• LES AMANTS DE LA NUIT, They live by night, DE NICHOLAS RAY & DES VOLEURS COMME NOUS, Thieves like us DE ROBERT ALTMAN, DEUX ADAPTATIONS DU LIVRE D’EDWARD ANDERSON

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    Il faut tout d’abord noter que le livre d’Anderson est découpé suivant une approche cinématographique. Ce qui est remarquable pour l’époque. Il n’y a qu’à suivre le roman, tout y est ! La renommée du livre, salué, comme le rappelle la couverture de la réédition chez La manufacture de livres, par Raymond Chandler, attira naturellement plusieurs réalisateurs de grand renom. D’abord en 1948 Nicholas Ray qui tourna They Live by night, et ensuite en 1974, Robert Altman qui mise en scène Thieves like us. Mais les deux versions sont très inférieures au livre en lui-même.

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    Bowie, T-Dub et Chicamaw ont braqué un fermier pour s’évader

     

    Evidemment la période n’est pas la même. 1948, c’est le tournant, la fin du film noir, la fin de la possibilité critique du cinéma hollywoodien. 1974, c’est encore l’époque d’une remise en cause de la logique du capitalisme un peu partout dans le monde. Il s’ensuit que le film de Nicholas Ray va tourner un peu plus facilement à la ballade romantique, occultant la remise en question des fondements de l’ordre social qu’on trouve chez Anderson. Bien que le film suive à peu près le canevas de l’ouvrage d’Anderson, il le trahit gravement dans son esprit. Par exemple, Keechie fait des scènes perpétuelles à Bowie pour qu’il revienne dans le droit chemin, comme si d’être un braqueur de banque était un accident. Or dans l’ouvrage bien sûr elle est solidaire de Bowie jusqu’au bout. Je passe aussi sur le fait que les relations d’amitiés entre Bowie, Chicamaw et T.Dub, sont minimisées. Dans le livre Bowie au contraire leur donne de l’argent, aide T-Dub à s’évader. Mais le film tourne à la niaiserie quand Bowie rêve d’avoir un fils ou quand il écrit une lettre d’adieu à Keechie. Il y a même une scène douteuse où on voit la police expliquer à Mattie que finalement c’est très bien de dénoncer les fuyards car ainsi ils ne détruiront plus de vie humaine. La scène de mariage est aussi grotesque, elle ne correspond en rien à la Keechie rebelle décrite par Anderson. S’il lui importe d’être jusqu’au bout avec Bowie, elle n’a que faire d’un papier certifiant qu’elle est bien sa femme. Ceci dit, ce n’est pas la première fois que Nicholas Ray se trimballe une telle idéologie, c’est son droit bien sûr, mais c’est le nôtre de dénoncer la trahison d’Anderson et sa morale anarchiste. Il avait déjà développé ces tendances douteuses dans Party girl, glorification de la délation en pleine chasse aux sorcières à Hollywood.

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    Dès qu’ils se voient Keechie et Bowie ont le coup de foudre

     

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    Keechie soigne le dos blessé de Bowie

     

    L’interprétation pose aussi problème. Farley Granger dans le rôle de Bowie à l’air d’un pauvre étudiant égaré dans le monde du crime, et Cathy O’Donnell est un brin trop chichiteuse. Or, Bowie est un vrai dur et Keechie ne s’en laisse pas compter. Ceux qui relèvent un peu le niveau c’est Howard Da Silva, le blacklisté, dans le rôle de Chicamaw et Jay Flippen dans celui de T-Dub. Il faut dire que ce sont des vieux routiers du film noir.

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    Keechie est heureuse de partir sur les routes avec Bowie

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    Bowie finira même par se lasser de Chicamaw

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    C’est pourtant le film de Robert Altman, qui avait un succès considérable et justifié dans les années soixante-dix, qui nous parait plus proche du livre d’Edward Anderson, plus peut-être dans l’esprit d’ailleurs que dans la lettre. Il faut dire qu’à cette époque l’Amérique redécouvre un peu de son passé et revient vers des thèmes à la fois plus durs et plus sociaux en quelque sorte. Quelques années plus tôt, Bonnie and Clyde, le film d’Arthur Penn a été un succès mondial. Butch Cassidy et le Kid, également. On redécouvre les bandits comme des héros qui contestent l’ordre social et qui dépouille les banquiers dans la bonne humeur. Mais le film d’Altman ne ressemble en rien à la guimauve légère et glamour d’Arthur Penn. C’est un film plus grave et plus sombre. C’est quand on compare les deux versions filmées de Thieves like us, qu’on s’aperçoit à quel point Nicholas Ray est un réalisateur très surestimé et Robert Altman, à l’inverse, très sous-estimé. Du reste le premier terminera sa carrière en tournant la vie de Jésus !

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    L’évasion de Bowie, Chicamaw et T.Dub

     

    Le premier coup de génie d’Altman est d’avoir choisi des acteurs au physique très étrange pour incarner Bowie – Keith Carradine – et Keechie – Shelley Duvall. C’est évidemment cette absence de glamour qui va donner une forme de sincérité naturelle à l’histoire d’amour entre deux être complètement perdus. C’était d’ailleurs le couple fétiche d’Altman, mais c’est sans doute ici qu’ils trouveront leur meilleur rôle.

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    Au cours de son évasion, Bowie est accompagné d’un chien perdu

     

    Mais évidemment cela ne serait pas suffisant. Il y a aussi cette grande dignité qu’Altman donne aux voleurs, même si à la fin cela dérape avec la fâcherie entre Bowie et Chicamaw, et la trahison de Mattie. La référence également permanente au New Deal et à la crise par l’intermédiaire de la radio donne le ton d’une époque. C’est d’ailleurs étonnant car le mouvement de revendication américain des années soixante-dix, celui qui allait aussi avec la critique de l’intervention armée au Vietnam, s’inscrit directement dans une perspective historique en reconnaissant le New Deal de Roosevelt comme une première étape dans le processus naturel de reconquête de la dignité des travailleurs.

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    Keechie fume un peu trop

     

    Je passe également sur la photo qui est excellente, et sur les longs travellings qui donne de la profondeur de champ à l’ensemble et l’inscrit dans le décor particulier de ce Mississipi profond, rural et arriéré, mais en même temps en proie aux démons des débuts de la société de consommation. Evidemment les décors sont très biens et Altman ne manque pas, d’une façon discrète d’ailleurs de montrer la place négligeable des noirs dans les Etats du Sud comme un élément du scénario. Moins fidèle à la lettre de l’ouvrage que celui deRay, le film d’Altman est situé dans l’Etat du Mississipi, et non pas au Texas comme initialement.

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    L’attaque de la banque est bien préparée

     

    Reste la question lancinante du scénario. Il semble qu’il s’agisse finalement plus d’une adaptation du film de Nicholas Ray que du livre d’Anderson. En effet, dans celui-ci Keechie et bien plus dure que dans les deux films : elle assume jusqu’au bout les choix de Bowie, et d’ailleurs elle mourra avec lui, presque sans remords. Il est un peu dommage qu’Altman ait également rajouté une fin où on voit une Keechie fort peu lucide qui remet finalement en question les choix de Bowie et le traite de menteur devant une inconnue. Il est également dommage que le film perde en cours de route la signification profonde de son titre : les gens soi-disant honnêtes sont des voleurs comme nous ! Par exemple, il aurait été très judicieux de reprendre le rôle de l’avocat Hawkins qui à la fois aide Bowie pour faire évader Chicamaw et en même donne tout le sens à l’action des voleurs dans une société globalement criminelle car fondée sur les rapports d’argent.

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    T-Dub adore braquer les banques

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    Keechie ne supporte pas la mort de Bowie

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    Robert Altman sur le tournage de Thieves like us

    « Des voleurs comme nous, Thieves like us, Edward Anderson, La manufacture de livres, 2013Nous sommes tous des assassins, André Cayatte, 1952 »
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