• Loving, Jeff Nichols, 2016

    Loving, Jeff Nichols, 2016

    Le scénario est basé sur une histoire vraie qui est devenue aux Etats-Unis une cause célèbre emblématique de la lutte contre la ségrégation. Richard Loving vit avec Mildred Jeter. Celle-ci tombant enceinte, ils décident de se marier. Mais ils ne peuvent le faire en Virginie qui interdit les mariages interraciaux. Ils vont donc aller concrétiser leur union à Washington. Déjà alors que le ventre de Mildred ne cesse de s’arrondir, ils font des projets. Richard qui est maçon a acheté un terrain et veut construire une maison pour toute sa famille. Sans trop se préoccuper de la loi, ils mènent leur petite vie paisible, jusqu’au jour où le shérif vient les arrêter comme des criminels et les mettre en prison. Ils paieront les cautions nécessaires, mais le juge leur interdit de se trouver ensemble ans l’Etat de Virginie pendant les 25 prochaines années ! Autant dire qu’ils doivent déménager et s’établir en dehors de l’Etat. C’est la mort dans l’âme qu’ils doivent quitter leur famille. Mais le temps passant, alors que leur famille s’est agrandie, Mildred va vouloir revenir dans son pays. Dès lors ils n’ont plus comme choix que d’utiliser l’aide de l’ACLU pour tenter de casser le jugement qui les a éloignés de leurs racines. Pour cela il leur faudra aller jusque devant la Cour Suprême. Ils gagneront et cela modifiera radicalement la loi dans les Etats encore ségrégationnistes. Richard reviendra sur les terres où il a acheté un terrain et construira la maison de leur rêve de ses propres mains.

    Loving, Jeff Nichols, 2016  

    Richard monte des murs 

    Contrairement à ce qu’on pourrait penser ce n’est pas un film sur le caractère borné et inhumain des lois racistes qui sévissaient encore aux Etats-Unis dans certains Etats. Il y a eu sur ce thème quelques films américains qui peut-être ont aidé à faire bouger les choses. Parmi ceux dont j’ai le souvenir il y a Night of the quarter moon de Hugo Haas qui date de 1959[1], donc contemporain de l’affaire Loving si on veut. L’imbécilité de ces lois raciales n’est ici que le cadre d’un film à la gloire de la famille et de l’amour. Que le titre soit Loving est d’ailleurs tout un programme. Jeff Nichols met d’abord en scène la solidité d’un couple qui permet de triompher de toutes les absurdités de la vie sociale. En effet on ne verra à l’écran jamais le couple se déchirer, avoir des opinions divergentes, malgré la lassitude des longues procédures et de l’angoisse de l’échec. Au contraire c’est dans leur entente que se trouvent les raisons de leur triomphe. On remarquera au passage que c’est un couple très traditionnel : le mari maçon travaille dur et entretient sa famille, la femme s’occupe des enfants, cuisine et s’occupe de son ménage. La seule chose qui devait semblait étrange aux habitants de Virginie est que le mari était blond comme les blés et la femme noire. L’autre originalité du scénario c’est qu’il est aussi comme une ode au prolétariat. Richard a pris l’habitude de longue date de travailler aussi avec des noirs, mais ces noirs sont d’abord des prolétaires, c’est-à-dire des gens dont les désirs sont très modestes et simples, des gens « sains ». D’ailleurs ils ne songent pas à enfreindre la loi, au contraire, c’est seulement quand cette loi apparaît injuste (illégitime on dirait aujourd’hui) qu’ils la contournent avant de la combattre frontalement. Avant tout ils recherchent leur tranquillité et Richard aura bien du mal à admettre qu’il faille passer des années et des années pour obtenir gain de cause.

    Le scénario conserve beaucoup de subtilités. Ainsi la police et le juge qu’on peut considérer comme les ennemis des Loving, ne sont pas des caricatures, ils se servent de leur éducation spécifique pour soutenir leur propre rationalité. On remarquera que le shérif n’est pas méchant, « j’ai pitié de vous » dit-il à Richard avec sincérité, alors qu’il s’apprête à lui pourrir la vie et pour longtemps. Les arguments du juge pour condamner les Loving reposent sur une lecture singulière de la Bible, expliquant que les races ayant été séparées par Dieu, il n’y a aucune raison de les réunir ! Peut-être que cette approche religieuse et bornée de la réalité nous fait mieux comprendre pourquoi les Etats-Unis sont empêtrés aujourd’hui avec un président clownesque qui reprend les vieux poncifs conservateurs de ce pays.

