• Les fruits sauvages, Hervé Bromberger, 1954

     Les fruits sauvages, Hervé Bromberger, 1954 

    Le moindre des paradoxes n’est pas dans le fait que le scénario est l’adaptation d’un roman de Michel Durafour. Ecrivain et homme politique centriste, il avait subi les sarcasmes de Jean-Marie le Pen qui avait fait un mauvais jeu de mots, en parlant de Michel Durafour crématoire. On ne peut pas dire que l’élégance se trouvait du côté du provocateur borgne. Mais enfin, là n’est pas notre propos. Michel Durafour a beaucoup fait de politique, il a même été plusieurs fois ministre, à gauche et à droite, maire de Saint-Etienne pendant longtemps aussi, siège qu’il devait à son père qui l’avait précédé dans la fonction. Mais il écrivait aussi beaucoup et usait de nombreux pseudonymes pour écouler sa prose, souvent des polars. Ici il publie sous son nom et aux éditions du Carrousel qui était à l’époque une sous-marque du Fleuve noir. Le sujet a plu à Bromberger, sans doute parce qu’il s’agit de jeunes en déshérence. Il a écrit l’adaptation avec un certain Max Gallai dont je ne sais rien, et qu’on ne sache rien de lui ne semble manquer à personne.  Ce Max Gallai aurait écrit un opuscule sur le tunnel du Mont Blanc, préfacé par Valéry Giscard d’Estaing. C’est peut-être bien un pseudonyme de Michel Durafour d’ailleurs. En tous les cas ce thème d’une bande de jeunes plaira beaucoup à Hervé Bromberger qui y reviendra plusieurs reprises. Au point que ça en deviendra un peu sa marque de fabrique. Notez que dans les années cinquante, la jeunesse livrée à elle-même est très souvent présentée dans la littérature et dans le cinéma en France. Contrairement à une idée reçue, on n’a pas attendu Rebels without cause de Nicholas Ray pour s’y intéresser. On peut le relier à la fin de la Seconde Guerre mondiale qui est comme une honte pour les générations antérieures. Et évidemment son importance est aussi due à la montée en puissance des classes d’âge qui sont nées juste après la Libération. On avait déjà souligné l’importance de la jeunesse dans les années cinquante, par exemple dans Echec au porteur de Gilles Grangier[1]. Mais on peut même remonter au célèbre film de Louis Daquin, Nous les gosses, tourné pourtant en 1941. C’est un thème important aussi pour Jean Amila dont justement l’ouvrage Les loups dans la bergerie sera adapté un peu plus tard par Hervé Bromberger au cinéma[2]. Jean Amila retrouvera le thème la jeunesse livrée à l’abandon, dans Le boucher des Hurlus[3], mais aussi dans Nous avons les mains rouges[4].  Dans ces deux derniers cas, la relation entre la fin de la guerre et la situation de la jeunesse est clairement indiquée. On trouve aussi cette approche chez Auguste Le Breton dans Les hauts murs publié en 1954 chez Denoël, et aussi dans La loi des rues, du même auteur aux Presses de la Cité, publié en 1955 et qui sera adapté l’année suivante au cinéma par Ralph Habib[5]. 

    Les fruits sauvages, Hervé Bromberger, 1954 

    La famille Manzana vit dans un quartier très pauvre de Lyon. La mère est décédée, le père rentre le soir le plus souvent ivre, et c’est Maria l’ainée qui s’occupe de la fratrie. Le père ayant des besoins d’argent va en quelque sorte vendre sa fille, Christine, au bistrotier d’en dessous de chez lui à qui il doit de de l’argent. Le soir, il annonce sa décision à l’ensemble de la famille. Maria qui comprend les intentions de l’infâme bistrotier, s’y oppose, une bagarre s’ensuit et en voulant se défendre, Maria tue son père. Ayant peur que ses deux plus jeunes frères soient placés à l’assistance publique, elle décide d’embarquer tout le monde et de prendre la fuite. A l’ensemble de la fratrie va se joindre Hans qui est amoureux secrètement de Maria, et aussi Anna qui aime Michel le frère ainé et qui veut vivre avec lui. Un camionneur qui connait une amie de Maria accepte de les amener jusqu’en Provence. Errant de ci de là, avec le vague but de passer en Italie, ils vont découvrir un village abandonné. Il tombe un peu en ruines, mais ils peuvent s’y installer à l’abri des poursuites des gendarmes. Commence alors une nouvelle vie : ils doivent se débrouiller avec les moyens du bord. Ils trouvent finalement de l’eau au fond d’un puit, et comme ils ont un peu d’argent ils peuvent acheter quelques bricoles pour subsister. S’ils sont très isolés, vivent en vase clos, ils vont pourtant faire des rencontres. D’abord une petite gitane qui garde une chèvre et qui leur explique que le village s’est vidé à cause du manque d’eau, elle-même habite dans un autre village, dans la vallée. C’est le petit José qui va créer une relation d’amitié avec elle. Michel et Anna filent le parfait amour et finissent par avoir des relations sexuelles. Ils semblent se contenter de cette vie très précaire, bien qu’Anna regrette de ne pas donner de ses nouvelles à ses parents qui doivent se faire un sang d’encre. Un jour arrive un berger qui fait la transhumance avec ses moutons et qui traverse le village. Il les aide quelque peu, et alors qu’Hans n’arrive pas à avoir quelque chose avec Maria, celle-ci va se donner au berger. Mais ce n’est pas une relation conçue pour durer. Sa sœur Christine est d’ailleurs un peu jalouse de cette liberté, et bien qu’elle soit encore très jeune, elle se sent devenir femme et va tenter de séduire le berger. Mais au dernier moment elle renoncera. Les choses vont cahin-caha, jusqu’au jour où ils sont finalement repérés par les gendarmes. Ils vont fuir, tentant de passer en Italie, mais comprenant qu’il n’y a pas d’issue, ils vont tous renoncer et se livrer aux gendarmes, sauf Maria qui se suicidera. 

