•  Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974

    S’il y a bien un film qui a marqué un tournant dans l’histoire du film noir c’est celui-là. Plus qu’une œuvre d’art du reste il faudrait le considérer comme un phénomène de société. Il est un peu dans la lignée de Dirty Harry[1], en ce sens qu’il part  du postulat que la racaille n’étant pas amendable, et qu’elle n’a pas d’excuse, la seule solution est de l’éradiquer physiquement. Sauf qu’ici il s’agit du discours d’un simple citoyen qui pallie les carences de la police trop encombrée de ses propres lois qui l’empêchent d’agir proprement. Le simple fait de passer d’un policier à un citoyen ordinaire, amène une problématique différente. Hâtivement qualifié de fasciste parce qu’il ferait la promotion de la légitime défense, c’est en réalité un film plutôt complexe qui pose une question essentielle : comment combattre sa propre peur.  

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974

    Paul Kersey est un architecte qui a bien réussi sa vie. Il a un métier qui lui plait et qui lui rapporte de l’argent, il est marié à une femme qu’il aime, et sa fille maintenant adulte a épousé un brave garçon. Mais il habite New York, et nous savons que dans les années soixante-dix, la criminalité dans cette ville va exploser et suivre une courbe ascendante jusqu’au début des années quatre-vingt-dix. Et donc voilà que sa femme et sa fille ont l’idée très saugrenue d’aller faire leurs courses au supermarché du coin. Là elles vont croiser trois délinquants intellectuellement limités qui vont repérer leur adresse quand elles demandant à se faire livrer leurs courses à la maison. Ils vont les rejoindre, pénétrer dans l’appartement, tuer Joanna et violer Carol. Paul est effondré, son gendre également. Après l’enterrement, il reprend son travail pour ne pas sombrer dans la dépression, et cela va l’amener à Tucson, où tout le monde est armé. On apprend que si Paul tire très bien au pistolet, il n’en a pas moins été dans le temps un objecteur de conscience, plutôt un libéral opposé à la violence comme réponse à la délinquance. Sa rencontre avec le commanditaire d’un gros projet architectural, Jainchill, va lui ouvrir les yeux. Jainchill lui offre d’ailleurs un revolver à barillet. Dès lors, constatant que la santé de sa fille ne s’améliore pas, il va parcourir les rues de son quartier et revenir à la bonne légitime défense des débuts des Etats-Unis. Cependant la police est sur ses traces, elle a repéré que les balles provenaient toutes d’une même arme. Tandis que l’opinion s’agite, les policiers vont remonter la piste de Kersey à partir d’un sac de courses qu’il a laissé trainer derrière lui. Le très compétent lieutenant Ochoa découvre qui il est, mais le procureur et le chef de la police ne veulent pas en faire un martyr. Lors d’une ultime sortie Paul va être blessé. A l’hôpital Ochoa va lui enjoindre de quitter la ville sinon il le déférera devant les tribunaux.

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974 

    Les trois voyous ont réussi à pénétrer chez Kersey 

    C’est basé sur un ouvrage du prolixe Brian Garfield, un romancier qui a travaillé avec Donald Westlake, et qui a signé des dizaines de romans dans le genre noir, et dans le genre western en utilisant des quantités industrielles de pseudonymes. Beaucoup de ses romans ont été traduits en français, mais curieusement pas celui-là. Avec le personnage de Paul Kersey, un homme ordinaire qui découvre la violence, malgré lui, Brian Garfield a créé une franchise à succès qui aura cinq épisodes, comme pour l’inspecteur Harry.

    Si on parle très souvent de films noirs pour certains westerns, ici il faut parler du contraire : c’est un western qui se passe en 1974. Cependant, le scénario est bien plus subtil qu’il y paraît au premier abord. En vérité il ne porte pas tellement sur la légitime défense, mais sur la peur que les honnêtes gens connaissent dans leur quotidien. Dès lors, comment faire face à cette peur ? Comment l’affronter ? Paul Kersey va le faire en se reniant, il était un libéral non violent – c’est tout juste si dans le film il n’est pas végétarien – qui fait son autocritique. Et cette autocritique, il la fait parce que sa femme est morte et que sa fille est devenue folle. Autrement dit, c’est un repentant qui a cru un peu trop à l’american way of life. Les images idylliques qui au début du film montrent Paul et sa femme sur la plage à Hawaï, permettent de mesurer à quel point la consommation est émolliente. Paul reviendra sur cette question lorsqu’il va discuter avec son gendre qui lui explique que les civilisés ne donnent pas dans la légitime défense et que par là ils se distinguent des Américains de la frontière. Derrière ce débat, il y en a un autre. En effet c’est en allant à Tucson, présenté comme une ville de ploucs, que Paul ouvre les yeux et se convertit, le bon sens campagnard de Jainchill aura eu raison des théories un peu trop sophistiquées de la ville. Enfin, il y a le goût de la violence qui va infecter et modifier la vie de Paul. Au début, il tremble, il vomi, il est choqué d’utiliser la violence, puis non seulement il s’y habitue, mais il ne peut plus s’en passer et va rechercher le conflit en permanence en errant dans les rues sombres de New York. Et si au début il frappe avec un rouleau de pièces de monnaie enfermé dans une chaussette, il va ensuite user plus simplement d’un .32. On sent qu’il y prend du plaisir, comme le spectateur, à voir cette racaille se faire éparpiller. Il y a donc une vraie ambiguïté qui est maintenue jusqu’à la fin. Un autre élément de réflexion porte sur l’effet de la légitime défense sur la population, le message est clair, elle est un exemple à suivre. D’ailleurs après le travail de dératisation de Paul Kersey, la criminalité baisse radicalement ! Et Jainchill affirme que dans les régions où le port d’arme est autorisé, la criminalité est très faible. Ces deux affirmations sont fausses, mais elles servent à porter un discours néo-libéral qui avance que la société c’est « la guerre de tous contre tous » et que seuls les plus forts ont le droit de survivre. 

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974 

    Paul va réagir violemment à la première agression qu’il subit 

    La question qui se pose est de savoir si tout cela peut faire malgré tout un film. Curieusement la réponse est oui. Même si le point de vue est étroit, même si Michael Winner n’est souvent pas un très bon réalisateur. Il y a d’abord une très bonne utilisation des décors naturels urbains. Et une sorte de distance ironique qui est prise avec le sujet. Presque tous les protagonistes sont des pantins, que ce soit Paul Kersey, ou les délinquants, Jainchill qui mime l’Ouest profond à destination des touristes, et bien sûr le lieutenant Ochoa. La caméra très mobile capte plus le comportement que les intentions. C’était la mode de filmer New York comme la ville de la turpitude incontrôlable, souvenez-vous de French connection, ou de Serpico. C’était aussi une époque où les procès de la police newyorkaise étaient nombreux pour cause de corruption. On va donc filmer des quartiers qui se déglinguent, des enfilades de rues sales et délabrées, le métro comme un endroit très dangereux à fréquenter. On verra d’ailleurs à un moment un policier fuir dans le métro l’arrivée de deux délinquants, il ne veut pas d’ennui. Les images sombres et le froid de New York sont opposés à la chaleur et aux couleurs de Tucson. C’est plutôt bien filmé, la profondeur de l’espace est bien saisie, et le jeu dans les escaliers du métro ou qui mènent à un parking en sous-sol permet d’accroître la tension. 

