• Pulp Fiction, Quentin Tarantino, 1994

     Pulp Fiction, Quentin Tarantino, 1994

    Disons-le franchement, j’ai un a priori aussi bien envers le personnage de Tarantino qu’envers sa production. Je trouve l’ensemble de son œuvre sans consistance, aussi bien sur le plan des sujets traités que sur celui de la forme. Revoir Pulp fiction un quart de siècle après sa sortie est assez terrible. Cependant je n’oublie pas que Tarantino a commencé sa carrière dans le genre noir, néo-noir ou post-noir. Pour certains même il en aurait révolutionné le genre. C’est toujours assez pénible de parler d’un film qu’on n’a pas aimé, on risque de se laisser emporter par ses humeurs et peut-être passer à côté de quelque chose qui existe tout de même. J’ai donc revu un certain nombre de films de Tarantino, et parmi eux celui qui lui avait permis d’accéder à la gloire puisqu’il obtint non seulement une Palme d’or à Cannes – ce qui de nos jours n’impressionne plus guère – mais il reçut aussi le soutien de la critique et l’approbation du public. Encore qu’à Cannes une large partie du public avait siffler cette distinction. Reservoir dogs, son précédent film, avait eu les honneurs de la critique, mais son impact commercial avait été très limité. Avec Pulp fiction, Tarantino change de monde et d’abord de producteur puisque son film va être produit par Harvey Weinstein, ce même Harvey Weinstein qui est aujourd’hui accusé des pires turpitudes sexuelles à l’origine du mouvement Mee too, et qui a été obligé de renoncer à travailler dans le cinéma, tellement il a d’accusation sur le dos. Harvey Weinstein est peut-être un porc, mais c’était un producteur extrêmement influent et particulièrement compétent pour obtenir des récompenses dans les festivals, mais il était aussi indispensable pour les réalisateurs étrangers qui voulaient faire la promotion de leurs films aux Etats-Unis. Il était une figure incontournable pour les réalisateurs qui voulaient avoir en même temps une reconnaissance critique, et l’onction du public. Il a joué un rôle déterminant dans le développement de la carrière de Tarantino, jusqu’à Django unchained.  Pour aller vite je dirais que Tarantino est un pur produit du système Weinstein. Reservoir dogs avait un budget d’un peu plus d’un million de dollars, il générera 8 millions de recettes, mais Pulp fiction, avec un budget de 8 millions de dollars, engendrera plus de 100 millions de recettes sur le seul territoire étatsunien. En deux films Tarantino est devenu « auteur », comme on va voir un Scorsese ou un Woody Allen. 

    Pulp Fiction, Quentin Tarantino, 1994 

    Deux braqueurs font le point sur leur stratégie 

    Vincent est chargé par Marsellus de sortir sa femme Mia qui s’ennuie. Il l’amène dans une boîte à la gloire des anciennes vedettes de l’Amérique, les imitations d’Elvis Presley y croisent celles de Marylin ou de Mamie Van Doreen. Mia et Vincent sont attirés l’un par l’autre, mais Mia qui a dérobé de la drogue à Vincent va être victime d’une overdose, elle ne sera sauvée que très difficilement. Deux tueurs à gages, Vincent et Jules, qui travaille pour le compte de Marsellus, sont chargés de récupérer une mallette. Ils vont réaliser cette opération dans un bain de sang. Ils embarquent avec eux un des petits malfrats qui ont dérobé la mallette de Marsellus, mais accidentellement, Vincent va tuer celui-ci, salopant la voiture, ne sachant pas quoi faire, Marsellus leur envoie le débrouillard Monsieur Wolfe qui va les tirer de ce mauvais pas. A la suite de cet épisode, Jules décide de se retirer du métier de tueur à gages, croyant qu’il a évité la mort à cause d’un miracle. Il explique cela dans une cafétéria où en même temps se sont retrouver deux petits braqueurs minables – un homme et une femme – qui veulent changer de stratégie et braquer les cafétérias. Ils vont tomber sur Jules qui heureusement pour eux leur fera la morale et les laissera partir avec un petit butin. Marsellus a mis au point une combine, un match de boxe truqué qui implique Butch Coolidge, mais celui-ci va refuser de se coucher et en réalité il a placé beaucoup d’argent sur lui-même en espérant toucher le pactole. C’est ce qui va se passer, mais Marsellus le poursuit et lui envoie Vincent, mais Butch qui doit repasser chez lui pour récupérer la montre de son père, se méfie, et tandis que Vincent est aux toilettes en train de lire un livre, il s’empare de son arme et le tue lorsqu’il en sort. Pour autant ses ennuis ne sont pas finis. Malencontreusement, il croise dans la rue Marsellus lui-même qu’il renverse avec sa voiture. Une poursuite s’engage entre les deux hommes qui atterrissent dans un magasin de produits d’occasion où ils se font kidnappés par une doublette de givrés qui gardent en esclavage un monstre. Ils veulent les violer puis les tuer. Cependant tandis que Marsellus se fait sodomiser dans l’arrière-boutique, Butch arrive à se défaire se ses liens et délivre Marsellus. 

