•  Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950

    Le crime organisé a été une source presqu’inépuisable de sujets pour le film noir. Ce film s’inspire plus ou moins vaguement du personnage de Lucky Luciano et donc sur le mythe complètement erroné selon lequel celui-ci aurait rendu des services décisifs dans la lutte des Américains contre les puissances de l’Axe. Lucky Luciano qui logeait dans le même hôtel que Siodmak à Naples, lui aurait même fait des propositions pour qu’on lui donne un petit rôle. C’est donc une première vision positive de la mafia qui sera véhiculée ici. La particularité de ce film est qu’il a été tourné en Italie parce que les studios à cette époque de contrôle du marché des capitaux avaient souvent de l’argent bloqué dans les pays européens, ou même au Mexique. Et donc en tournant dans les pays où se trouvaient des fonds, les studios américains étaient doublement bénéficiaires : d’une part ils utilisaient des fonds bloqués dans le pays, et d’autre part ils réalisaient leurs films à des coûts bien plus bas qu’aux Etats-Unis. C’était intéressant à une époque où déjà la télévision commençait à concurrencer sérieusement les films en salles. 

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    Vittorio arrive à Naples 

    Vittorio Sparducci, après avoir purgé cinq ans de prison pour un hold-up, est expulsé des Etats-Unis vers l’Italie, il débarque à Naples. Mais la police le surveille car il a la réputation d’être un dangereux malfaiteur. L’inspecteur Buccelli lui demande ce qu’il a fait des 100 000 dollars que personne n’a jamais retrouvés. La belle Gina se débrouille pour l’amener à Bernardo un ancien complice de Vittorio qui lui réclame la moitié des 100 000 dollars. Sous la menace ses affaires sont fouillées. Mais Vittorio ne les a pas, et il estime que ces 50 000 dollars c’est le paiement pour ses cinq années de prison. Pour l’empêcher de nuire, la police l’exile de nouveau en Toscane, à côté de Sienne où il retrouve les membres de sa famille, son oncle et sa tante qui l’accueillent à bras ouverts. Là il va faire la connaissance avec la misère de l’Italie à la sortie de la guerre. Il rencontre la belle comtesse di Lorenzi dont il tombe amoureux. Celle-ci a perdu son mari à la guerre, et ne s’en console pas. Elle se dévoue à distribuer de la nourriture aux plus nécessiteux. Vittorio va l’aider. Cependant il a un autre plan que de faire le bien, il espère faire rentrer son argent en faisant venir de l’aide alimentaire et médicale qu’il dit vouloir distribuer gratuitement, mais en réalité il se propose de piller les entrepôts avec l’aide de Caruso, un petit combinard du marché noir. Cependant Bernardo et Gina se débrouillent pour suivre Caruso et espèrent eux aussi mettre la main sur le magot. La comtesse fait donner une fête en l’honneur de la nourriture qui va être distribuée. A la dernière minute Vittorio va annuler l’opération avec Caruso, sans doute parce qu’il sent que c’est dangereux, mais aussi parce qu’il a mauvaise conscience. Le fourbe Caruso ne se plie pas aux directives de Vittorio. Il va tout de même faire le coup aidé de quelques malfrats de bas étage. Vittorio qui se doutait de cette trahison va se retrouver dans les entrepôts pour empêcher le pillage. Cependant Bernardo intervient et menace de tuer Vittorio. Mais la police a suivi le mouvement. Sous la direction de Buccelli, elle va boucler tout le monde. Dans la bagarre Bernardo sera tué. La foule en liesse acclame Vittorio. Cependant celui-ci devra être de nouveau expulsé vers Rome où Buccelli plaidera sa cause. La comtesse partira avec lui. 

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    La comtesse di Lorenzi a perdu son mari à la guerre 

    Cette histoire simplissime et très prévisible brode sur le thème du bandit au grand cœur qui cherche à se racheter une conduite après avoir trop longtemps suivi la mauvaise pente. Cette voie du rachat passe aussi par une volonté d’ascension sociale avec la séduction de la belle comtesse qui est exactement l’inverse de ce qu’il est : dévouée, cultivée, raffinée. Elle comprend très bien que Vittorio au fond est un bon garçon et que s’il a été un voyou, c’est parce qu’il y était poussé par la misère. Il y a en effet dans le film une analyse assez complexe des rapports de classes. Et finalement on comprend que le plus fort n’est pas le gangster aux larges épaules, mais la comtesse qui le protège. Il n’empêche si la comtesse n’est pas une femme prédatrice, il est évident que c’est elle qui mène le jeu au gré de ses pulsions sexuelles. Du reste Vittorio apparaît plutôt handicapé avec les femmes. Gina aussi le manipule, et les deux fois elle le mène facilement à Bernardo. La misère de l’Italie à la Libération n’est pas seulement une toile de fond pour une intrigue policière c’est aussi un message politique qui indique que les Américains sont finalement bien bons d’aider ces pauvres Italiens. C’est le sens des acclamations de la foule vers la fin quand Vittorio parait au balcon. Cette idéologie douteuse est renforcée par l’admiration que tous les personnages que Vittorio croise, professent à l’endroit de l’Amérique. On sait d’ailleurs que le vrai Lucky Luciano participa au développement du marché noir lors de son arrivée à Naples, avant de monter un vaste réseau de contrebande de cigarettes. Et il ne semble pas qu’il ait eu les états d’âme de Vittorio. 

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    Les enfants pillent les camions de nourriture 

    L’histoire est plutôt bancale, et cela ne s’anime que dans la deuxième partie. Toute la première partie reste du niveau de la romance, un misérable pas tout à fait repenti, mais presque, tombe amoureux d’une princesse au grand cœur. Par contre on retrouve des éléments du film noir comme Siodmak en a écrit la grammaire. Les ombres portantes qui semblent évoluer plus rapidement que les hommes, les arcades et le sens de l’architecture. Par exemple le long travelling quand Vittorio se dépêche d’aller voir Caruso pour le dissuader de commettre le cambriolage, avec le point lumineux blanc qui se trouve juste au-dessus de la tête de Vittorio. L’entrée en gare du train qu’attendent Vittorio et Buccelli. Et puis toujours cette facilité à prendre de la profondeur de champ dans les décors naturels des vielles rues des villes italiennes qui se trouvent ainsi opposées à l’architecture moderne de l’établissement de la douane. Il y a aussi un sens de la foule, aussi bien dans les scènes de fête que lors de l’acclamation de Vittorio. Le repas familial donné en l’honneur de Vittorio est également remarquable. 

