• Les caïds, Robert Enrico, 1972

    Les caïds, Robert Enrico, 1972 

    Robert Enrico a eu une curieuse carrière, faite de succès populaires énormes, mais aussi d’échecs retentissants. Il s’était fait remarqué dans un premier temps par des courts métrages, dont La rivière du hibou qui avait obtenu l’Oscar du meilleur court-métrage. Après un film sur un militaire démobilisé qui après une sorte de longue permission devra retourner au combat, La belle vie[1], les débuts de Robert Enrico dans le long métrage sont marqués par sa rencontre avec José Giovanni avec qui il va travailler aux scénarios des Grandes gueules et des Aventuriers. Deux immenses succès avec des  vedettes de premier plan comme Bourvil, Lino Ventura ou Alain Delon. Persistant dans ce registre à mi-chemin du film d’aventure et du film noir, porté sur le tragique, il persistera en adaptant Ho ! inspiré par un autre roman de José Giovanni. Mais le film n’aura pas le succès escompté malgré la participation de Jean-Paul Belmondo.

      Les caïds, Robert Enrico, 1972

    Enrico va pourtant persister dans cette veine-là, justement avec Les caïds.  Enrico avait un caractère plutôt difficile, et pour ce film il ne va plus travailler avec José Giovanni. Le film est produit par Michel Ardan, celui-là même qui avait réussi un coup de maître en produisant Les grandes gueules. Michel Ardan est un habitué de l’univers de José Giovanni. Acteur dans Classe tous risques, il réussira quelques succès cinématographiques assez hétéroclites. Il est probable que l’idée de faire Les caïds vienne de lui et non d’Enrico. Le film est librement adapté d’un roman de M.G. Braun, auteur prolifique et pilier du Fleuve Noir, il est aussi le créateur de Sam & Sally, série qui a été adaptée à la télévision avec succès. M.G. Braun travailla aussi bien dans le polar et le noir que dans le récit d’espionnage. Mais il n’est pas José Giovanni, même si manifestement il s’en inspire sur plusieurs points, et ses intrigues partent toujours un peu dans tous les sens. C’est encore le cas ici

     Les caïds, Robert Enrico, 1972 

    Jock tue sa femme et son amant sous l’emprise de la jalousie 

    Le jeune Jock a tué sa femme et son amant. Il est pris en charge par le généreux Thia qui le cache chez lui. Thia est un cascadeur qui fait équipe avec Murelli. Mais pour arrondir leurs fins de mois, ils se font aussi casseurs. Weiss va leur proposer un coup fumant, le casse d’une banque. Entre temps Jock va tomber amoureux de la fille de Murelli, ce qui ne va pas sans tension, puisque le père se méfie de quelqu’un qui a assassiné. Le casse va être exécuté, mais un incident inattendu va faire intervenir la police. Murelli est tué, Weiss et Thia arrivent à s’échapper avec l’argent par le souterrain de la banque. Mais piégé par l’obscurité, Weiss y laissera sa peau. Pendant ce temps, Jock s’est fait arrêter parce qu’il était venu auprès de banque pour voir s’il pouvait aider Murelli et Thia à se tirer d’affaire. Thia va organiser ensuite l’évasion de Jock avec Celia. Mais les choses ne vont pas se passer comme espérées, parce que René chez qui ils se sont réfugiés va les balancer à la police. Dès lors la police va traquer les deux jeunes gens.

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    Weiss propose un coup juteux à Thia et Murelli 

    Comme on le voit au premier coup d’œil, le principal défaut du scénario est qu’il ne se fixe jamais sur un thème ou sur un personnage. Ainsi on passe du thème de l’amitié virile entre Thia et Murelli (comme dans Les aventuriers ou même Les grandes gueules) à celui de la fuite de très jeunes gens amoureux et épris de liberté. Le film ne se fixe pas plus sur cette cavale que sur le cambriolage proprement dit de la banque. La longue scène semi-burlesque de l’évasion de Jock apparaît aussi complètement décalée. Cette dispersion de la thématique est le résultat d’un scénario paresseux qui multiplie les scènes inutiles, par exemple ces rémanences du père de Celia ou de Thia qui sont sensées émouvoir. Par ailleurs cette paresse scénaristique amène souvent l’invraisemblance : non seulement sur le plan factuel – par exemple l’évasion massive de la prison – mais aussi sur le plan psychologique – on ne comprend pas pourquoi Thia protégerait un individu comme Jock. Les scènes inutiles sur les cascades plombent aussi le film. Certes on comprend bien qu’Enrico veuille célébrer une forme d’activité virile qui fonde l’amitié, mais c’est très long. Le film devient au fil des minutes un catalogue des clichés du film noir à la française. Les tenues vestimentaires et les chapeaux des voyous rajoutent à l’invraisemblance du récit. 