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974 

    Dans le métro il tue froidement deux délinquants 

    Bien que le film soit assez court, une heure et demie, les assassinats de délinquant sont un peu répétitifs et en la matière Michael Winner n’a pas fait preuve d’imagination : deux ou trois délinquants se pointent – ils naviguent en bande parce qu’ils sont lâches – Paul Kersey sort son calibre et les plombent. Le plus souvent il s'acharne d'ailleurs sur les blessés. Le plus drôle c’est sans doute la réaction de la justice et de la police qui cherchent à garder le monopole de la violence et donc qui vont tout faire pour étouffer l’affaire Kersey. C’est une vision plutôt anarchiste : l’Etat confisque le pouvoir des citoyens et s’applique à les fragiliser car c’est de cette fragilité qu’ils tiennent leur pouvoir. A travers l’anonymat de la grande ville, et aussi l’indifférence des gens pour ce qui se passe autour d’eux, il y a quelque chose que Winner arrive bien à saisir comme le relâchement du corps social. Mais on ne peut pas y couper, le message est clair, il faut rétablir l’ordre, notamment en simplifiant le travail de la police, en lui donnant un peu plus de pouvoir. 

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974 

    Après avoir provoqué des voyous dans un bar en leur montrant ses billets, Paul les assassine 

    L’interprétation est évidemment emmenée par Charles Bronson qui va trouver dans cette figure monolithique de Paul Kersey la gloire et accéder au statut de star. Certes il avait déjà fait de bons succès internationaux après Il était une fois dans l’Ouest, mais là il va exploser le box-office. Il est un peu moins mauvais que d’ordinaire, c’est-à-dire qu’il manifeste tout de même des émotions. Lui donner le rôle d’un architecte, un semi-intellectuel, est assez osé. Les autres personnages sont plutôt grimaçants. Dans un petit rôle de semi-débile, on reconnaitra Jeff Goldblum. Les rôles féminins sont réduits à leur plus simple expression, ce sont des faire-valoir, et si ces femmes ne se font pas tuer, elles sombrent dans la folie. On félicite Winner de ne pas nous avoir infligé une nouvelle fois Jill Ireland. Vincent Gardenia est le lieutenant Ochoa, avec pas plus de conviction que ça. Steve Keats dans le rôle du beau-fils est assez transparent, et on ne sait pas trop s’il veut se débarrasser de sa femme, ou si au contraire il veut la sauver. L’interprétation de Stuart Margolin dans le rôle de Jainchill est assez grotesque. Mais je me rends compte que tout ça ne compte pas vraiment car le film, et la manière dont il est tourné, ne demande pas de subtilité dans l’interprétation puisque les caractères ne sont volontairement pas approfondis.

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974  

    Paul est cerné 

    Bref le temps a passé sur ce film et sans être un chef d’œuvre incontournable, il annonce un changement d’époque, la fin de l’insouciance, aussi bien pour les gens honnêtes que pour la canaille. C’est donc bien un film politique malgré ses confusions apparentes qui suppose que le développement de l’Etat engendre plus de problèmes qu’il n’en résout. Et en effet aux Etats-Unis le développement de la délinquance au cours des années soixante et soixante-dix a accompagné l’accroissement régulier des effectifs policiers. La musique est de Herbie Hancock. 

    Le justicier dans la ville, Death Wish, Michael Winner, 1974 

    Le lieutenant Ochoa demande à Paul de quitter la ville

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/l-inspecteur-harry-dirty-harry-don-siegel-1971-a130654048

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  • Luke la main froide, Cool hand Luke, Stuart Rosenberg, 1967

    Au fil du temps c’est un film qui est devenu un classique. C’était une époque, les années soixante, où le cinéma américain se redéfinissait et retrouvait un peu de ses racines libertaires qu’il avait dû mettre entre parenthèse après la chasse aux sorcières qui avait failli le détruire et qui voulait le ravaler au rang de simple divertissement magnifiant l’optimisme frelaté de l’american way of life. Paul Newman a été une figure emblématique de ce mouvement de rébellion. Il était l’exact inverse de John Wayne. Beau garçon, il apportait le doute, il était le symbole de la défaite. Ce n’est pas lui qu’on aurait vu tuer des indiens les uns après les autres. Bien au contraire, malgré ses yeux bleus, lorsqu’il tourna un western, il fit Hombre, jouant le rôle d’un métis qui n’accepte pas la manière dont les blancs traitent ses frères. Il tourna aussi l’admirable film de Preminger, Exodus, à une époque où ce n’était pas encore la mode de cracher sur Israël au nom d’un antisionisme fumeux. The hustler, le superbe film de Robert Rossen qui fit beaucoup pour sa gloire[1], est aussi le portrait d’un perdant. C’est ce qu’il incarnait : un perdant. Gloire aux perdants ! Et ce fut encore le cas dans le beau film de George Roy Hill Butch Cassidy and Sundance kid. Ensuite la mode des perdants passa avec la remise en ordre du capitalisme mondialisé. Les grandes vedettes devinrent presque naturellement des brutes bodybuildées, Sylvester Stalone ou Arnold Schwarzenegger qui démontraient que la réflexion sur la condition humaine n’était plus à l’ordre du jour et que seule payait l’efficacité. Bien sûr des acteurs comme De Niro ou même Pacino sont restés en marge de cette nouvelle tendance qui aurait pu faire passer John Wayne pour un intellectuel. John Wayne parlons-en. C’était ce que détestait ouvertement Paul Newman, il tourna un film WUSA, sous la direction de Stuart Rosenberg sans doute uniquement pour mettre en scène un fasciste arrogant et borné nommé John Wayno ! L’allusion était plus que transparente. Cool hand Luke est par ailleurs un film de prisonnier, dans la longue tradition des films de prison ou de bagnards, le modèle étant I am a Fugitive from a Chain Gang de Mervyn LeRoy en 1932, avec l’excellent Paul Muni. Et c’est un film noir, très noir même, malgré des couleurs magnifiques, ou peut-être même à cause d’elle.  

    Luke la main froide, Cool hand Luke, Stuart Rosenberg, 1967

    Lucas Jackson est un ancien vétéran de l’armée. Une nuit, ayant trop but, il se met à couper les têtes des parcomètres. Arrêté, il passe en jugement et se trouve condamné au bagne pour deux ans. C’est un endroit très dur, dirigé d’une main de fer par le Captain. La moindre incartade est punie par des matons aussi méchants que bornés. Dans cet univers de prisonniers, il faut travailler dur à l’entretien des routes, et les relations ne sont pas faciles. Luke va se prendre de bec avec Dragline qui joue un peu le rôle de leader dans la chambrée. Dragline est un rude gaillard, grand, fort, il affronte Luke dans un match de boxe improbable. Malgré sa défaite, Luke été Dragline vont devenir amis. Quelques temps plus tard, la mère de Luke, très malade, vient le voir comme pour lui faire ses adieux. Les hommes s’ennuient, et pour passer le temps, Luke parie qu’il peut manger 50 œufs en une heure de temps. Il y arrivera. Il devient de plus en plus le leader, très apprécié des autres forçats, il s’amuse à battre des records dans la confection du sablage de la route. Les choses se gâtent lorsque Luke apprend la mort de sa mère. Pour l’empêcher d’aller à l’enterrement, le Captain l’enferme dans la boîte. Luke en ressortira amer avec comme seule idée de s’évader. La première tentative ne dure pas, il est passé par le plancher du dortoir, après l’avoir scié, mais il va être repris rapidement. La seconde fois, il ira un peu plus loin, après avoir brouillé sa piste pour les chiens à qui il a fait respirer du poivre. Par défi, il envoie une photo de lui avec deux belles filles. Il devient une légende. Mais pourtant il va être encore une fois repris. Cruellement battu, il va finir par mimer la soumission. Humilié par les matons, ses compagnons de détentions se détournent de lui. Mais ce n’’est qu’une partie remise. Il va s’évader à nouveau au volant d’un camion du bagne, après avoir pris les clés des autres véhicules. Dragline va le suivre dans cette entreprise désespérée. Luke se retrouve dans une église et manifeste ouvertement contre un Dieu absent et peu clément. L’église est cernée, Dragline tente bien de le faire sortir en lui promettant la vie sauve, mais Boss Godfrey l’assassine d’une balle dans le cou. 

