• Les mauvais coups, François Leterrier, 1961

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    Roger Vailland qui fut un écrivain très important dans les années cinquante-soixante, et qui reste encore très présent, a toujours été attiré par le cinéma, même avant de devenir romancier. Il avait du reste collaboré avec Louis Daquin, un communiste, proscrit du système cinématographique. Non seulement la grande majorité de ses ouvrages a été adaptée à l’écran, mais il travailla aussi pour le cinéma avec des auteurs aussi divers que Roger Vadim ou René Clément. Pour le meilleur et pour le pire. S’il adorait le cinéma, on ne peut pas dire qu’il fut gâté par lui. Quelques rares grands noms se sont, à l’instar de Losey qui le connaissait personnellement, intéresser à son œuvre. Pourtant elle avait toute les qualités pour fournir un bon support à de la pellicule impressionnée. 

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    Les mauvais coups est un roman tout à fait personnel, très intime si on peut dire. Roger Vailland y règle des comptes, avec sa jeunesse avec sa première épouse. Dans sa trajectoire personnelle, c’est un roman qui inaugure sa saison d’engagement communiste. Bien sûr c’est un roman, et par rapport à sa vie, c’est une version très enjolivée de ce qu’il a été. Un des thèmes récurrent de son œuvre, thème qu’il maintiendra jusqu’au bout, c’est la quête et l’affirmation de la souveraineté. Celle-ci peut s’incarner aussi bien dans le libertinage que dans l’engagement politique. En tous les cas elle se présente comme une légèreté.

    1948 est la date de parution du roman. Cette date spéciale marque la fin d’une période, les premiers temps de la reconstruction de la France, et le début d’une autre, la lutte sociale pour la construction d’un monde meilleur. Roger Vailland, après bien des difficultés, s’engage au Parti communiste. Les raisons de cet engagement sont nombreuses, à commencer par le fait qu’il a fréquenté les communistes dans la Résistance. Mais bien sûr il y a le fait que, s’étant fait éjecté du mouvement surréaliste par Breton, il se trouve un peu orphelin de projet révolutionnaire. C’est d’ailleurs cette même année qu’il publiera un pamphlet contre ses anciens camarades surréalistes, Le surréalisme contre la révolution. Et puis les communistes ont le vent en poupe, leur parti est fort, il mobilise les masses ouvrières qui sont le fer de lance du renouveau de l’économie française.

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    Roberte, Hélène et Milan vont tenter leur chance au casino

    L’histoire des Mauvais coups est celle d’un couple qui est en train de se perdre. Roberte et Milan se sont beaucoup aimés, mais Milan est maintenant vide de toute passion tandis que Roberte voudrait la perpétuer. La position vacante de Milan va le pousser vers Hélène une jeune institutrice dont l’indépendance et la simplicité le séduisent. Roberte va souffrir de cette attirance, malgré le sang froid de façade qu’elle affiche. La violence de cette relation conjugale va amener peu à peu Roberte vers le suicide. Milan est aussi le nom d’un oiseau de proie auquel Roger Vailland aimait à s’identifier, il en avait le profil. Il y a toute une analyse de la bestialité qui peut habiter un couple qui se défait. Dans ce roman on retrouve une des obsessions de Roger Vailland, comment se comporter avec des femmes vraiment fortes ? Il les désire autant qu’il les craint. Le succès du roman provenait, outre l’aspect violent dans les descriptions d’un couple qui se déchire, de l’écriture. C’est cette sécheresse, cette minutie dans la description, qui empêche le récit de sombrer dans le pathologique. Si Milan vise à la souveraineté, il doit pour autant combattre ses propres démons. Or dans Les mauvais coups, il se laisse le plus souvent aller à son mauvais caractère.

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    Pour éviter que l’on jase, Milan dégonfle les pneus du vélo d’Hélène

     

    Si le film n’en trahit pas la lettre, l’adaptation et les dialogues sont de Roger Vailland, il en trahit pourtant l’esprit. Le roman supporte une dose de crasse et de sordide qui disparait à l’écran, la surconsommation d’alcool est aussi un autre moteur du roman, dans le film c’est à peine un passe-temps. Pourtant la réalisation de François Leterrier est très appliquée – c’est son premier film – elle essaie de donner du champ, elle utilise pleinement les possibilités du cinémascope. Il y a dans le roman quelque chose qui disparait complètement du film, c’est cette volonté d’aller vers les choses simples, de fuir Paris et ses lumières pour revenir au plus près de ceux qui travaillent avec conscience à produire et à faire quelque chose d’utile. Vers la même époque Roger Vailland s’installera dans un petit village, vivant pauvrement, militant, écrivant. Ce sera pour lui les meilleures années de sa vie. Peut-être que la difficulté venait du fait que le roman a été adapté en 1961, alors qu’il se passait en 1948. Or à cette époque les choses vont très vite, et il y a un monde entre cette sortie de la guerre et la plongée dans la société de consommation.

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    Roberte essaie d’émanciper la jeune Hélène

     

    Malgré la présence de Simone Signoret, le film fut mal accueilli par la critique et n’eut pas de succès. Les raisons sont nombreuses et faciles à comprendre. Le roman est une méditation sur la vacuité de l’amour, sur la cruauté et la violence du couple. Et une méditation n’est par nature guère transposable au cinéma. Ensuite il y a Reginald Kernan dans le rôle de Milan. Sachant que Milan est un double de Roger Vailland, un intellectuel à la carrure frêle,  il est difficile de voir ce géant au français hésitant l’incarner. L’ouvrage est centré sur Milan, mais le film est organisé autour de Simone Signoret qui en est la vedette. Physiquement Simone Signoret et Alexandra Stewart sont tout à fait dans l’optique de l’ouvrage. Leur interprétation n’est pas en cause.

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    Milan et Hélène cueille des poires qui ne sont pas tout à fait mures

     

    Le succès pour Roger Vailland va venir plus tard au cinéma, mais pas de l’adaptation de ses romans. Il travaillera avec profit comme scénariste pour Roger Vadim, trois films, dont Les liaisons dangereuses qui fut un énorme succès, et pour René Clément, Le jour et l’heure également interprété par Simone Signoret alors à l’apogée de sa gloire. François Leterrier ne réussira pas grand-chose dans le reste de sa carrière, sauf Un roi sans divertissement d’après Jean Giono.

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    Roger Vailland et François Leterrier sur le tournage des Mauvais coups

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