• Mark Dixon détective, Where the sidewalk ends, Otto Preminger, 1950

    Mark Dixon détective, Where the sidewalk ends, Otto Preminger, 1950

    Moins connu que Laura, Where the sidewalk ends est pourtant un excellent film noir, très tourmenté, jouant en permanence sur l’ambigüité de ses personnages. Il y a même une sorte de pureté thématique et filmique dans ce film qui fait défaut dans Laura. Entre Laura et ce film, beaucoup de choses ont changé. Le film noir s’est installé dans le paysage culturel aux Etats-Unis, mais aussi à l’étranger et particulièrement en Europe. Et puis de plus en plus on prend l’habitude d’intégrer le film dans un environnement urbain réaliste, non truqué par une reconstitution en studio. Cette fois Otto Preminger va s’appuyer sur un roman noir de William Stuart, un écrivain très peu connu qui bifurquera ensuite vers le cinéma et la télévision. Un seul de ses romans a été traduit en français, il s’agit justement du titre qui a inspiré Where the sidewalk ends, l’excellent Night cry. Ce sera aussi l’occasion de reformer une équipe qui a déjà fait ses preuves, et notamment le couple Dana Andrews, Gene Tierney. C’est un film dur dans lequel les sentiments ont bien du mal à s’exposer. Un film newyorkais en quelque sorte où l’environnement urbain va jouer un rôle décisif. Le scénario assez compliqué est signé Ben Hecht, le même qui travailla pour Hitchcock, Spellbound et Notorious, ou pour Dmytryk pour Cornered. Il retravaillera encore pour Preminger, ce sera Whirpool et Angel face. Il a été un pilier important du film noir.  

    Mark Dixon détective, Where the sidewalk ends, Otto Preminger, 1950

    Mark Dixon est un policier violent et un peu trop autonome que son chef se croit obligé de dégrader pour laisser la place à son rival, le lieutenant Thomas, un flic un peu borné, mais discipliné. Dixon fait la rue en compagnie de Paul Klein, son ami. Il est obsédé par un gangster, Scalise qui jusqu’ici a pu échapper aux poursuites. Ils vont croiser Bender, un demi-sel, ami de Scalise auquel ils demandent des renseignements. Mais une fois qu’ils ont le dos tourné, Bender s’empresse de prévenir Scalise qui tient une partie de dés clandestine. Le riche Morrison a été amené ici par Ken Payne et sa femme, la belle Morgan. Mais Morrison gagne, s’ensuit une dispute entre Morgan et Payne, celui-ci la gifle et elle s’en va. Payne s’en prend ensuite à Morrison et l’assomme d’un coup de poing. Mark Dixon et son collègue vont se rendre à cette partie clandestine comme on le leur a demandé par radio. Morrison et mort d’un coup de couteau. Mark comprend que Scalise veut faire porter le chapeau à Payne. Le lieutenant Thomas demande à Dixon et Klein de retrouver Payne. C’est ce qu’il va faire, mais Payne et saoul et se bat avec Dixon qui lui donne un coup de poing et le tue. Dixon va dissimuler le cadavre, mais le père de Morgan va intervenir parce qu’il a appris que Payne a frappé sa fille. Mais comme il ne trouve personne chez Payne, il s’en retourne. Dixon va tout faire pour qu’on croie que Payne est parti. Le lieutenant Thomas va cependant démontrer que Payne a été tué et emporté ailleurs. Tandis qu’un flirt s’ébauche entre Dixon et Morgan, la police soupçonne son père d’avoir tué Payne et l’arrête. Dixon va chercher à aider Morgan, à trouver un avocat, et parallèlement il va mettre la pression sur Scalise et ses hommes. Il retrouve finalement Bender, convient d’un rendez-vous avec Scalise. Avant de s’y rendre, il envoie à son chef une confession à ouvrir après sa mort dans laquelle il avoue avoir tué Payne. La rencontre avec Scalise se passe très mal, Dixon manque d’être tué. Mais la police intervient car un de ses complices a parlé. Tandis que Scalise et ses amis tentent de s’échapper par le monte-charge, Dixon le bloque en coupant l’électricité. La police arrête Scalise, et Dixon est félicité. Mais Dixon exige que son chef lise sa confession. Il va donc être arrêté. Mais Morgan qui a beaucoup d’admiration parce qu’il a sauvé son père de la prison, affirme qu’elle l’attendra.