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    Vittorio va voir Caruso pour annuler l’opération 

    Les producteurs ont mis du temps avant de se fixer sur Jeff Chandler pour interpréter Vittorio. Avant lui Dana Andrews avait été sollicité. Et puis ensuite le rôle fut proposé à Victor Mature et à John Garfield pour finalement échoir à Jeff Chandler qui commençait à peine à percer. C’est un acteur assez curieux, très grand, les pommettes hautes, l’air renfrogné, il a un jeu assez monolithique. Mais ça n’est pas gênant. Les cheveux prématurément blancs, il mourra très jeune des séquelles d’une opération du dos. Son dernier rôle aura été pour Merrill’s marauders, un film de guerre de Samuel Fuller. Märta Torén lui donne la réplique en comtesse di Lorenzi. Bien que d’origine suédoise, on l’appelait la nouvelle Ingrid Bergman, elle a un petit d’air d’Alida Valli. Elle est plutôt enthousiaste, mais sans rien apporter de plus. Elle aussi décédera très jeune, à 31 ans, sans avoir eu le temps de vraiment construire une carrière. Elle avait été mariée au scénariste et réalisateur Leonardo Bercovici[1] qui fut blacklisté. Chandler et Torén étaient les deux seuls acteurs américains, du moins venant des Etats-Unis, tout le reste de la distribution fut choisi sur place, notamment Claude Dauphin qui incarne très proprement un policier italien !  

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    Caruso veut piller les entrepôts avec ses hommes 

    Ce n’est pas un grand film, mais ce n’est pas le désastre que certains ont dit. A cause de ses qualités cinématographiques, il se laisse voir agréablement. Il y a des scènes étonnantes de vérité, les enfants mendiant, éventrant les sacs de riz, poursuivant les Américains pour obtenir quelque chose en échange. On peut le regarder aussi comme une belle leçon de cinéma dans la dernière demi-heure où le rythme est très intense. Ce film est un peu oublié dans la filmographie de Siodmak.

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    L’inspecteur Buccelli intervient avec les carabiniers 

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    Buccelli accompagne Vittorio à Rome



    [1] On le retrouve comme scénariste sur Kiss the blood off my hands, ou le magnifique Portrait of Jennie.

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  •   Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949

    C’est selon moi le chef d’œuvre de Robert Siodmak, et donc par suite un des plus grands films noirs. C’est également l’avis d’Hervé Dumont[1]. Manifestement les producteurs et Siodmak ont voulu faire un peu le même coup que The Killers qui avait été un énorme succès. Mais le temps a passé entre les deux films. Burt Lancaster est devenu une grande vedette et Robert Siodmak un réalisateur réputé. Ils vont donc pouvoir obtenir des moyens confortables pour tourner. L’histoire va rappeler sur plusieurs points celles de The killers, un amour maladif et sombre qui mène le héros à sa perte morale autant que physique, un hold-up qui tourne mal, mais aussi un trio infernal dont le pivot est une femme maléfique si ce n’est pas conviction, c’est par nécessité. Le scénario est signé Daniel Fuchs, mais Siodmak y a participé de très près, et s’appuie sur un excellent roman de Don Tracy qui avait été publié en 1934. C’est un très grand auteur de romans noirs qui s’est malheureusement un peu dispersé sous des pseudonymes divers et variés. Mais une grande partie de son œuvre permet de le ranger parmi les maîtres du roman noir. Plus moderne qu’Hammett et que Chandler, il a manifestement fait franchir un palier au roman noir, ce sont des histoires très violentes dans lesquelles les scènes d’action sont nombreuses, souvent centrées autour d’un hold-up ou d’un casse. Son écriture est sèche et dénuée de fioritures. Ce film est en quelque sorte l’héritage de Mark Hellinger, le grand producteur de films noirs décédé en 1947[2]. C’est en effet lui qui avait acheté les droits d’adaptation du roman et engagé Burt Lancaster pour le rôle principal. Ce contrat revint à Universal International qui ne sachant pas quoi en faire le donnèrent à Siodmak, en lui disant d’en faire ce qu’il voulait mais en utilisant le roman et en employant Burt Lancaster. Si le film est un peu plus qu’un film de hold-up, il faut le considérer comme la matrice d’un sous-genre nouveau qui proliférera au fil des années, le film de hold-up minutieusement préparé… et qui échoue. De ce point de vue il anticipe sur Asphalt jungle, le superbe film de John Huston, qui sera tourné en 1950, et sur The killing le film de Stanley Kubrick qui, malgré ses qualités, n’apparait que comme une pâle copie des deux précédents.  

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949

    Steve Thompson a été marié avec Anna Dundee, mais du fait de leurs disputes incessantes, il s’est éloigné après avoir divorcé. Après avoir travaillé de ci de là, il va revenir à Los Angeles. Il va retrouver une place de chauffer dans une compagnie de transport de fonds. Tandis qu’il revient vers sa famille, insensiblement, il va revenir vers Anna. Ils reprennent des relations plus ou moins suivies, mais ils se disputent toujours autant, et de dépit, Anna se marie avec Slim, un chef de bande dangereux. Steve est plutôt dégoûté. Mais le hasard fait qu’il retrouve Anna et qu’il comprend que son mariage est un désastre. Slim la surveille, la roue de coups. Elle se rapproche de Steve. Celui-ci lui propose de fuir ensemble, mais elle ne supporte pas l’idée de manquer d’argent. Alors que Slim soupçonne fortement Anna de le tromper avec Steve, celui-ci à l’idée de proposer à sa bande un coup qui leur rapporterait beaucoup d’argent. Ils prévoient donc d’attaquer le fourgon blindé que conduira Steve. Le butin sera confié à Anna. Ils montent le coup très minutieusement, mais contrairement à la promesse de Slim, une fusillade éclate. Le vieux compagnon de Steve est tué, lui-même est blessé après avoir descendu un membre de la bande, mis de côté la moitié du magot, et après avoir blessé Slim. Steve se retrouve à l’hôpital, un bras plâtré. Les journaux le considèrent comme un héros. Ramirez qui vient le voir, le soupçonne d’être complice de l’attaque, il lui annonce que Slim va sûrement le faire tuer. Steve a peur, mais malgré les précautions, il va se faire enlever. Steve soudoie son kidnappeur, et rejoint Anna. Il donne 10 000 $ à l’homme de Slim. Mais celui-ci va le dénoncer à Slim qui vient régler son compte aux deux amants.  

