• Quand la ville dort, The asphalt jungle, John Huston 1950

     

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    Film emblématique du film de casse, Asphalt jungle est le troisième film noir de John Huston, presque dix ans après la réussite du Faucon maltais et deux ans après le très controversé Key Largo. Et à mon sens il est encore plus réussi que les précédents. Entre 1941 et 1950 John Huston s'est un peu dispersé, à part Key Largo et Le trésor de la Sierra madre il n'a pas réalisé grand chose d'intéressant. Mais cette fois, la réussite est là, tant auprès de la critique que du public. Il faut dire que John Huston s'est donné les moyens, il sera son propre producteur pour la MGM. Il s'est appuyé d'abord sur le très bon roman de William R. Burnett qui fut un des grands pourvoyeurs de scénarios d'Hollywood. Et évidemment on ne saurait oublier ce détail, si le film est si bon, c'est parce qu'au départ il y a un très bon scénario. Du reste, malgré la renommée du film, le roman continue de se vendre et d'être réédité aux Etats-Unis, mais aussi un peu partout dans le monde.  

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    L'histoire raconte comment une bande de voleurs sans envergure va mettre à sac une grande bijouterie. C'est l'occasion de dresser le portrait des protagonistes qui sont à la fois semblables dans leurs ambitions, et différents dans leur caractère. Il y a d'abord Dix Handley, une grande brute un peu instinctive, mais pas si stupide que cela. Direct dans sa vie, il va à l'essentiel aussi bien dans l'action que dans le dialogue. Ensuite Doc Riedenschneider, il vient de sortir de prison et veut prendre sa revanche sur la vie. Calme et froid, c'est le cerveau du gang : toujours poli et tranquille il ne s'affole jamais. Ensuite il y a Gus, c'est l'ami de Dix, bossu il tient un bar un peu louche dans un quartier sordide. Ciavelli est le vrai casseur, c'est le spécialiste de l'ouverture des portes et des coffre-fort. Mais cette petite bande doit aussi s'appuyer sur ceux qui vont la financer. Il y a d'abord le petit bookmaker Cobby, il brasse pas mal de pognon, mais il est un peu peureux. Il aimerait bien être un vrai truand. Il va se tourner vers l'avocat Emmerich. Celui-ci s'est ruiné pour mener un train de vie dispendieux et entretenir sa jeune maitresse Angela. Bien qu'il ne puisse pas financer directement le casse, il flaire la bonne affaire qui lui permettra de tout quitter et de vivre une fin heureuse. C'est bien sûr du côté de Cobby et d'Emmerich que les embrouilles vont arriver. 

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    Dix essaie d'échapper à la police

     Et puis il y a la police. Dès le début du film elle est là, traquant Handley. Elle est représentée par le très corrompu Ditrich qui touche de l'argent pour fermer les yeux sur les affaires de Cobby et qui n'hésitera pas à le balancer à la première occasion. Mais la police c'est aussi Hardy, le chef qui vise non seulement à faire baisser la criminalité, mais aussi à la rendre plus conforme à un code moral. Il représente clairement la société dans toutes ces dimensions, la puissance de la société face aux individus, mais aussi la défense de ses valeurs morales, la propriété et l'ordre. C'est lui qui gagnera finalement.

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     Scène de tapissage dans The Asphalt Jungle 

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    La même reprise dans Le samouraï de Melville

    C'est donc un film choral, même si l'attention est plus portée sur Dix et sur Riedenschneider qui sont manifestement les personnages les plus sympathiques du film. Pour autant ça ne part pas dans tous les sens bien au contraire et l'unité de ton est maintenue de bout en bout. Cela est dû aussi bien à la rigueur du découpage qu'à celle de la mise en scène de grande classe. Car il faut bien dire que si Huston a réalisé une grande carrière, il n'a pas toujours fait preuve de la même constance dans la qualité. L'ouverture est magnifique, une voiture de police dans la ville à l'aube qui recherche un voyou qui a commis une attaque à main armée. Et celui-ci se cache, sans trop s'inquiéter d'ailleurs, se réfugie chez Gus après avoir emprunté des ruelles étroites et délabrées. 

