• Mr Arkadin, Confidential Report, Orson Welles, 1955

     Mr Arkadin, Confidential Report, Orson Welles, 1955

    Bien que ce film n’ait eu aucun succès à sa sortie, il est devenu avec le temps un classique du cinéma, emblématique de la cinématographie de Welles, mais également une contribution importante au film noir. Car s’il est juste de regarder Welles comme un réalisateur à la marge, il ne faut pas oublier qu’il a eu une importance fondamentale dans le développement de la thématique du film noir. Lorsque Welles tourne ce film, il n’est plus en odeur de sainteté auprès des grands studios hollywoodiens, c’est à peine s’il peut travailler comme acteur dans des films qui ne sont pas toujours à la hauteur de son talent. En effet, il a accumulé les échecs financiers, et surtout il ne prétend n’en faire qu’à sa tête. Condidential report qui porte aussi le titre de Mr Arkadin intervient après deux réalisations à partir des pièces de Shakespeare, Macbeth  et Othello, où il a pu donner libre cours à sa manière étrange de filmer. Si Welles développe à nouveau le thème de la mégalomanie qu’on trouve déjà dans Citizen Kane, s’il retrouve la méditation sur le temps et la mémoire, la futilité des rapports de pouvoir de Macbeth, la structure du film est celle d’un film noir. 

    Mr Arkadin, Confidential Report, Orson Welles, 1955  

    A Naples Van Stratten assiste à l’assassinat de Bracco 

    A Naples Van Stratten assiste au meurtre de Bracco. Petit délinquant sans scrupule, les confidences de Bracco vont inciter Van Stratten à faire chanter Arkadin, un mystérieux milliardaire dont la puissance et la richesse semblent sans limites. Van Stratten va séduire la fille d’Arkadin pour s’approcher de lui, mais de manière inattendue, c’est Arkadin qui va l’engager et lui promettre une forte somme d’argent à condition qu’il enquête sur son passé trouble dont il dit ne pas se souvenir. Dès lors Van Stratten va parcourir l’Europe et le Mexique pour rencontrer les derniers témoins de la vie antérieure d’Arkadin. Mais au fur et à mesure qu’il reconstitue le puzzle, les témoins sont assassinés les uns après les autres. Cette quête se double d’une relation ambiguë que Stratten entretient et développe pour Raina la file d’Arkadin. L’aime-y-il ? Se sert-il d’elle seulement pour atteindre son père ? On ne le saura pas.

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    Mr Arkadin porte des toasts en racontant des histoires 

    Comme on le voit, la trame n’a rien d’extraordinaire et n’est pas très compliquée, on a tôt fait de se rendre compte qu’Arkadin manipule tout le monde pour conserver une image de lui qui lui conserverait l’amour de sa fille. En vérité sur le plan juridique il ne peut pas craindre les témoignages tardifs sur les origines de sa fortune, sa seule faiblesse est Raina. Intelligent, cruel, il fait flèche de tout bois pour arriver à ses fins et diviser les oppositions. C’est donc le portrait d’un criminel qui ayant réussi dans le crime et par le crime va devenir un capitaliste de premier plan. Mais ce dérisoire succès échouera sur ce qui lui reste d’humanité. L’enquête de Van Stratten passe en revue toute une galerie de portraits de marginaux, un drogué, une ancienne maîtresse de bordel qui a fait dans la traite des blanches, ou encore un recéleur véreux pour qui seul compte l’argent. Cela permet à Van Stratten de découvrir la personnalité d’Arkadin, mais aussi la sienne propre dans un jeu de miroirs. Le principe est semblable à celui qui met en scène Le troisième homme. D’ailleurs le scénario d’Arkadin est issu d’une histoire écrite par Welles pour la radio, The lives of Harry Lime, directement inspiré par le film de Carol Reed. On a eu beau affirmé que Welles n’avait été qu’un acteur dans cette réalisation au service d’un projet qui n’était pas la sien, force est de constater cette proximité flagrante entre les deux œuvres. C’est aussi vrai dans le principe que dans la réalisation : la manière de filmer Van Stratten à Munich dans sa confrontation avec les policiers est la même que celle de la Vienne d’après-guerre. Il y a même un clin d’œil à la grande roue.