     Mark Dixon détective, Where the sidewalk ends, Otto Preminger, 1950 

    Le louche Bender cherche à échapper à l’emprise de Mark Dixon 

    Evidemment on ne cherchera pas la vraisemblance dans ce récit. Il y a bien trop d’éléments hasardeux qui s’accumulent sur les épaules de ce pauvre Dixon. Mais il y a cependant une vérité des caractères et des situations. Le film se veut une réflexion sur la culpabilité de Dixon, un policier violent, critiqué par ses chefs. S’il s’acharne en effet à poursuivre de sa vindicte Scalise, c’est parce qu’en réalité son père était un gangster et que toute sa vie il a essayé de s’en démarquer. Il s’agit bien plus que d’une difficulté d’être honnête quand on a un père voyou, il s’agit aussi de renier son père. On peut penser que c’est ça qui lui mine le caractère à Dixon. Il se présente en effet comme seulement intéressé dans la vie par la traque des gangsters. L’affaire qui l’amène à cacher la mort de Payne va le transformer en ce sens qu’elle va lui permettre de régler son passé. Et cela d’autant plus que les sentiments qu’il éprouve pour Morgan l’y entraînent. Sa confession à son supérieur est une sorte de psychanalyse. L’ambigüité marque également le personnage de Morgan. Elle est séparée de Payne, mais elle sort avec lui et accepte d’entrainer des pigeons à des parties de dés. Elle est très attachée à son père, mais elle ne lui dit pas toute la vérité, et c’est bien elle qui l’a mis en danger en fricotant avec Payne et en avouant à son père qu’il l’avait frappée. Mark Dixon poursuit une quête solitaire, il est en marge de la police dont il accepte difficilement la discipline, mais il n’appartient pas non plus au milieu interlope de la ville. Il y a dans l’affrontement entre Scalise et Dixon, une sorte de jeu et d’admiration réciproque quoique le gangster ne comprenne pas très bien pourquoi il le poursuit avec autant d’assiduité. Dixon est un homme faible, en ce sens qu’il ne connait pas ses limites et qu’il réagit à ses impulsions premières. C’est seulement à partir de sa rencontre avec Morgan qu’il va s’humaniser, sortir de sa solitude. 

    Mark Dixon détective, Where the sidewalk ends, Otto Preminger, 1950 

    Mark Dixon cherche à coincer Kenneth Payne qui est soupçonné de meurtre 

    On voit que Mark Dixon est un personnage complexe qu’il ne faut pas juger tout de suite et sans réflexion. Ce n’est pas vraiment un héros à la recherche du mieux, mais il n’est pas non plus corrompu. C’est un flic tourmenté dont le tourment est justement exacerbé par le métier qu’il fait. Ce qui change par rapport à Laura par exemple, c’est que l’enquête de Dixon n’est plus en vase clos. Elle s’insère dans la complexité de la ville. Elle représente le monde interlope de la nuit, avec toute la crasse et la violence qu’elle peut charrier. Cette ambiance nocturne renforce autant qu’elle explique le caractère sombre de Dixon. Elle engendre de l’agressivité et une agitation sans repos. C’est je crois la première incursion de Preminger dans ce sens-là, et d’ailleurs c’est un des films de Preminger qui est le moins bavard. Dixon répugne à parler, il ne donne jamais d’explication, sans doute parce qu’il en est incapable. On note que tous les personnages gravitent autour de lui, comme s’il était le seul intérêt du metteur en scène.

     Mark Dixon détective, Where the sidewalk ends, Otto Preminger, 1950 

    Dans la bagarre, Kenneth Payne est tué 

    Il y a donc une vraie évolution dans la manière de Preminger d’aborder le film noir, et cela va se traduire par des modifications fondamentales. La plus évidente est qu’il va introduire de nombreuses scènes de rue, souvent on en montre la crasse et le délabrement. La patrouille de Dixon débouche sur des artères surpeuplées éclairées au néon. Il ira récupérer aussi le sinistre Bender en l’arrachant de cette foule qui ne le protège pas vraiment et en l’enfournant dans le taxi. De même il y aura très peu de scènes éclairées à la lumière du jour. En ce sens la photographie de Joseph LaShelle respecte encore plus que dans les autres films de Preminger les codes du film noir, comme cette manière de situer le point lumineux parmi les ombres de la nuit. Il y a également une volonté de saisir les personnages dans leur intimité. Dixon pénètre chez Morgan après avoir reçu une raclée de la part des sbires de Scalise. Il dérange évidemment son propre désordre de la nuit. Il fera de même en se rendant chez son ami Klein pour lui emprunter de l’argent. On saisira le couple Klein dans son logis assez pauvre, la femme décoiffée, en chemise de nuit. Il y a également la saisie de ces ombres fuyantes qui sont comme la contrepartie du cauchemar de Dixon. La scène du bain turc est filmée en saisissant les volutes de vapeur qui rendent l’action irréelle. Preminger multiplie aussi les angles et les modifications de la focale, passant du plan d’ensemble au gros plan notamment pour faire mieux ressentir l’isolement de Dixon, ou encore pour l’opposer au visage ouvert et lumineux de Morgan. Car Dixon ne sourit pas, il souffre et on souffre avec lui en se demandant comment il va bien pouvoir s’en tirer.

