Klan. Mais il se murmurait aussi que sa haine des noirs – dont il freina longtemps le recrutement au FBI – venait de ce qu’il avait du sang noir dans les veines !! Une vraie caricature !

    On sait un peu tout ça. Le livre d’Anthony Summers qui a été une source importante d’inspiration pour le roman de Marc Dugain, fourmille évidemment d’anecdotes qui donnent une allure assez répugnante à la politique. Il n’est pas étonnant que ce personnage hors du commun ait été l’objet de nombreux ouvrages. On appréciera particulièrement l’analyse des relations d’Hoover avec la mafia et les pétroliers texans – Summers suggère que Hoover a eu un rôle important dans le meurtre de Martin Luther King. La fin est également pathétique. Même gâteux Hoover restait à son poste et inspirait la crainte à tous les présidents qui n’arrivaient jamais à s’en débarrasser. Sa mort non plus n’est pas claire, il n’y a pas eu d’autopsie, mais Summers affirme qu’il courait des rumeurs à Washington avant le décès d’Hoover qu’il allait être empoisonné ! Evidemment tous ses dossiers secrets ont disparus. Helen Gandy, sa secrétaire avait fait le ménage. Il est possible que tous les dossiers n’aient pas été perdus pour tout le monde et qu’un jour on les retrouve.

    Anthony Summers détaille la complexité des hommes et des femmes qui entouraient Hoover. Il s’attarde sur Clyde Tolson, le dépeignant comme une sorte de parasite qui avait pour principale fonction de traquer les employés du FBI qui avaient plus ou moins fauté. Mais d’Helen Gandy, on ne sait rien, pourtant Hoover lui faisait totalement confiance et c’est elle qui avait la clé du coffre où s’empilaient les secrets plus ou moins ragoutant.

    En France on est habitué aux turpitudes et aux hypocrisies de notre classe politique, mais cela semble presque bénin par rapport à ce qui a pu se passer aux Etats-Unis. On est fasciné de voir les moyens que le FBI mettait en place pour infiltrer et briser les mouvements de gauche, l’acharnement à détruire des personnes qui ne lui plaisait pas, comme par exemple Jean Seberg l’actrice qui était aussi l’épouse de Romain Gary.

    Le portrait de Lyndon B. Johnson est particulièrement savoureux, que ce soit pour ses accointances mafieuses, ou pour sa vulgarité. En parlant d’Hoover, il disait que c’était un putois et qu’il valait mieux l’avoir à l’intérieur de la tente pour qu’il pisse dehors, plus qu’à l’extérieur pour qu’il pisse dedans ! Johnson faisait le malin, mais Hoover le tenait par les couilles. Johnson comme Hoover était habité par une sorte de paranoïa, craignant en permanence de se faire assassiner.

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    Helen Gandy, la secrétaire inamovible d’Hoover 

    Les passages les plus intéressants de ce livre sont relatifs à la chasse aux sorcières où l’on voit Joseph McCarthy en créature de Hoover qui était un des instigateurs les plus importants de cette ignominie. On ne sait pas quelles étaient les convictions véritables d’Hoover sur le plan politique, et si son anticommunisme était sincère ou seulement destiné à la galerie et à s’attirer les faveurs de ceux qui l’employaient, comme par exemple les pétroliers texans dont il était très proche. Ce qu’on sait c’est qu’il avait des accointances dans les milieux d’extrême-droite et qu’il s’arrangeait pour recruter des agents de la même couleur politique que lui.

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    Joseph McCarthy et Roy Cohn, les créatures d’Hoover 

     

    Ainsi pendant des années le FBI a influencé la politique des Etats-Unis, par exemple en faisant chasser les enseignants de l’université qu’il trouvait trop à gauche. On remarque d’ailleurs que cela allait de pair avec le développement des théories économiques libérales enseignées à l’Université de Chicago. Il ne faut donc pas sous-estimer Hoover, c’était peut-être un clown, mais il a joué un rôle inégalé dans la transformation de l’Amérique. 

    Ce sinistre personnage apparaît plusieurs fois dans les ouvrages de James Ellroy, exactement pour ce qu'il était, un manipulateur et un salaud. 