     Mr Arkadin, Confidential Report, Orson Welles, 1955 

    Oskar va finir par parler

    Mr Arkadin, Confidential Report, Orson Welles, 1955 

    Arkadin est au Mexique sur les traces de son enquêteur 

    Comme souvent avec Welles, le film eut des difficultés de financement et fut tourné au fur et à mesure que Welles trouvait l’argent pour le continuer. Cet aspect un peu fauché se voit tout de même, malgré la virtuosité de Welles pour la masquer. Le maquillage de Mr. Arkadin n’est pas toujours très bien ajusté. Cependant l’originalité du projet est accompagnée d’une utilisation baroque de la caméra. Welles multiplie les plans obliques – images de l’ivresse et du chaos mental dans lequel vit Arkadin – il réutilise les ombres qui avancent et qui reculent comme dans Le troisième homme avec cette scène magistrale du meurtre de Bracco. Il utilise parfaitement la pauvreté des décors espagnols, accentuant le côté grotesque et fantastique de la procession des pénitents comme contrepoint de la fête toute païenne que donne au même moment Arkadin dans son château qui ressemble à celui de Barbe bleue. Welles comme Arkadin est un conteur, un fabriquant de légendes, à cet égard il utilise le mensonge comme un élément décisif. Un des éléments clé de l’histoire est cette fête des masques ou  se croisent « vérité » et « mensonge ». C’est aussi une manière de montrer combien le cinéma est une activité trompeuse et dérisoire, même si elle nous emporte dans sa folie. Comme souvent Welles est très attentif à l’architecture et il fait parfaitement ressortir les perspectives dégagées par les ombres comme par les arcades. Il donne toujours une grande profondeur à son image, y compris quand il filme la chambre misérable de Zouk. De même il multiplie les contre-plongées pour déplacer les rapports de force entre les différents protagonistes.

    Mr Arkadin, Confidential Report, Orson Welles, 1955  

    A Munich la police intervient 

    Le film est fauché, mais la distribution est prestigieuse, bien qu’il n’ait pu obtenir comme il le souhaitait la participation d’Ingrid Bergman. Orson Welles incarne Arkadin, dans toute sa puissance et sa cruauté. Il s’est maquillé d’une étrange façon, la barbe, mais aussi le nez – dans sa carrière d’acteur il arrangeait très souvent son nez à la fois pour se masquer, mais aussi sans doute parce que c’était l’élément qu’il détestait le plus dans son physique. Ici il a rehaussé aussi ses sourcils pour se donner un peu plus l’allure d’un ogre, c’est le mot qui est employé dans le film. Il a raconté à Bogdanovitch[1] que l’allure de son personnage lui avait été inspirée par Staline ! C’est sans doute vrai, mais c’est aussi le portrait physique d’un puissant capitaliste avec des cadavres à la pelle dans son placard. Robert Arden est Van Stratten. Lui aussi est ambigu, petit délinquant veule tout autant qu’audacieux, on a qualifié son interprétation d’insignifiante. C’était un acteur de télévision qui ne fit pas grand-chose au cinéma. Mais ici il est parfait justement parce qu’il ne sait plus ce qui le motive entre la soif de connaître, celle de l’argent, ou encore l’amour qu’il peut peut-être espérer de Raina. La mâchoire tordue, le regard sombre, il est veule à souhait. L’aspect grotesque de l’histoire est accentué par les maquillages outranciers des acteurs du passé d’Arkadin, que ce soit Zouk incarné par Akim Tamiroff, ou Sophie incarnée par Katina Paxinou, ou encore Michael Redgrave dans celui de Burgomil Trebisch. On reconnaitra encore Gert Froebe dans le rôle d’un policier un peu ridicule ou Peter Van Eyck dans celui d’un trafiquant à Tanger. Welles a donné le rôle de Raina à sa conquête du moment, Pacila Mori qui n’a pas une grand influence sur le film. Plus intéressante est sans doute Patricia Medina qui incarne Mily : elle était à l’époque dans une relation amoureuse avec Joseph Cotten un autre vieux complice de Welles. C’est un peu une histoire de famille finalement.

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    Arkadin ne peut plus arrêter Van Stratten

    Maurice Bessy novellisa le film pour Gallimard, et en fit un livre signé Orson Welles. Ce fut aussi un film de chevet pour Guy Debord qui en détourna plusieurs extraits pour In girum imus nocte et consumimur igni dont il retint les toasts portés à l’amitié et au caractère. Même si ce film n’atteint pas le niveau de La soif du mal, c’est un excellent film noir et sûrement une des pièces maitresse de la filmographie de Welles.

     

     


    [1] Moi, Orson Welles, entretiens avec Peter Bogdanovitch, Belfond, 1994.

    « L’armée des ombres, Jean-Pierre Melville, 1969Ascenseur pour l’échafaud, Louis Malle, 1957 »
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