• Philippe Jaenada, Sulak, Julliard, 2013

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    Bruno Sulak est une légende du grand banditisme. Mais il faut bien reconnaître que c’est une figure à part. d’abord parce qu’il n’appartient pas à une logique de bande et qu’il n’a jamais ni trafiqué dans les stupéfiants, ni dans la prostitution, qui sont comme on le sait les deux mamelles du grand banditisme. C’est un aventurier. Mais ce qui est peut-être plus remarquable c’est que c’est un aventurier doté d’une certaine morale et d’une conscience.

    Philippe Jaenada va retracer l’itinéraire particulier de Sulak. Et son enquête est sérieuse, aussi complète que cela semble possible. Il a rencontré les derniers témoins de la saga de Sulak. Partant de son enfance jusqu’à sa tragique disparition, il n’a rien oublié, ni de ses braquages, ni de ses amours. A ce titre c’est un ouvrage intéressant. D’autant qu’en mettant Sulak en perspective, on voit à quel point le banditisme a évolué avec son temps. Par exemple Sulak braquait les supermarchés, comme Mesrine braquait les banques avant que celles-ci s’équipe sérieusement pour éviter les hold-up intempestifs. C’est typique de la fin des années quatre-vingts, avant que la déferlante des paiements par carte bleue n’entrave la circulation des liquidités, obligeants les truands à faire preuve d’un peu plus d’imagination. Sulak c’est donc la fin d’une époque où il suffisait d’avoir du courage pour remonter de la monnaie.

    Il n’y a pas grand-chose à dire sur le fond de l’ouvrage qui est tout à fait excellent. C’est une enquête patiente et documentée. Il n’y a pas de révélation à proprement parler, mais des détails abondants, sur ses différents faits d’armes, sur sa vie en prison et sur la cruauté des matons qui lui en ont fait baver. Sa dernière tentative d’évasion est décrite méticuleusement, avec le détail des différentes complicités. On est aussi un peu étonnés de voir que le sous-directeur de la prison de Fleury-Mérogis et un des gardiens de cette boutiques, qui se rendirent complices de Sulak, sombrèrent dans la délinquance après quelques longues années de prison. On peut regretter aussi que les différents écrits de Sulak, les articles pour L’autre journal, ses lettres, ne soient pas plus utilisés, on pourrait peut-être en faire une édition séparée. Je les avais lus à l’époque et la fraicheur du ton m’avait frappé.

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    Bruno Sulak en légionnaire 

    Par contre le style de Jaenada pose un peu plus de problèmes au lecteur. Jaenada utilise un style un peu sautillant qui se veut ironique. On suppose que de cette façon il vise à prendre de la distance avec son sujet, ne voulant ni se manifester pour ou contre, mais seulement décrire. Bien sûr ici et là il laisse transparaître de l’affection pour Sulak. Mais cette manière de faire gêne parce qu’elle finit par faire apparaître Sulak comme une sorte de voyou un rien farfelu : c’est comme s’il le mettait en position d’infériorité par rapport à lui-même. Or, d’après ce qu’on en sait, et ce qu’en dit lui-même Jaenada, Sulak était aussi un personnage moral dont les choix de vie en valent bien d’autres.

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    Bruno Sulak au moment de son procès à Albi 

    Toujours dans cette volonté d’ironiser sur son sujet Jaenada mêle des petites réflexions sur ses états d’âme de romancier (mais est-ce un roman ?) au déroulement de la vie de Sulak. C’est parfois un peu pénible tant cela fait système. Il est vrai qu’en même temps c’est cette manière un peu précieuse finalement qui fait que la livre de Jaenada peut être considéré comme une œuvre littéraire. Si son ouvrage avait été écrit différemment, il aurait plutôt trouvé sa place chez La manufacture de livres, mais il n’aurait pas alors concouru pour des prix germanopratins. En effet, quand on parle de voyous dans la « littérature blanche », on se croit toujours obligé de faire des manières et d’éviter de raconter simplement une histoire – c’est déjà ce qu’on avait souligné avec le dernier roman de Serge Bramly. C’est bien sûr cela qui fait la supériorité de la littérature noire sur la littérature blanche.