     Loving, Jeff Nichols, 2016 

    Alors que Mildred est enceinte, ils comparaissent devant le juge pour avoir violé la loi de Virginie 

    C’est un film avec un budget assez moyen. La réalisation est claire et limpide, bien léchée si on peut dire, avec une belle photo. Mais contrairement à ce qui a été dit au moment de sa projection à Cannes elle présente quelques lacunes. La principale est que Mildred et Richard veulent vivre à la campagne et ils souffrent dès lors qu’ils sont obligés de s’exiler à la ville, or Jeff Nichols n’use pas correctement des beaux paysages de la Virginie pour appuyer ce désir. Il en tire seulement des sortes de chromos sans profondeur. Par exemple il glisse très vite sur la campagne sous la neige. Et pourtant malgré cette rapidité dans l’usage des décors naturels, le rythme reste très lent, manque de vivacité. La contrepartie de ce parti pris est que Nichols multiplie les gros plans et les cadrages serrés, ne laissant guère son film respirer. C’est le cas aussi bien dans les scènes avec les avocats, que dans les scènes où Richard partage des moments d’amitiés avec des noirs dans les bars. On peut juger aussi que Richard monte toujours le même mur en tant que maçon, alors que sans doute dans la réalité il doit avoir une approche de son métier un peu plus complète.

     Loving, Jeff Nichols, 2016 

    L’avocat vient de sauver une nouvelle fois le couple de la prison 

    En vérité la force du film repose essentiellement sur l’interprétation et donc sur les deux acteurs qui incarnent le couple Loving. Joel Edgerton est impressionnant dans le rôle du taciturne Richard. S’il est peu bavard, il arrive cependant à faire passer ses sentiments dans des gestes très particuliers, très simples aussi. Il avait déjà travaillé avec Jeff Nichols, mais ici il est complètement transformé, méconnaissable. La variété de son jeu est impressionnante, je pense à tout ce passage où il se saoule après avoir remporté avec ses amis une course automobile. Il va passer de l’incompréhension à la détresse et finira par se réfugier dans les bras de son épouse. Ruth Negga incarne Mildred avec beaucoup de tendresse et de finesse, elle est excellente aussi, tout le long du film elle s’émancipe non seulement en tant que femme, en prenant de plus en plus de responsabilité dans son couple, mais aussi en tant que noire en acceptant la bataille contre une loi inique. Les deux acteurs arrivent très bien à rendre cette timidité latente des classes dites inférieures face aux journalistes ou à la justice. Tous les autres acteurs sont bons bien sûr, mais ils ne sont là que pour mettre en valeur le couple Loving, que ce soit les avocats ambigus de l’ACLU, le juge qui débite des sornettes pour justifier l’injustifiable, ou encore que ce soit le shérif.

    On peut dire que le film est un biopic, avec reconstitution d’une époque révolue. C’est souvent difficile, mais ici c’est assez réussi. Rien ne sonne vraiment faux, au contraire. Même Joel Edgerton se met à ressembler à son modèle. Et le physique très singulier de Ruth Negga participe de cette épreuve de vérité.

     Loving, Jeff Nichols, 2016 

    Richard travaille dur et Mildred est son réconfort 

    C’est un film qui force l’empathie pour les héros malheureux d’une loi inique. A ce titre il nous permet de ne pas désespérer du genre humain. On peut trouver évidemment ça un peu niais, ou au contraire réjouissant par les temps qui courent. En tous les cas, même si ce n’est pas un chef d’œuvre, c’est un très bon film qui a une vraie force et une vraie originalité. Il y a une vraie tendresse non seulement entre les époux, mais aussi du réalisateur envers le couple Loving, et cela se voit et se ressent. En même temps c’est aussi un témoignage indirect sur ce que furent ces années qui accompagnèrent l’arrivée au pouvoir de John Kennedy, il souligne en effet le rôle des manifestations de masse dans le développement d’une conscience sociale, mais aussi le rôle des frères Kennedy qui, quoi qu’on dise, ont contribué à dépoussiéré l’Amérique. 

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    [1] Film aujourd’hui invisible et oublié mais dont j’ai gardé l’excellent souvenir.

    « Le bord de la rivière, The river ‘s edge, Allan Dwan, 1957No temas a la ley, Le cave est piégé, Victor Merenda, 1963 »
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