•  I…  comme Icare, Henri Verneuil, 1979

    A cette époque Henri Verneuil qui souffre d’un manque de reconnaissance de la critique et qui passe pour un simple amuseur opulaire, crée sa propre société de production, V, et s’oriente vers des sujets plus sérieux que ceux qu’il a l’habitude de traiter avec Belmondo par exemple. En même temps dans les années soixante-dix, il y a une orientation en France du cinéma commercial vers le polar politique qui dénonce. C’est un peu le pendant du poliziottesco en moins mordant qui sévit de l’autre côté des Alpes. Dès les premières images on comprend que le film qui est sensé se passer dans un pays imaginaire s’inspire de l’assassinat de Kennedy, les drapeaux resssemblent aux drapeaux américains, et l’emblème de l’aigle ne fait pas de doute. Verneuil lui-même n’a pas caché cette source d’inspiration. On va se trouver dans un univers conspirationniste où la confiance ne se partage pas. Cependant, comme on va le voir, les raisons de ce complot qui vise à faire disparaître le président, sont relativement obscures et le resteront jusqu’au bout. C’est un des défauts du film, il manque d’audace, contrairement au film d’Oliver Stone sur Kennedy, JFK, qui avance une thèse, même si celle-ci n’est pas toujours très convaincante. Le film dont Verneuil a écrit aussi le scénario avec Didier Decoin, fait preuve d’une certaine timidité, d’un manque d’engagement politique, pour brosser le portrait d’un univers kafkaien travaillé par la modernité. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que Verneuil revendiquera une forme d’artisanat dans son travail.

    I…  comme Icare, Henri Verneuil, 1979 

    Le président va être assassiné 

    Le président d’un pays imaginaire a été assassiné lors d’une parade en ville. La commission d’enquête conclut que le meurtrier a agi seul, probablement sous le coup d’une soudaine démence. Mais le procureur Volney se désolidarise de façon spectaculairfe de cette version et considérant que l’enquête a été trop lacunaire, va mettre en place une équipe dévouée qui va l’aider dans la recherche de la vérité. En reprenant l’enquête, ils vont s’apercevoir que certains témoins mentent et que d’autres qui ont vu quelque chose probablement ont été éliminés à travers des accidents de la circulation plutôt suspects. Mais après avoir récupéré un petit film amateur Volney va découvrir qu’il y avait un second tueur au deuxième étage et que le meurtrier présumé, Daslow, qui se serait donné la mort, n’a probablement pas tiré un seul coup de feu, la position des douilles et du fusil suffit à le démontrer. Ils découvriront aussi un des derniers témoins qui se cache parce qu’il a peur de se faire assassiner, mais qui va finir par les mettre sur la piste d’un gangster de très haut niveau. Une relation de Daslow, Lacosta, est découvert mort, assassiné d’une balle dans la tête. De fil en aiguille, Volney va découvrir un vaste complot dans lequel sont impliqués probablement une partie des services secrets et quelques hauts membres du gouvernement. Ses assistants vont cambrioler l’appartement de Mallory et récupérer presque par hasard une étrange cassette dans laquelle le complot est dévoilé dans son entier. Ce serait le crime organisé, emmené par par Carlos de Palma qui aurait exécuté le président vu comme quelqu’un de trop intègre. Ces révélations vont cependant coûter la vie au procureur Volney qui aura eu toutefois le temps de laisser un message pour dévoiler la teneur de cet assassinat. La fin reste ouverte. On ne sait pas ce qu’il adviendra de ce message.   

