• Les amants traqués, Kiss the blood off my hands, Norman Foster, 1948

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    Au début de son exceptionnelle carrière, Burt Lancaster était un acteur de films noirs. Révélé par le film de Robert Siodmak, The killers en 1946, il avait ensuite enchainé avec Desert Fury Brute force de Jules Dassin, et il avait été L’homme aux abois dans le film de Byron Askins. Il s’apprêtait à tourner le chef d’œuvre du film noir, Criss-Cross de Robert Siodmak. Il avait été un peu moins convaincant dans le film d’Anatole Litvak, Sorry, wrong number. Dans le grand livre du film noir, il avait une spécialité, c’était une brute, mais faible, désemparé qui s’en remettait nécessairement aux femmes qu’il rencontrait et qui le guidaient pour le meilleur et pour le pire. On le voit souvent à cette époque dans les bras d’une femme, Ava Gardner, Yvonne de Carlo ou Joan Fontaine qui le domine et qui serre sa tête contre ses seins. Burt Lancaster dans ses rôles du début souffre beaucoup, dans son corps comme dans son âme, et l’issue de l’histoire lui est souvent fatale.

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          Bill doit fuir, heureusement il rencontre Jane 

    Dans l’excellent film de Norman Foster, il est Bill Saunders. Il a été martyrisé dans les camps nazis et a du mal à se réadapter à la vie civile. Désœuvré, il traîne dans Londres qui a du mal à se remettre des dégâts causés par les bombardements aériens. Les populations manquent de tout, la misère est là bien présente à tous les coins de rues. Un soir, Bill se trouve à boire, mais au moment de la fermeture il a une altercation avec le patron qui a hâte de fermer. Impulsif, Bill lui colle son poids dans la figure et le tue bien malencontreusement. Il s’enfuit, échappe à la police et pénètre dans une maison où il rencontre Jane. Sans trop comprendre pourquoi, celle-ci va l’aider à se cacher et va faire semblant de croire à l’histoire que Bill lui a racontée. Les choses suivent leur cours et rapidement Jane et Bill tombent dans les bras l’un de l’autre. La vie serait plutôt belle malgré tout si le destin ne venait pas bouleverser leurs vies. En effet, lorsque Bill a tué le patron de bar, il a été vu par Harry, le cruel Harry qui est aussi un gangster qui trafique de tout ce qui manque. Il va donc essayer de faire enrôler Bill dans ses combines. Celui-ci se méfie, mais un jour qu’ils vont aux courses, en revenant dans le train, Bill toujours aussi impulsif va brutaliser un voyageur arrogant et lubrique. Cela va lui valoir six mois de prison et dix-huit coups de fouet.

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    Bill est amoureux de Jane

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          Bill imite les singes au zoo 

    Sorti de prison, Bill va se remettre en quête de Jane. Bien que celle-ci reste méfiante devant les accès de violence aveugle qui habitent son amant, elle va tout de même lui revenir. Elle lui trouve un boulot de chauffeur dans le laboratoire où elle travaille. Tous les deux font des projets d’avenir, et tout se passerait très bien si l’abominable Harry ne venait pas se rappeler à leur souvenir. Exerçant un chantage sur Bill, il exige de celui-ci qu’il l’aide à voler un camion de médicaments, avec notamment de la pénicilline.  Bill ne veut pas marcher dans la combine, mais il finit par céder, pensant qu’ainsi Harry finira par le laisser tranquille. Cependant, l’attaque du camion va échouer. En conséquence Harry s’en prend à Jane qui pour se défendre contre ses avances incongrues lui crève la paillasse à coups de ciseaux de couture. Bill va devoir se débarrasser du corps, ce qu’il fait sans problème. Puis les deux amants vont tenter de prendre la fuite à bord d’un cargo qui doit les amener au Canada. Mais là encore ce n’est pas simple, car le capitaine du cargo, une autre crapule de bas étage, va leur demander en échange de leur passage de voler pour eux des médicaments. Jane refuse car elle trouve ça sordide et immoral. Les deux amants comprennent alors que leur course s’achève et qu’ils ne leur reste plus que de se livrer

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          Les prisons anglaises encore plus sinistres que les autres


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    Adapté d’un roman de Gerald Butler dont quelques titres ont été traduits à la fin des années quarante en français par les Presses de la cité, le scénario est excellent. C’est-à-dire qu’il mêle à la fois une intrigue, avec des rebondissements, un contexte social plutôt misérable, et une étude de caractères qui intègre les traumatismes de la guerre. C’est tout le côté existentialiste du film noir qui ressort : la morale de l’histoire ressortant du déroulement de l’action, elle-même déterminée par une situation historique particulière.