    Luke la main froide, Cool hand Luke, Stuart Rosenberg, 1967 

    Un soir d’ivresse, Luke démolit des parcmètres 

    Le scénario est adapté d’un roman de Donn Pearce, et ce dernier a participé directement à son écriture. On sait peu de chose de cet auteur un seul de ses romans est traduit en français. Ce fut un homme d’aventures, il a bourlingué un peu partout dans le monde, il a même été arrêté à Marseille et fait de la prison en France. Il fut ensuite cambrioleur, perceur de coffres-forts. L’esprit du roman n’est pas trahi, bien qu’il y ait quelques différences notables. Tout d’abord, dans le roman, Luke est un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, et il a vingt-huit ans. Ce qui fait que l’action se passe au maximum vers le milieu des années cinquante. Or dans le film, l’époque est assez peu marquée, et en 1967, il est probable que les bagnes de ce type avaient disparu. Dans l’ouvrage la mère de Luke n’est pas à l’article de la mort, et elle se présente debout. Le fait que la mère soit mourante et ne puisse se déplacer que couchée au fond d’une camionnette,  accroit la tension dramatique. Plus fondamental, dans le roman on apprend beaucoup de choses qui explique la personnalité rebelle et pessimiste de Luke : son père était un pasteur puritain, très dur, et qui est parti sans crier gare, ce qui sans doute explique qu’il déteste autant l’hypocrisie de la religion ; Luke a aussi connu le traumatisme des campagnes guerrières en Italie, puis en Allemagne. Egalement, alors que le livre est écrit à la première personne,  et donc   explicite comment la légende de Luke s’est formée, le film est tourné du point de vue de Luke, et non du point de vue du regard que les autres prisonniers portent sur sa personne. Le roman est un long flash-back. Mais pour le reste c’est très fidèle. 

    Luke la main froide, Cool hand Luke, Stuart Rosenberg, 1967 

    Luke entraîne les prisonniers à finir le travail avant le terme 

    Si ce film très populaire connait un succès très soutenu depuis sa sortie en 1957, il le doit, entre autres, à la densité de son sujet. A bien y regarder, c’est une parabole du Christ. Luke est le messie qui est envoyé pour éclairer les hommes par son martyr. Dans l’ouvrage  c’est très explicite, et sa venue est d’ailleurs annoncée par un journal qui s’envole et vient s’échouer aux pieds du narrateur. Il sera crucifié sur la table où il a mangé des œufs, mais plus encore, s’il doute de l’existence de Dieu, c’est bien parce qu’il a été abandonné par lui d’une manière injuste. Luke est évidemment le rebelle par excellence qui ne comprend pas l’importance de la hiérarchie et de la discipline, ces deux notions sont seulement la justification d’une cruauté naturelle. Mais si l’ensemble du personnel pénitentiaire est mauvais et stupide, les prisonniers ont de vraies qualités humaines qui se trouvent en tâtonnant. Il y aura ainsi de belles scènes de solidarité lorsque Luke s’isole au moment de la mort de sa mère, lorsque les prisonniers l’aide à finir son assiette pour lui éviter un séjour dans la boîte. Il y a aussi la légende de Luke, comment elle se crée et se diffuse, et comment elle s’évanouit. On ne lui pardonnera pas de se soumettre. Cette image en fait aide les bagnards à conserver une certaine dignité. 

    Luke la main froide, Cool hand Luke, Stuart Rosenberg, 1967 

    Luke a gagné son pari 

    Evidemment ce film possède aussi de belles qualités cinématographiques. Ce réalisateur discret avait auparavant mis en scène l’excellent Muder, inc.[2]. Tourné en Panavision, Rosenberg utilise au mieux les décors naturels. C’est sensé se passer en Floride, il y fait donc chaud et les fossés sont remplis de serpents. La belle photographie de Conrad Hall saisi parfaitement cet espace particulier, aussi bien dans sa profondeur de champ que dans ses couleurs et donc sa lumière. Au-delà des formes géométriques que Rosenberg développe, le cadre est parfait, il y a aussi de très beaux mouvements de caméra, dans la construction de la route, ou dans les discours verbeux été dérisoires du Captain. Le long défilé des camions à l’aube, la paisibilité des chants des bagnards dans leurs rares heures de repos sont filmés dans des plans d’ensemble qui donnent beaucoup de vie à l’histoire. Il y a également pas mal de science dans le parcours que fait la caméra en traversant à plusieurs reprises le dortoir des prisonniers. 

    Luke la main froide, Cool hand Luke, Stuart Rosenberg, 1967 

    Luke est repris après sa première évasion 

    L’interprétation est excellente. Evidemment Paul Newman, pour qui le film est fait, est remarquable. C’est un de ses plus beaux rôles de perdant magnifique. Il était à cette époque le prince d’Hollywood, si le très décevant Torn curtain d’Hitchcock avait été l’année précédente un échec  commercial et critique, Hombre avait été un triomphe. Cool hand Luke aurait plus lui valoir d’ailleurs l’Oscar du meilleur premier rôle. Mais bien qu’il fut nominé, la statuette lui échappa au profit de Rod Steiger pour son rôle de cabotin dans In the Heat of the Night. George Kennedy par contre obtint l’Oscar du meilleur second rôle. Il est aussi excellent, maîtrisant parfaitement tous les aspects de son personnage, à la fois brutal et naïf. S’il était déjà connu comme un solide second rôle, avec Cool hand Luke, il changea de dimension. Jo Van Fleet n’avait qu’un tout petit rôle, celui d’Arletta la mère de Luke auquel elle donne beaucoup d’émotion. Ce film a beaucoup de grâce et tous les acteurs sont très bons, donnons tout de même un coup de chapeau à l’excellent Strother Martin qui apporte juste ce qu’il faut de cruauté imbécile au rôle du Captain, il se fera encore plus remarqué par la suite chez Peckinpah. . On reconnaitra aussi les silhouettes des très bons Dennis Hopper et Harry Dean Stanton. Notez qu’il n’ a pas de rôle de femme : Arletta est juste une mère souffrante, et cette jeune femme au gros seins qui nettoie sa voiture en excitant les bagnards, est plus une image qu’une réalité.

    Luke la main froide, Cool hand Luke, Stuart Rosenberg, 1967  

    A sa deuxième évasion, il va être durement puni 

    Curieusement négligé en France par la critique à sa sortie qui trouvait Cool hand Luke trop simple, c’est un film décisif dans le re nouveau d’Hollywood à la fin des années soixante, il accompagne directement la montée des idées libertaires aux Etats-Unis. On ne peut pas se rendre compte aujourd’hui de l’importance de la critique féroce de la religion qu’il sous-tend. Il y a bien sûr aussi cet idéal de liberté : quelles que soient ses fautes, un être humain à vocation à s’évader dès lors qu’il se trouve enfermé. Depuis sa sortie ce film a fait son chemin, il est devenu une telle référence qu’il a été adapté aussi pour le théâtre, ce qui peut paraître curieux, parce que prendre la place de Paul Newman dans ce rôle paraît périlleux, tant celui-ci l’habite avec grâce. Paul Newman s’est très bien entendu avec Stuart Rosenberg, ils feront encore trois films ensemble. WUSA qui fut un échec cuisant[3], le curieux Pocket money, et puis une nouvelle aventure du détective Harper, The drowning pool.  

