• Les jeux dangereux, Pierre Chenal, 1958

     Les jeux dangereux, Pierre Chenal, 1958

    Pierre Chenal est un grand réalisateur, un précurseur du film noir, auquel malgré l’effort de quelques-uns, on tarde à rendre hommage. Il s’était exilé pendant la guerre et avait poursuivi une petite carrière en Argentine, réalisant des films qui sont quasiment invisibles aujourd’hui. Après la Libération, il revint travailler en France et il eut beaucoup de difficultés à retrouver son rang. Il fut plus ou moins contraint de retourner au début des années cinquante en Argentine pour travailler. Les jeux dangereux intervient dans un contexte très particulier. Il est d’abord tourné la même année que le très bon Rafles sur la ville. Mais il sort aussi la même année que Les tricheurs de Marcel Carné, film qui traite un peu du même sujet, et qui eut un immense succès, relançant la carrière de Carné qui était au point mort. A cette époque il y a un intérêt manifeste pour la jeunesse délinquante et abandonnée. La prospérité économique revenant, on recommence à s’intéresser aux « jeunes ». c’est un phénomène qui n’est pas propre à la France, il se manifeste à la fois dans le poids que la jeunesse prend sur le plan démographique, et dans les nouvelles formes d’expression que celle-ci va utiliser sur le plan vestimentaire – jeans et blousons noirs – comme sur le plan musical – l’avènement du rock and roll. Le thème de la jeunesse délinquante n’est pourtant pas nouveau, il est apparu dans les années trente aux Etats-Unis comme une conséquence de la crise économique des années trente. On peut citer des films comme Wild boys of the road de William Wellman en 1933 ou encore Dead end de William Wyler en 1937. Ce dernier film définissant plus précisément la délinquance juvénile comme un segment important du film noir. On en retrouvera des traces jusque dans les années soixante avec Graine de violence de Richard Brooks en 1955, Le temps du châtiment de John Frankenheimer en 1961, dérivant vers le film de terreur comme par exemple Lady in a cage de Walter Grauman en 1964. Tous ces films ont en commun de s’attarder sur les causes matérielles, les dysfonctionnements de la société qui engendrent finalement des comportements déviants. On ne s’étonnera pas qu’aux Etats-Unis cette approche humaniste ait été privilégiée par des cinéastes engagés à gauche. Généralement ces films croisent avec plus ou moins de bonheur, une analyse des soubassements de la délinquance, avec une histoire policière. Mais ils traitent aussi de l’égoïsme des nantis et des plus vieux.

     Les jeux dangereux, Pierre Chenal, 1958

    Les jeux dangereux est adapté d’un roman de René Masson qui eut en son temps beaucoup de succès et qui compte de nombreuses éditions. C’est l’histoire malheureuse d’un jeune délinquant, Julien, qui sur l’instigation de son oncle Bourdieux, un recéleur, va chercher à commettre un vol. ce vol tourne mal, et au moment où il est arrêté par la police, il blesse un agent à mort. Arrêté, il risque évidemment l’échafaud. Sa jeune sœur, Fleur, va chercher à la tirer de ce mauvais pas en trouvant de l’argent pour engager un avocat célèbre. Elle se tourne d’abord vers son oncle qui l’enoie promener, et elle ne trouve finalement  plus comme solution que celle d’enlever un gosse de riches pour obtenir une rançon. Pour réaliser cette opération, elle va faire appel à une bande de jeunes voyous. Le kidnapping va réussir, mais les parents du jeune Alain vont faire appel à un détective, Fournier, un ancien policier, qui va remonter peu à peu la filière et finalement mettre fin à cette odyssée. Mais entre temps Fleur et Alain ont mieux appris à se connaître, et Alain exige au moment de sa libération que son père paie finalement la défense pour Julien. Tout est bien qui finit bien, et on pense que Julien finalement pourra éviter la guillotine.