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    Marc Dugain s’est fait connaître pour ses romans historiques, La chambre des officiers qui se passe pendant la Première Guerre mondiale, Une exécution ordinaire qui revisite en quelque sorte les formes du pouvoir en Russie, mais aussi Avenue des géants qui évoque la vie d’un tueur en série. Il a un goût nettement marqué pour le réalisme et aime à s’inspirer de personnages sulfureux.

    J. Edgar Hoover est un personnage qui par ses excentricités et les mystères de son parcours a toujours attiré l’attention. Et du reste il aimait aussi se mettre en scène. C’est un personnage sulfureux, impliqué dans un nombre incalculables de chantages et de canailleries. Homosexuel, il traquait les homosexuels, du moins, se servait-il de cette traque pour les faire chanter et s’en servir. Il avait d’ailleurs un peu le même profil que Joseph McCarthy, lui aussi grand pourfendeur de rouges et d’homosexuels, mais également alcoolique, dépravé et bi-sexuel.

    Il s’affichait conservateur et grand défenseur de l’Amérique traditionnelle. Mais son mode de vie était très dépravé selon ses propres critères. Egalement il s’était affiché comme un grand policier, se dépêchant de se faire prendre en photo lors de la mort de Dillinger, sachant pertinemment l’importance de cette publicité. Mais dans la réalité il travaillait la main dans la main avec la Mafia – dont il s’appliquait systématiquement à nier l’existence. Il est probable d’ailleurs que celle-ci avait les moyens de le faire chanter.

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    Clyde Tolson et J. Edgar Hoover

     C’est un personnage « noir » sur lequel finalement on ne sait rien, si ce n’est qu’il fut une canaille probablement sans conviction. Marc Dugain qui s’est beaucoup documenté sur le personnage, essaie de comprendre la logique sous-jacente de celui qui travailla 48 ans pour le FBI, qui en fit sa chose et qui mourut directeur de cette officine louche. Cette carrière il ne la fit pas seul, mais main dans la main si je puis dire avec Clyde Tolson qui fut son second au FBI, et sans doute son amant. C’est d’ailleurs Tolson qui héritera de la petite fortune de Hoover avec qui il prenait presque toutes ses vacances.

    Marc Dugain privilégie d’ailleurs le point de vue de Tolson : dans cette forme romancée, écrite à la première personne, c’est Tolson qui raconte ce qu’il sait de Hoover et qui donne sa propre interprétation.

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    Hoover et les frères Kennedy

     Le point de vue de Marc Dugain est relativement complexe. Au-delà de la mise en scène des turpitudes d’Hoover assoiffé de pouvoir et donc de l’influence qu’il a eu sur le cours de l’Amérique, il y a un homme seul et mélancolique qui s’est trompé avec une rare constance dans ses propres orientations. Le premier point est qu’il était très laid, il ressemblait à un bouledogue, jouant de cette particularité physique pour se faire craindre et pour se donner l’image d’un homme très déterminé à combattre le crime. Son succès tient en trois points :

    - le chantage envers les hommes politiques dont il sut tirer profit pour accroître son pouvoir ;

    - une très bonne maîtrise des ressorts de la publicité et de l’opinion publique ;

    - et puis bien sûr sa capacité à obtenir des moyens considérables pour le FBI qui devint peu à peu un Etat dans l’Etat.

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    L’assassinat de Dallas 

    L’ensemble du « roman » de Marc Dugain tourne autour des relations entre la famille Kennedy et Hoover. Ce dernier, plutôt proche idéologiquement de cette vieille canaille de Nixon, détestait Kennedy, il avait d’ailleurs commencé par détester le père, soutien important de Franklin Roosevelt, dont la fortune s’était construite dans des circonstances plutôt troubles. C’était suffisamment connu pour que beaucoup pensent que le FBI avait aussi sa part de responsabilité dans l’assassinat du président. En tous les cas ce qui est sûr c’est qu’Hoover s’est arrangé pour faire disparaître les traces de ce qui aurait démontré qu’il s’agissait d’un complot et non pas du crime d’un tireur isolé, Oswald. Pourtant ce n’est pas Hoover qui marquera les années soixante. C’est Kennedy, quels que soient les défauts de ce président, il a modifié radicalement le paysage politique en allant vers une politique de détente avec l’URSS, et aussi en abandonnant la chasse aux rouges qui était un des sports préférés d’Hoover. Kennedy a donc ringardisé complètement Hoover, le mettant dans la position d’un homme du passé. Cela marqua le début de la fin en quelque sorte puisque le FBI fut contraint progressivement de laisser tomber la chasse aux syndicalistes et finir par s’occuper du crime organisé.