    Les fruits sauvages, Hervé Bromberger, 1954 

    Maria et son amie sortent de l’usine 

    Le film rappelle par certains aspects Jeux interdits de René Clément qui date, ce qui peut s’expliquer par la participation de François Boyer aux dialogues et au scénario. Par d’autres aspects, Maria est vraiment une sauvageonne, on peut l’apparenter à La sorcière qui sera tourné deux ans plus tard par André Michel avec Marina Vlady et qui sera aussi un très grand succès international. Mais ce qui prime, c’est la difficulté de s’extraire de la misère dans une vie sans issue. La famille Manzana habite un immeuble délabré sui menace de s’effondrer. A ces difficultés matérielles s’ajoute l’autorité branlante d’un père ivrogne : cette opposition de générations est évidemment une critique de la famille dans l’expression de ce qu’elle a de rigide et de mortifère. Les enfants représentent la liberté intransigeante, l’impatience face à la dureté des temps, on comprend qu’en ce temps-là nous sommes encore dans la période de reconstruction de la France qui réclame des âmes fortes. Maria est une femme forte, elle est le pilier de la famille, elle remplace la mère décédée, celle qui se dévouera jusqu’à la mort pour ses frères et sœurs. Elle est très dure, excessivement dure, c’est une des raisons qui font qu’elle est incapable de se donner dans une vraie relation amoureuse. Mais il y a un autre thème, peut-être au fond plus important, c’est celui de la renaissance. Là les sources sont Regain de Jean Giono, roman qui date de 1930 et qui sera porté à l’écran par Marcel Pagnol en 1937 avec un immense succès, succès qui persiste encore aujourd’hui parce qu’il énonce le principe d’espérance et la foi dans le renouvellement de la nature. C’est un peu comme si on énonçait la nécessité de recommencer tout le lien social à zéro. Reprendre les choses à leur début et oublier les normes anciennes qui n’ont produit que des désastres. Le village s’est vidé, parce qu’il y avait une pénurie d’eau, mais cet abandon est aussi présenté aussi comme un manque de volonté, un manque de caractère face à la difficulté. C’est une condamnation du passé dans le remplacement des générations, et en passant de l’usine et de la ville à la campagne, c’est un retour aux sources de la vie dont il est question. Ce sera un échec, non seulement les fuyards rentreront dans le rang, mais Maria, la plus rebelle, mourra. 

    Les fruits sauvages, Hervé Bromberger, 1954 

    Le vieux Manzana exige que ses filles lui obéissent 

    Le style de la mise en scène se veut naturaliste, pour cela Bromberger utilisera comme c’était son habitude, des décors naturels. Tout le début est  tourné à Lyon, dans les quartiers pauvres. Le reste du film a été tourné principalement dans un village abandonné, Les Vieux Noyers, situé dans ce qui était alors les Basses-Alpes. Les ruines sont d’ailleurs encore entretenues en tant que ruines, la chapelle a été restaurée, pour le plus grand plaisir des touristes. La pureté et la beauté de ce village abandonné est opposée à la noirceur du quartier des usines de Lyon dans lequel vivaient la famille Manzana. Il y a une opposition entre les ombres malfaisantes de la ville, et la lumière éclatante de la Provence. C’est aussi le portrait de Maria, le leader que tout le monde craint. C’est autour d’elle que se déplace la caméra. Le réalisateur prendra un grand plaisir à filmer Estella Blain les seins en avant, moullé dans un pull qui donne des idées même à ceux qui n’en ont pas. Car le film insiste sur la liberté sexuelle et le désir féminin au-delà de tout engagement dans le mariage ou dans une liaison solide. Ce qui est encore assez rare à cette époque. Maria n’hésitera pas à aller se faire sauter par le berger pour assouvir son désir, sa sœur aura la même idée. Evidemment cette affirmation d’une sexualité féminine renvoie à la solitude de Maria. Le début montre, avec un long traveling arrière, la sortie de l’usine. La manière dont Maria et son amie s’inscrivent dans ce travelling va montrer toute la puissance matérielle de l’environnement social, cette absence de liberté qui tient aussi bien à la condition ouvrière elle-même qu’à l’importance de la famille en tant qu’institution. Une large part est accordée aux dialogues entre les enfants, particulièrement entre José et Lolita qui eux aussi découvrent une certaine forme de liberté. L’ensemble tient cependant plus du drame social que du film noir. Encore que la mécanique de la fuite sans issue soit présente en permanence et renforce la fatalité : il semble impossible d’échapper à la malédiction de la ville sombre. 