     Luke la main froide, Cool hand Luke, Stuart Rosenberg, 1967 

    Luke mime la soumission pour mieux préparer une nouvelle évasion 

    Les années passent, et Luke reste dans nos cœurs. On peut voir et revoir ce film autant de fois qu’on le veut, il n’a pas pris une ride. On a la chance maintenant de le trouver en Blu ray, ce qui permet d’apprécier un peu plus peut être la qualité des images. Mais on est tellement pris par l’histoire qu’évidemment on n’a pas beaucoup de temps pour admirer la beauté des paysages ! Et ce qui ne gâche rien, la musique est excellente. 

    Luke la main froide, Cool hand Luke, Stuart Rosenberg, 1967 

    Dans l’église désaffectée, Luke s’adresse directement à Dieu

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/l-arnaqueur-the-hustler-1961-a114844798

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/crime-societe-anonyme-murder-inc-stuart-rosenberg-1960-a114844704

    [3] Ce film est assez difficile à trouver aujourd’hui. Il vaut pourtant le détour.

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  • Psychose, Psycho, Alfred Hitchcock, 1960

    C’est un des films les plus célèbres d’Hitchcock. Mais ce n’est généralement pas le film préféré des fans de ce réalisateur. La renommée de Psycho est portée d’abord par les amateurs de Gore et de films sur les serial killer, qui aiment bien le côté folie ordinaire qui règne sur cette histoire et qui aiment à se faire peur avec un peu tout et un peu rien. Moins consensuel que North by Northwest, il a d’ailleurs bénéficié d’un budget moins conséquent, et d’acteurs moins prestigieux. Le budget de Psycho a été de 800 000 $ contre 3 millions $ pour North by Northwest. Son rendement s’est construit au fil du temps, par exemple en France North by Northwest avait fait 4 millions d’entrées, et Psycho seulement 2 millions. Pourtant au fil des décennies, Psycho aura généré 50 millions de $ de recettes contre 30 pour North by Northwest.  

    Psychose, Psycho, Alfred Hitchcock, 1960

    Marion Crane est une jeune femme qui travaille péniblement dans une agence immobilière de Phoenix pour un petit salaire. Elle a une liaison compliquée avec Sam Loomis, un commerçant du coin qui tarde à se décider de l’épouser pour des raisons financières. Un vendredi après midi, alors que son patron est en train d’effectuer une transaction importante, elle décide de voler sur un coup de tête les 40 000 $  qu’elle doit remettre à la banque. Elle s’enfuit avec l’argent, quelques vêtements et sa voiture. Après quelques péripéties, un agent de police la trouve louche, elle change de voirure, elle atterrit par temps de pluie au Motel Bates complètement désert. Elle y est accueillie par Norman Bates qui prétend vivire ici tout seul avec sa mère. Il se montre aimable, quoiqu’un peu tatillon et lui propose de lui faire à manger. Marion réfléchit et pense qu’elle a fait une grosse bétise en prenant l’argent, elle voudrait repartir pour Phoenix. Elle décide de passer la nuit à l’hôtel et de retourner ensuite. Mais tandis qu’elle prend sa douche, elle est assassinée par une femme mystérieuse à grands coups de couteau. Norman vient peu après nettoyer la scène du crime et embarquer tout ce qui appartient à Marion, il met également el cadavre dans la voiture, et va perdre le tout dans les marais pas très loin du motel. Mais cette disparition va susciter l’inquiétude. Le patron de Marion lance un détective à ses trousses, promettant de ne pas porter plainte si elle rend l’argent. Et puis c’est la sœur de Marion, Lila, qui va annoncer la disparition à Sam en lui demandant ce qu’il est advenu de sa sœur. Arbogast, le détective va les interroger. Puis il prend la décision de visiter tous les motels alentour, jusqu’au moment où il va tomber sur celui de Norman Bates. Il se rend compte que marion est bien passée par là. Mais l’interrogatoire de Norman tourne court. Arbogast téléphone à Lila pour lui dire ce qu’il a trouvé et lui annoncer qu’il va tenter d’interroger la mère de Norman. Mais justement en y allant, il se fait à son tour assassiner. Ne le voyant pas revenir, Lila et Sam vont partir à leur tour sur les lieux du crime. Ils vont interroger Norman qui leur parait très louche, puis ensuite le shérif qui leur annonce que la mère de Norman est morte. Voulant pénétrer à tout prix dans la maison, alors même que Sam fait la conversation à Norman, Lila va trouver une maison vide. Entre temps Norman va se débarrasser de Sam, et revenir à toute allure vers la maison. Lila tente de se cacher, mais pour cela elle va descendree à la cave où elle va découvrir un cadavre embaumé. Celui de la mère de Norman. Alors que celui-ci tente de la tuer, Sam arrive et la sauve du pire. Norman est arrêté. On apprendra que c’est lui qui a tué sa propre mère et l’amant de celle-ci et que cela est lié à sa propre enfance. 

    Psychose, Psycho, Alfred Hitchcock, 1960 

    Marion Crane se fait poignarder sous le douche 

    Le scénario est basé sur le solide roman à succès de Robert Bloch[1]. Lui-même s’étant inspiré plus ou moins vaguement de l’affaire Ed Gein qui en 1945 avait défrayé la chronique par les atrocités que celui-ci avait commises. Si on retrouve des traces des thématiques privilégiées par Hitchcock, le sujet en lui-même est plutôt atypique. D’abord parce que cette histoire se passe au milieu d’une population ordinaire. Je ne suis pas sûr de ne pas me tromper, mais il me semble bien que c’est le seul film dans lequel Hitchcock s’intéresse à des petites gens qui gagnent petitement leur vie. En règle générale, il s’intéresse plutôt à des gens qui ont des positions sociales élevées. Est-ce pour cela qu’il n’y a pas d’acteurs de premier plan ? Est-ce pour cela que le budget est relativement faible ? L’aspect glamour qu’on trouve dans tous les films d’Hitchcock, du moins après la guerre, est soigneusement gommé. Mais quel est véritablement le sujet du film ? Le portrait d’un homme qui a sombré dans la folie ? Ou celui d’une femme, Marion Crane, qui a succombé à l’attirance pour l’argent. En tous les cas, on va retrouver quelques obsessions hitchcockiennes, d’abord cette domination d’une mère sur son fils – même si elle n’est pas présente. Et du reste les femmes sont toujours autant dangereuses, la mère de Norman l’a poursuivi au-delà de la mort en s’emparant de son esprit. Mais l’imprévisible Marion amène le danger aussi bien pour Norman que pour sa sœur et son amant. Norman Bates, à cause de sa mère, refuse son propre désir pour les femmes qu’il punit de la mort. On apprendra en effet qu’il n’a pas tué seulement la pauvre Marion, et Arbogast mais également deux jeunes filles innocentes. Comme à chaque fois, Hitchcock flirte avec le thème de l’homosexualité, sans l’aborder vraiment[2]. Hitchcock qui n’en manquait pas une, méprisait ouvertement l’ouvrage de Robert Bloch, disant qu’il n’avait retenu de l’histoire que la scène de la douche[3], il supposait que son sujet n’avait aucune importance et que seuls comptaient les exercices de formes qu’il pouvait en tirer. Il semblait même vouloir dire que son film était un film expérimental, qu’il l’avait tourné avec les moyens et les techniques d’une équipe de télévision. Mais certainement le fait que ce soit à l’origine un roman de Robert Bloch y est pour beaucoup dans la pérennisation du succès du film. En effet Bloch est un romancier populaire très respecté qui a été un auteur prolifique dans la science-fiction, le fantastique ou le roman noir. Il est une icône de la culture de la marge. 

