• Niagara, Henry Hathaway, 1953

     niagara1.png

    Film noir en couleurs flamboyantes, Niagara est l'histoire d'un homme trompé qui va devenir l'assassin de sa femme presque par nécessité. En effet, celle-ci met au point le meurtre de son mari, avec la complicité de son amant. Tout cela est relativement banal, sauf que le couple Loomis est balancé par un autre couple en vacances aux chutes du Niagara, un couple à l'inverse très propre et gentillet, ou qui du moins joue cette comédie. C'est plus cette curieuse opposition entre deux couples qui tient le spectateur en haleine, que le suspense lui-même.

     niagara2.png

    Rose Loomis rêve à la disparition de son mari

    Une des idées de mise en scène est d'utiliser le cadre grandiose des chutes du Niagara. Cela permet d'opposer l'aspect factice de la vie des touristes à la réalité sombre du couple Loomis qui s'enfonce dans la haine. Mais en même temps cette utilisation des chutes du Niagara va permettre de sortir le film noir de ses lieux confinés, les rues, les chambres, les espaces clos. Cette nature n'est cependant pas amicale, bien au contraire, elle est tout autant menaçante qu'une arme à feu. D'ailleurs l'amant de Rose sera emporté par les rapides.

     

    niagara6.png

     Rose dit à ses voisins qu'elle va faire le marché

    C'est également un des premiers grands rôles de Marylin Monroe. Elle n'avait jusqu'alors tenu la vedette dans Troublez moi ce soir, un autre film noir plutôt très bien. Après Niagara, elle va changer de style de film et délaisser le film noir. Ici elle joue la femme adultère, préoccupée par son charme et sa capacité à tromper ceux qui l'entourent. Contrairement aux apparences, le film est ainsi fait que Marylin n'en a pas la vedette, même si évidemment son allure se remarque très facilement et si son rôle est tout à fait dans la continuité de la jeune femme déséquilibrée de Troublez-moi ce soir. Mais le récit est éclaté entre les quatre personnages principaux et ne saurait être confondu avec un simple film de Marylin Monroe. Joseph Cotten est un mari jaloux et malmené par la vie, son âme est sans repos. Il faudrait peut-être consacrer un article entier à la contribution de Joseph Cotten au film noir.  A mon sens elle est décisive, ne serait-ce qu'à cause de son physique particulier qui dérange, on ne sait jamais s'il est bon ou mauvais. Casey Adams joue le rôle de Ray Cutler, un mari fade et conventionnel. Lui aussi a un physique bien particulier qui colle assez à cette sorte de cauchemar américain qui voit son idéal dans le tourisme et une partie de pêche.

    niagara4.png

     George Loomis ne supporte plus les provocations incessantes de sa femme

    niagara5.png

    La naïve Rose aime danser et écouter des chansons romantiques

    Le personnage le plus compliqué et le plus intéressant à mon sens de l'histoire est sans conteste celui de Polly, incarnée par Jean Peters. En effet, elle semble à la fois protéger Loomis, être attirée physiquement par lui, mais en même temps elle le dénonce à la police, alors qu'il ne la menace en rien. C'est d'ailleurs ce personnage de Polly qui fait de Niagara un film sur la roublardise des femmes : l'une, Rose, est plutôt transparente dans ses intentions, elle cherche à se débarrasser de son mari pour s'enfuir avec son amant, l'autre, Polly, joue le jeu d'une femme simple et gentille, mais au fond elle est attiré par Loomis, et pire encore c'est elle qui le perd. Elle a du reste une manière de regarder son benêt de mari d'une manière qui est plutôt curieuse. Jean Peters est très bien dans ce rôle avec son physique mi-ange, mi-démon, loin de la perversité affichée et presque trop simple de Marylin Monroe. C'est donc un film sur des couples mal assortis : Rose ne supporte plus son mari choqué par la guerre de Corée et vogue vers un rêve sucré dans les bras d'une sorte de maquereau aux chaussures bicolores, Polly porte un regard des plus sévères sur son mari, une sorte de schtroumpf qui sourit béatement à sa vie de touriste.

