• Philippe Pujol, French Deconnection, Robert Laffont, 2014

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    La réalité des Quartiers Nord de Marseille est extrêmement noire, et c’est ce que décrit ce petit livre, clair, documenté et incisif.

    C’est un recueil des articles que Pujol a publié antérieurement dans le journal La Marseillaise. Sous la forme de petits chapitres qui se succèdent avec logique, Pujol essaie de comprendre comment fonctionne le trafic de drogue sur Marseille, avec la cité de La Castellane comme épicentre. Il va donc essayer d’aller au-delà des récriminations sur la violence que déchainerait ce trafic. L’ensemble n’est pas complaisant, mais au contraire cherche à porter « un regard froid ». l’ensemble est appuyé sur l’idée que le trafic de drogue est une image très simple du capitalisme sauvage. En quelque sorte son image la plus parfaite. On y décrit donc l’accumulation du capital – car le but est de réinvestir dans du légal – mais aussi la concurrence brutale qui règne dans ce secteur, ou encore la structure hiérarchique des emplois et des salaires.

    A un moment il s’appuie sur Fabrice Aubert qu’il interviewe. Celui-ci, qui possède une formation d’économiste, analyse ce processus de « destruction-créatrice » à partir des transformations des activités économiques du port de Marseille, la lente décomposition des activités industrielles. A mon avis il aurait pu aussi lié cela aux déplacements de la population marseillaise qui a commencé à fuir la ville, non pas à cause de l’immigration, mais à partir du moment où, disposant d’une voiture, on pouvait aller chercher un air meilleur et plus d’espèce en s’en éloignant. En effet la plupart de ces cités n’étaient pas à leur début des concentrations de populations immigrés. Elles avaient l’air moins de ghettos impénétrables. En tous les cas il est évident que l’explosion du trafic de drogue est le résultat de facteurs multiples, mais qui tous peuvent être rattachés aux transformations récentes du capitalisme. Par exemple, la mondialisation, Schengen, sont des phénomènes qui facilitent le trafic de drogues, et dans le contexte d’abaissement des pouvoirs des Etats, qui laissent les personnels chargés de la lutte contre le trafic de drogue assez démunis.

    L’ampleur de ce trafic est telle qu’il semble illusoire de vouloir le réguler. Pour cette raison Pujol croie à la thèse d’une légalisation possible. Il s’appuie pour cela sur les analyses d’une sociologue, Amina Haddaoui. Cependant si la voie de la légalisation parait très plausible, elle entrainerait des pertes de recettes importantes pour les délinquants, grands ou petits, qui seraient alors obligé de se retourner vers des formes plus anciennes et traditionnelles de criminalité. En effet, on voit mal comment la légalisation du cannabis – il resterait cependant le trafic de coke – permettrait de recycler toute cette main d’œuvre qui en vit plus ou moins bien d‘ailleurs aujourd’hui.

    Pujol a le mérite de remettre complètement à sa juste place l’apparente richesse générée par le trafic de drogue – essentiellement le shit dans les cités. C’est qu’une fois redistribué, du haut en bas de l’échelle, il ne reste pas grand-chose, sauf évidemment comme dans la pyramide de Ponzi pour les plus gros.

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    Pujol étant un journaliste très engagé, La marseillaise est un journal communiste, même si on ne sait plus très bien ce que cela veut dire, il critiquera vertement les dérives de la ville, son absence de projet, sous l’impulsion du maire actuel. Il y a de plus en plus deux Marseille, l’une au Nord, délabrée, abandonnée, où sont regroupées les populations d’origine maghrébine ou africaine, l’autre au Sud où s’élaborent les nouveaux projets destinés à transformer la vieille cité en une sorte de Las Vegas du pauvre – un peu le rêve de Jacques Médecin à Nice.

    La description du système d’endettement qui fait que tout le monde est perdant, Pujol la décrit remarquablement, il l’analyse comme une forme d’esclavage qui va faire de la vie des petits dealers et des nourrices un vrai enfer. De même les relations entre les trafiquants et les hommes politiques laissent entendre que nous nous dirigeons vers des formes mafieuses, même si aujourd’hui elles ne sont pas encore totalement développées.

    Mais ce n’est pas parce que Pujol a des principes théoriques de lecture de ce phénomène qu’il n’en ignore le contenu humain. Ayant fait un travail de terrain comme on dit, Pujol a rencontré des petits trafiquants. Il en brosse un portrait très étonnant. Car Pujol écrit très bien. La précision de son style, l’amour du détail significatif, l’empathie qu’il manifeste pour ces gens qu’il a rencontrés, le rapproche un peu de Roberto Saviano. Certains ont parlé de Céline – franchement, aucun rapport, au moins le style de Pujol s’il est moins lyrique est aussi moins fabriqué. Il m’a fait aussi penser à un autre journaliste, Roger Vailland, lui aussi très engagé du côté communiste et qui devint le grand écrivain que l’on sait.

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    Un mort au pied de la cité de La Castellane

     

     

    En tous les cas son pari est réussi de donner une vision globale d’un  phénomène qui gangrène nos sociétés et qui vit du chômage et de la misère. On sent que la marmite est prête à exploser, et il se pourrait que nous ayons à payer très bientôt les conséquences d’une politique économique libérale et mondialiste qui prive les hommes d’un travail et d’une vie normale. Un excellent livre, à peine gâché par une postface d’une sociologue qui vient se faire remarquer en faisant une leçon de méthodologie bien inutile.

    « Frédéric Dard, La dynamite est bonne à boire, Fleuve Noir, 1959San-Antonio, En long, en large et en travers, Fleuve Noir, 1958 »
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