    Psychose, Psycho, Alfred Hitchcock, 1960 

    Arbogast interroge Sam et Lila 

    La réalisation est plutôt soignée. Tout le monde a retenu la scène du meurtre sous la douche. Le bavard Hitchcock s’en montrait très fier, suggérant qu’il avait démontré avec elle comment on pouvait manipuler l’émotion des spectateurs par l’image. Mais la réalité semble un peu plus compliquée. En effet elle aurait été réalisée à partir des story board de Saül Bass que celui a montré plusieurs fois[4] ! Cette scène des plus admirées par les hitchcockiens ne serait finalement pas de lui ! Passons. Bien qu’on puisse lui reconnaître une certaine efficacité, elle n’est pourtant pas déterminante pour l’ensemble. Il y a aussi la scène du meurtre d’Arbogast dans l’escalier. Hitchcock nous dit qu’il était malade, et que c’est Saül Bass qui l’a remplacé ! Mais le résultat était trop mauvais, toujours selon Hitchcock, et il fallut la retourner. Personnellement je trouve cette scène plate et mal filmée. La manière dont tombe Arbogast est empruntée et peu crédible, il tombe avant même que le poignard ne le frappe, et filmer la scène d’en haut, n’apporte pas grand-chose, si ce n’est la confusion. Mais cela n’enlève rien à l’ensemble qui est plutôt bien rythmé. Tourné en écran large, avec une belle image de John L. Russel. Peu habitué de l’univers hitchcockien, il avait pourtant une certaine expérience du film noir. La caméra est suffisamment mobile pour trouver des mouvements d’appareil intéressants quand Hitchcock ne cherche pas à épater son public. Bien sûr il y a des transparences assez négligées, comme la conduite en voiture sous la pluie, ou même la sortie de Phoenix par Sam et Lila. Mais cette négligence est apparemment la marque de fabrique d’Hitchcock. Les histoires d’opposition entre la verticalité de la maison et l’horizontalité du motel qui plaisaient tant à Truffaut et à Hitchcock ne me semble pas non plus ajouter quelque chose d’important au récit. On peut trouver que la mise en scène est propre dans son ensemble, mais elle n’est pas forcément très originale et remarquable. Les scènes où l’on voit le flic suivre en voiture Marion sont redondantes. 

    Psychose, Psycho, Alfred Hitchcock, 1960 

    Norman Bates voit le détective arriver 

    L’interprétation est intéressante. Janet Leigh est remarquable, star sur le déclin, ce sera son dernier rôle important. C’est elle qui occupe tout le devant de la scène pendant presque la moitié du film – elle ne meurt pas au tiers du film comme on le dit souvent. C’est son personnage de voleuse qui culpabilise qui donne un aspect film noir à Psycho. Anthony Perkins est excellent. Il change de personnalité au fil du dialogue : séduisant quand on abonde dans son sens, méchant dès qu’on le contrarie.  Contrairement à ce qu’on dit ce n’était pas son premier rôle important. Il avait déjà joué dans des grosses productions, sous la direction de William Wyler, de Robert Mulligan ou d’Anthony Mann. Mais ce rôle le marquera tellement qu’il l’exploitera jusqu’à la corde dans des suites médiocres, des improbables retours, Psycho2, Psycho3 qu’il mettra en scène lui-même, et même encore Psycho 4. Il a donc fait de Norman Bates un personnage à part dans le film d’épouvante, une franchise particulière qu’il a détournée à son profit ! Martin Balsam est Arbogast, le détective, soupçonneux et bon enfant, méthodique. Il est aussi très bon, mais Martin Balsam est toujours très bon. Et puis il y a l’insipide John Gavin dans le rôle de Sam. Ce n’est pas tellement un acteur, mais plutôt une gravure de mode, un porte costume. Vera Miles n’est pas mal dans le rôle de la sœur angoissée. On prend du plaisir à retrouver John McIntire dans le rôle du shérif, même s’il ne sert à rien pour faire progresser l’histoire. Le très bon Simon Oakland boucle le film en jouant le docteur Richmond qui explique dans une scène peu crédible des histoires de dédoublement de la personnalité. On retrouve les tendances hitchcockiennes à faire de la psychanalyse de comptoir, un peu comme dans Spellbound. Donnons une mention particulière à la prestation de la propre fille d’Hitchcock, Patricia, qui joue le rôle de la copine de bureau de Marion. 

    Psychose, Psycho, Alfred Hitchcock, 1960 

    Arbogast veut interroger la mère de Norman 

    Sans être un film désagréable à regarder, l’ensemble laisse une impression de vide, d’un manque d’épaisseur des personnages, même celui de Norman, sauf peut-être celui de Marion. Sans doute les petites astuces d’Hitchcock qui doivent faire peur ne fonctionnent pas vraiment dès lors qu’on connait déjà l’histoire, et donc cela plombe un peu les visions ultérieures de l’œuvre. Le personnage de Ed Gein n’a pas seulement inspiré celui de Norman Bates, mais également celui de The Texas Chain Saw Massacre, le film de Tobe Hooper en 1974, et peut être aussi The silence of the lambs, de Jonathan Demme en 1991. Ces deux derniers films sont une exploration de la logique particulière du tueur en série, et eux aussi ont eu énormément de succès au point d’en susciter des suites et des remakes. Comme Psycho, ils appartiennent à cette sous-culture qui s’attarde sur ces personnages de déviants extraordinaires. 

    Psychose, Psycho, Alfred Hitchcock, 1960 

    Sam et Lila vont à la recherche de Marion et d’Arbogast 

    A sa sortie, le film eut des critiques assez mitigées, surtout aux Etats-Unis. Les entrées par contre furent bonnes, bien qu’au départ de moitié inférieures à North by Northwest. L’enthousiasme ne vint qu’après, avec le temps. Mais près de soixante ans après, c’est le film d’Hitchcock qui a rapporté le plus d’argent, et la critique d’aujourd’hui n’ose même plus dire quelque chose d’un petit peu négatif, d’émettre quelque réserve. Ce film a été encensé par la Nouvelle Vague, Chabrol et Truffaut en tête. Ce qui n’empêcha pas ces ceux hypocrites de cracher sur le cinéma de papa trop emprunté et conditionné par le tournage en studio. Or ce que ces deux cuistres critiquaient chez Autant-Lara, Clément et quelques autres, c’est justement ce qu’ils ne savaient pas faire eux-mêmes, ce qu’ils n’ont jamais su faire, mais aussi c’est ce qu’ils admiraient tant chez Hitchcock. En 1998 Gus Van Sant, cinéaste de second ordre, fit un remake du film. En couleurs, il s’était appliqué à refaire tous les plans à la manière d’Hitchcock. On se demande quel peut être l’intérêt d’un tel projet aussi saugrenu. Ce fut évidemment un bide noir très mérité. 

    Psychose, Psycho, Alfred Hitchcock, 1960 

    Lila croit avoir vu quelqu’un dans la maison 

    Psychose, Psycho, Alfred Hitchcock, 1960 

    Ed Gein qui inspira le personnage de Norman Bates, et à gauche sa maison 

    Psychose, Psycho, Alfred Hitchcock, 1960 

     

     


    [1] Il existe en français deux versions de cette œuvre, l’une est le roman proprement dit, l’autre la novellisation du film d’Hitchcock.

