• Les nuits de Chicago, Underworld, Josef Von Sternberg, 1927

     Les nuits de Chicago, Underworld, Josef Von Sternberg, 1927

    Underworld appartient à ce qu’on pourrait appeler l’archéologie du film noir. Par son amoralisme, par ses décors, par l’intérêt qu’il porte à la pègre, c’est sans doute un des premiers films dont la thématique est celle d’un film noir. Il inaugure la longue série de films de gangsters qui vont être tournés dans les années trente, années de crise économique et de grands bouleversements. Le film étant muet, il est difficile de le comparer à ce qui se fera par la suite. Evidemment on ne peut pas avoir de voix off, et les cartons destinés à remplacer les dialogues ne peuvent pas développer trop d’idées pour ne pas ennuyer le spectateur. On va donc à l’essentiel. L’histoire doit être simple de façon à ce qu’elle puisse être suivi presque sans dialogue. A cette époque Josef Von Sternberg est déjà un réalisateur très coté dont les films ont une réputation un peu sulfureuse. C’est cependant Underworld qui va lui assurer une grosse réputation et qui va l’entraîner à développer des sujets encore plus nettement marqués des accointances avec la pègre. Il se fera ensuite une spécialité de la description des milieux aventuriers et interlopes. Mais s’il y a une constante dans son œuvre c’est bien la description des passions maléfiques qui en viennent à détruire les hommes.

     Les nuits de Chicago, Underworld, Josef Von Sternberg, 1927 

    Buck Mulligan est jaloux de Feathers 

    Bull Weed est un gangster, un bon vivant, très généreux, qui attaque les banques et vole les bijouteries, c’est un tempérament violent et jaloux qui en impose par son physique. Il est en couple avec Feathers, une fille qui aime les bijoux et les beaux vêtements, et il va prendre sous son aile l’avocat Wensell devenu ivrogne et sans le sou qu’il va remettre sur pied en lui faisant retrouver sa dignité. Son ennemi préféré c’est Buck Mulligan, un autre gangster qui est jaloux de lui notamment parce qu’il est avec Feathers pour laquelle il a une attirance très forte, mais il le craint aussi parce que Bull semble le plus fort. Bull attaque une bijouterie pour couvrir Feathers de bijoux. Cependant Feathers qui s’ennuie va tomber amoureuse de Wensell qui lui ne veut pas trahir celui qui l’a sorti du ruisseau. Lors d’un bal qui doit élire Feathers comme reine, Buck va tenter de la violer. Bull qui est réveillé de ses saoulerie par la fiancée de Buck, va pourchasser celui-ci jusque dans sa boutique de fleurs et va le tuer. Pour ce crime, il va être condamné à être pendu. Mais Wensell et Feathers vont monter un plan pour le faire évader, bien qu’ils hésitent à partir tous les deux loin de tout ce fatras. Bull qui ne croit plus à rien mais qui est très jaloux va s’évader tout seul, tandis que Feathers l’attend désespérément au volant d’une voiture. Bull est retourné dans sa cachette, et sans le savoir Feathers va amener les flics. Elle rejoint Bull, mais celui-ci croit qu’elle a amener consciemment les flics avec elle pour le faire tuer. De son côté Wensell retourne à la cachette de Bull parce qu’il a gardé par devers lui les clés qui lui permettraient de s’échapper. La police organise le siège. Bull, Wensell et Feathers sont réunis. Finalement Bull se rend compte que Wensell et Feathers ne l’ont pas trahi, mais aussi qu’ils s’aiment et donc il va les laisser partir, puis il se livrera à la police, sachant qu’il sera évidemment pendu.

    Les nuits de Chicago, Underworld, Josef Von Sternberg, 1927 

    Buck veut en découdre 

    Le premier plan montre des gratte-ciels pour situer directement le problème : la mégalopole est le lieu du mal. Sternberg va le démontrer. L’ensemble des caractères issue de la pègre ne sont pas bons ou mauvais en eux-mêmes, ils appartiennent à un milieu particulier qui les guide pour les faire mal agir. La raison en est la pauvreté. Bull va le montrer quand il surprend un jeune garçon en train de voler une pomme. On comprend que le voleur est pauvre, Bull va le sermonner, mais en même temps lui donner de l’argent pour l’aider. D’ailleurs Bull aide tout le monde, c’est ce qu’il répète à qui veut l’entendre. Il est donc bon, même si c’est un gangster, même s’il est violent. Le second aspect de ce film, c’est la jalousie. Buck mourra parce que par jalousie il a voulu s’approprier la femme de Bull. Mais ce dernier est également travaillé par une jalousie qui l’aveugle et lui fait commettre des erreurs qui le perdront. En effet, s’il avait suivi sagement le plan de Wensell, il se serait évadé plus facilement, et sans doute aurait-il pu partir dans un autre Etat refaire sa vie. Pour le reste, il s’agit de la description d’un milieu où la vie se grille par les deux bouts. On boit, on dépense l’argent durement gagné, on se bat, tout ça au nez et à la barbe d’une police manifestement corrompue. On verra par exemple Buck, lorsqu’il s’est fait piéger par Bull pour un cambriolage qu’il n’a pas commis, annoncer aux policiers qu’il sera dehors en moins de vingt minutes. 