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    Steve revient à Los Angeles 

    Si le film contient une forte dose de masochisme qui explique pour partie l’entêtement de Steve à vouloir aimer et se faire aimer, les caractères sont pourtant bien plus complexes. Au fond Anna est une fille fragile qui a besoin d’être rassurée en permanence, et si possible par l’argent, sans doute vient-elle d’un milieu défavorisé où elle a connu la misère. Elle est donc plus irrésolue que mauvaise. Elle resterait volontiers avec Steve qu’elle aime sans doute à sa façon, mais elle ne se fait pas à l’idée d’une petite vie mesquine et étriquée. Steve sait ce qu’il veut, il est droit et pense que sa mission sur cette terre est de sauver Anna. Le gangster Slim aux costumes voyants est une brute épaisse qui ne supporte pas que ses désirs ne s’exécutent pas. Mais il a un point faible, c’est Anna. Et même s’il la bat, il l’aime désespérément. Tout compte fait, le personnage le plus louche est encore l’inspecteur Ramirez. Sans doute est-il jaloux de Steve dont il se dit pourtant l’ami. En tous les cas c’est lui qui pousse finalement Anna à s’éloigner de Steve en la menaçant de la prison. C’est pour cela qu’elle s’est mariée avec Slim. Jusqu’au bout Ramirez provoque des catastrophes autour de lui et pousse Steve à la faute. Il est tellement borné qu’il ne comprend pas le sens de la fausse bagarre que Slim et Steve ont montée dans l’arrière salle. Mais par contre il est prompt à accuser directement Steve de complicité, sans même avoir le début d’une preuve.  

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    Naturellement ses pas le portent vers le bar qu’il fréquentait avec Anna 

    La thématique ne se résume donc pas à un simple trio adultérin. Encore que ce trio puisse se décliner avec Anna, Steve et Slim ou encore en mineur avec Anna, Steve et Ramirez qui apparait comme l’oiseau de mauvais augure chaque fois pour annoncer des calamités. Elle débouche directement sur la passion amoureuse qui ronge les protagonistes. Steve n’est pas un délinquant, et s’il en vient à fomenter un hold-up, c’est parce qu’il n’a aucune autre solution de rechange. Ramirez ne supporte pas les personnages qui ne sont pas comme lui taraudé par la volonté de se conformer à une petite vie de soumission et d’ordre. Il est l’agent de la propagande de l’American way of life. 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949  

    Anna a peur que Slim les surprenne 

    La réalisation est impeccable, mais plus que dans ses autres films noirs, Siodmak va utiliser les décors naturels de la ville de Los Angeles, et surtout la lumière du jour. Ce nouvel équilibre va orienter son film vers une forme plus moderne du film noir, et en ce sens il annonce bien Asphalt jungle de John Huston. Cette ouverture sur la ville réelle et concrète ne donne pas seulement un surplus de réalisme, elle lui donne aussi un côté un peu prolétaire. Steve travaille pour une payez qu’on comprend médiocre, ses collègues discutent d’ailleurs de la meilleure manière de faire des économies. Mais on traversera aussi des zones de dur labeur notamment sur le port. Cela n’empêche pas évidemment Siodmak de réutiliser les codes du film noir qu’il a contribué lui-même à mettre au point. Ce sont les escaliers pris en contre plongée et qui expriment le trouble et la peur d’Anna. Ce sont aussi les lumières distribuées parcimonieusement dans l’ombre, dans le bar, ou au-dessus de la table où les truands étudient l’attaque du fourgon blindé. Plus inédit est sans doute la performance de la mise en scène du hold-up, pas dans le timing, mais plutôt parce qu’il se passe dans la fumée des grenades lacrymogènes. Egalement Siodmak met, à la fin du film, en scène Steve, handicapé, plâtré, impuissant à faire face au danger. Le personnage abimé, recouvert de bandes deviendra par la suite un véhicule récurrent du film noir. Notez que dans ce film Siodmak évitez les mouvements d’appareil compliqués dont il avait l’habitude. 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    Steve leur a vendu l’attaque du camion blindé 

    S’il y a quelque chose de complexe dans ce film, c’est plutôt au niveau de la narration, encore que ce soit assez fréquent dans le film noir. Ça commence par un couple, Steve et Anna, sur un parking. Ils complotent manifestement quelque chose, puis Steve revient vers le bar où il va provoquer une fausse bagarre destinée à abuser Ramirez, mais cette fausse bagarre pourrait bien en être une vraie. On passe ensuite à la société de transport de fonds, et Steve en conduisant le camion blindé, va introduire par une voix off un flash-back très long, pratiquement la moitié de la durée du film, et ensuite on reviendra pour clôturer l’ensemble au hold-up et à ses conséquences. L’ensemble est vu du point de vue de Steve, et parfois les souvenirs qu’il raconte sont troublés par une mémoire un peu elliptique. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on ne sait pas avec une grande précision ce que pense vraiment Anna. On est tenté parfois de la croire, parfois de la trouver manipulatrice. On est donc bien dans la position inconfortable de Steve. 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    L’inspecteur Ramirez veut dissuader Steve de s’affronter avec Slim 

    Le film est nerveux. Et cela est conforté par les interprètes qui sont au sommet. Burt Lancaster est impeccable en Steve. Il est vrai qu’il a l’habitude à cette époque d’incarner des personnages faibles en apparence et dominé par les femmes. Tantôt abusé, tantôt désabusé, il passe du désespoir à la détermination farouche et peu conventionnelle, sauf évidemment à la fin quand il comprend que tout est perdu. Yvonne de Carlo trouve ici je crois son meilleur rôle. Bien sûr elle est très belle, mais elle incarne parfaitement cette indécision hargneuse qui l’a fait s’emporter contre Steve. Elle passe avec une facilité déconcertante d’un cynisme achevé à l’abandon, ou encore à la peur viscérale. Elle est magnifiquement filmée quand elle danse une rumba endiablée dans les bras d’un figurant qui n’est autre que Tony Curtis ! On se prend à regretter qu’elle n’ait pas eu plus souvent l’occasion d’accéder à des grands rôles dramatiques. Le mauvais sujet, c’est Dan Durya. Il est excellent dans le rôle de Slim, il devient même pathétique sur la fin quand il comprend que tout est perdu pour lui aussi. On a donné le rôle de l’ambigu Ramirez à un pilier du film noir de série B, Stephen McNally. Il est parfait dans ce rôle plutôt chafouin. 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    Contre toute attente la fusillade éclate 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    Slim est venu pour les tuer 

    Ce n’est pas un film dont on épuise toutes les subtilités en une seule vision. Il est bien trop riche. Développant des formes mélancoliques et poétiques à partir des éléments d’un sordide quotidien. C’est un authentique chef d’œuvre et un des plus grands films noirs. Il n’a pas vieilli, au contraire, même s’il porte la marque de son époque à cause des décors et des costumes. Lors de sa sortie, il fut un très bon succès commercial, mais la critique l’a boudé, lui reprochant son amoralisme affiché, de mettre en scène des personnages si peu conformes à l’utopie de l’idéal américain. Depuis la critique a révisé son jugement et peu de voix s’élèvent aujourd’hui pour le trouver médiocre ou niais. Siodmak aimait manifestement ses personnages et avouait qu’il avait une tendresse particulière pour les gangsters et leurs histoires ! Ça se voit ! 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 



    [1] Hervé Dumont, Robert Siodmak, le maître du film noir, L’âge d’homme, 1981. Hervé Dumont est l’auteur de plusieurs biographies sur les grands réalisateurs, Frank Borzage ou William Dieterle, il fut aussi le directeur de la cinémathèque suisse de 1996 à 2008.