    Les fruits sauvages, Hervé Bromberger, 1954 

    Maria, ses frères et sa sœur fuient la police 

    La distribution s’accorde très bien avec l’idée de départ. Bromberger va employer surtout des jeunes comédiens dont c’est le premier film. Des figures nouvelles doivent souligner la rupture d’avec le vieux cinéma. Il y a d’abord Estella Blain, c’est elle qui porte le film sur ses épaules. Elle ne retrouvera plus jamais de rôles aussi intéressants. A cette époque elle était mariée à Gérard Blain, lui aussi comédien débutant, elle avait 24 ans. Elle a une présence très forte. Ici elle est brune, par la suite elle se teindra en blonde ce qui lui donnera finalement un côté peut-être plus sophistiqué, mais aussi plus ordinaire. Rien que pour elle, il faut voir ce film. Il a eu par la suite une carrière très difficile et la fin de sa vie fut une tragédie. On trouve aussi Roger Dumas dont c’était le premier film. Il est Hans, le timide amoureux de Maria. Il est bien, sans plus, je crois que ce sera le rôle le plus important de sa très longue carrière. Ici on nous l’a teint en blond. Georges Chamarat est le père ivrogne, acteur de la Comédie française, il n’en fait pas trop. On reconnaitra aussi dans le rôle du camionneur le très bon Albert Rémy, mais c’est juste un tout petit rôle. Le berger est incarné par Norbert Pierlot, c’est un acteur qui n’a pas fait arrière et qui est en effet raide comme un piquet et à l’élocution difficile. Le couple de jeunes amoureux et formé par Michel Reynald et Marianne Lecène. Le premier n’est pas très à l’aise, la seconde est très bien en amoureuse transie qui part sur un coup de tête pour suivre celui à qui elle rêve de se donner. Les enfants sont plutôt bons, à croire qu’ils sont plus faciles à diriger que des adultes. Il y a l’inévitable Jacky Moulières dont c’était le tout premier film, dans le rôle du petit Frédéric. Il y a aussi Jean-Pierre Bonnefous dans le rôle de José. C’était pour lui aussi son premier film. Il deviendra par la suite un danseur étoile. Il est très émouvant dans les relations qu’il entretient avec Lolita. Celle-ci est incarnée par Tanila Sauser, ce sera sa première et sa dernière apparition à l’écran. 

    Les fruits sauvages, Hervé Bromberger, 1954 

    Entre Lolita la petite gitane et José il y a une relation très forte 

    Il y a beaucoup d’idées intéressantes, comme celle de faire coucher les fuyards pratiquement tous dans le même lit, ce qui renforce l’idée de communauté. Mais ensuite Michel et Anna vont se couper de l’ensemble e allant habiter une maison qu’ils emménagent pour eux tous seuls. On retiendra encore la scène du bistrot où dans les vapeurs de l’alcool se marchande la vente de Christine. On notera que le film s’attarde sur des ruines, que ce soit sur les immeubles effondrés et éventrés de Lyon ou sur le village abandonné. La manière dont est filmé l’intérieur de l’église est aussi intéressante. Le petit José est frappé par les lieux au point de croire au miracle, mais cette naïveté est tout de suit compensée par le fait qu’un écureuil sort de derrière la statue qu’il avait fait bouger. C’est une manière de dire que les rêves sont le moteur de l’enfance et que le but de la société est de les briser. 

    Les fruits sauvages, Hervé Bromberger, 1954 

    Le berger explique que la sécheresse a tari le puit 

    Les fruits sauvages, Hervé Bromberger, 1954

    Dans l’église, José marie Michel et Anna 

    Les fruits sauvages, Hervé Bromberger, 1954

    Maria ne veut pas être prise 



    [2] L’ouvrage  a été publié à la Série noire en 1959 et le film sera tourné l’année suivante.

    [3] Gallimard, 1982

    [4] Publié chez Gallimard en 1947 sous le nom de Jean Meckert.

    [5] Ce film est à l’heure actuelle introuvable, et je ne l’ai jamais vu. Si quelqu’un en possède une copie, qu’il me contacte.

     

     

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