• M, Joseph Losey, 1951

    M, Joseph Losey, 1951

    Le film de Joseph Losey reprend pour des raisons assez confuses le scénario que tourna Fritz Lang. Il ne voulait pas le tourner, mais il avait besoin d’argent, et ce d’autant qu’il était traqué par l’HUAC et qu’il préparait son départ pour l’Europe. C’est un film maudit en quelque sorte, non seulement parce qu’il a été tourné dans des conditions curieuses, mais parce que sa réception n’a pu se faire dans des bonnes conditions. Il y a eu d’un côté la critique qui ne voulait pas entendre parler du remake d’un grand classique, et de l’autre les forces de la réaction, dont la Légion américaine, qui ont organisé son boycott. Fritz Lang qui n’avait pas vue le film le dénigra à son tour, un peu comme s’il était interdit de faire des remakes de chefs-d’œuvre, pourtant lui ne s’est pas gêné pour donner de nouvelles moutures des chefs-d’œuvre de Jean Renoir, que ce soit Scarlet street qui reprend La chienne, ou Human desires qui est une version modernisée et américanisée de La bête humaine. Le film de Losey, on ne pouvait le voir jusqu’à une date récente que dans des mauvaises copies et encore très difficilement. Aujourd’hui on peut le visionner en Blu ray, et avec un peu de chance en salle dans une très bonne copie.

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    Martin achète un ballon à un aveugle pour l’offrir à Elsie 

    A Los Angeles le solitaire Martin attire des petites filles en leur offrant des bonbons ou des ballons. Il vit seul, dans l’ombre de sa mère. La police est sur les dents, et toute la ville réclame des résultats rapides. Mais la multiplication des opérations policières amène la pègre à prendre les choses en main sous la direction de Charlie Marshall. Celle-ci va traquer Martin et finir par le repérer. Pendant ce temps la police a retrouvé la piste de Martin qui s’avère être un ancien délinquant sexuel. Elle le retrouve par le biais de ses fichiers : un policier lui rendant visite va trouver les preuves de ses forfaits dans la collection de chaussures des petites filles qu’il cache. Alors qu’il vient de prendre en mains une petite fille, des jeunes voyous vont le suivre jusqu’à une sorte de supermarché. Martin et la petite fille se cachent dans un réduit chargé de mannequins. La pègre va le capturer et l’amener dans un entrepôt où elle va  le juger. Mais la police va intervenir et arrêter tout le monde.

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    La solitude de Martin 

    Le scénario est à peu près le même, et pourtant c’est un film très différent de celui de Fritz Lang. Dans la manière de filmer, comme en insérant des détails qui n’existaient pas dans le projet initial, Losey crée une œuvre très personnelle. En effet, c’est un pur film noir avec tout ce que cela peut signifier. Il va être donc débarrasser des tics propres à Lang qui font de cette histoire une galerie de personnages grotesques et souvent caricaturaux. D’ailleurs Martin, le tueur, est un homme parfaitement ordinaire dont le physique un peu passe partout se fond dans la foule. Il y a une humanité dans l’approche du personnage du tueur qui n’apparaissait pas dans le film de Lang : Losey insistera sur la solitude de Martin. C’est une manière de souligner son irresponsabilité.  

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    Pottsy demande aux petits voyous de surveiller la ville 

    Le second aspect remarquable et remarqué est l’usage des décors de la ville de Los Angeles. Alors que le film de Lang était assez claustrophobe et sentait trop le studio, le film de Losey utilise des longs plans séquences qui vont mettre en œuvre la profondeur de champ. Techniques que s’appropriera ensuite Lang dans ses meilleurs films noirs. Le film respire. La longue course de Martin pour échapper à ceux qui le suivent utilise les longues diagonales des pentes ou des escaliers, et aussi les tunnels, comme des éléments explicatifs. Ces scènes qui insèrent Martin dans une ville déjà assez déshumanisée s’opposent à celles qui sont tournées dans la petite chambre occupée par le tueur. Cette opposition est sans doute la représentation de sa schizophrénie. Car le film de Losey insiste un peu plus que celui de Lang sur la maladie du sérial killer. Dans l’original, il est dit très peu de choses sur les causes de ces crimes. Même si à la fin dans sa défense Peter Lorre se présente comme quelqu’un qui souffre, il reste une figure monstrueuse et déshumanisée. Losey au contraire insiste sur les origines de la folie de Martin : c’est sa mère et l’éducation qu’elle lui a donnée qui est cause. D’ailleurs il rapprochait le passage à l’acte de Martin d’une forme d’homosexualité refoulée. Ce n’est pas sans raison que le portrait de cette mère âgée et au visage sévère trônait sur le table de nuit de Martin.

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    Martin a été marqué 

    Losey reprendra de nombreux passages du film de Lang, le ballon qui roule tout seul, celui qui s’envole dans les airs, ou encore la marque que Martin aperçoit sur son épaule dans le miroir. Dans l’ensemble le film de Losey est plus resserré sur la personnalité de Martin, et s’intéresse un peu moins à la traque policière ou à celle de la pègre. Le film fait 1 h 24 contre 1 h 47 dans la version de Lang[1]. D’ailleurs comme Losey refuse l’aspect grotesque du film de Lang, il se sent moins à l’aise que celui-ci pour traiter les réactions de la pègre. Ça l’intéresse moins de présenter celle-ci comme une forme de contre-pouvoir, et d’ailleurs, il soulignera le côté Opéra de quatre sous du film de Lang. Il ne peut pas trouver d’équivalent réaliste dans la vie réelle de Los Angeles. On remarque que les petits délinquants qui vont suivre Martin sont très jeunes et préfigurent les petits voyous qui vont peupler les films hollywoodiens dans la lignée de La fureur de vivre. Ils ont des allures de rockers, dans l’habillement et dans la coiffure.

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    Martin essaie d’échapper à ses poursuivants 

    Comme toujours avec Losey la direction et le choix des acteurs sont remarquables. Bien sûr il y a d’abord la performance de David Wayne. Acteur de second rang, souvent cantonné à des rôles légers dans des petites comédies, il est ici impressionnant. Dans toutes les scènes il montre sa souffrance, par des petits gestes, des tics, des attitudes souvent minuscules. A la fin du film, alors que tout le long il aura été quasiment muet, il sort tout ce qu’il a sur le cœur, non pas tant pour se justifier que pour se repentir et expliquer. Cette scène grandiose qui n’a été réalisée qu’en une seule prise a été, aux dires de Joseph Losey lui-même, applaudie longuement par les figurants et l’équipe du film. C’est une performance remarquable, qu’on ne saurait comparer à celle du génial Peter Lorre pour autant. Mais tous les autres acteurs du film sont très bons, que ce soit Howard Da Silva dans le rôle du policier désabusé qui mène l’enquête, ou Steve Brodie dans celui de son adjoint plutôt partisan de la méthode brutale. Du côté de la pègre on a Martin Gabel dans celui du boss – il préfigure dans ce type de rôles d’ailleurs Joe Pesci qui s’illustrera dans les films de Scorsese – ou encore Raymond Burr qui n’a qu’un petit rôle, mais dont la silhouette écrasante va donner une certaine densité au film. Tous les acteurs sont très bien choisis, y compris les plus insignifiants, par exemple la mère de la petite Elsie qui sait si bien faire passer l’angoisse sur son visage quand elle comprend que sa fille ne rentrera pas. On note qu’une partie de l’équipe sera mise sur la liste noire, Howard Da Silva, Martin Gabel ou encore l’excellent Luther Adler qui interprète l’avocat alcoolique. Rien que cet énoncé suffit à mesurer le désastre que fut la liste noire sur la créativité d’Hollywood. Notez également que Losey s’intéresse un peu plus aux enfants, il les filme mieux que ne le faisait Lang, il leur donne ainsi une personnalité. 

    M, Joseph Losey, 1951

    Martin et la petite fille se sont cachés dans un grand immeuble 

    La photo est de Ernest Laszlo, elle est elle aussi excellente et donne du corps non seulement aux scènes d’intérieur avec ce jeu des noirs et blancs comme dans la scène où Martin se trouve dans son lit en train de méditer sur sa propre solitude, mais aussi dans les scènes d’extérieur qui font de Los Angeles un personnage à part du film. Bertrand Tavernier qui a construit sa cinéphilie dans les années cinquante et soixante, disait que plus le temps passait et plus il trouvait que les films américains de Losey étaient ce qu’il avait fait de mieux. Je le pense aussi. Il y a une cohérence dans les films noirs de Losey qui va disparaître ensuite dans une approche plus éclectique dans sa période anglaise. En tous les cas, qu’on le compare ou non avec le film de Lang, M est un vrai chef d’œuvre qui mérite le détour. Pour ma part je le préfère à celui de Lang, je le trouve plus vrai et plus dynamique. Petite anecdote, c’est Robert Aldrich qui était, comme sur The prowler, l’assistant de Joseph Losey. Il fait également une petite silhouette parmi la bande des truands.

    M, Joseph Losey, 1951 

    Martin plaide sa cause face à une foule hostile

     


    [1] Encore que pour ce film il est difficile de parler de durée, tant il a été monté et remonté dans des versions différentes, souvent sans l’avis du réalisateur.

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