    [2] Hitchcock emploiera souvent des acteurs homosexuels, Cary Grant, Anthony Perkins, John Gavin.

    [3] François Truffaut, Le cinéma selon Hitchcock, Robert Laffont, 1966.

    [4] http://www.ulyces.co/news/saul-bass-secrets-scene-de-la-douche-de-psychose/

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  • La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959

    Ce n’est ni un film noir, ni un film d’espionnage, malgré sa trame criminelle, et malgré le mince prétexte d’un trafic de documents au profit d’une puissance étrangère. Film de divertissement, c’est une fantaisie difficile à cataloguer, il est très emblématique de l’idéal cinématographique de Hitchcock basé sur les effets. C’est sans doute une de ses productions les plus célèbres et les plus étudiées, notamment la scène où l’on voit Cary Grant attaqué par un avion sensé déverser des pesticides sur des cultures qui n’existent pas. Hitchcock en a donné une interprétation particulière dans ses entretiens avec Truffaut, insistant sur sa nouveauté et donc du coup sur son propre génie[1]. Vincent Gallo en donnera une interprétation tout à fait personnelle dans l’excellent Arizona dream de Kusturica, en mimant les attitudes de Cary Grant. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Tout porte à croire que Thornhill a tué Townsend 

    Roger Thornhill est un publiciste fameux qui vit à un train d’enfer à New York. Il a rendez-vous à son club avec des amis, mais il doit envoyer un télégramme à sa mère pour lui rappeler qu’ils doivent aller ensemble au théâtre. En allant se charger de cette besogne, il va être enlevé par deux tueurs qui l’embarquent dans une voiture et le mènent dans la belle demeure de Lester Townsend. Là il rencontre toute une équipe dirigée par une personne qu’il croit être Lester Townsend. Celui-ci croyant avoir à faire à un dénommé Kaplan, lui propose un arrangement. Mais Thornhill lui affirme qu’il n’est pas Kaplan. N’arrivant à aucun arrangement, les tueurs le force à boire du whisky et tentent de le tuer en fabriquant un faux accident de voiture. Echappant miraculeusement à la mort, il est arrêté par la police. A partir de ce moment-là il va enquêter sur Lester Townsend. Mais retournant à la maison où il a été si mal traité, il semble s’être trompé. Il va donc aller jusqu’au siège des Nations Unies. Là il rencontre le vrai Townsend qui ne ressemble pas du tout à celui qui prétendait s’appeler ainsi. Mais un des tueurs qui l’a suivi, va assassiner Townsend d’un coup de poignard dans le dos. Le meurtre a lieu au milieu de la foule, et on croit que c’est Thornhill qui l’a commis, il tient le poignard dans sa main. Il est donc obligé de fuir. Il va se mettre à la recherche du mystérieux Kaplan, tandis que la police le recherche et que sa photo a été publiée à la une de tous les journaux américains. Pour cela il doit aller à Chicago. Dans le train qui l’emmène, il rencontre une séduisante jeune femme, Eva, qui l’aide à se cacher de la police en l’hébergeant dans sa cabine. Jouant les entremetteuses, elle va l’aider aussi à se rendre à un rendez-vous avec Kaplan. Entre temps on a appris que Kaplan n’existe pas et n’est qu’un leurre pour tromper l’ennemi et protéger Eva qui travaille avec les services secrets américains. Au milieu de nulle part, Thornhill manque d’être tué par un avion qui s’écrasera sur un camion-citerne. Revenu à Chicago, il soupçonne de plus en plus Eva. Bientôt pourtant le chef des agents de renseignements américains va lui expliquer qui est réellement Eva et l’utiliser pour la couvrir. Elle va faire donc semblant de tuer Thornhill en lui tirant des coups de feu à blanc. Elle doit fuir avec Vandamm. Mais rien ne se passe comme prévu. Thornhill va tenter de retenir Eva, mais surtout Leonard a démasqué Eva et prévient Vandamm qui est très touché par la trahison de sa maitresse. Il projette de la tuer une fois qu’ils seront au-dessus de l’océan. Thornhill cependant va sauver Eva en l’empêchant de prendre l’avion. Ils arrivent à fuir en amenant les microfilms. Poursuivis par les sbires de Vandamm, ils seront sauvés in extremis par la police. Ils vont pouvoir se marier. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Il cherche a acheté un billet pour Chicago 

    Le scénario est signé Ernest Lehman, auteur hétéroclite à succès qui signa aussi bien West Side Story que Somebody up there likes me, ou The sound of music. Il signera le scénario de The prize avec Paul Newman qui se situe tout à fait dans la lignée hitchcockienne. La première évidence est que ce scénario est complètement creux et bourré d’invraisemblances du début à la fin. Par exemple on ne sait pas pourquoi Vandamm a confondu Thornhill avec Kaplan. Ou encore, la police arrive in extremis pour sauver Eva été Thornhill, sans qu’on sache très bien ce qui les a décidés à arriver sur les lieux. On est surpris également dans la fameuse scène de l’attentat par avion par ce champ de maïs qui existe tout seul au milieu d’une plaine déserte complètement dénudée. Et d’ailleurs on se demande bien pourquoi Thornhill se rend à ce rendez-vous sans prendre aucune précaution. Sur le plan psychologique, ce n’est pas mieux. Thornhill, vieux célibataire endurci tombe amoureux de la très volage Eva qui, elle-même, à son tour, est touchée par la grâce de l’amour. Mais Hitchcock n’est pas un réalisateur qui fait dans le réalisme. Cependant si dans la plupart de ses films il développe des caractères psychologiques, ici on en reste plutôt au niveau de l’action. Mais bien entendu l’action à l’état pur ne peut pas exister et même si le ressort est minimal, il faut qu’il existe. On va donc trouver deux éléments importants : le premier est l’obstination de Thornhill à découvrir la vérité, envers et contre tout. Le second c’est encore le fameux triangle : une femme et deux hommes. La première joue forcément un jeu ambigüe en se faisant désirer par deux hommes à la fois, deux hommes que tout oppose. Mais il y a aussi la jalousie de Thornhill qui lui fait entrevoir que la lutte avec Vandamm sera récompensée par un trophée, Eva. Dans le message subliminal qui transparait au-delà de l’action proprement dite, il s’agit de savoir jusqu’où la perversité d’Eva la mènera. On remarque d’ailleurs que le seul personnage qui ne ment pas est Thornhill, quoiqu’il reconnaisse que dans la vie courante son métier l’oblige à mentir. Parmi les thèmes mineurs, il y a encore la domination des femmes, que ce soit la mère de Thornhill – qui ressemble d’ailleurs à la mère de Sebastian dans Notorious[2] Eva bien entendu, mais aussi la gardienne de la maison de Vandamm près du Mont Rushmore. La façon dont Eva se jette sur Thornhill c’est pratiquement un viol ! 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Il a rendez-vous avec Kaplan au milieu de nulle part 

    On peut analyser la mise en scène de deux manières très différentes. La première porte sur les lieux et le style que ceux-ci induisent. C’est un catalogue touristique de la modernité étatsunienne à la fin des années cinquante. On passe des quartiers huppés de New York à l’architecture moderne du siège des Nations Unies, puis on prend un train confortable où le service est excellent, servi par des noirs très respectueux, et enfin, destination finale, on se retrouve au Mont Rushmore, très prisé des touristes américains de la classe moyenne inférieure, un peu comme les chutes du Niagara. Il y a aussi la villa hypermoderne de Vandamm, perchée dans la montagne. Cet ensemble de lieux donne un côté « papier glacé » à l’image, même quand Thornhill se roule par nécessité dans un champ de maïs, il en ressort avec un peu de poussière sur sa veste, mais même pas décoiffé. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Un avion le prend en chasse pour le tuer 

