• Mortelle randonnée, Claude Miller, 1983

    Mortelle randonnée, Claude Miller, 1983

    Le thème de la veuve noire est ici abordé à travers le regard – c’est le cas de le dire – d’un détective privé. Mais c’est moins sur les motivations de la tueuse en série que celui-ci va s’intéresser que sur l’identité véritable de celle-ci qu’il pense être sa fille qu’il n’a plus revue depuis des années. Quoi qu’il en soit c’est aussi le thème d’une folie contagieuse puisque la meurtrière fascine le détective et le pousse à commettre des actes criminels avec des motivations plus ou moins avouables.  

    Mortelle randonnée, Claude Miller, 1983  

    Le scénario est de Jacques et Michel Audiard. Il suit d’assez près la ligne générale de l’ouvrage de Behm, mais les Audiard, père et fils, lui donnent un tour un peu ironique et sautillant qui va plomber l’ensemble. C’est en effet Michel Audiard qui avait acheté les droits du livre, et c’est lui qui en est le principal moteur. Il voulait également Michel Serrault qui avait contribué au grand succès de Garde à vue du même Claude Miller sur un scénario déjà de Michel Audiard. La différence entre le livre et le film tient moins au dépaysement que l’histoire subit, qu’à la modification du ton. L’ouvrage est en effet très noir et très dramatique, sans repos. Le film au contraire mêlent les moments mélancoliques et tendus et les pitreries de Serrault et les bons mots d’auteur dont les dialogues de Michel Audiard ne peuvent se dispenser. Sans doute est-ce cette hésitation dans la tonalité choisie qui explique que le film malgré de gros moyens n’a pas été un succès ni critique ni public. A cette époque-là, Michel Audiard tentait de se tourner vers des sujets plus noirs et plus graves, de s’éloigner de son humour mâtiné d’argot qui est souvent très lassant. On dit également qu’il avait été très marqué par la mort de son fils et que cela explique aussi pour partie la tonalité mélancolique et désespérée d’un film où un homme est la recherche de sa fille qu’il ne connait pas.  

    Mortelle randonnée, Claude Miller, 1983 

    Beauvoir voit Catherine jetant un corps au milieu du lac 

    Beauvoir est détective dans une agence belge. On le surnomme l’Œil un peu par dérision. C’est un homme aigri qui pense qui aimerait retrouver sa fille qu’il n’a plus vue depuis des décennies. Un couple de personnes âgées va venir l’engager pour découvrir qui est la femme que leur fils s’apprête à épouser. Rapidement il va découvrir que Michel retire de fortes sommes d’argent qu’il donne justement à cette fille, Catherine. Mais voilà que celle-ci assassine ce fils de famille et jette son corps au milieu d’un lac. Plutôt que d’intervenir, de l’empêcher de commettre des crimes et de l’arrêter, il va suivre pas à pas cette jeune femme qui change de déguisement et d’identité au fil des meurtres qu’elle commet, il l’aide sans qu’elle le sache parfois en cachant les corps. Peu à peu il l’identifie à sa fille sans trop de raison. Dans une ville d’eau, elle séduira aussi une femme qu’elle assassinera à coups de rasoir. Et puis cette saga sanglante va changer de ton. En effet Catherine qui se fait maintenant appeler Charlotte Vincent, va tomber amoureuse d’un richissime aveugle, Ralph, qui l’amène à Rome. Là elle semble vouloir se ranger. Mais alors que son mariage est annoncé, qu’elle ouvre une galerie d’art, c’est Beauvoir qui ne supporte pas qu’elle se marie et qui tue Ralph en le poussant sous un bus. Folle de chagrin, Catherine quitte l’Italie, sur la route elle va rencontrer Betty, une jeune délinquante avec laquelle elle va se lancer dans toute une série d’attaques à main armée. A Biarritz, un couple étrange piste Catherine pour la faire chanter, c’est comme cela que Beauvoir se fera voler sa voiture et la seule photo qu’il possédait de sa fille, mais ils vont être rapidement éliminé. Au cours d’un hold-up, Betty va être tuée et Catherine va remonter vers le Nord où elle trouvera un emploi de serveuse dans un restaurant self-service. C’est là que Beauvoir va la retrouver, il obtiendra d’elle un rendez-vous, mais la police et sur sa trace et ce sera bientôt terminé. 