    Au-delà de la personnalité d’Hoover, le roman de Marc Dugain s’interroge sur les formes du pouvoir aux Etats-Unis. On y voit un jeu assez déprimant à trois en quelque sorte, les très riches qui passent leur temps à comploter pour avoir de nouveaux avantages, la Mafia qui vend ses services au plus offrant et qui se trouve à la croisée des chemins, incontournable par les services qu’elle rend. Et puis des guignols comme Hoover, sans foi, ni loi, qui essaient de se retrouver en permanence du côté du manche et couvrant leurs turpitudes de toutes sortes par des soi-disant nécessités de lutter prioritairement contre l’ennemi de l’intérieur. Souvent on le présente comme une sorte de fou emmener par des principes rigides d’un autre âge. Je pense que tous ces gens, McCarthy, Nixon, Hoover sont surtout des opportunistes et des canailles.

    C’est donc un ouvrage excellent qui va bien au-delà du documentaire. Le portrait mélancolique de John Kennedy est très attachant : c’est un homme qui a hérité d’une tâche qui était destinée à son frère aîné, et à laquelle il ne s’est attelé que pour céder aux injonctions de son père.

    Un point n’est pas abordé par Dugain, c’est la rumeur selon laquelle Hoover aurait des origines négroïde. Ce serait effectivement assez drôle pour quelqu’un d’aussi raciste qu’Hoover, qui freina des quatre fers le développement de la bataille pour les droits civiques et qui de surcroît ne cachait pas son antisémitisme. Mais cela irait très bien avec le fait qu’Hoover – homosexuel – montait des dossiers contre des politiciens homosexuels pour s’en servir au nom de la morale !

     

    Hoover au cinéma

     

    Hoover est un tel personnage qu’il a nécessairement suscité des adaptations cinématographiques. Dans de nombreux films policiers, il apparaît comme le grand patron qui lutte d’arrache-pied contre la pègre. Aimant beaucoup la publicité, il encourageait Hollywood a en faire un sujet plus ou moins envahissant. Mais bien sûr l’accent n’était pas mis ni sur sa vie sexuelle sulfureuse, ni non plus sur le fait qu’il était plus préoccupé de police politique que de lutte contre le crime organisé, avec lequel par ailleurs il tissait des liens intimes.

    Plus récemment il y a eu deux adaptations de sa vie qui se veulent plus réalistes. La première est due à Clint Eastwood, on ne s’étonnera pas qu’elle soit si niaise et édulcorée, étant donné qu’il a peu près les mêmes idées politiques que J. Edgar Hoover. Au-delà de l’imbécillité du scénario, il y a avant tout une erreur de casting. Faire de Di Caprio un J. Edgar Hoover n’a guère de sens, il a beau serrer les mâchoires, il conserve toujours un air poupin. Décidemment Di Caprio n’a pas de chance lorsqu’il incarne des vedettes de l’extrême-droite, il avait connu le même échec avec The aviator, une biopic sur Howard Hugues, autre personnage sulfureux. Ce fuit un des plus mauvais films de Martin Scorsese. Mais au moins ce film avait bien marché, ce qui n’est pas le cas de J. Edgar dont l’accueil aux Etats-Unis a été plutôt froid.

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    J. Edgar Hoover 

    Il va de soi que trouver un acteur qui soit aussi laid que J. Edgar Hoover n’est pas très aisé. On peut du reste se demander si ce n’est pas cette laideur qui est la clé de toutes ses inhibitions et de toutes ses folies. C’est un peu mieux avec l’adaptation de Marc Dugain de son propre roman. C’est seulement un téléfilm, donc les moyens sont sans commune mesure avec le film de Clint Eastwood. Le scénario est meilleur ce qui n’est pas si difficile, tiré de son ouvrage il se consacre surtout aux relations avec les Kennedy. C’est Brian Cox qui incarne Hoover. C’est presque ça, sauf que quand il sourit il n’a pas l’air aussi sournois et machiavélique que le vrai Edgar Hoover.

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    Leonardo di Caprio incarnant Hoover

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    Brian Cox dans La malédiction d’Edgar

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