    Et puis il y a la façon de filmer, d’agencer les scènes d’action. C’est sans doute ici ce qu’Hitchcock a fait de mieux. La caméra est mobile, et l’écran large donne de la profondeur de champ. Il multiplie les prouesses quand il filme la foule newyorkaise[3], la cohue dans le hall de la gare, et bien sûr dans le découpage des scènes d’action. C’est même un des rares films d’Hitchcock où les transparences ne sont pas ridicules. Cela donne un côté à la fois coloré et moderne à l’ensemble. On peut dire que c’est le début des thrillers modernes, avec ce côté design souligné par le générique de Saül Bass. La fin est très bâclée cependant, et les glissades sur les figures sculptées des présidents américains est encore moins crédible que le reste. Mais cela n’enlève rien au fait que le rythme reste soutenu. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Thornhill est maintenant associé avec les services secrets 

    Un des aspects particuliers d’Hitchcock est de mettre particulièrement en valeur des acteurs très glamour, mais aussi très typés. Cary Grant domine de sa classe évidemment la distribution, c’est autour de lui et pour lui que le film s’est fait. Il tient encore la route, mais ici il commençait déjà à vieillir. Il en fait parfois un peu trop, sans doute parce que son rôle hésite entre comédie et drame et qu’il lui est difficile de trouver le ton juste. Mais enfin, ne barguignons pas, il est efficace et très présent. C’est un peu son dernier grand rôle, il ne retrouvera le succès que dans Charade, film très hitchcokien. Eva Marie Saint est comme toujours excellente et subtile, on regrette qu’elle n’ait pas fait une meilleure carrière. Son rôle reste un peu limité. James Mason joue Vandamm, une crapule faussement sophistiquée. Il n’est pas très bon, peut-être parce qu’il n’a pas le premier rôle. Sa voix est assez mal posée, ce qui est curieux pour un acteur de théâtre anglais. Les seconds rôles sont tous très bien, à commencer par Martin Landau dans celui du sinistre Leonard. Vous me direz qu’avec son physique il n’a pas besoin de faire grand-chose pour inquiéter. Il y a aussi Leo G. Carroll dans le rôle du chef des agents secrets. Comme toujours il est très juste. C’est une silhouette habituelle des films d’Hitchcock. Je glisse sur l’interprétation de la mère de Thornhill par Jessie Royce Landis qui est sensée mettre un peu d’humour. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Eva tire sur Roger 

    Le film fut dès sa sortie un très grand succès, particulièrement en France. Avec le recul on ne sait pas trop si ce succès extravagant est mérité. Certes le film se voit sans déplaisir, l’attention du spectateur est soutenue. On ne se prend pas comme souvent avec Hitchcock à regarder sa montre. Certains le tiennent pour le meilleur film d’Hitchcock. Sur le plan technique cela me paraît évident, par contre si on ramène le film à son intérêt, il apparaît tout de même assez creux et vide de contenu. Pour moi c’est l’apogée de la carrière d’Hitchcock, après ce film il tournera l’insipide Psycho, grand succès public également, mais controversé dans son intérêt, film hésitant entre le suspense et l’horreur sans jamais choisir. Puis ensuite les choses se déliteront, et le succès le fuira peu à peu. Il en ira ainsi des derniers films Frenzy et Family plot, sortis dans l’indifférence générale de la critique et du public. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Eva a glissé et menace de tomber 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959

     

     


    [1] François Truffaut, Le cinéma selon Hitchcock, Robert Laffont, 1966.

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/les-enchaines-notorious-alfred-hitchcock-1946-a130906828

    [3] Il y a curieusement au début du film un doublon avec un rouquin sortant d’un immeuble de bureau. C’est évidemment une faute au montage.

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  • Le mouchard, The informer, John Ford, 1935

    Quand on cherche des origines au grand cycle du film noir américain (1941-1956), tôt ou tard on tombe forcément sur The informer, celui de FordNon seulement le sujet est tout à fait représentatif du film noir, mais peut être encore plus la manière de filmer. Si Ford après la Seconde Guerre mondiale se perdit dans des films sans intérêt pour la plupart, souvent en servant de faire valoir à John Wayne dans des productions insipides, il était porté dans les années trente et quarante vers les films à contenu social très marqué, comme The grapes of wrath en 1940 ou How green was my valley en 1941 et bien sûr The informer. A tel point qu’il aurait pu passer pour communiste ! The informer date de 1935. Il y a deux choses importantes à savoir sur ce film : la première est qu’il s’agit d’un remake, une première version muette avait été tournée en Grande-Bretagne en 1929 et réalisée par un metteur en scène allemand, Arthur Robison, né à Chicago[1]. Cette version a très nettement influencé Ford, même si le découpage est très différent, puisqu’elle développe un peu plus le contexte social et politique de cette tragédie. La seconde est qu’il est tiré d’un roman à succès de Liam O’Flaherty qui avait été traduit en français en 1928 sous le titre Le dénonciateur, mais l’auteur a écrit un autre roman The puritan, qui servira de base au superbe film de Jeff Musso, Le puritain, avec Jean-Louis Barrault den 1937. Liam O’Flaherty était considéré alors comme un écrivain important.  

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935

    Gypo Nolan est un pauvre ère qui a été chassé de l’armée secrète irlandaise à cause de sa mauvaise conduite. Sans argent, sans travail, il désespère de voir sa petite amie Katie se prostituer. Un soir, alors que l’armée d’occupation britannique patrouille dans la ville, son regard est accroché par une affiche qui annonce une récompense de 20 £ pour la dénonciation et l’arrestation de Frankie McPhillips, membre éminent de l’armée secrète, mais aussi le meilleur ami de Gypo. Dans un premier temps il balaie cette idée d’un revers de main et déchire même cette affiche ignominieuse. Mais un peu plus tard il croise Katie qui racole sur le trottoir, et tous les deux se prennent à rêver d’un départ en Amérique. La traversée coûte 10 £ par personne. Il va retrouver bientôt Frankie qui lui annonce qu’il va chercher à voir sa mère et sa sœur. Gypo lui dit que la voie est libre. Mais Il va vendre son meilleur ami aux Anglais. Ceux-ci vont organiser la traque et tuer Frankie sous les yeux de sa mère, puis ils payent Gypo qui s’en va à la veillée funèbre. Là il commence à se faire remarquer, et les amis de Frankie vont avoir des soupçons. Pour s’en défaire, Gypo croit malin de dénoncer Mulligan, un pauvre tailleur malade.  Pour tirer cette histoire au clair, Gallagher va donner rendez-vous à une heure du matin à Gypo dans un repaire sécurisé de l’armée secrète. En attendant Gypo est sensé partir à la recherche de Katie pour lui donner de l’argent. Mais il s’attarde dans les bars, commence à payer des tournées, et bientôt il n’a presque plus rien. Les hommes de Gallagher qui le suivent commencent à se douter qu’il a été payé pour trahir. Gypo va arriver à la réunion complètement saoul. C’est d’un véritable tribunal dont il s’agit. Rapidement la preuve de la culpabilité de Gypo ne fait plus l’ombre d’un doute. Il va être condamné à mort, malgré les appels à la clémence de la sœur de Frankie qui est aussi amoureuse de Gallagher. Les membres de l’armée secrète vont tirer au sort pour savoir qui doit tuer Gypo. Gypo va pourtant arriver à s’échapper et se réfugier chez Katie. Alors qu’il s’endort fin saoul, Katie va voir Gallagher pour le supplier de l’épargner. Mais celui-ci, pensant que Gypo est devenu trop dangereux pour l’organisation, va partir avec ses hommes pour l’abattre. Au cours d’une bagarre, Gypo va être mortellement blessé. Il va encore s’enfuir, mais cette fois, il va seulement arriver jusqu’à l’église où il retrouve la mère de Frankie qui lui pardonnera avant qu’il ne meure. 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Gypo voit l’avis de recherche de son ami 