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    Cobby va aider Doc à monter le casse 

    On comprend tout de suite que Dix est un solitaire qui n'a pas peur de grand-chose. La police l'interpelle et l'embarque au commissariat où on va le confronter à un témoin. Mais celui-ci a peur et laisse le repartir libre. Cette scène a fortement marqué les esprits au point que Melville la reprendra dans sa forme et dans ses intentions dans Le samouraï. D'ailleurs on peut dire qu'Asphalt jungle est une des principale références de Melville. La scène du casse, mais aussi ses conséquences vont se retrouver dans Le cercle rouge.

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     La bande prépare le coup

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     La même scène reprise dans The killing de Stanley Kubrick en 1956

    La scène du casse est parfaitement filmée. Le tempo est parfait. Huston ne traîne pas, et grâce à un montage serré sait faire monter la tension. D'autres réalisateurs se sont inspirés de cette scène, Jules Dassin, Melville, mais le plus souvent ils en ont rajouté, traîné en longueur, pour bien montrer que les casseurs étaient des professionnels aux gestes sûrs. D'ailleurs tout le film d'Huston est fait de cette manière, il est rapide dans la description des mœurs et codes des voyous, préférant s'attarder sur leur comportement. Car pour Huston ces criminels ne sont que des gens ordinaires qui ne valent ni plus ni moins que les autres, mais qui se trouvent dans des circonstances et des déterminations particulières. C'est du reste ce que confessera Emmerich avant de se faire sauter le caisson. C'est pour cette raison qu'Huston n'appuie pas sur l'intelligence de Riedenschneider. D'ailleurs est-il vraiment intelligent ? Il se laisse bien facilement berner par Emmerich, et il se fera prendre pour s'être attardé à regarder une jeune fille qui aime danser devant lui, c'est pourquoi il va laisser passer l'heure et les policiers qui l'ont repéré vont l'arrêter. 

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    Le casse de la bijouterie est réussi  

    C'est donc en premier lieu la rigueur qui caractérise ce film. La rigueur dans l'équilibre des personnages et la rigueur dans la réalisation. Il ya une manière très nuancée de faire s'avancer l'histoire d'amour entre Doll et Dix. C'est seulement un geste un regard qui nous fait comprendre la progression de leur histoire. Et pourtant cette relation est pathétique. Doll qui travaillait dans un cabaret a perdu son travail et elle se retrouve à la remorque de Dix. C'est une fille simple qui ne cherche en rien à s'imposer. Mais elle est prête à tout pour Dix, même lorsqu'elle comprend qu'il na plus aucun avenir. Si une première vision de ce film laisse voir qu'il s'agit d'un film d'hommes, les portraits des femmes n'en sont pas moins intéressants. Doll bien sûr, mais aussi la jeune Angela qui vit aux crochets d'Emmerich sans trop comprendre ce qu'elle fait. Ou encore la femme de Ciavelli qui pleure son mari en train de mourir.

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     Dix et Doc pensent qu'Emmerich va leur acheter le butin

     L'intérêt d'Huston pour les caractères se retrouve encore dans cette mise en scène de l'amitié silencieuse entre Gus, le bossu, et Dix Handley. Ils n'ont pas besoin de mots pour se comprendre. Et ceux-là ne se trahissent pas. D'ailleurs Handley ne peut pas trahir. Il a un code de l'honneur très particulier que probablement Huston identifie à ses origines irlandaises, qui le pousse à rembourser une dette de jeu, alors qu'il pourrait tout à fait s'en passer, vu la peur qu'il inspire à Cobby. Emmerich, avant d'être un traître, est d'abord un homme faible qui s'est laissé aller à un train de vie ruineux et qui ne sait plus comment s'en sortir. C'est pourquoi, même si sa trahison est décisive, on le comprend aussi.

