• MATEWAN, John Sayles, 1987

     MATEWAN, John Sayles, 1987

    Ce film appartient à la longue cohorte des films engagés qui jalonnent l’histoire du cinéma américain. L’action se passe en 1920, dans l’Etat de Virginie. C’est l’ambiance qu’on peut trouver dans le chef-d’œuvre de Dashiell Hammett, La moisson rouge. Le scénario raconte l’affrontement entre des mineurs et un patronat sans foi ni loi qui les exploitent sans retenue et sans vergogne. Pour faire face à cette violence patronale les mineurs ont l’idée de créer un syndicat avec l’aide de Joe Kenehan qui vient à Matewan exprès pour cela. Evidemment cela ne plait pas aux propriétaires de la mine qui n’entendent pas céder un pouce de leur pouvoir sur la ville et qui vont embaucher des tueurs pour terroriser les mineurs. Le bras de fer va aller crescendo, jusqu’à la fusillade finale qui verra la mise en fuite de la milice patronale.

     MATEWAN, John Sayles, 1987 

    Afin de diviser les mineurs, des noirs ont été embauchés 

    C’est d’abord et avant tout un film sur la mémoire qui vise à faire revivre l’histoire du capitalisme dans ce qu’elle a de plus criminel. Il illustre la longue haine des possédants envers les travailleurs, les milles et unes manières qu’ils ont de les exploiter en rognant sur tout, en leur faisant payer les instruments de leur dur labeur, en leur revendant les biens de consommation les plus courants à des prix prohibitifs. Cette haine qui est la contrepartie douloureuse de la richesse, va jusqu’à préférer un long conflit tragique et couteux, plutôt que de trouver des accommodements avec la classe des exploités. Des multiples films ont traité des syndicats et de leurs difficultés à seulement exister aux Etats-Unis, quelle que soit d’ailleurs les périodes auxquelles ils se situent. En règle générale ils exaltent la solidarité de classe et mettent en scène la collusion de la justice et de la police avec les propriétaires. Sauf si comme l’ancien communiste Elia Kazan, on préfère donner des marques de soumission à ses nouveaux maîtres en tournant un immondice comme Sur les quais, ou justement le syndicat est dénoncé en soit et pour soit comme une organisation criminelle. Mais John Sayles heureusement pour lui n’est pas Kazan, même si techniquement il est peut-être un peu moins bon. Et puis la chasse aux sorcières est passée de mode. Cependant il est toujours difficile aux Etats-Unis d’imposer des syndicats dans de nombreux Etats et dans les petites entreprises comme le montrait par exemple The Big One de Michael Moore en 1999.

     MATEWAN, John Sayles, 1987 

    Joe Kenehan vient à Matewan pour structurer le syndicat 

    La lutte syndicale a donné aux Etats-Unis de très beaux films. Par exemple The Molly Maguires de Martin Ritt qui date de 1970 et qui traite des mineurs au XIXème siècle, ou encore du même Martin Ritt, Norma Rae tourné en 1979. Manifestement John Sayles est le continuateur de Martin Ritt. Il a écrit le scénario dans lequel on retrouvera l’arrivée d’un délégué syndical dans ma ville de Matewan, comme dans Norma Rae, ou encore le traitre parmi les mineurs comme dans The Molly Maguires. D’ailleurs, comme Ritt il se base sur des événements qui ont réellement existés, sans doute pour attester de la vérité de son récit face à une Amérique incrédule de temps de violence haineuse de la part du patronat. Renouant avec l’histoire du syndicalisme anarchiste, le film cite volontiers Joe Hill et les IWW qui est décrit en 1920 comme déjà un syndicat sur le déclin. Au passage il y a évidemment un rapport entre Matewan, et le film de Bo Widerberg, Joe Hill, dont nous avons parlé il y a quelques jours[1]. Manifestement l’esthétique de Bo Widerberg a frappé John Sayles et l’a inspiré.

     MATEWAN, John Sayles, 1987 

    Les hommes de Baldwyn viennent expulser des mineurs 

    Le scénario ne se veut pourtant pas manichéen, certes les propriétaires de la mine sont de vraies crapules, mais les hommes de main ne font que leur métier, on verra d’ailleurs une partie d’entre eux se retrouver sans le comprendre au milieu d’une fusillade. Egalement le chef de la police Sid Hatfield, sans partager les objectifs du syndicat protège la ville où il est né comme il peut, et il fera le coup de feu de belle façon contre les hommes de Baldwyn. On remarque au passage que c’est un thème très particulier du cinéma américain, et pas seulement d’un cinéma social : à un moment donné, même si c’est à son corps défendant, il faut se situer obligatoirement d’un côté ou de l’autre de la barricade. C’est plus une question de morale que de politique. John Sayles évite les caricatures d’une histoire d’amour, même si on comprend bien que la veuve Radnor a un penchant très fort envers Joe.   