     

     niagara7.png

     Les Cutler assistent impuissants aux déchirements du couple Loomis

    niagara8.png

    Les Cutler recueillent les confidences de Rose

    Le film est surtout caractérisé par un traitement flamboyant des couleurs qui ressort encore plus dans la version blu ray du film. Du rose, du jaune vif, du bleu, c'est bien cette palette criarde qui va donner plus de noirceur à cette histoire. il faut voir Marylin - alias Rose - qui annonce à ses voisins d'un air bien innocent qu'elle va faire le marché, perchée sur ses talons, le cul serré dans un tailleur bleu qui la fait repérer à un kilomètre à la ronde. Ou encore cette robe fuchsia au milieu des touristes qui dansent. On reconnait également le caractère malfaisant de l'amant de Rose, pourtant à peine entrevu au fait qu'il porte des chaussures bicolores ! C'est bien là la marque de sa veulerie et de sa fainéantise ! Il ne sera d'ailleurs pas plus détaillé autrement que par des objets, c'est à peine si on l'entend parler.

     niagara9.png

    Que cherche Polly auprès de Loomis derrière les stores tirés de sa chambre ?

    niagara10.png

    Polly essaie de calmer Loomis et soigne sa blessure

    L'ambiguité est au rendez-vous bien sûr, et pas seulement chez Polly. La naïve et roublarde Rose est également un personnage qui se donne des émotions en écoutant des vieilles rengaines. Et peut-être qu'au delà du meurtre de son mari elle rève à des histoires d'amour tout à fait romantique. Le film laisse le doute planer sur le comportement de Rose. A l'évidence ce n'est pas l'argent qui l'intéresse, mais est-ce pour autant qu'elle est amoureuse de celui qui est censé occire son époux ? Et son amant, qu'est-ce qui le motive ? A part un baiser humide au milieu des chutes du Niagara, on ne sait pas qu'elle est la nature de leurs relations. Au spectateur de l'imaginer.  D'ailleurs c'est un film humide, très humide. Les acteurs sont affublés d'impermébales destinés à les protéger des embruns, et à la fin Jean Peters et Joseph Cotten prennent des douches en veux-tu, en voilà.

    niagara11.png 

     Rose combine le meurtre de son mari

     niagara12.png

    Rose découvre que le mort n'est pas son mari

    Si on peut juger l'histoire un brin inégale - la fin n'est pas très intéressante, un peu comme si le film s'achevait avec la mort de Rose - en revanche, la mise en scène est impeccable et contient des scènes très prenantes. Il y a d'abord ces confrontations feutrées derrière les stores de la chambre des Loomis. Mais également la poursuite de Rose par George Loomis, la traversée de la gare, la montée dans le clocher, et enfin le meurtre filmé d'une manière indirecte comme un jeu d'ombres et de lumière. Le contrepoint du décor grandiose des chutes du Niagara ne change pas grand chose à ce sentiment d'enfermement des différents protagonistes. Les producteurs ont certainement misé sur le décor naturel, mais ce n'est pas cela qui intéresse manifestement Hathaway.

    niagara13.png

     Rose va chercher à fuir

     niagara14.png

    George veut se venger

    C'est loin d'être un film mineur et le passage du temps le rend encore meilleur si on veut. Plus encore il s'inscrit dans la longue lignée des films noirs d'Hathaway qui en fut en quelque sorte un des maîtres indispensables, on reconnait tout à fait sa patte dans les clairs obscurs, les regards jetés derrière des stores tirés ou encore les mouvements de caméra qui jouent de la profondeur de champ dans les scènes qui se passent dans le clocher ou à la gare. Le fait que le film soit tourné avec des couleurs flamboyantes annonce le virage du film noir vers cette forme de sophistication de l'image qui va mettre encore plus en accusation le modèle américain de surconsommation des images et des marchandises. L'influence sur les films d'Hitchcock est évidente, c'est en effet après Niagara qu'Hitchcock va tourner des films en couleurs dans une esthétiquer proche de celle de Niagara, et qu'également il va surutilisé des blondes évaporées qui se font étrangler ou maltraiter.

          niagara15.png 

    Rose voit son mari fondre sur elle et elle a peur

     niagara16.png

    George réussit à coincer Rose dans le clocher

    Evidemment revoir ce film en blu ray lui donne une nouvelle vie et on ne saurait qu'en recommander la vision dans ce format qui renvoie au rang d'objet préhistorique les formats DVD antérieurs. 

     niagara17.png

          Rose en a terminé de son parcours tortueux

     niagara18.png

          Le triste Cutler assiste impuissant à la dérive du bateau

    « Tight spot, Phil Karlson, 1955Du rififi chez les femmes, Alex Joffé, 1959 »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :