• Marc Dugain, La malédiction d’Edgar, Gallimard, 2005

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    Marc Dugain s’est fait connaître pour ses romans historiques, La chambre des officiers qui se passe pendant la Première Guerre mondiale, Une exécution ordinaire qui revisite en quelque sorte les formes du pouvoir en Russie, mais aussi Avenue des géants qui évoque la vie d’un tueur en série. Il a un goût nettement marqué pour le réalisme et aime à s’inspirer de personnages sulfureux.

    J. Edgar Hoover est un personnage qui par ses excentricités et les mystères de son parcours a toujours attiré l’attention. Et du reste il aimait aussi se mettre en scène. C’est un personnage sulfureux, impliqué dans un nombre incalculables de chantages et de canailleries. Homosexuel, il traquait les homosexuels, du moins, se servait-il de cette traque pour les faire chanter et s’en servir. Il avait d’ailleurs un peu le même profil que Joseph McCarthy, lui aussi grand pourfendeur de rouges et d’homosexuels, mais également alcoolique, dépravé et bi-sexuel.

    Il s’affichait conservateur et grand défenseur de l’Amérique traditionnelle. Mais son mode de vie était très dépravé selon ses propres critères. Egalement il s’était affiché comme un grand policier, se dépêchant de se faire prendre en photo lors de la mort de Dillinger, sachant pertinemment l’importance de cette publicité. Mais dans la réalité il travaillait la main dans la main avec la Mafia – dont il s’appliquait systématiquement à nier l’existence. Il est probable d’ailleurs que celle-ci avait les moyens de le faire chanter.

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    Clyde Tolson et J. Edgar Hoover

     C’est un personnage « noir » sur lequel finalement on ne sait rien, si ce n’est qu’il fut une canaille probablement sans conviction. Marc Dugain qui s’est beaucoup documenté sur le personnage, essaie de comprendre la logique sous-jacente de celui qui travailla 48 ans pour le FBI, qui en fit sa chose et qui mourut directeur de cette officine louche. Cette carrière il ne la fit pas seul, mais main dans la main si je puis dire avec Clyde Tolson qui fut son second au FBI, et sans doute son amant. C’est d’ailleurs Tolson qui héritera de la petite fortune de Hoover avec qui il prenait presque toutes ses vacances.

    Marc Dugain privilégie d’ailleurs le point de vue de Tolson : dans cette forme romancée, écrite à la première personne, c’est Tolson qui raconte ce qu’il sait de Hoover et qui donne sa propre interprétation.

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    Hoover et les frères Kennedy

     Le point de vue de Marc Dugain est relativement complexe. Au-delà de la mise en scène des turpitudes d’Hoover assoiffé de pouvoir et donc de l’influence qu’il a eu sur le cours de l’Amérique, il y a un homme seul et mélancolique qui s’est trompé avec une rare constance dans ses propres orientations. Le premier point est qu’il était très laid, il ressemblait à un bouledogue, jouant de cette particularité physique pour se faire craindre et pour se donner l’image d’un homme très déterminé à combattre le crime. Son succès tient en trois points :

    - le chantage envers les hommes politiques dont il sut tirer profit pour accroître son pouvoir ;

    - une très bonne maîtrise des ressorts de la publicité et de l’opinion publique ;

    - et puis bien sûr sa capacité à obtenir des moyens considérables pour le FBI qui devint peu à peu un Etat dans l’Etat.

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    L’assassinat de Dallas 

    L’ensemble du « roman » de Marc Dugain tourne autour des relations entre la famille Kennedy et Hoover. Ce dernier, plutôt proche idéologiquement de cette vieille canaille de Nixon, détestait Kennedy, il avait d’ailleurs commencé par détester le père, soutien important de Franklin Roosevelt, dont la fortune s’était construite dans des circonstances plutôt troubles. C’était suffisamment connu pour que beaucoup pensent que le FBI avait aussi sa part de responsabilité dans l’assassinat du président. En tous les cas ce qui est sûr c’est qu’Hoover s’est arrangé pour faire disparaître les traces de ce qui aurait démontré qu’il s’agissait d’un complot et non pas du crime d’un tireur isolé, Oswald. Pourtant ce n’est pas Hoover qui marquera les années soixante. C’est Kennedy, quels que soient les défauts de ce président, il a modifié radicalement le paysage politique en allant vers une politique de détente avec l’URSS, et aussi en abandonnant la chasse aux rouges qui était un des sports préférés d’Hoover. Kennedy a donc ringardisé complètement Hoover, le mettant dans la position d’un homme du passé. Cela marqua le début de la fin en quelque sorte puisque le FBI fut contraint progressivement de laisser tomber la chasse aux syndicalistes et finir par s’occuper du crime organisé.