     I…  comme Icare, Henri Verneuil, 1979 

    Volney interroge un témoin… qui ment 

    Le film est très long et dure plus de deux heures. Il repose sur les vieilles ficelles de la recherche de la vérité à travers des images volées, des films passés au ralenti, ou d’une cassette qu’on va faire tourner à une vitesse plus ou moins rapide pour décrypter le message qu’elle contient. De très nombreuses références à l’assassinat de Kennedy sont clairement affichées comme on la dit, notamment l’implication avérée de la mafia dans l’assassinat du président, le nom de Daslow donné au pseudo-tireur qui est l’zanagramme d’Oswald. Egalement la citation de George Bernard Shaw prononcée par le président dans le film a bien été utilisée par Kennedy. Si le point de départ se trouve dans l’assassinat de Kennedy, l’ensemble lorgne du côté de Costa-Gavras, du moins celui de Z. La présence d’Yves Montand au générique renforce cette impression. Sauf que le film de Costa-Gavras était un film de gauche qui attaquait directement le régime des colonels, et donc on comprenait mieux la solitude du petit juge incarné par Jacques Perrin qui cherchait désespérément la vérité. En évitant une implication trop directement politique dans le film, on se demande où Verneuil veut en venir. Certes la personnalité du louche Carlos de Palma qui est une image à peine déformée de Lucky Luciano, peut aider à nous faire une idée, mais le film bascule sur autre chose qu’une analyse politique, ou du moins la politique n’est pas où on le croit. C’est donc d’abord un film sur la solitude d’un homme qui ne peut avoir confiance en personne et qui se referme de plus en plus sur lui-même. On va avoir cependant une explication de cette solitude. En effet dans le cours de son enquête, Volney va rencontrer un psychologue qui fait des études sur les fonctions d’autorité. C’est la scène clé du film. Si la société se délite c’est bien parce que chaque individu dans son coin ne se sent pas assez important pour faire autre chose que d’obéir à une autorité plus ou moins légitime. Ces millions de petites lâchetés – c’est une partie de la thèse de Wilhem Reich dans Psychologie de masse du fascisme qui a l’époque était encore très en vogue – fabriquent finalement la soumission de l’ensemble du corps social. C’est le moment didactique du film. Volney est d’ailleurs bouleversé d’assister à cette expérience, car lui-même a été piégé par elle. Les lacune du scénario vont passer derrière cette idée qu’on pourrait qualifiée de « gauchisante ». La solitude de Volney est renforcée par le fait que nous savons qu’il est marié, il a une photo de son épouse sur son bureau, mais il ne la voit jamais. La seule conversation qu’il aura avec elle aura lieu comme un adieu, au moment où il va se faire assassiner.

    I…  comme Icare, Henri Verneuil, 1979 

    Les tests montrent qu’on n’a pas tiré du dernier étage de la tour 

    Cette impression d’écrasement du système sur les hommes se traduira dans le film par l’utilisation d’une architecture froide et très moderne, du béton qui donne une touche impersonnelle encore plus forte. Le film a été tourné à Cergy-Pontoise, ville nouvelle qui devait symboliser la modernisation de la France en même temps que sa décentralisation. C’est évidmement une cité sans âme.  Tout est propret, tiré au cordeau, des éclairages tout aussi modernes. Mais les hommes sont en effet enfermés et dominés par des objets. Volney lui-même est dépendant de la technologie pour poursuivre correctement son enquête, ses capacités de réflexion ne suffisent pas. Glissons sur les invraisemblances du scénario, il est plutôt curieux que des comploteurs aussi déterminés et organisés laisse des traces de leur forfait sous la forme d’un enregistrement d’une cassette. On peut toujours défendre ce point de vue en arguant de la volonté de Verneuil d’introduire cette aliénation par la technique. Le bureau de Volney est saturé d’appareils modernes… pour l’époque ! La réalisation n’est pas très inspirée, même si elle s’appuie sur une bonne photo de Jean-Louis Picavet, elle reste assez impersonnelle. Les rebondissements sont tous très attendus et soulignés par des mouvements de caméra assez convenus. 