    Pulp Fiction, Quentin Tarantino, 1994 

    Jules et Vincent attendent l’heure d’aller régler leurs comptes 

    Il n’y a donc pas à proprement parler d’intrigues. Ce sont des morceaux d’histoires qui sont relier entre eux par la présence récurrente des deux tueurs à gages. C’est un aspect qui est passé le plus souvent sous silence, mais ce film ne veut rien dire, si ce n’est que le cinéma hollywoodien brasse de plus en plus de vent. Je ne suis pas le seul toutefois à dénoncer le vide de cette production, vingt après le triomphe de Cannes, Sam Moore en arrivait à la même conclusion que moi[1]. Le scénario ne mène nulle part, et les caractères des personnages sont très creux. La première impression qu’on retient, c’est que Tarantino méprise forcément le genre pour le traiter de cette manière. Les personnages sont tous clairement des abrutis, des bouffons, des marionnettes. Le spectateur ne peut jamais trouver de sympathie pour ces caricatures, et pire encore il ne s’intéresse même pas à eux. Et sans doute cette dimension du film fait qu’il s’éloigne fondamentalement de l’esprit du film noir, même s’il en répète quelques figures formelles. Pour masquer ce vide, le scénario multiplie les scènes qui se voudraient provocantes, par exemple le passage dans l’univers du gore lors du kidnapping de Marsellus et de Butch, et donc il y aura une surenchère de violence et d’hémoglobine. Mais la violence chez Tarantino n’a rien à voir avec la violence de Peckinpah dont la crudité évoquait avec réalisme la condition humaine, ici elle n’a pas de réalité. Tarantino ne réfléchit à rien, et encore moins à la violence. Celle-ci devient juste mécanique, comme dans un jeu vidéo. Et d’ailleurs son triomphe n’intervient-il pas au moment de l’explosion des jeux vidéo ? Il n’y a d’ailleurs jamais de distance critique entre ce qui est montré à l’écran et ce qu’on peut en penser. Dans ce rassemblement de tarés et de drogués, il est bien difficile d’y voir un portrait de l’Amérique, et c’est bien là que Tarantino trahit l’esprit des Pulps magazines. Il y a beaucoup d’histoires qui courent sur le scénario lui-même, Tarantino a essayé de minimiser le rôle de Roger Avary dans la conception de cet univers frelaté, histoire de se mettre un peu plus en avant comme un auteur complet. 

    Pulp Fiction, Quentin Tarantino, 1994

    Vincent doit sortir Mia pour faire plaisir à Marsellus 

    Ce qui est souvent apprécié dans le film de Tarantino, ce sont les dialogues, on y trouve de l’ironie, de la drôlerie, et c’est ce qui ferait passer la pilule indigeste de l’histoire. Mais en réalité ces dialogues virent rapidement au bavardage creux et étirent le film vers une durée inhabituelle, plus de deux heures et demi. La tirade de Jules sur Ezéchiel 25 :17 non seulement est longue, mais en outre, elle se répète à intervalle régulier, dite par Samuel L. Jackson qui pour l’occasion roule des yeux de furieux. L’autre aspect de la forme prise par ce film est de monter le déroulement d’une histoire dans un ordre décalé. On morcelle al linéarité, mais on utilise aussi en quelque sorte le flash-back. Cet aspect décousu est sensé renforcer l’absurdité du propos qui pourrait se revendiquer de Shakespeare « … c’est une histoire Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, Et qui ne signifie rien ». Filmé dans des décors naturels de Los Angeles, il y a peu de chose à dire sur la réalisation proprement dite. Tarantino recycle un certain nombre de clichés empruntés au film noir, par exemple, la mallette qui, quand elle s’ouvre, ne dévoile pas son contenu, mais une simple lumière – c’est tiré directement du film d’Aldrich, Kiss me deadly. Le passage sur les nécessités pour Butch de se coucher au cinquième round, est une reprise du film de Robert Wise, The set-up. Le nombre des références tourne rapidement au catalogue : on a droit à un étalage de toute la culture de Tarantino en matière de musique et de télévision. Surchargée d’hémoglobine, les couleurs donnent un côté kitsch à l’ensemble. 

    Pulp Fiction, Quentin Tarantino, 1994 

    Butch va surprendre Vincent qui est allé aux toilettes 

    Les acteurs sont un peu plus intéressants, reconnaissons au moins cela à Pulp fiction. Mais je ne sais pas s’ils sont vraiment bien traités par Tarantino. On sait que pour la plupart, il les a eus au rabais, on met beaucoup d’acteurs, ce qui donne un côté grosse production, mais on les paye peu. Travolta dans le rôle de Vincent Vega aurait reçu pour sa prestation un peu plus de 100 000 $, mais il avait à ce moment là une carrière un peu en panne, et le film de Tarantino le relança, d’autant qu’il fut nominé aux Oscars. Bruce Willis, c’est la même chose, il était lui aussi donné comme un has been. Il est très bon dans le rôle de Butch. Il semble être un des seuls à ne pas se rendre compte de la mystification tarantinienne, manifestement il croit à son personnage. Uma Thurman s’en tire plutôt bien. On ne peut pas en dire autant pour Samuel L. Jackson qui en fait des tonnes, à tel point que certains ont trouvé ce film raciste dans sa manière de représenter les noirs : je n’irais pas jusque-là. D’une manière générale ne serait-ce que par le fait qu’ils incarnent des abrutis, les acteurs sont ridiculisés. Tarantino ne les aime pas, alors il les rabaisse, sans doute parce que lui-même n’est pas un acteur et qu’il possède un physique difficile comme on dit. On le voit d’ailleurs dans un petit rôle bien inutile. Et puis il y a Uma Thurman et Harvey Keitel qui sont impeccables. Notez que Samuel L. Jackson, Travolta et Uma Thurman sont affublés de perruques hideuses, confirmant cette volonté de rabaisser les acteurs. Le seul qui en aurait eu besoin, c’est Bruce Willis, mais sans doute s’est-il refusé à cet artifice. 

    Pulp Fiction, Quentin Tarantino, 1994

    Mister Wolfe est là pour arranger les affaires de Jules et Vincent 

    Les années ont passé, ni ce film, ni la carrière de Tarantino ne se sont arrangés. C’est encore pire que dans mon souvenir. Ce qui ne passe pas, je crois, c’est la tonne de bavardages oiseux qui recouvrent l’ensemble. Et ça parle pour ne rien dire. La sobriété ce n’est pas le style de Tarantino. C’est bien plutôt le grotesque ajouté au politiquement correct qui peut sans doute expliquer pourquoi certains trouvent tout ça très drôle. Si on rattache ce film à l’histoire du film noir, alors on peut parler d’une franche régression, et d’un passage de l’âge adulte à une adolescence aussi prolongée que mal vécue. Mais Tarantino a du talent pour faire parler de lui, même si je reste assez imperméable à ce marketing.

     Pulp Fiction, Quentin Tarantino, 1994 

    Jules a pris le dessus sur le petit braqueur de cafétéria

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