    Les caïds, Robert Enrico, 1972

    Jock et Celia tombent amoureux 

    Tout cela explique largement l’échec commercial et critique du film. Mais d’autres problèmes se font jour, l’interprétation n’est pas à la hauteur. Serge Reggiani et Michel Constantin jouent des figures plutôt convenues sans beaucoup d’entrain. Mais Patrick Bouchitey dans le rôle de Jock n’est pas du tout à sa place. Trop brouillon, les yeux papillotants, il n’est pas crédible une minute. Juliet Berto est plus intéressante. Plutôt abonnée à des films d’auteur, on se souvient d’elle surtout dans les films de Rivette, elle montre ici une autre forme de son talent. Malheureusement, elle ne persista pas dans ce sens. Jean Bouise est également très bien. Mais il est toujours très bon. Et puis il y a Michel Ardan dans le rôle de la balance – rôle qu’il avait déjà assumé dans Classe tous risques. Dans un tout petit rôle il est aussi très bon. Mais tout ceci ne compense pas la mollesse de la direction d’acteurs

    Les caïds, Robert Enrico, 1972  

    Le cambriolage de la banque demande du doigté 

    Il y a que peu d’inventivité dans la réalisation proprement dite. Sauf peut-être les scènes du souterrain qui donnent au film une dimension claustrophobique avec la lumière qui menace à tout instant de s’éteindre. Le film hésite beaucoup entre une forme d’intimisme qui voudrait approfondir les relations quasi familiale entre Thia, Murelli et Celia, et le film d’action, le casse, la cavale de Celia et de Jock. L’opposition entre les générations – d’un côté les vieux truands qui visent le dernier coup qui leur permettra de se retirer, de l’autre le jeune couple épris de liberté qui se moque de tout ce qui n’est pas leur amour un brin narcissique, n’est pas très approfondie non plus. On retiendra qu’Enrico se cite un peu lui-même dans les scènes où l’usage du chalumeau renvoient aux Aventuriers, mais il parodie aussi Melville dans la scène où finalement Jock et Celia sont traqués par la police.

     Les caïds, Robert Enrico, 1972 

    Pour fuir la police, Thia et Weiss s’enfuient par un souterrain 

    C’est donc un échec assez complet. Mais sans doute le film n’a pas bénéficié d’un gros budget et du temps nécessaire à une construction plus sérieuse. Par la suite Enrico va s’éloigner ce cette thématique, il retrouvera le succès critique et public avec Le secret puis avec Le vieux fusil. Mais il replongera ensuite dans de grandes difficultés. Ces aléas dans la carrière d’Enrico masquent l’intérêt de quelques films excellents de cet auteur. Par exemple en dehors des Aventuriers et des Grandes gueules, il y a au moins un film d’Enrico qu’il faut avoir vu, c’est Tante Zita, film méconnu, mais empreint d’une mélancolie capitale. Tout ça pour dire que si certains films d’Enrico sont ratés, nous ne l’abandonnons pas pour autant. 

    Les caïds, Robert Enrico, 1972 

    Celia et Thia braquent une prison

     Les caïds, Robert Enrico, 1972 

    René va à la police

    Les caïds, Robert Enrico, 1972 

    Thia annonce son départ

     Les caïds, Robert Enrico, 1972 

    Jock et Celia sont cernés par la police 

     


    [1] Le film pourtant présenté à la Mostra de Venise n’a eu aucun succès, il est encore aujourd’hui assez difficile de le voir. Il se situe un peu dans la veine de ces comédies douces-amères comme Tante Zita qu’Enrico tournera en 1967 avec Johanna Shimkus.  

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