• Léo Ferré, Les chants de la fureur, Gallimard & La mémoire et la mer, 2013

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    Léo Ferré a marqué son temps, surtout ceux qui se sentaient portés par la révolte contre la société bourgeoise et ses formes. Vingt ans après sa disparition, voilà que paraît un volumineux ouvrage, plus de 1600 pages. C’est une compilation de ses chansons, mais aussi de ses textes, préfaces et autres introductions. C’est en quelque sorte une Pléiade.

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    Avant la gloire 

    Classé dans l’ordre chronologique, ces textes nous permettent non seulement d’apprécier les qualités de l’écriture de Léo Ferré, mais également d’en saisir l’évolution dans le temps. Dans les années de l’immédiat après-guerre, il fréquente Saint-Germain des Prés. Ses textes en portent la marque, il y mêle des formes argotiques, à des éclairs proprement surréalistes. Déjà il décompose la syntaxe, use de néologismes. Son écriture est spontanée, cette spontanéité qu’il conservera tout au long de sa vie d’ailleurs. Il y chez le Léo Ferré de cette époque une fibre populaire qui va ensuite s’estomper peu à peu.

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     Avec Madeleine 

    Au fur et à mesure que son histoire d’amour avec Madeleine s’approfondit, il va apprendre à mieux gérer sa carrière. Ses textes sont moins échevelés. Ils correspondent un peu plus à ce qu’on attend des chanteurs engagés « Rive Gauche ». Il n’abandonne pas ses thématiques antérieures cependant : il reste anarchiste, profondément hostile au pouvoir du général De Gaulle. Mais à ses thèmes habituels, il va ajouter celui de l’amour fou. C’est, selon moi, Madeleine qui lui inspirera ses plus belles chansons d’amour : Ça te va, Chanson pour elle, etc. Ils représentent d’ailleurs un couple atypique, comme soudé par une fidélité indestructible, en dehors des modes et des conventions sociales. Cette passion pourtant finira par s’éteindre et il s’ensuivra des déchirements, des haines qui ne s’éteindront qu’avec la mort presque consécutive de Madeleine et de Léo. C’est durant cette époque qu’il prend l’habitude de célébrer les autres poètes : Rutebeuf, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire. C’est lui qui va donner une dimension nouvelle à la poésie d’Aragon. C’est un travail considérable parce que Léo a appris à lire la poésie à toute une génération que l’école n’avait pas séduite.  

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    Léo Ferré maître à penser des jeunes générations 

    Léo Ferré a quitté sa femme, l’a abandonnée à sa solitude et à ses animaux. Il va vivre de nouvelles histoires, recommencer une histoire d’amour avec une jeune femme – qui en fait était l’employée du couple – faire des enfants, mener une vie plus bourgeoise, amasser un gros capital. C’est qu’entre-temps la gloire est venue. Pendant toutes les années soixante, son public s’élargit, mais avec Mai 68, c’est toute une génération qui va l’aduler, en le prenant comme porte-parole de leur propre révolte. De gré ou de force le propos de Léo Ferré va changer. Il va mettre l’accent un peu plus sur l’anarchie, la nécessité d’une révolution sociale et politique. Mais la forme même de ses chansons va être radicalement modifiée. D’abord il se rapproche musicalement de rythmes plus modernes, lui qui était plutôt habitué aux tangos et à la valse, il va intégrer les formes de la pop-music en travaillant avec le groupe Zoo. Ensuite il va complètement sortir de la norme temporelle qui est dévolue aux chansons habituellement. Ses textes, de plus en plus souvent parlés, débordent, tiennent parfois sur deux faces d’un même vinyle 33 tours. Il va devenir très connu, et aux premières de ses concerts parisiens on pourra voir se bousculer tout le gratin de la capitale, Alain Delon, Dalida. Ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de continuer à faire des concerts pour soutenir les anarchistes ou des gens qui comme Richard Martin à Marseille.  

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    Léo Ferré et Frédéric Dard à Genève en 1971

    Par sa volonté d’être populaire et ironique, on peut le rapprocher de Frédéric Dard. D’ailleurs au début des années soixante-dix, ce dernier n’arrêtait pas de s’y référer. Tous les deux sont des écrivains abondants, qui débordent les cadres, ils ont besoin de produire abondamment, et c’est à travers de cette abondance qu’on trouve des pépites. Mais tous les deux s’attaquent directement au langage, créant des nouveaux mots, tordant les formes grammaticales dans le sens qui leur convient. Léo Ferré ayant mauvais caractère, ils finirent cependant par se fâcher. La cause de la querelle était obscure, il semble que Léo Ferré reprochait à Frédéric Dard de voter à gauche bien sûr.

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    Le vieux lion en Toscane 

    Mais cette période va se terminer. Il va revenir à des formes musicales plus en accord avec ses goûts pour la musique classique. D’ailleurs il va se faire chef d’orchestre, diriger La chanson du mal aimé, mais aussi Ravel, Beethoven. Produisant ses disques lui-même il dirige les orchestres qui habillent sa musique. En même temps il va de plus en plus s’éloigner des formes politiques de la révolte, se replier en quelque sorte sur une poésie épurée, plus déclamatoire, et moins folle peut-être.

    Evidemment l’œuvre de Léo Ferré est inégale. Écrivant vite et beaucoup cela n’est pas étonnant. Mais il faut le prendre comme il était bloc, avec ses fulgurances et ses insuffisances, sa mauvaise foi et sa tendresse, son exhibitionnisme et sa pudeur. Se souvenir de ses chef-d’œuvre, La mémoire et la mer par exemple, de ses mélodies qui habillaient si bien ses textes. Ne pas oublier qu’il aimait la scène tournant pendant des années presque 200 jours par an.

    Sa voix aussi était très particulière, soulignant l’ironie décapante de ses textes. Et s’il a été chanté par de nombreux chanteurs, Edith Piaf, Yves Montand, Catherine Sauvage, Pia Colombo et bien d’autres, c’est à mon avis lui qui a encore le mieux interprété ses textes. Evidemment tout cela nous manque mais on peut toujours l’écouter et le lire et le relire. 

     Annie Butor qui était la fille de Madeleine et donc la belle-fille de Léo Ferré a écrit un émouvant ouvrage sur ce couple particulier, Comment voulez-vous que j'oublie - Madeleine & Léo Ferré, Phébus, 2013.

    « Nous avons les mains rouges, Jean Meckert, Gallimard, 1947Les brasiers de la colère, Out of the furnace, Scott Cooper 2013 »
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