    Les jeux dangereux, Pierre Chenal, 1958 

    Bourdieux n’est pas prêt à aider Fleur 

    Bien que l’histoire soit un peu bancale, et qu’elle recèle des invraisemblances assez grossières, sans même parler de la fin lénifiante, il n’en demeure pas moins qu’il y a de très bonnes intentions. D’abord la confrontation entre deux milieux complètement opposés : la famille Leroy-Gomez et son univers compassé et stérile dans lequel le jeune Alain s’ennuie, et les jeunes de Belleville qui même s’ils souffrent de la misère matérielle ont un goût prononcé pour la liberté qui les rend attirant aux yeux mêmes d’Alain. Cette opposition s’appuie sur une utilisation particulière des décors réels des rues de Belleville, c’est aussi dans ce quartier de Paris que Chenal avait situé plusieurs scènes de Rafles sur la ville. La misère est exhibée sans fard, et cela rend le film bien plus réaliste que celui de Marcel Carné. La pauvreté des logements, mais aussi la misère psychologique des habitants de ce quartier, sont des éléments décisifs dans cette quête de vérité. À partir de cet état des lieux les personnages vont déployer leur caractère non seulement en fonction de leur position sociale, mais aussi en fonction de leur humanité. Chenal oppose le sournois Bourdieux au petit épicier qui fait de son mieux pour soulager Fleur.

     Les jeux dangereux, Pierre Chenal, 1958 

    Leroy-Gomez rend visite à Fournier 

    Film à petit budget, il bénéficie pourtant d’une distribution intéressante. Le film est porté par Pascale Audret – la sœur d’Hugues Auffray – c’est elle qui mène la danse de bout en bout, et même si on a un peu du mal à croire qu’elle a seulement quinze ans, elle manifeste parfaitement ce mélange de naïveté et d’autorité face aux dangers de l’existence. Sa prestation est remarquable. Jean Servais est le détective Fournier. Il ne commence à apparaître qu’au premier tiers du film. Il n’a pas retrouvé le succès depuis son rôle du Stéphanois dans Du rififi chez les hommes. Il reste un peu trop nonchalant. Louis Seigner interprète comme à son ordinaire le rôle du bourgeois un peu borné Leroy-Gomez. Il est toujours très bon dans ce genre de partition. Pour le reste on découvre avec ce film des acteurs nouveaux, par exemple Claude Berri dans un petit rôle, et Sami Frey dans le rôle d’un petit voyou qui se voudrait chef de bande. D’autres figures apparaissent comme Jacques Moulières qui fera une carrière dans la chanson. Jean-François Poron est un peu pâlichon dans le rôle de Julien – on remarque qu’il a aussi participé au film de Marcel Carné, Les tricheurs, il se rattrapera plus tard dans La princesse de Clèves. La distribution est complétée par le toujours très bon Jean-Roger Caussimon – poète et chanteur à ses heures – dans le rôle du sordide Bourdieux. Alain est interprété par l’insipide Fabrice Bessy qui deviendra sous le seul nom de Fabrice l’animateur de l’émission de télévision un peu stupide, La classe. Mais comme il joue le rôle d’une tête à claques, ce n’est pas très important. Sa componction ajoute finalement à la distance de classe qu’il y a entre lui et Fleur par exemple.

     Les jeux dangereux, Pierre Chenal, 1958 

    Fleur guette les mouvements dans le quartier 

    Au-delà des aléas de l’histoire, ce qui est réussi, c’est de faire vivre un quartier avec ses décors labyrinthiques particuliers, ce mélange de zone et de bâti, ces maisons tordues et miséreuses qui semblent toujours sur le point de s’écrouler, les rues étroites et escarpées. Mais par-dessus tout Chenal arrive à rendre palpable  cette liberté qui ne semble appartenir qu’à des êtres pauvres, jeunes et marginaux. On sent que le réalisateur est moins intéressé par les autres quartiers que son film traverse, comme par exemple Saint-Germain des Prés. Il n’y a pas de scène de bravoure, seulement peut être la poursuite d’Alain lorsque celui-ci s’est échappé et qu’il tente de se réfugier chez des habitants du quartier. Il y a également quelque angoisse à se demander si la bande finira ou non par occire Alain et donc une dramatisation qui est assez bien menée.

     Les jeux dangereux, Pierre Chenal, 1958 

    Comprenant qu’elle est suivie, Fleur aborde directement Fournier 

    Bien qu’il ne s’agisse pas là d’un chef d’œuvre ni d’un des meilleurs films de Chenal, c’est donc un film intéressant à redécouvrir, ne serait-ce qu’à cause de son point de vue particulier sur la jeunesse d’une époque disparue mais aussi de cette poésie qui émane d’un quartier populaire qui existe à la marge de la grande ville.

     Les jeux dangereux, Pierre Chenal, 1958 

    Fleur se rend compte qu’Arpia est dangereux

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