• Nous avons les mains rouges, Jean Meckert, Gallimard, 1947

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    Le quatrième roman publié de Jean Meckert, La marche au canon, ayant été refusé par Gallimard. C’est également un des plus ambitieux et je crois un de ses meilleurs. Publié en 1947, il est une sorte de méditation tragique sur la fin de la guerre et des idéaux qui ont accompagnés la Résistance. Le succès critique ne fut pas au rendez-vous, et le public ne le suivit pas. Ecrivain professionnel, Jean Meckert ne retrouvera le succès qu’avec ses romans de Série noire, parus sous le nom de John Amila puis de Jeean Amila. Néanmoins, avec le temps, c’est un ouvrage qui a trouvé son public et qui a eu plusieurs rééditions, permettant ainsi de l’ancrer dans le paysage littéraire comme un ouvrage important.

    Le personnage central est Laurent, un jeune homme qui vient de passer deux ans en prison pour un crime peu clair où il semble avoir été en état de légitime défense. Désœuvré, il va être recueilli par une famille qui exploite une scierie dans un village de Savoie. Sans le savoir, il est tombé sur un groupe d’anciens résistants qui ne supporte guère la manière dont les collabos se sont recyclés après s’être enrichis dans les trafics sous l’occupation. De fil en aiguille il va épouser cette cause manifestement perdue et ce sera aussi son tombeau.

    Cette histoire est assez complexe et peut se lire à plusieurs niveaux. Il y a un premier niveau qui est celui du travail à la scierie, un travail d’homme où il partage l’amitié virile d’Armand. C’est cet aspect des choses qui a induit Pierre Gauyat à faire le rapprochement avec Le haut-fer, le roman de José Giovanni paru chez Gallimard en 1962. Sur cette ligne, Jean Meckert retrouve ses racines prolétariennes. L’hostilité avec le monde paysan renforce d’ailleurs cet aspect.

    Le second niveau qui est aussi la centralité du livre, c’est une réflexion sur la guerre et sur ses conséquences. On sait que Meckert était un pacifiste résolu. On ne sera donc pas étonné de retrouver sous sa plume la condamnation des conflits et une sorte de compassion pour ses victimes que celles-ci soient allemandes ou françaises d’ailleurs. A l’évidence la sortie de la guerre montre que celle-ci ne s’est pas débarrasser de la lutte des classes, et les ennemis des résistants ont retrouvé leur position de notable d’avant-guerre. Comme si rien ne devait changer. C’est l’aspect le plus dense du livre qui parfois – dans la première partie – vire un peu à la démonstration. On y trouvera la désespérance des soldats vaincus, mais aussi des réflexions amères sur le Parti communiste qui s’intègre et abandonne le combat révolutionnaire pour un monde meilleur.

    Et puis il y aussi les amours de Laurent. N’ayant pas connu de femmes pendant deux longues années, il rêve qu’il est amoureux, mais l’est-il vraiment ? Il hésite entre plusieurs filles mais principalement entre une fille muette et sa sœur qui a vingt ans mais est très mature, trop sans doute pour son âge et réagit aux problèmes de l’heure à coups de maximes et de raisonnement sentencieux.

    Il y a enfin le niveau de la tragédie dans laquelle le groupe en rébellion s’enfonce, avec Hélène dans le rôle d’une sorte d’Antigone. La dernière partie de l’ouvrage est très enlevée, fourmille de rebondissements, avant de plonger le lecteur dans le chaos et l’amertume.

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    Indépendamment des légères critiques qu’on peut adresser à la première partie, un peu trop didactique, l’ensemble forme un très grand roman et je me demande s’il n’a pas été à l’origine de bons nombres de romans et de pièces de théâtre qui traitent de cette période trouble de la Libération. Je pense en particulier à Batailles sur la route de Frédéric Dard, publié en 1949, et assez méconnu, mais aussi à la pièce de théâtre de Sartre, Les mains sales qui date de 1948, ou encore Les justes d’Albert Camus. Mais il est vrai qu’à l’époque de la Libération on se pose beaucoup de questions, non seulement sur l’issue des combats – de quelle société avons-nous accouché ? – mais également sur la violence que la Résistance a engendrée.

    Bien qu’il ait évité d’utiliser des tournures argotiques, Meckert utilise cependant des formes populaires dans l’écriture des dialogues, conservant un style assez neutre pour le reste du roman écrit sans fioritures. C’est tout à fait dans la ligne du roman prolétarien que cette manière de faire. La scène d’introduction, c’est-à-dire la rencontre entre Laurent et D’essartaut, est très forte, mettant l’accent sur la solitude du héros à la recherche de n’importe quelle ouverture pour exister. Tout comme la fin, qui renvoie le malheureux Laurent à son néant et à son inutilité.

    L’ouvrage engendra en 1950 une pièce de théâtre, ce qui semble vouloir dire que Meckert tenait beaucoup à son sujet. Mais de ce côté-là, il n’eut pas succès, et Gallimard le dissuada de continuer dans ce sens. Et puis, après les pièces de Sartre – Les mains sales – et  d’Albert Camus – Les justes – il semblait venir trop tard. Les éditions Joseph K. ont republié la pièce en supplément de revue Temps noir en 2010. Plus mécanique, et plus bavarde – forcément – que le roman, elle touche moins.

     

    Bibliographie

     

    Temps noir, n° 13, 2010

     

    Pierre Gauyat, Jean Meckert, dit Jean Amila, du roman prolétarien au roman noir contemporain, encrage, 2013

    « Crime société anonyme, Murder inc., Stuart Rosenberg, 1960Léo Ferré, Les chants de la fureur, Gallimard & La mémoire et la mer, 2013 »
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