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          Dans la prison, il encaissera sans broncher les coups de fouet 

    Les deux héros de ce film sont des vrais perdants. Si lui a perdu la tête, elle a perdu, du fait de la guerre, son amour et trouvera chez Bill une compensation à ses peines en maternant un pauvre garçon qui vit seulement avec ses instincts. Ils resteront des perdants jusqu’à la fin. Ils sont là pour recevoir des coups d’une société sans guère de tendresse, ni de générosité pour les âmes perdues. La scène où Bill reçoit dix-huit coups de fouet est à cet égard emblématique. Cependant, au-delà de cette contextualisation, il y a une histoire d’amour impossible, comme si la passion était interdite à des âmes simples et généreuses dont le passé obère le présent, interdit le futur.

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          Burt Lancaster a besoin d’un soutien féminin 

    C’est donc un très bon film, même si les conventions de l’époque ont poussé sans doute à programmer une fin plus ou moins ambiguë et moralisatrice, en porte à faux avec la logique de l’histoire. Car si les deux fuyards semblent rentrer dans le rang en se livrant à la police, on ne voit pas très bien comment ils vont échapper au moins à de très longues peines de prison qui les éloignera à jamais. Et comme c’est Jane qui incite Bill à se rendre à la police, on est en droit de se poser des questions sur la réalité des sentiments qu’elle lui porte : Bill n’a jamais remplacé le fiancé disparu. On notera aussi la facilité du scénario qui fait apparaître opportunément pour la progression de l’histoire le diabolique Harry.

    Le film a été tourné à Londres, certainement pour des raisons économiques, les studios américains ne pouvant que recycler sur place l’argent qu’ils avaient gagné en Europe. Mais ce n’est pas très important parce que Londres est un lieu qui a l’époque fait encore mieux saisir les traumatismes de la guerre qui vient de s’achever. Cette ambiance anglaise donne au film un caractère étriqué, clautrophobe.

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          Harry est toujours là pour mener Bill en enfer 

    Le film est assez bref, mais cette faible durée suffit pourtant à mettre en scène un certain nombre de rebondissements. Le rythme est nécessairement rapide. La scène de la fuite devant la police, lors du premier meurtre, est parfaite, bien assurée par Burt Lancaster et son allure athlétique.

    Le film est sombre, la plupart des scènes se passent d’ailleurs la nuit. Quelques rares scènes heureuses où les amants retrouvent un peu d’espoir ont lieu le jour, ce qui fait de la nuit une zone dangereuse. Il s’ensuit que Norman Foster va user des codes du film noir, avec des noirs et blancs très contrastés pour les scènes nocturnes.

    La scène dans le train où Bill essaie désespérèment de truander un voyageur un rien libidineux est assez étonnate aussi. C’est d’ailleurs cette volonté de Bill de prendre sa revanche sur un homme un rien fourbe et visqueux qui va le mener pour quelques mois derrière les barraux.

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          Bill a trouvé un travail et une fiancée qu’il aime

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          Mais suite aux magouilles d’Harry, les amants doivent fuir 

    Bien évidemment ce film n’aurait pas autant de force sans la composition des acteurs. C’est Burt Lancaster qui porte tout le film. Il est du reste encore plus impressionnant que dans The killers, le film qui l’a révélé. Sa grande force est d’opposer sa brutalité, son physique, à son désarroi. Joan Fontaine est très bien, quoiqu’en retrait par rapport à son partenaire masculin. Elle représente en quelque sorte l’idéal d’une société propre et honnête dont les fondements ont été emportés par la guerre. C’est Burt Lancaster qui représente la modernité de l’après-guerre justement, par sa bestialité, par son manque d’espérance et sa compréhension instinctive des réalités matérielles. On donnera une mention spéciale à Robert Newton qui cabotine gentiment dans le rôle de cette canaille d’Harry avec de faux airs de Jules Berry.

    Un grand film noir à redécouvrir.

     

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