     Mark Dixon détective, Where the sidewalk ends, Otto Preminger, 1950 

    Mark se débarrasse du corps 

    L’interprétation c’est la reconstitution du couple Dana Andrews-Gene Tierney, entre 1941 et 1950 ils auront tourné quatre films ensemble, Laura était déjà leur troisième. Mais il faut bien le dire, c’est Dana Andrews qui occupe la première place. Il est assez différent de ce qu’il a fait avant, et je crois qu’il trouve là un de ses meilleurs rôles. Il découvre en effet une fragilité inattendue, même s’il affiche par la force de l’habitude une hargne et une volonté sans faille. Il doute et ça se voit. Il s’éclaircit tout de même au contact de Morgan, introduisant de l’humanité dans son jeu. Morgan c’est Gene Tierney. Son rôle est assez bref, mais outre qu’elle illumine le film par sa beauté, elle montre une large palette de son talent. Elle est sans doute meilleure que dans Laura. Les seconds rôles sont très travaillés, particulièrement les policiers un peu fatigués. On retrouvera entre autres dans le rôle de lieutenant Thomas, un débutant, Karl Malden qui allait devenir le grand acteur que l’on sait. Bert Freed est Klein, l’alter ego de Dixon, l’ami qui essaie de le freiner un peu. Les gangsters sont pas mal aussi. Gary Merrill introduit une manière intéressante de jouer Scalise en lui donnant un côté précieux et joueur, éloigner de la brute humaine. A ses côtés il y a encore Neville Brand, un habitué de la série B, dans le rôle de Steve qui finira par vendre toute la bande, et puis l’excellent Don Appell dans le rôle de Bender. On ne peut pas les citer tous, mais ces figures très emblématiques du film noir sont très bien dessinées, notamment le père de Morgan, le vieux chauffeur irascible qui admire tant Mark Dixon. L’ensemble de la distribution est très homogène.  

    Mark Dixon détective, Where the sidewalk ends, Otto Preminger, 1950

    Mark Dixon interroge la belle Morgan Taylor 

    Preminger a voulu très certainement durcir son style, être moins bavard, moins théâtral et c’est réussi, il n’y a rien de précieux dans son film. Il y a de très belles scènes d’action, très fluides et très violentes, que ce soit les bagarres avec Payne, ou avec la bande à Scalise dans le bain turc, ou la scène de fuite dans le garage par le monte-charge. Les coups pleuvent dru et semblent très réalistes, de même les gifles que reçoit Morgan de la part de celui qui est encore son mari. Ces scènes dans ses autres films, Preminger les évitait, notamment dans Fallen angel où la violence n’est pas représentée – on ne verra même pas le cadavre de Stella.  Ce caractère cru va d’ailleurs très bien avec cette volonté de montrer la ville comme une source de violence potentielle et physique. Cette violence lui permet de représenter les scènes avec Gene Tierney dans le restaurant de Martha par contraste comme des oasis de douceur, le plus souvent brisés par les nécessités du devoir. 

    Mark Dixon détective, Where the sidewalk ends, Otto Preminger, 1950 

    Le lieutenant Thomas arrête le père de Morgan, pensant tenir le coupable 

    Le film qui était doté d’un budget conséquent, n’a pas reçu un très bon accueil de la critique au moment de sa sortie, et son succès public n’a pas été grandiose. Il aura fait tout de même son million de dollars de bénéfices aux Etats-Unis. On y retrouve les tics habituels de Preminger à cette époque comme les multiples fondus-enchaînés, mais il est possible que sa violence, surtout venant d’un policier sensé protéger les citoyens ait rebuté les spectateurs. Pourtant avec le temps ce film se bonifie, je trouve que c’est même un des meilleurs films de Preminger. Les multiples rééditions de ce film en DVD puis en Blu ray ont permis de le réévaluer, d’en comprendre toutes les finesses aussi bien de l’intrigue que de la réalisation proprement dite. Il est maintenant très courant d’en dire du bien, après qu’on l’ait plutôt regardé comme un simple film policier, bien fait, mais banal. 

    Mark Dixon détective, Where the sidewalk ends, Otto Preminger, 1950 

    Morgan est abattue

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     Mark Dixon a un rendez-vous dangereux avec Scalise

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