    MATEWAN, John Sayles, 1987 

     Le traître C.E. Lively participe à l’assassinat d'Hillard 

    L’ensemble est filmé assez sobrement, mais avec une grande maîtrise qui permet de resituer l’action dans un cadre naturel luxuriant qui fait encore mieux ressortir la vacuité de la cupidité des capitalistes face à la beauté d’un pays comme les Etats-Unis. C’est une reconstitution plutôt bien faite, il n’y a pas grand-chose à en dire, sauf qu’on peut trouver tout de même que les mineurs ont l‘air trop bien nourris et présentent des figures peu ridées, insuffisamment fatiguées, alors qu’ils sont exposés au dur labeur de la mine depuis des années. Mais c’est toujours un peu les problèmes des reconstitutions, les costumes sont un peu trop bien repassés et les étoffes n’ont pas ce caractère fatigué et rigide des tissus que portaient les pauvres gens dans ce temps-là. Il y a un didactisme un peu trop appuyé aussi, on nous explique combien il est bel et bon que les travailleurs s’unissent au-delà de leur race et de leur langue. Les noirs sont tout d’abord rejetés, mais à partir du moment où ils acceptent de se syndiquer, ils deviennent des travailleurs comme les autres. On insiste un peu lourdement sur la prise de conscience de la mère d’HIllard qui finira par se rapprocher des Italiens qu’au départ elle méprise.

     MATEWAN, John Sayles, 1987 

    Sid a décidé de s’opposer par la force aux hommes de Baldwyn 

    L’interprétation est très bonne et bien choisie. Il faudrait citer tous les acteurs, car c’est un film choral où chaque personnage a son importance. Chris Cooper est Joe Kenehan le syndicaliste professionnel qui est très bien, tout en finesse. A ses côtés on trouve la trop rare Mary McDonnell dans le rôle de la veuve Radnor et dont le seul frai grand rôle aura été celui de Danse avec les loups. Puis il y a David Strathairn dans le rôle de Sid Hartfield, impavide et glacial, c’est l’homme du devoir et des principes qui n’a pas l’habitude de reculer. Few Clothes est interprété par le très bon James Earl Jones, un grand habitué des seconds rôles, maintes et maintes fois primé. Les plus étonnants sont pourtant le très jeune Will Odham, qui chante aussi dans le film, qui interprète le jeune fils de la veuve Radnor, et puis Kevin Tighe dans le rôle de Hickey, cette canaille brutale et cynique qui se dévoue à la cause patronale, allant de ci, de là, pour briser des grèves ou empêcher la création d’un syndicat. Mary McDonnell et David Strathrain tourneront dans d’autres films de John Sayles.

     MATEWAN, John Sayles, 1987 

    La bataille fait rage dans la ville 

    John Sayles sait très bien filmer les trains – c’est un minimum pour un réalisateur américain – mais il possède tout à fait la grammaire des scènes d’action, et la fusillade finale est de toute beauté, comme une manière de revivifier la longue tradition des westerns, les sauvages étant ici la milice patronale. Il sait aussi satisfaire le public qui applaudit à deux main la déroute des hommes de Baldwyn et la mort de Hickey tiré comme un lapin à travers l’étendage des draps de lit blanc, ce qui permet de photographier de belles taches rouges. On appréciera aussi les longues scènes de prêche du jeune Rdanor qui transforme la Bible en un discours syndical avec une passion qui frise un peu l’hystérie tout de même. Si le film a souvent la vivacité des films d’action, le réalisateur n’insiste pourtant pas sur la violence cruelle du meurtre d’Hillard, ou sur les corps qui tombent et qui s’écroulent dans les fusillades. John Sayles c’est donné un petit rôle, celui du pasteur qui dénonce sur le mode hystérique les rouges et les bolcheviques.

     MATEWAN, John Sayles, 1987 

    Elma tue le sinistre Hickey 

    C’est donc un bon film, même si on peut lui reprocher quelques longueurs, et s’il n’a pas fait un gros succès à sa sortie, il a depuis obtenu une grosse réputation et fait figure dans certains milieux de film culte. On doit saluer le fait qu’aux Etats-Unis quelques réalisateurs aient encore le courage de se lancer dans l’écriture de films sociaux qui dénoncent la violence native du capitalisme.

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/joe-hill-bo-widerberg-1971-a119485218

    « On ne joue pas avec le crime, Five against the house, Phil Karlson, 1955L’inquiétante dame en noir, The notorious landlady, Richard Quine, 1962 »
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  • Commentaires

    1
    Mardi 22 Août à 09:40

    Bonjour,

    j'ai longtemps possédé ce film en vhs américaine, mais malgré mon bon niveau d'anglais, j'avais dû renoncer à le voir faute de suivre les dialogues correctement...

    Savez-vous si à l'heure actuelle on peut le trouver en vostfr ?

     

    Merci !

    2
    Mardi 22 Août à 17:03

    j'ai trouvé ce lien https://www.libertaire.net/discussion/matewan-1987-de-john-sayles-nouveau-lien.15520/ qui al'air de fonctionner

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