    Les nuits de Chicago, Underworld, Josef Von Sternberg, 1927 

    Bull Weed prend Wensell sous sa protection 

    Et puis il y a Feathers. C’est elle le pivot du film. C’est pour elle que les hommes se battent. Elle est courtisée à al fois par Bull, Buck et Wensell. Si elle est officiellement la fiancée de Bull, elle ne se gêne pas pourtant pour draguer Wensell, tandis qu’elle rend fou Buck ! Il y a une deuxième femme, Meg, c’est elle qui réveille Bull, qui le pousse à intervenir pour empêcher que Buck viole Feathers, et qui fait que le drame advienne. Le film est donc fortement sexué, et les femmes jouent un rôle décisif. Ce sera encore plus flagrant avec le début du parlant. Elles sont là aussi pour démontrer les faiblesses des mâles. Buck et Bull semblent très forts physiquement, ils sont aussi très malins, mais ils perdent leurs moyens dès qu’ils pensent aux femmes. Mulligan est enragé, il en veut au monde entier de voir que Feathers lui préfère Bull. Et celui-ci devient fou dès qu’il croit que sa femme le trahit. Cependant il y a des gardes fous. D’abord une certaine morale, Wensell et Feathers sont tout de même loyaux à Buck. Non seulement ils ne partiront pas ensemble, mais ils tenteront de le faire évader. Et puis il y a la justice qui en apparence n’est pas corrompue et qui se charge de remettre les choses à l’endroit en coupant les ailes à Bull qui défie la société. 

    Les nuits de Chicago, Underworld, Josef Von Sternberg, 1927 

    Bull descend Mulligan 

    Si l’histoire n’est pas très compliquée, la manière de filmer est tout aussi simple. Comme nous sommes au temps du muet, le découpage est vif, rapide, démonstratif. La caméra est peu mobile, et donc l’effort de Sternberg sera de choisir des angles particuliers, beaucoup de plans larges filmer par en dessus, et surtout de travailler sur le montage. La photo a déjà atteint un très beau niveau technique qui permet de travailler les contrastes de la nuit. Evidemment, il n’y a pas d’extérieur, c’est du studio. Il y a de nombreux plans qui anticipe sur ce que sera le film noir, par exemple lorsque Buck va tuer Mulligan dans sa boutique, ou encore toutes les scènes qui ont lieu dans la prison. La scène du tribunal, toute en ombres portées, avec le gros plan du juge sera par la suite déclinée. Il y a aussi cette scène étonnante où Buck jette un billet de banque dans le crachoir en demandant à Wensell d’aller le ramasser. C’est clairement la même scène qu’on trouve dans Rio Bravo. Comme quoi les classiques ont la vie dure. Le film hésite un peu entre comédie et drame. La première partie qui insiste lourdement sur le pittoresque de la pègre est moins intéressante que la seconde, à partir du moment où Bull décide de venger l’honneur de Feathers dans le sang. On pourrait dire que Sternberg est plus à l’aise dans la tragédie que dans le comique. 

    Les nuits de Chicago, Underworld, Josef Von Sternberg, 1927 

    Wensell et Feathers sont effondrés quand ils apprennent que Bull va être pendu 

    Les acteurs jouent comme au temps du muet, avec beaucoup de grimaces et peu de nuances. George Bancroft dans le rôle de Bull et Fred Kholer dans celui de Buck, en font des tonnes. Le jeu d’Evelyn Brent dans le rôle de Feathers est tout de même un peu plus subtil, elle amène une forme de mélancolie féminine et donc un peu de poésie. Également Clive Brook qui complète la distribution manifeste un peu plus de nuances dans le jeu en interprétant Wensell, l’avocat déchu. Ces acteurs seront souvent employés par Sternberg. La plupart d’entre eux passeront assez bien du muet au parlant.

     Les nuits de Chicago, Underworld, Josef Von Sternberg, 1927 

    Bull attend dans sa prison l’heure de la pendaison 

    Au-delà du charme des vieux films muets, Underworld retient l’attention dans cette genèse du film noir aussi bien que du film de gangsters. C’est donc une œuvre pionnière, même si au fil de l’histoire on y reconnaitra aussi les obsessions de Sternberg dans l’analyse des rapports entre les femmes et les hommes.

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