    [2] Jim Bishop, The Mark Hellinger Story: A Biography of Broadway and Hollywood, Appleton-Century-Crofts, 1952. Mark Hellinger a non seulement produit The killers de Siodmak, mais aussi les deux premiers films noirs de Jules Dassin, The naked city et Brute force. Son apport à l’esthétique du genre a été décisif.

     

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  •  La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946

    En 1946 Robert Siodmak est devenu un réalisateur très recherché et ses films ont du succès auprès du public comme de la critique. Il a des budgets importants qui lui permettent d’approfondir son exploration du film noir. Cette fois il va le faire par le biais de la psychanalyse, du moins de la psychanalyse telle qu’elle est perçue par le grand public. Hitchcock lui emboitera le pas deux ans plus tard avec Spellbound. Il est vrai que malgré ses simplifications cette approche de la psychanalyse se marie bien avec l’esprit du film noir puisque ces deux modes d’approches de l’âme humaine visent plus à comprendre et expliquer qu’à condamner, mais également considèrent que l’ambiguité et autant déterminante que les conditions qui ont formé le caractère. Le scénario est écrit par Nunnally Johnson sur la base d’une nouvelle de Vladimir Pozner, écrivain français d’origine russe, disciple de Gorki et auteur très engagé à gauche. Le film va être produit par Universal international dont ce sera la première réalisation. 

    La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    Un témoin affirme connaitre la jeune femme qui accompagnait le docteur Peralta 

    Le docteur Peralta a été sauvagement assassiné. La police enquête et se rend compte qu’il a été vu aux alentours de l’heure du crime avec une jeune femme que tout le monde connait car elle vend des journaux et des cigarettes dans le hall d’un grand immeuble. Tout de suite cela devient compliqué parce que non seulement Ruth Collins a un solide alibi, plusieurs personnes l’ont vue à un concert qui se tenait à plusieurs kilomètres du lieu du crime, mais en outre, elle a une sœur jumelle qui est son portrait craché. Rien ne les distingue, elles se coiffent et s’habillent de la même manière. Elles sont jumelles, habitent ensemble et se remplacent au stand de vente des journaux. En outre lorsque la police les interroge tous les deux ensembles, elles se couvrent l’une, l’autre et refusent de dire qui était au concert. Le juge renonce à les poursuivre car la police ne peut pas prouver laquelle des deux est la criminelle. Mais le lieutenant de police Stevenson ne veut pas laisser tomber l’affaire, et au cours d’une conversation, il va décider le docteur Elliot qui est par ailleurs amoureux d’une des deux sœurs, mais il ne sait plus trop laquelle, de s’intéresser au cas des deux jumelles puisqu’il est psychanalyste et spécialisé dans les jumeaux ! Elliot va donc faire passer des tests aux deux jeunes femmes, il leur montre des tâches, les fait passer au détecteur de mensonge. Mais tandis qu’une romance se développe entre Ruth et le docteur Elliot, les deux sœurs commencent à entrer en conflit. Terry est jalouse de Ruth, elle lui fait prendre des somnifères, la déstabilise. Cependant les analyses d’Elliot ont avancé et vont montrer que c’est bien Terry la criminelle et qu’en outre elle est folle. Celle-ci se substitue à Ruth et fait du charme au docteur Elliot, mais elle sera démasquée quand on lui fait croire que sa sœur est décédée. On comprendra que toute sa vie elle a été jalouse de sa sœur, et que le docteur Peralta ayant compris qu’elle était folle voulait la pousser à se soigner.

     La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    Les témoins doivent reconnaitre la femme qu’ils ont vu au bras du docteur Peralta 

    Il ne faudrait pas trop chercher du réalisme dans cette histoire, et même les soubassements psychologiques ne sont pas très solides. Il est en effet curieux qu’à aucun moment Ruth ne se pose des questions sur la culpabilité de Terry. De même le rôle du docteur Elliot n’est pas très convaincant. Mais après tout Spellbound d’Hitchcock n’est pas moins irréaliste. Il faut donc pour analyser ce film se pencher sur les thèmes qu’il va véhiculer. Il y a une réflexion sur la gémellité non pas en tant que telle, mais comme les deux faces d’une même réalité, le bien et le mal. Rien ne les distingue à priori. Le deuxième thème est celui de la perte d’identité. Le spectateur ne sait pas qui est qui, mais les deux sœurs non plus. Cette fragmentation de la personnalité va être révélée par les jeux de miroirs. L’autre aspect qui est un peu moins évident c’est justement le rôle du docteur Elliot. C’est en réalité celui qui sépare les deux jumelles et qui quelque part les tue pour s’en approprier une. Manifestement il est du côté de la police et du consensus social. C’est un homme d’ordre qui vise d’abord à briser les passions. De tous les personnages, c’est encore lui le plus manipulateur. En effet, il ne clarifie jamais ses intentions véritables. Après tout si l’inspecteur Stevenson piège Terry, c’est parce que c’est son boulot et qu’il représente l’ordre. Si Terry assassine le docteur Peralta, c’est parce qu’il lui refuse la passion amoureuse et qu’il se tourne après lui avoir laisser quelques espoirs vers sa sœur. Rien du tel chez l’ambigu docteur Elliot.

     La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    Les jumelles tentent de se soutenir 

    On retrouve évidemment la patte de Siodmak dans le jeu des ombres. Pour des raisons complexes, il n’a pas pu travailler avec son photographe habituel Elwood Bredell. Mais il n’a pas perdu au change avec Milton Krasner qui a beaucoup aussi travaillé dans le film noir, notamment pour Lang, Mankiewicz ou Richard Brooks. Certes la photo est moins flamboyante qu’à l’ordinaire, mais il semble que les difficultés techniques à surmonter pour faire jouer à Olivia de Havilland deux personnes en même temps, et encore en les prenant aussi dans le miroir, soient pour beaucoup dans cet aspect moins léché. On retrouvera bien sûr cette manière de centrer la photo sur un petit point blanc, pour renforcer ce côté sombre de l’histoire. Siodmak joue avec les lampes et les sources indirectes de lumières, comme par exemple quand le docteur Elliot propose des figures à Terry qui doit les analyser. Les mouvements d’appareil sont moins nombreux que d’ordinaire, sans doute pour les mêmes raisons que nous avons évoquées plus haut.