    I…  comme Icare, Henri Verneuil, 1979 

    Volney assiste à une étrange expérience 

    Le film a été fait pour Montand. Il en est d’ailleurs le co-producteur. Sans doute rêvait-il de refaire un succès semblable à Z. En tous les cas il est omniprésent. Curieusement affublé d’une perruque il impose son autorité. Je n’ai pas compris le pourquoi de cette perruque, c’est un peu comme si il voulait démarrer une nouvelle carrière. Il porte également des lunettes histoire de se transformer encore un peu plus. Son jeu est plutôt froid, alors que c’est le plus souvent un acteur très volubile. Mais enfin il n’est pas mal. Les autres acteurs n’ont que des petits rôles, sauf peut-être me toujours très bon Pierre Vernier qui est un peu plus présent. Brigitte Lahaie montre son cul avant que d’aller se pendre, mais comme elle ne dit rien, il n’y a pas grand-chose à ajouter sur son jeu. On retrouve Marcel Maréchal dans le rôle de celui qui subit sensément des décharges électriques, et le regretté Jacques Denis dans celui de son bourreau.

     I…  comme Icare, Henri Verneuil, 1979 

    L’audition de la cassette volée va dévoiler le complot 

    Le film aura un bon succès, sans toutefois casser la baraque. Et il se vendra bien à l’étranger. Le plus curieux est sans doute qu’aujourd’hui il est une des œuvres qui participent le plus à la réhabilitation de Verneuil comme un grand réalisateur populaire. Les critiques ont plutôt étaient gentils avec lui. C’est en réalité parce que c’est un film à message, même si on ne sait pas trop lequel. Les critiques saluent des films soit pour leur message explicité, soit pour leur formalisme. Et comme dans le cas de ce film la forme passe nettement après le fonds, c’est bien le sujet qui a été encensé. Mais malgré la faiblesse de la réalisation, il faut reconnaître que le rythme est bon, et que le film se voit sans ennui.

      I…  comme Icare, Henri Verneuil, 1979

    Volney sera abattu

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  •  L’ange noir, Black angel, Roy William Neill, 1946

    Roy William Neill est surtout connu pour avoir travaillé sur un scénario qui sera récupéra par Alfred Hitchcock et qui deviendra The lady vanishes. Pour les cinéphiles un peu plus pointus, il est le réalisateur de plusieurs aventures de Sherlock Holmes. Il n’a jamais laissé l’impression d’un réalisateur de première importance. Il avait commencé sa carrière par un film patriotique et muet intitulé Vive la France, en 1914. Black angel sera son dernier film. Mais Black angel présente pour les amateurs de noir bien d’autres intérêts. D’abord c’est un des innombrables romans de William Irish à avoir été portés à l’écran. Il s’insère dans la série des récits signés Cornell Wollrich et qui portent le mot « black » dans le titre, The black curtain, Black alibi, The bride wore black, j’en passe. Cette série est toujours marquée par des histoires scabreuses où la morale élémentaire n’est pas toujours respectée. Il s’agit d’un film de série B, avec un budget assez maigre, mais avec un scénario relativement imaginatif, si on passe sur les invraisemblances qui l’émaillent. Incidemment il est bon de rappeler que c’est Roy Chanslor qui a adapté l’ouvrage, soit l’auteur de romans comme Johnny Guitar ou Cat Ballou.   

