• Pierre Lesou au cinéma : Lucky Jo


         Manifestement en 1964, on ne veut plus tourner des films policiers et de voyous dans la tradition de Touchez pas au grisbi. Déjà l’année d’avant Lautner et Audiard avaient détourné avec succès un roman de Simonin, Grisbi or not grisbi pour en faire une comédie célèbre : Les tontons flingueurs. Cette fois Michel Deville qui en est à ses débuts choisi d’adapter avec Nina Companeez un roman de Pierre Lesou, Main pleine qui lui est écrit dans un style plutôt grave.

    Pierre Lesou fut un auteur plutôt curieux. C’est encore un de ces transfuges de l’extrême-droite qui aiment à utiliser l’argot et que la Série Noire de Duhamel avait récupéré en masse. On est surpris de voir à quel point Duhamel a recyclé, probablement sous la houlette des céliniens Stéphane Hecquet et Roger Nimier, un nombre considérable d’anciens collabos, notamment l’abominable Ange Bastiani qui a échappé par miracle au peloton d’exécution.

    Pierre Lesou perce sur le marché du polar en même temps que José Giovanni, autre écrivain au passé sulfureux, et à quelques encablures d’Albert Simonin qui avait été condamné à 5 ans de prison pour avoir travaillé avec l’antisémite Henri Colson. Il est difficile de relire aujourd’hui Pierre Lesou : son style, comme celui de Simonin ou encore pire de Bastiani a beaucoup vieilli.

    Nombre de ses ouvrages ont été adaptés à l’écran. Pour le meilleur, Le doulos, par Jean-Pierre Melville, et pour le pire. Il est également l’auteur d’un ouvrage Un condé qui fut porté à l’écran par Yves Boisset et qui apparût, dans la fidélité même au texte, comme une critique d’extrême-gauche d’un système policier. Après 4 ouvrages à la série noire, il rejoint l’écurie du Fleuve Noir qui payait mieux. La qualité cependant s’en ressentit. Plus récemment il a eu des ennuis avec la loi et a du disparaître de la circulation. Sa sœur, Gisèle, qui a plus de 80 ans et avec laquelle il semblait très liée a également diffuser des avis de recherche sur Internet.

    Mais revenons à Lucky Jo. C’est l’histoire d’un gangster qui porte la poisse çà tous ses acolytes. Bien malgré lui il les entraîne sur la voie fatale de la prison et du malheur. Tout ce qu’il entreprend de faire pour leur venir en aide se retourne systématiquement contre eux. Au bout d’un moment, tout le monde va chercher à l’éviter. A sa sortie de prison il se retrouve seul, et cherchant à renouer avec une ancienne petite amie, il va provoquer sa mort. Bref, Jo trahit ceux qu’il aime sans le vouloir. Le destin s’acharne sur lui, comme le Silien du Doulos qui n’avait d’autre choix que de trahir et de conduire ses amis à la défaite.

    Audiard en aurait fait une guignolade avec des truands de pacotille et des blagues de garçon de bains. Mais c’est Nina Companeez qui a fait le scénario et les dialogues. Et à l’arrivée, c’est un film doux-amer excellent. Probablement ce qu’aura fait de mieux l’inconstant Michel Deville.

    Au départ on aurait pu craindre le pire, à cause d’Eddie Constantine, mais au contraire, outre qu’il s’agit là du meilleur film de ce comédien (ce qui n’est pas très dur), son personnage traditionnel d’homme d’action décontracté sert parfaitement le propos.

    Bien sûr il y a des scènes drôles, burlesques, notamment entre Pierre et Claude Brasseur, il y a des bagarres comme en voulait Constantine dans chacun de ses films, mais tout cela ne nuit pas à la mélancolie générale. Au contraire. Et puis il y a Françoise Arnoul et la ritournelle qu’elle chante.  

    Lucky Jo détourne les codes du genre, mais pas à la manière d’Audiard et de Lautner, en lui donnant une touche poétique qui ressort d’autant mieux que le film renvoie à un décor parisien qui n’existe plus. La mélancolie du film provient aussi bien de la mise en scène d’un personnage voué à l’échec que de la disparition de Paris. Le scénario a l’habileté d’éviter les poncifs mélodramatiques puisque la fin est assez heureuse finalement. C’est peut-être sur ce registre que le film trahit l’ouvrage de Pierre Lesou. Mais c’est une bonne trahison.

    Main pleine sera ensuite adapté en 1989 pour le petit écran par Laurent Heynemann. Mais bien qu’il se veuille plus fidèle à l’histoire, on peut considérer que cette application n’a pas été payante.

     

    Bibliographie de Pierre Lesou qui signait aussi bien Pierre Vial-Lesou ou Pierre Vial.

     

    Le doulos, Gallimard, 1957

    Cœur de Hareng, Gallimard, 1958

    Main Pleine, Gallimard, 1959

    Nocturne pour un cadavre, Fleuve Noir, 1961

    Le royaume des grimaçants, Fleuve Noir, 1961

    On ne tue pas n’importe qui, Fleuve Noir, 1962

    La rogne, Fleuve Noir, 1962

    Je vous salue mafia, Fleuve Noir, 1964

    La virgule d’acier, Fleuve Noir,

    Deux mafiosi, Fleuve Noir, 1966

    L’ardoise d’un apache, Fleuve Noir, 1967

    La Mort D'un Condé, Fleuve Noir, 1970

    La gueule ouverte, Fleuve Noir, 1970

    Sans sommation, Fleuve Noir, 1973

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