    Le scénario est de Dudley Nichols, vieux compagnon de route de Ford pour qui il écrivit Stagecoach, il travailla aussi pour Fritz Lang et pour Henry Hathaway. La thématique est très complexe. Il y a bien sûr l’analyse des raisons qui poussent Gypo à trahir, la misère dans une ville où tout le monde est pauvre, mais aussi probablement la jalousie. Car Frankie est l’exact inverse de Gypo. Il réfléchit, il est intelligent, alors que Gypo est un amas de muscles qui obéit plutôt aux ordres : Frankie le rappellera. Gypo est rejeté et moqué par tout le monde, c’est juste une brute, sauf pour Katie sans doute qui l’aime à sa manière. La trahison et la mort de Frankie entraine évidemment le remords. Gypo commence à être poursuivi par l’idée de ce qu’il a fait et il n’a plus de solution que dans une fuite en avant sans issue. La deuxième couche est politique. L’armée secrète se bat contre l’occupant britannique, qui n’hésite pas à réduire le peuple irlandais à la misère, et qui le méprise lorsqu’un de ses membres se vend littéralement. On peut donc voir aussi la fatalité de la délation comme le résultat de l’oppression. Les membres de l’armée secrète sont des gens organisés et résolus qui n’ont absolument pas l’air de terroristes. Il y a ensuite l’opposition des hommes et des femmes. Les premiers paraissent durs et entêtés, comme si cet entêtement était l’origine de la guerre. Les femmes à l’inverse paraissent bien plus raisonnables, offrant plus souvent le pardon. Que ce soit la mère, la sœur de Frankie ou Katie, elles feront toutes les trois preuves de compassion. Et puis derrière tout cela il y a parfum de religion catholique, avec l’église, le pardon, mais aussi Gypo qui apparait plusieurs dans les positions du crucifié. Ce dernier point appelle à la rédemption.

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Gypo a honte de sa misère 

    Cette richesse thématique se marie avec une esthétique singulière qu’on peut situer entre M de Lang et le grand cycle du film noir. En effet, l’expressionnisme du jeu des ombres portées et des lumières, annonce ce qui va devenir systématique dans le film noir des années quarante. C’est peut être avec ce film que nous avons la liaison entre l’expressionnisme allemand et l’esthétique du film noir. En 1935, c’est manifestement une rupture dans le cinéma américain. Et cette manière de faire, même si elle sera ensuite abandonnée par Ford, fera école. L’éclairage s’arrange toujours pour qu’au centre du cadre on trouve toujours un point lumineux un peu comme une boussole, dans un ensemble qui reste sombre, voire glauque. C’est aussi un film fauché. Personne n’en voulait, et Ford accepta d’être payé au pourcentage. Le film ayant un succès immense, il lui rapporta finalement beaucoup d’argent. Mais le budget étriqué obligea à des économies sévères sur les décors, cela se fit au prix d’une surcharge de nappes de brouillard. Ce sera donc un film qui ne respire pas, et les plans rapprochés seront très nombreux. Curieusement c’est cette pauvreté de moyens qui permet de renforcer la démarche esthétique. 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Chez les Anglais, Gypo vend son ami pour 20 £ 

    Contrairement à ce qui a été dit ici et là, je trouve pour ma part la distribution excellente. Le coup de génie étant d’avoir donné le rôle de Gypo à Victor McLaglen, un habitué des seconds rôles de balourds. C’est le seul film où il a un rôle aussi important. Il a un physique de boxeur, très grand, solide, le nez cassé, il est parfaitement tourmenté par les ignominies qu’il commet. Le film tourne entièrement autour de sa performance qui lui vaudra l’Oscar du meilleur acteur en 1936. Tous les autres acteurs sont bien, mais Margot Grahame dans le petit rôle de Katie est tout à fait touchante. 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Après la mort de Frankie, Gypo se rend à la veillée mortuaire 

    Il y a de très belles scènes, comme par exemple l’attente de Gypo dans le QG des Anglais, ou alors lorsque le même Gypo se trouve enfermé dans le réduit, seulement éclairé par l’interstice des planches mal ajustées. Certes le film n’est pas parfait, et le caractère outrancier et répétitif des scènes de beuveries un peu partout dans la ville nuit au rythme, même si cela sert à dédouaner un peu Gypo. La séquence du faux tribunal rappelle que Ford a vu M de Lang et qu’il l’a apprécié, en retenant cette manière de filmer en plongée comme si la foudre allait s’abattre sur le malheureux  Gypo. Le film est volontairement parsemé de symboles forts, les pièces de monnaie, les croix, l’aveugle qui représente à la fois le destin, la fatalité, mais aussi la conscience de Gypo qui représente évidemment Judas et ses tourments. Plus novatrice sur le plan technique me semble-t-il est la séquence de la bagarre dans les escaliers quand les hommes de Gallagher viennent chercher Gypo chez Katie. 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Les membres de l’armée secrète sont gênés par l’intrusion de Gypo 

    Sans doute à cause de son sujet tourmenté, mais aussi de sa stylisation, le film a marqué très fortement les esprits. En dehors de McLaglen, il recueillera trois autres Oscar, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur. C’est devenu un classique. John Ford récoltera encore trois autres Oscar du meilleure réalisateur, ce qui en fait encore aujourd’hui le recordman de de prix prestigieux. Curieusement le film anticipe quelque part la sombre période que le cinéma hollywoodien affrontera avec ce qu’on a appelé la chasse aux sorcières qui détruisit pour un bon moment la créativité du cinéma américain. On sait que Ford interviendra contre Cecil B. de Mille dans cette prétention à contrôler et à dénoncer les récalcitrants, mais il n’ira pas plus loin, et au fil du temps il tournera des sujets de plus en plus fades. Terminons en signalant que Jules Dassin réalisa une autre adaptation du roman de Liam O’Flaherty en 1968 sous le titre de Up tight, en transposant l’histoire dans les milieux révolutionnaires de u Block power. Dassin, pourtant l’un des princes du film noir, rata complètement son objectif et le film disparu dans l’indifférence totale[2]. 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Katie se demande où Gypo a bien pu trouver de l’argent 

    Malgré les années qui passent, le film a gardé toute sa force d’expression, le temps lui a donné un charme indéniable. Si beaucoup de films traiteront ultérieurement du problème de la délation – par exemple le très méconnu et très excellent The Molly Maguires de Martin Ritt en 1970 – peu atteindront ce degré de stylisation.

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    En attendant son jugement Gypo est enfermé dans un réduis 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935

     

     


    [1] Cette version est disponible en suivant le lien : https://www.youtube.com/watch?v=TX5YSIxphz0

    [2] Les curieux pourront le voir en anglais en suivant ce lien https://www.youtube.com/watch?v=MeR9kf2tPH4

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