    L’ange noir, Black angel, Roy William Neill, 1946

    Marty Blair est un pianiste et compositeur de chansons. Mais sa femme l’a quitté, et depuis il boit plus que de raison. Il va chercher à revoir Marvis, mais celle-ci a demandé au portier de l’empêcher de monter la voir. Il s’en va donc. Mais tandis qu’il part, il remarque qu’un petit homme a la permission de rentrer. Quelque temps plus tard, tandis que Marty se saoule dans des bars de nuit, un homme Kirk Bennett, découvre que Marvis a été assassinée, étranglée avec son écharpe. Il prend la fuite, mais la bonne de Marvis l’a vu. La police va donc le ramasser et va se trouver convaincu qu’il est le meurtrier. Se défendant plutôt mal, on apprend que Marvis le faisait chanter, il va être condamné à mort. Sa femme, Catherine Bennett, est convaincue de son innocence, et va partir à la recherche de preuves ou de témoignages qui pourraient l’aider. Rapidement elle va tomber sur Marty qui se propose d’enquêter avec elle. Bientôt ils vont repérer que l’homme qui est rentré à la suite de Marty est un certain Marko, louche propriétaire de boîte de nuit. Marty et Catherine vont donc se faire engager pour tenter de découvrir si c’est ce même Marko qui a volé la broche que Marty avait offert à son ex-femme. Marvis finit par obtenir la combinaison du coffre-fort de Marko, mais au moment où elle accède au contenu du coffre, Marko revient. Une confrontation a lieu entre elle et Marko sous les yeux de la police et de Marty. On apprend qu’effectivement Marvis faisait chanter Marko et que celui-ci en avait un peu marre de cette situation. Cependant, les horaires du meurtre ne concordant pas, et comme on ne trouve pas la broche, le capitaine Flood est obligé de le laisser filer. Une sorte d’idylle s’était un peu développée entre Marty et Catherine, et il lui avait même écrit une chanson. Mais Catherine lui avoue qu’elle reste fidèle à Kirk qu’elle croit toujours innocent. Marty est choqué de cette nouvelle déconvenue, il s’en va et se met à picoler, alors qu’il avait renoncé, au contact de Catherine à la boisson. En traînant de bar en bar, il va retrouver une jeune femme à qui il avait en réalité donné la fameuse broche qui est sensée désigner le coupable véritable. Il récupère la broche, mais dans la bagarre, la police l’embarque et l’emmène dans une clinique où on lui passe la camisole de force. Ayant pleinement retrouvé sa lucidité, il comprend que c’est lui qui est en fait l’assassin, mais que son ivresse lui avait fait complètement oublier ce drame. Il décide de prévenir la police et de se livrer, avant qu’on exécute le malheureux Kirk Bennett. Les difficultés viennent de ce que le capitaine Flood est difficile à joindre. Mais finalement tout rentrera dans l’ordre, sauf pour le pauvre Marty qui n’aura vécu que l’illusion d’un amour avec Catherine. 

    L’ange noir, Black angel, Roy William Neill, 1946

    Marty après avoir vu son ex-femme se saoule 

    L’astuce du scénario est de présenter trois criminels potentiels, et celui qui est le moins plausible, c’est celui-là justement. Quand on est à la moitié du film, on pense que c’est bien Marko le coupable, et donc qu’on s’oriente vers une sorte de suspense : le couple Marty-Catherine va-t-il arriver à retrouver la broche en déjouant la surveillance de Marko et de son fidèle garde du corps ? Et puis nouveau rebondissement, ce n’est pas Marko ! Ce principe frustre toutefois le spectateur, parce que finalement l’idylle entre Marty et Catherine avorte lamentablement. Au détour de l’histoire, on reconnaitra quelques tics de William Irish. D’abord l’obstination féminine qui, comme dans l’excellent film de Robert Siodmak, Phantom lady[1], part à la quête de la vérité pour sauver l’homme qu’elle a choisi d’aimer. Le personnage de Marty rappelle par son ivresse et le flou de sa mémoire, également celui de Scott Henderson, toujours dans le film de Siodmak. On sait que la subjectivité est un des thèmes favoris du film noir, et ici cette subjectivité est déterminée d’abord par l’alcool. C’est en même temps l’alcool qui le mènera aussi sur le chemin de la vérité, malgré tout. Au passage on verra un des sous-thèmes favoris du film noir, l’individu confronté au système de la psychiatrie. Cela rappelle Murder my sweet, une des œuvres canoniques du film noir[2]. Ce dernier film semble aussi avoir inspiré Roy William Neill pour le tournage de la scène d’interrogatoire de Kirk Bennett. Basculements scénaristiques et références filmiques, c’est bien d’un film noir dont il s’agit. L’ambiguïté des personnages est aussi un des éléments décisifs : Marty évidemment, puisqu’il est à al fois coupable et innocent. Mais aussi Kirk Bennett qui a été piégé par Marvis Marlowe, et même sa femme qui laisse se développer une petite romance avec Marty pour ensuite s’en éloigner. Marty lui écrit une chanson, et elle la chante en mettant ses mains sur ses épaules. Elle inventera ensuite qu’elle ne voulait pas lui faire de la peine en lui faisant vivre une nouvelle déception amoureuse. Mais on n’est pas obligée de la croire.