    Mortelle randonnée, Claude Miller, 1983  

    Elle va tuer à coups de rasoir 

    C’est moins le scénario que la manière de le mettre en forme qui pose problème. Le film hésite en permanence entre tragédie, fantastique et ironie. Si le personnage de Catherine suit une certaine logique – ancienne délinquante qui a fait de la prison elle tente de s’en sortir par tous les moyens – celui de Beauvoir incarne une certaine folie douce, mais aussi le ridicule d’un homme vieillissant hanté par un passé obscur et des obsessions étranges. Par ailleurs dans ce genre de films, il est toujours assez difficile d’éviter les lourdeurs et les répétitions. Et malheureusement les meurtres se suivent et se ressemblent toujours, sous le regard sans réaction de Beauvoir. Le film est beaucoup trop long. Plus fondamentalement après la rencontre de Betty le thème de la veuve noire est abandonné au profit d’une course poursuite avec la police, course poursuite émaillée d’attaques à main armée. La cause de ce changement dans le caractère de Catherine semble se trouver dans le fait qu’elle ait rencontré l’amour avec Ralph, mais cela n’est pas sûr. Comme c’est souvent le cas dans les films qui explorent le thème de la veuve noire, Mortelle randonnée s’interroge sur la sexualité de l’héroïne. Sans doute pour compenser sa frigidité, elle se tournera vers les amours saphiques, mais sans qu’on sache très bien ce qu’il en est. 

    Mortelle randonnée, Claude Miller, 1983 

    Charlotte semble vraiment amoureuse 

    Claude Miller n’est pas un réalisateur qui est fait pour le film noir. Il lui manque cette capacité à susciter la tension et à faire progresser la situation. Du début jusqu’à la fin du film, les deux personnages principaux n’évoluent pas. Et à mon avis c’est là son plus grave défaut. Par contre les décors qui nous amènent un peu partout en Europe sont très bien choisis et permettent au réalisateur de montrer tout son talent dans l’utilisation de l’architecture – il y a une vision verticale des bâtiments utilisés qui ne se trouve pas souvent au cinéma. Egalement Claude Miller a le sens du mouvement et sait utiliser celui-ci pour éviter les sempiternels champs-contre-champs. La belle photo de Pierre Lhomme saisit parfaitement l’aspect brumeux et pluvieux de cette histoire tourmentée. Mais tout cela ne suffit pas à rendre compréhensible la passivité de Beauvoir face à la conduite criminelle de la jeune femme. 

    Mortelle randonnée, Claude Miller, 1983 

    Un couple bizarre tente de faire chanter Catherine et agresse Beauvoir 

    L’interprétation est très problématique. Et en premier lieu, le cabotinage de Serrault dans le rôle de Beauvoir agace plus qu’il ne dérange. On a souvent l’impression qu’il s’est trompé de film et qu’il se croit encore dans une comédie à la française comme il en a tant tourné. Pourtant on a dit que Serrault avait été très impliqué dans ce film à cause lui aussi de la fille qu’il avait perdue. Mais il surjoue en permanence, c’est aussi bien le cas quand il marmonne des choses incompréhensibles que quand il y va d’une diatribe à l’encontre de Ralph. Isabelle Adjani est impavide et glacée, ce qui peut s’admettre jusqu’à un certain point. Mais elle est assez mal à l’aise quand elle doit changer en permanence de personnalité et qu’elle essaie de bouger son corps différemment selon les identités qu’elle endosse. Elle reste assez terne dans l’ensemble. Le couple de maître-chanteurs incarné par Guy Marchand et Stéphane Audran incarne le côté grotesque, mais là encore c’est assez raté parce que cette intrusion comique rompt le lien avec la tragédie. C’est assez lourd. Il y a encore Sami Frey qui est très bien dans le rôle du richissime aveugle, son rôle est cependant assez bref. On y reconnaîtra des silhouettes familières, Jean-Claude Brialy, Etienne Chicot ou Dominique Frot dans le rôle de Betty. 

    Mortelle randonnée, Claude Miller, 1983 

    Catherine tue à nouveau 

    Claude Miller a longtemps été considéré comme un grand espoir du cinéma français, une sorte de François Truffaut qui aurait de la technique. Mais s’il a réussi quelques très bons films dans sa carrière, comme L’effrontée ou La petite voleuse, il a finalement beaucoup déçu. Mortelle randonnée ne supporte guère le passage du temps et reste bien trop artificiel pour susciter l’émotion. Du reste son réalisateur ne l’aimait pas trop. La version longue du film fait un peu plus de deux heures, mais certaines versions sont bien plus courtes, le film ayant été raccourci par Canal+ d’une demi-heure. La musique de Carla Bley est assez lourde également, avec le même thème qui revient souligner inlassablement l’aspect dramatique du film. Curieusement c’est un film qui est considéré aujourd’hui comme important, comme si à sa sortie on ne l’avait pas vraiment compris. La grâce et la précision de la mise en scène ne suffisent pas à en faire un film important et à le sauver de l’ennui. Ce film a donné lieu à un remake américain, Eye of the beholder de Stephen Elliot avec Ewan McGregor et Ashley Judd en 1999, film plus proche du roman puisqu’il se situe aux Etats-Unis. 

    Mortelle randonnée, Claude Miller, 1983 

    Dans le quartier chaud Beauvoir va retrouver Catherine

    « Blonde Ice, Jack Bernhard, 1948Parution des cahiers Frédéric Dard, 1er juin 2017 »
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