     La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    L’inspecteur Stevenson ne veut pas abandonner l’enquête 

    Le clou du film est sans doute l’interprétation impressionnante d’Olivia de Havilland. En effet en tenant les deux rôles en même temps elle occupe tout l’espace tout en arrivant à faire surgir des différences de ton entre Terry et Ruth qui nous permettent de les reconnaître malgré des costumes et des coiffures identiques. Olivia de Havilland qui vient de fêter en juillet dernier ses 101 ans, était la sœur de Joan Fontaine avec qui elle ne s’entendait pas du tout[1]. Elle ne s’est pas non plus très bien entendu avec Robert Siodmak, la rumeur dit qu’elle était accompagnée sur le plateau par son psychanalyste ! Peut-être est-ce tout cela qui donne un fond de vérité à son interprétation. Le docteur Elliot est incarné par l’insipide Lew Ayres. Trop vieux, trop raide, il n’est guère crédible. Plus intéressant est Thomas Mitchell dans le rôle du policier. La plupart des scènes sont des confrontations à deux : Terry et Ruth, Terry et Elliot, Ruth et Elliot, Elliot et Stevenson. Cee qui fait que le film apparait très bavard voire théâtral à cause du très petit nombre de décors.

     La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946

    Elliot commence les tests 

    Le film fut un grand succès commercial à sa sortie et bien sûr tout le monde a mis l’accent sur la performance d’Olivia de Havilland et celle de Siodmak. Mais il n’a pas très bien vieilli. Ce n’est pas la réalisation qui est en cause, plutôt la façon de traiter ce sujet à partir d’un scénario qui s’efforce sans y réussir de fondre une analyse psychanalytique avec une intrigue policière. C’est le même écueil qu’ont rencontré de nombreux films d’Hitchcock à commencer par Spellbound. Sauf évidemment que Siodmak ne s’amuse pas à faire des petites blagues comme Hitchcock et qu’il ne se permet pas de fanfaronner en se donnant un petit rôle qui le fait remarquer. 

    La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    Terry veut déstabiliser Ruth 

    La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    Terry a été démasquée 

    La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946

     



    [1] Elle aurait rédigé un testament à l’âge de 9 ans dans les termes suivants : « Je lègue toute ma beauté à ma sœur cadette Joan puisqu'elle n'en a aucune ».  

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  •  Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944.

     Somerset Maughan est un auteur aujourd’hui complètement oublié mais dont le succès entre 1930 et 1970 fut planétaire. Britannique fortuné et cosmopolite, il était né en France et d’ailleurs y mourut aussi. Il est une sorte de spécialiste des histoires dramatiques où l’identité sexuelle et les perversions sont omniprésentes. Ce sont donc des romans remplis de fièvres et de tourments qui débouchent sur la défaite des personnages principaux. On y retrouve souvent des figures d’hommes faibles dominés par des femmes, souvent des prostituées ou de mauvaise vie. Nombre de ses romans ont été portés à l’écran. Hitchcock tourna Secret agent en 1936, Albert Lewin, The moon and sixpence en 1942. John Cromwell avait tourné la première adaptation de Of human bondage ern 1934. Edmund Goulding adaptera deux fois Somerset Maugham, Of human bondage et The razor’s edge, les deux en 1946. En 1964 Of human bondage fut adapté une troisième fois par Ken Hugues, avec Laurence Harvey et la belle Kim Novak. Quand Robert Siodmak se lance dans la réalisation de Christmas holiday, il a derrière lui quelques succès, et cette fois un budget conséquent, en s’appuyant sur un auteur consacré, il pense certainement qu’il réussira. Le projet a été suscité par Deanna Durbin qui s’est beaucoup investie sur le film. C’est d’ailleurs son compagnon de l’époque qui acheta les droits à Somerset Maugham et qui produisit le film

    Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944.

    Le jeune lieutenant Charles Mason se retrouve par le plus grand des hasards à la Nouvelle Orléans. Il vient de se faire plaquer par sa fiancée, et se retrouve la nuit de Noël dans une sorte de maison close où il va faire la connaissance de la jeune Abigaïl Manette qui se fait appeler Jackie Lamont. Après avoir assisté à la messe de minuit, elle va faire des confidences à Charles. Avant de travailler dans ce bordel, elle a été mariée à Robert Manette, un fils dévoyé de la haute société, c’est un flambeur. Elle l’a connu à un concert de musique classique, puis ils ont sympathisé et tombant amoureux l’un de l’autre, Robert présente Abigaïl à sa mère. Celle-ci apprécie la jeune fille et donne l’autorisation à Son fils de l’épouser. Ils vont se marier. Au début tout se passe très bien et la vie d’Abigaïl entre son marie et sa belle-mère semble paisible et facile, mais une nuit Robert rentre avec un pantalon couvert de sang, et beaucoup d’argent. La mère de Robert détruit le pantalon. Mais la police est sur la piste de Robert, il va être arrêté et confondu. Cette situation entraîne un conflit violent entre Abigaïl et la mère de Robert qui accuse la jeune femme d’avoir causé la perte de son fils. Condamné à de longues années de prison, Abigaïl va se transformer en Jackie Lamont et travailler dans le bordel. Au fur et à mesure qu’Abigaïl déroule ses confidences, Charles est de plus en plus sous son charme. Au lieu de tracer sa route vers San Francisco, il va décider de rendre une dernière visite à Abigaïl. Il apprend que Robert s’est évadé. Il est revenu parce qu’il aime Abigaïl, mais ne supportant pas qu’elle travaille dans un lieu de mauvaise vie, il se propose de l’abattre. Charles arrive aussi presqu’en même temps. Les explications d’Abigaïl laissent de marbre Robert qui ne veut pas démordre de sa vengeance. Mais la police intervient à temps, et c’est Robert qui est tué. Ce sera comme une délivrance pour Abigaïl qui tout en pleurant Robert va sans doute retrouver une nouvelle vie.

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. 

    C’est à un concert de musique classique que Robert et Abigaïl se sont connus

    C’est donc un drame poignant dont le scénario a été écrit par Herman Mankiewicz, le frère du grand réalisateur, par ailleurs scénariste réputé qui avait travaillé sur The wizard of Oz et sur Citizen Kane. Les droits de l’ouvrage avaient été achetés avant-guerre, mais la censure avait empêché le tournage à cause des relations sulfureuses entre un fils de famille dévoyé, une prostituée et un jeune militaire plein d’avenir. Par rapport au roman l’histoire a été fortement édulcorée. En effet dans le film Jackie est seulement une chanteuse qui travaille dans un bordel, mais on comprend en réalité qu’il s’agit d’une prostituée. Dans le roman l’héroïne est une jeune russe forcée de se prostituer. Egalement l’histoire a été dépaysée de Paris à la Nouvelle Orléans. En vérité ces arrangements avec la lettre du roman qu’on peut juger regrettables, vont rapprocher un peu plus l’affaire des canons du noir, avec cette tendance masochiste de se perdre dans des amours impossibles. Le masochisme des protagonistes est le sujet. Cela commence avec Charles qui s’est fait larguer par sa fiancée, mais qu’il prétend pourtant revoir. Et puis ça continue avec ce même Charles qui s’éprend d’une femme de mauvaise vie qui manifestement en aime un autre et donc qui ne pourra pas l’aimer vraiment. Abigaïl aime Robert sans espoir que celui-ci puisse mener un jour une vie normale : c’est un assassin et un voleur, et en travaillant chez Valérie de Mérode elle se punit de son penchant amoureux et sexuel. Mais ce même Robert qui veut tuer Abigaïl, sait aussi bien qu’il courra à sa perte en accomplissant son but. Cette vision mortifère et sinistre des relations amoureuses est le portrait d’individus qui se laissent aller sans retenue aucune à leur passion et roulent consciemment vers leur perte. Robert Manette tient le rôle de la femme fatale, mais avec des sexes inversés. Il est beau et séduisant, mais mène tout le monde à sa perte, et lui aussi d’ailleurs. On le verra s’encanailler dans des cafés sordides où il dilapide la fortune familiale. Le caractère de sa mère n’en est pas moins étrange. Elle encourage Abigaïl, tout en la condamnant. Dans la mise en œuvre de tels principes moraux, on peut dire que l’esprit de l’œuvre de Somerset Maugham est respecté, pour peu que le spectateur fasse l’effort de comprendre ce que cache la pudeur cinématographique. On pourrait dire même que le portrait qu’il dresse de Robert est une sorte d’autoportrait qui dénonce sa propre veulerie.

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. 

    Abigaïl suit les pas de sa belle-mère 

    Curieusement, le film qui emprunte quelques figures à Hitchcock, notamment le rôle de la mère qui ressemble à celle de Sebastian dans Notorious, ou encore cette femme dépravée qui se punit elle-même, la grande maison riche et mystérieuse qui ressemble à une prison, refuse de pencher vers le suspense. Il n’y aura donc aucun effet mis en avant dans le meurtre que Robert a commis, ni non plus dans le déroulement du procès qui est expédié rapidement. De même pendant qu’Abigaïl et Robert sont séparés, on ne sait pas quelles sont leurs relations. Sont-ils en contact, va-t-elle lui rendre visite ? Ces ellipses visent à refermer le propos sur l’analyse d’une passion déraisonnable, et donc sur l’étude de la psychologie des personnages plutôt que sur leur comportement. 

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944.

    La police est venue perquisitionner 

    C’est au service de cette histoire fiévreuse et tourmentée que Siodmak va mettre son talent, en s’appuyant sur la très belle photographie de Elwood Bredell. Outre le travail habituel de Siodmak sur les ombres et les lumières, l’escalier à spirale ou les formes géométriques tirées des scènes du procès, il y a des mouvements d’appareil très compliqués, notamment en ce qui concerne les scènes où la foule est importante, la messe de minuit dans une église pleine à craquer, ou les concerts auxquels assistent Robert et Abigaïl. On peut presque dire en voyant ce film que c’est bien Siodmak qui a inventé la grammaire du film noir, comme par exemple cette manière de se centrer sur un point lumineux lors de la perquisition des policiers. Il y a très peu de scènes tournées à l’extérieur, ce qui renforce l’impression de nuit et d’enfermement. Abigaïl qui poursuivra sa descente aux enfers jusqu’au bout est filmée souvent en contreplongée quand elle verse des larmes. Elle pleure d’ailleurs beaucoup, que ce soit à la messe de minuit, ou sur la mort de Robert, et chaque fois son visage s’illumine, nimbé d’une lumière douce qui en fait une sainte et une martyre de la cause amoureuse. La narration se construit sur la subjectivité d’Abigaïl qui présente son parcours à partir d’un double flash bach, l’interruption dans cette sorte de confession permet une ouverture sur une vie sociale plus ouverte, en montrant comment Charles se comporte en hésitant entre son désir de quitter la Nouvelle Orléans et celui de rester auprès d’Abigaïl.

     

    Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944.

    Le tribunal condamne Robert à une lourde peine de prison

    Le plus curieux est sans doute l’interprétation à contre-emploi. Les deux vedettes sont de spécialistes de la comédie musicale. A cette époque Deanna Durbin et Gene Kelly étaient très célèbres. Si Gene Kelly est toujours connu pour ses comédies musicales, Deanna Durbin est un peu oubliée, surtout par le public français. C’est un peu de sa faute dans la mesure où à l’âge de 28 ans, au sommet de sa gloire, elle renonça à poursuivre sa carrière, haïssant le système hollywoodien. Elle se retira à Paris où elle se mariera avec un réalisateur français et où elle décédera en 2013. Christmas holiday est certainement son rôle le plus consistant, et le seul dramatique. Bien qu’elle pousse une ou deux romances, elle est très bien dans ce rôle de la jeune fille qui va se durcir et se transformer en se frottant à la dureté de l’existence. Elle utilise très bien aussi ce physique passe partout de jeune fille ordinaire extraite du peuple et qu’on comprend fascinée par le luxe dans lequel vit Robert. On dit qu’elle avait un très mauvais caractère, qu’elle s’est très mal entendue avec Robert Siodmak, voulant tout contrôler par elle-même, mais elle a toujours affirmé que ce fut là son meilleur rôle. Gene Kelly, dont ce n’est pas le seul rôle dramatique, on le retrouvera dans Black hand de Richard Thorpe[1], est aussi excellent dans ce rôle ambigu, et particulièrement quand il manifeste de la colère à l’égard de sa femme et de son entourage vers la fin. Dean Harens est le moins convaincant du trio. Il manque clairement de présence et de passion, il ne fera d’ailleurs pas grand-chose au cinéma et travaillera ensuite principalement pour la télévision. Plus étonnantes sont les deux autres femmes de la distribution. D’abord Gale Sondergaard qui fut l’épouse du réalisateur réprouvé et banni d’Hollywood pour ses engagements communistes, Herbert Biberman le réalisateur de Salt of the earth, incarne avec beaucoup d’autorité la mère de Robert. Ensuite la remarquable Gladys George dans le rôle de Valérie de Mérode la tenancière du bordel.

    Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. 

    Abigaïl chante 

    Christmas holiday est assez peu connu en France, mais à sa sortie il obtint un gros succès aux Etats-Unis, on en fit même une adaptation radiophonique avec William Holden et Loretta Young. La critique a été sévère avec lui, lui reprochant de se rouler dans la fange et de mettre en scène des personnages sans espoir et sans remords. Ce n’est pas le meilleur film de Siodmak, loin de là. Mais c’est un excellent film noir, trop négligé, qui a de très belles qualités cinématographiques. On ne trouve pas de copie DVD ou Blu ray dans le commerce dans une édition française, c’est dire à quel point la critique française l’a enterré[2]. Il est évident que toute l’œuvre cinématographique de Siodmak devrait être disponible. Certes il y a des déséquilibres importants dans le scénario, la plupart provenant sans doute de la nécessité de se plier aux exigences de la censure. La fin est aussi très ambiguë puisqu’on ne sait pas si Abigaïl va quitter le bordel et suivre Charles pour refaire sa vie. Siodmak n’a pas choisi ce scénario, mais en tous les cas, et quoi qu’il en ait dit lui-même, il est certain qu’il en a fait une œuvre personnelle, facilement identifiable par le style. Qu’importe alors que cette appropriation soit ou non consciente. Joseph Greco dans son, ouvrage n’en tient même pas compte, mais je pense qu’il avait tort[3] et qu’il est temps de le réévaluer.

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944.

    Elle tente d’expliquer à Robert pourquoi elle travaille chez Valérie de Mérode

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. 

    Robert est mort

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. 



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-main-noire-the-black-hand-richard-thorpe-1950-a114844874

    [2] Dans son ouvrage Hervé Dumont est très sévère avec ce film. Hervé Dumont, Robert Siodmak, le maître du film noir, L’âge d’homme, 1981.

    [3] Joseph Greco, The file on Robert Siodmak in Hollywood : 1941-1951,  Dissertation.com, 1999.

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  •  Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944

    Phamtom lady, inspiré d’un roman de William Irish, est un grand film noir dont le formalisme impressionne, et un brassage de nombreux thèmes très communs au cycle classique. William Irish est un peu oublié aujourd’hui, mais dans les années quarante, ses romans et ses nouvelles ont donné lieu à de très nombreuses adaptations. C’est en vérité le premier véritable film noir de Robert Siodmak dont j’ai souvent ici commenté les films. Le sujet lui a été amené par Joan Harrison qui a acheté les droits de l’ouvrage et qui a beaucoup travaillé avec Hitchcock[1]. X’est grâce à cette jeune femme que Siodmak va inaugurer son cycle de films noirs et tourner sans arrêt, quatre films en 1944 dont le fameux The suspect, deux en 1945 dont le surprenant Spiral staircase. En 1946 il tourne The killers et The dark mirror. The cry of the city, autre chef d’œuvre du film noir, date de 1948. Criss cross, où il retrouve Burt Lancaster sera réalisé en 1949. Et en 1950 il boucle son apport au cycle classique du film noir avec l’excellent et moins connu The file on Thema Jordon. Il ne retrouvera plus jamais une telle inspiration et par la suite sa carrière s’effilochera un peu partout en Europe, sans trouver vraiment d’unité.

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Scott Henderson est un homme qui a bien réussi sa vie professionnelle, mais dont la vie amoureuse est un peu ratée. Après s’être disputé avec sa femme, il se retrouve dans un bar où il fait la connaissance d’une femme mélancolique à qui il offre un verre, puis qu’il décide à l’accompagner à un spectacle de variétés qu’il devait voir, préalablement avec sa femme. Il la raccompagne ensuite, mais elle refuse de lui dire son nom et ils se séparent très vite. Quand il rentre chez lui, il trouve la police qui l’attend car sa femme a été assassinée, étranglée. Le police le soupçonne. En essayant de donner son alibi, il va en fait s’enfoncer, car si en effet le chauffeur de taxi, le barman et la meneuse de revue le reconnaissent, aucun ne dit qu’il était accompagné. Or seule la femme qui l’accompagnait pourrait el disculper. Toutes les charges apparentes étant contre lui, Scott va être condamné pour meurtre. C’est sa secrétaire, Carol, qui est amoureuse de lui et pour cela ne peut croire à sa culpabilité, qui va reprendre le fil de l’enquête. Elle va harceler littéralement le barman qui craquera, mais se fera écrasé par une voiture. Ensuite elle va littéralement draguer le batteur, Cliff, qui va avouer avoir reçu beaucoup d’argent pour mentir. Elle appelle le policier Burgess pour lui dire de venir. Mais quand celui-ci arrive, Cliff est mort, étranglé par Jack Marlow. Tout est à recommencer. Cette fois elle est secondée par Jack Marlow, le tueur lui-même. Elle va retrouver la piste de la femme que Scott avait rencontrée et donc le fameux chapeau. Mais Marlow veille, il va tenter de tuer Carol, cependant Burgess arrive à temps. Marlow se jette par la fenêtre et on suppose que Scott et Carol vont se marier sous peu. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Dans un bar Scott rencontre une femme mélancolique

    C’est évidemment une histoire qui n’est absolument pas réaliste. C’est donc un véhicule pour des exercices formels. Mais ces exercices formels n’ont de sens que s’ils s’appuient sur une thématique particulière. Celle-ci se déploie selon deux axes. Il y a d’abord le thème du faux coupable qui doit être sauvé au bout d’une course contre la montre sans répit. Cette course permet de parcours un espace singulier, de dériver dans des lieux plus ou moins insolites et de réunir ainsi une réalité urbaine fragmentée. Une grande partie des effets visuels proviendra justement de là. Le second point est le thème de l’homme faible. Scott dépend entièrement des femmes pour sa survie, Ann Terry qu’il a rencontrée dans un bar, et Carol qui va faire tout le travail de recherche et de harcèlement des témoins. Les femmes ont donc pris clairement le pouvoir. Carol travaille avec Scott, soi-disant sous sa direction, mais on comprend que sans elle il ne réussirait pas aussi bien. C’est un thème assez habituel des années quarante, aussi bien dans le film noir que chez William Irish. C’est la femme qui va remettre en ordre la société qui s’est déchirée et qui n’a plus de sens. On note qu’elle le fera avec ses propres armes, ne pouvant user de la force, elle rusera pour faire parler Cliff le batteur en le séduisant. Enfin le dernier thème est celui de la folie. Jack Marlow est présenté comme un paranoïaque, comme un malade, c’est aussi un homme faible qui ne sait pas dominer ses pulsions. Le policier Burgess avouera qu’il ne sait pas trop que faire avec lui et qu’en réalité il devrait être traité par la psychiatrie plutôt que par la justice. Ann Terry est également folle, sa mélancolie provient d’un deuil qu’elle n’a pas su faire. Mais la folie va gagner aussi le malheureux Scott qui au bout du compte ne sait plus distinguer le vrai du faux. Quand Carol le rencontre deux fois dans la prison, c’est une atmosphère brumeuse qui l’entoure. Il est perdu et donc à la merci de Carol. C’est elle le personnage fort du film. Elle obtiendra tout ce qu’elle veut de chacun et elle épousera son patron, ce qui semble le rêve à l’époque de la jeune femme moderne !  Enfin le dernier thème, mineur toutefois, est celui des mains qui ont retrouvé une autonomie par rapport à son propriétaire. C’est la même chose que Les mains d’Orlac, roman de Maurice Renard qui fera l’objet de plusieurs adaptations dont celles de Robert Wiene en 1924 et de Karl Freund en 1935 avec Peter Lorre.

     Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Le chauffeur de taxi dit que Scott était seul dans son taxi 

    Les effets visuels sont cadrés avec ces principes thématiques. Ils s’appuient sur la très belle photographie de Elwood Bredell qui travaillera encore plusieurs fois avec Robert Siodmak. Ce photographe a une manière particulière d’éclairer les scènes qui convient très bien à Siodmak. Selon lui, une source de lumière au cœur des ténèbres oblige le spectateur à être plus attentif à ce qui se trouve dans l’ombre. Le film est en effet très sombre et se passe presqu’entièrement de nuit. Cette manière d’éclairer produit la division de l’espace, l’opposition des caractères, et donc l’isolement. C’est ce qu’on remarque quand par exemple Carol se tient au bout du bar vide, ou quand elle se retrouve toute seule sur le quai du métro, provoquant le barman vendu. Mais il y a aussi cette scène compliquée dans la chambre de Cliff où les mains très blanches de Marlow ressortent bizarrement de son personnage sombre comme si elles ne lui appartenaient pas. Il y a de très belles scènes, comme quand Carol poursuit le barman avec détermination dans des rues quasi désertes. Le claquement de ses talons est la seule musique qui accompagne cette course solitaire. Egalement les visites de Carol en prison sont baignées d’une lumière brumeuse qui divise l’espace et sépare les protagonistes. C’est une atmosphère rêveuse qui convient très bien à William Irish. Hervé Dumont souligne que Phamtom lady est dans l’esprit au moins l’adaptation la plus fidèle qu’on ait faite de cet auteur. Le dernier tiers du film est moins intéressant stylistiquement, sans doute parce que la traque se termine et que l’histoire devient un peu plus banale. On peut également regretter les scènes qui sont censées représenter une jam session. C’est une image du jazz caricaturale ou d’ailleurs il n’y a aucun noir, alors qu’en 1944, c’était tout de même des musiciens afro-américains qui faisaient éclater la scène jazzistique.

     Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Carol vient tous les soirs au bar 

    L’interprétation met d’abord en lumière le talent, rarement exploité ailleurs que dans les films de Robert Siodmak, d’Ella Raines. C’est une actrice très étrange au physique changeant. Dans le film un simple changement de coiffure suffit pour qu’elle endosse un personnage nouveau. Le clou étant bien sûr quand elle se transforme en jeune femme vulgaire pour draguer et faire parler le louche Cliff. Elle est très bien. Allan Curtiss dans le rôle de Scott est très terne, une sorte de Clark Gable en plus raide, mais après tout il interprète un homme peu déterminé. Franchot Tone joue le rôle du mauvais avec efficacité. Il a un physique tout à fait destiné à ce type de sujet. Grand et maigre, il ressemble curieusement à une sorte de mante religieuse. Le regard par en dessous, il est le type chafouin par excellence. Mais il ne domine pas vraiment le film. Thomas Gomez tient le rôle du policier compatissant qui vient au secours de Carol tout au long du film. Il est toujours très bon. Plus étonnant est l’excellent Andrew Tombes dans le rôle du barman suant et haineux, disgracié et peureux. Il est remarquable. Les autres interprètes comme Fay Helm dans le rôle de Ann Terry, ne présentent guère d’intérêt. Même Elisha Cook jr., pourtant un pilieer du film noir, n’est pas très bon dans le rôle de Cliff le petit batteur de jazz survolté, il en fait des tonnes. Mais ça passe tout de même. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Le barman va-t-il pousser Carol sous le métro ? 

    On remarquera l’utilisation particulière de l’espace, et la propension de Siodmak à tirer des diagonales et des formes géométriques qui découpent l’espace urbain et l’architecture. Je pense à cette attente du métro, ou encore à la visite de Carol chez le sinistre Marlow qui habite un appartement compliqué autant que moderne. Les espaces sont chaque fois profonds et vides, renforçant cette impression de solitude. Ils s’opposent d’ailleurs aux autres espaces plus familiers, comme le bar Anselmo en sous-sol, ou encore à ces quartiers misérables, délabrés et sales où vivent le barman malveillant et le batteur de jazz. C’est d’ailleurs dans ces quartiers que Carol trouvera de la sollicitude. Quand elle se querelle avec le barman, tout de suite plusieurs personnes se rangent de son côté. Et quand elle s’enfuit de chez Cliff, elle trouve un refuge chez des épiciers qui lui proposent spontanément de l’aider et qui lui font un café. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Jack Marlow parle de ses mains au batteur 

    Ce n’est pas le meilleur film de Siodmak, on peut lui préférer The killers ou Criss cross, parce que les personnages sont plus attachants. Mais c’est tout de même un grand film noir, non seulement parce que les innovations formelles sont décisives, mais aussi parce qu’elles sont adéquates au renouvellement du genre et à la thématique exprimée. Il y a une atmosphère qui s’en dégage. Le film a eu un très bon accueil public et permis à Siodmak de se faire une vraie place à Hollywood, mais la critique a mis beaucoup de temps à comprendre son importance, notamment parce que cette même critique trouvait le propos un peu vain. Depuis évidemment l’œuvre de Siodmak a été réévaluée, mais également c’est le film noir qui est parvenu à une reconnaissance générale, comme si c’est ce que le cinéma américain avait fait de mieux. Il est très dommage par ailleurs que ce film ne soit pas aujourd’hui proposé en Blu ray, bien que les versions que l’on trouve en DVD soient généralement de bonne qualité. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Carol rend visite à Scott en prison 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Carol a peur



    [1] Hervé Dumont, Robert Siodmak, le maître du film noir, L’âge d’homme, 1981.

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