    Cependant vers la fin du livre, disons à partir du moment où Bruno Sulak est prisonnier et ne s’en sortira plus que les pieds devant, Jaenada abandonne ses préciosités, les parenthèses sont bien moins nombreuses, et devient terriblement émouvant. Sans le dire explicitement – il ne le peut pas à moins de risquer un procès – le propos est transparent, il ne croie ni à la thèse de l’accident ni au suicide. Ce qui veut dire qu’il y a de la place pour la thèse d’un assassinat. Car évidemment Jaenada aime Bruno Sulak, pratiquement comme tous ceux qui l’ont connu, et il arrive à en montrer aussi bien la force morale que la détresse. Il finit par le décrire comme quelqu’un de pur – c’est le mot qu’il emploie, sans pour autant approuver ou juger les choix de vie de Bruno Sulak.

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    Il y a quelques années Pauline Sulak, avait écrit un ouvrage, réédité ensuite sous le nom de Pauline Belmihoub, un texte plein de tendresse pour le frère disparu, mais aussi plein de colère pour la façon dont il est décédé. Philippe Jaenada non seulement s'est inspiré de ce livre, mais il en a recopié de longs passages entiers. Peut-être est-ce pour ça qu'il s'est donné beaucoup de mal pour mettre en avant des effets de style, pour se démarquer de l'hommage de Pauline à son frère. Ceci dit l’ouvrage de Pauline Sulak ne détaille pas l’ensemble des faits et gestes de Bruno Sulak comme le fait Jaenada, mais elle donne des lettres de son frère qui sont tout à fait passionnantes dans ce qu’elles montrent de sa vie réelle et de son caractère. Et puis elle met en valeur un trait caractéristique de Bruno Sulak, ses liens très forts avec sa famille, malgré les aléas de sa vie d'aventures. Cette très grande proximité entre les deux ouvrages n'a semble-t-il pas été remarquée par la critique, et quand le livre de Pauline Sulak est sorti, il n'a pas été considéré comme de la littérature, à peine comme un témoignage. Ce n'est pas le cas de celui de Jaenada qui comme je l'ai dit a concourru pour un certain nombre de prix. Mais cette différence articielle entre "littérature" et "témoignage" n'a pas finalement grand intérêt. J'avais lu le livre de Pauline Sulak à sa sortie, il y a presque vingt ans, et il a fallu que je le relise juste après celui de Jaenada pour me rendre compte de totu ce que le second devait au premier.

    Il existe aussi une pièce de théâtre sur Bruno Sulak écrite par Tayeb Belmihoub, ce qui semble indiquer que Bruno Sulak devient un personnage à la mode. Peut-être parce qu’on en a un peu assez des truands trop ensauvagés qui s’entretuent sans trop de discernement.

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    Ottman Belmihoub et Denis D’antoni dans la pièce de Tayeb Belmihoub

     

    Liens

     

     

    http://www.dailymotion.com/video/xfdplp_proces-sulak_news A propos du procès d’Albi

    « Mélodie en sous-sol, Henri Verneuil, 1962Emmanuel Loi, Marseille amor, Le seuil, 2013 »
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  • Commentaires

    1
    Pauline Sulak
    Samedi 23 Mai 2015 à 15:01
    Bonjour et merci pour votre analyse que je partage...Merci pour votre regard et les "souvenirs" que vos mots ont permis...Pauline Sulak
    2
    Samedi 23 Mai 2015 à 20:01

    Comme je suis originaire de Marseille, j'avais beaucoup de sympathie pour le panache de Bruno. Je ne l'ai pas connu directement mais j'avais quelques amis qui l'ont fréquenté d'assez près. Je suis content que mon petit billet vous ai touché

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