    Au-delà de la personnalité d’Hoover, le roman de Marc Dugain s’interroge sur les formes du pouvoir aux Etats-Unis. On y voit un jeu assez déprimant à trois en quelque sorte, les très riches qui passent leur temps à comploter pour avoir de nouveaux avantages, la Mafia qui vend ses services au plus offrant et qui se trouve à la croisée des chemins, incontournable par les services qu’elle rend. Et puis des guignols comme Hoover, sans foi, ni loi, qui essaient de se retrouver en permanence du côté du manche et couvrant leurs turpitudes de toutes sortes par des soi-disant nécessités de lutter prioritairement contre l’ennemi de l’intérieur. Souvent on le présente comme une sorte de fou emmener par des principes rigides d’un autre âge. Je pense que tous ces gens, McCarthy, Nixon, Hoover sont surtout des opportunistes et des canailles.

    C’est donc un ouvrage excellent qui va bien au-delà du documentaire. Le portrait mélancolique de John Kennedy est très attachant : c’est un homme qui a hérité d’une tâche qui était destinée à son frère aîné, et à laquelle il ne s’est attelé que pour céder aux injonctions de son père.

    Un point n’est pas abordé par Dugain, c’est la rumeur selon laquelle Hoover aurait des origines négroïde. Ce serait effectivement assez drôle pour quelqu’un d’aussi raciste qu’Hoover, qui freina des quatre fers le développement de la bataille pour les droits civiques et qui de surcroît ne cachait pas son antisémitisme. Mais cela irait très bien avec le fait qu’Hoover – homosexuel – montait des dossiers contre des politiciens homosexuels pour s’en servir au nom de la morale !

     

    Hoover au cinéma

     

    Hoover est un tel personnage qu’il a nécessairement suscité des adaptations cinématographiques. Dans de nombreux films policiers, il apparaît comme le grand patron qui lutte d’arrache-pied contre la pègre. Aimant beaucoup la publicité, il encourageait Hollywood a en faire un sujet plus ou moins envahissant. Mais bien sûr l’accent n’était pas mis ni sur sa vie sexuelle sulfureuse, ni non plus sur le fait qu’il était plus préoccupé de police politique que de lutte contre le crime organisé, avec lequel par ailleurs il tissait des liens intimes.

    Plus récemment il y a eu deux adaptations de sa vie qui se veulent plus réalistes. La première est due à Clint Eastwood, on ne s’étonnera pas qu’elle soit si niaise et édulcorée, étant donné qu’il a peu près les mêmes idées politiques que J. Edgar Hoover. Au-delà de l’imbécillité du scénario, il y a avant tout une erreur de casting. Faire de Di Caprio un J. Edgar Hoover n’a guère de sens, il a beau serrer les mâchoires, il conserve toujours un air poupin. Décidemment Di Caprio n’a pas de chance lorsqu’il incarne des vedettes de l’extrême-droite, il avait connu le même échec avec The aviator, une biopic sur Howard Hugues, autre personnage sulfureux. Ce fuit un des plus mauvais films de Martin Scorsese. Mais au moins ce film avait bien marché, ce qui n’est pas le cas de J. Edgar dont l’accueil aux Etats-Unis a été plutôt froid.

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    J. Edgar Hoover 

    Il va de soi que trouver un acteur qui soit aussi laid que J. Edgar Hoover n’est pas très aisé. On peut du reste se demander si ce n’est pas cette laideur qui est la clé de toutes ses inhibitions et de toutes ses folies. C’est un peu mieux avec l’adaptation de Marc Dugain de son propre roman. C’est seulement un téléfilm, donc les moyens sont sans commune mesure avec le film de Clint Eastwood. Le scénario est meilleur ce qui n’est pas si difficile, tiré de son ouvrage il se consacre surtout aux relations avec les Kennedy. C’est Brian Cox qui incarne Hoover. C’est presque ça, sauf que quand il sourit il n’a pas l’air aussi sournois et machiavélique que le vrai Edgar Hoover.

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    Leonardo di Caprio incarnant Hoover

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    Brian Cox dans La malédiction d’Edgar

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