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    Mais Emmerich aux abois les trahit

    On a beaucoup écrit, justement à partir de ce film et du Trésor de la sierra madre que John Huston était un cinéaste de l'échec. Ce n'est pas faux bien sûr, mais il me semble qu'il est plus encore celui de la faiblesse humaine, cette faiblesse humaine qui nous entraîne finalement vers des situations que nous ne maitrisons plus. Même Dix qui par ailleurs est tout à fait droit, à la faiblesse de perdre au jeu tout l'argent qu'il gagne si difficilement en attaquant les commerçants. 

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    Doc perd son temps à contempler une jeune fille, un temps qui comptera

    Film fondateur d'un sous-genre du film noir, Asphalt jungle met en scène les oppositions entre la ville qui corrompt et la nature vers laquelle Dix voudrait bien revenir. Il met également en lumière l'opposition entre la nuit et le jour. Il y a cette scène où on voit Dix surveiller ce qui se passe en face de la bijouterie et qui sera reprise dans le magnifique film de Robert Wise, Odds against tomorrow. On pourrait ainsi continuer longtemps à célébrer les mérites d'Huston, et à relever tout ce que les autres cinéastes lui doivent. Mais il faut aussi souligner la qualité de la distribution et la qualité de la direction d'acteurs. Tous les acteurs sont excellents. A commencer biens sûr par Sterling Hayden qui incarne Dix et dont c'était le premier film important. C'est ce rôle qui l'a marqué pour toujours, rôle qu'il reprendra pour The killing, copie presque conforme d'Asphalt jungle. Mais c'est aussi dans ce film que Marylin Monroe obtient son premier engagement significatif. Elle n'est pas si remarquable que cela, et ce n'est pas elle qui a le premier rôle féminin, c'est Jean Hagen. Celle-ci qui incarne Doll, une fille marquée par la vie, est tout à fait remarquable. C'est une actrice qui n'a pas fait une grande carrière et  qui pourtant avait le potentiel pour le film noir, tant elle avait cette capacité à incarner les déceptions de la vie. 

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    Doll est heureuse que Dix l'emmène avec elle 

    Si la composition de Sam Jaffe est un peu trop surfaite dans le rôle de Doc, en revanche celle de Louis Calhern dans celui du trouble Emmerich est tout à fait nuancée et de grande qualité. Il passe facilement de l'ironie à la peur, de la fourberie au pathétique, d'un haussement de sourcil, d'un mouvement d'épaule, trimbalant une élégance désabusée  dans la vie, ayant finalement assez de mépris pour ses propres faiblesses.  Et puis il y a le formidable James Withmore qui incarne le bossu Gus. On ne devrait voir ce film que pour lui, tant sa prestation est étonnante et forte. Il a une capacité de passer de la douceur à la rage, de la tristesse à l'illumination que lui procure son amitié avec Dix avec une grande facilité. Il prouvera par la suite toute ses grandes qualités qui en feront un second rôle recherché pour des genres très différents allant du film noir au western, du film de guerre au thriller. 

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    Dix veut revoir son Kentucky natal avant de mourir

    Cet ensemble de qualités condensées dans un seul film font de celui-ci un des chefs-d'œuvre du film noir. Pour ma part je l'ai classé parmi les dix films noirs préférés. Les années passent et c'est toujours un grand moment que de revoir ce film. On attend une version en Blu ray qui peut être nous permettra d'apprécier encore mieux la photographie par ailleurs excellente de Harry Rosson, vieux routier de la MGM qui s'illustrera plus tard dans la mise en images d'Ulysse de Mario Camerini avec Kirk Douglas.

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     John Huston et Marylin Monroe sur le tournage

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    Louis Calhern et Marylin Monroe préparant une scène d'Asphalt Jungle

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    John Huston dirigeant Sterling Hayden et Jean Hagen

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    John Huston dirigeant Louis Calhern 

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