    L’ange noir, Black angel, Roy William Neill, 1946 

    Kirk Bennett est accusé du meurtre de Marvis 

    Si le scénario est intéressant quoique bancal parfois, notamment lorsqu’on comprend comment Marty a commis le crime, alors qu’il était enfermé dans sa chambre, la réalisation n’est pas des plus dynamiques. On y trouvera cependant quelques scènes plutôt intéressantes, cet étrange ballet de trois hommes qui se bousculent presque à la porte de Marvis, avec des jeux d’escalier très bien venus. Ou encore l’interrogatoire feutré de Kirk Bennett au commissariat, comme on l’a dit plus haut, les bars enfumés aussi où tout semble se brouiller à travers la cohue des consommateurs. Mais à part quelques mouvements de grue, il manque singulièrement de rythme dans la mise en scène. Les décors de studio n’aident pas beaucoup aussi qui obligent à des cadrages très serrés. L’image est relativement sombre sans arriver toujours bien justement à faire ressortir les ombres.

    L’ange noir, Black angel, Roy William Neill, 1946 

    Il rapporte son argent à Catherine 

    L’interprétation est par contre très riche. D’abord Dan Durya qui, dans le rôle de Marty, porte le film sur ses épaules. Grand acteur du film noir et du western, habitué aux rôles de mauvais garçon, il est ici remarquable de fragilité. Ensuite il y a Peter Lorre, curieusement très sobre dans le rôle de Marko et qui arrive, une fois n’est pas coutume, à donner de la force à son personnage. C’est un dur ! On donnera aussi une mention spéciale pour Broderick Crawford, toujours très bon, dans le rôle du capitaine Flood. Les deux personnages féminins sont nettement moins brillants. June Vincent incarne Catherine Bennett. C’est une actrice qui n’a pas fait une grande carrière, sans doute parce qu’elle n’avait pas un physique extraordinaire, et que son jeu n’était pas très emballant aussi. Je pense que c’est dans Black angel qu’elle a atteint son sommet. Marvis Marlowe, l’ange noir si on veut, c’est Constance Dowling, elle n’a qu’un petit rôle puisqu’elle se fait assassiner. Elle non plus, quoi qu’elle ait un physique un peu plus avantageux, n’a jamais fait une très grande carrière.

    L’ange noir, Black angel, Roy William Neill, 1946 

    Marty compose une chanson pour Catherine 

    Si ce film un peu rare est une pièce de collection pour les amateurs de films noirs, le résultat n’est tout de même pas un chef d’œuvre, mais il se voit sans ennui et puis il ne dure qu’une heure vingt. Il y a une ambiance dans le cabaret de Marko qui est très bien rendue et des chansons glamour tout à fait intéressantes.

     L’ange noir, Black angel, Roy William Neill, 1946

    Marko a piégé Catherine

     L’ange noir, Black angel, Roy William Neill, 1946 

    A l’hôpital Marty retrouve sa lucidité

     



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/les-mains-qui-tuent-phantom-lady-robert-siodmak-1944-a148583314 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/adieu-ma-belle-murder-my-sweet-edward-dmytryk-1944-a119648538 

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  •  La moucharde, Guy Lefranc, 1958

    Guy Lefranc n’est pas très connu des cinéphiles, on sait qu’il a tourné des films avec Fernand Raynaud, dont certains écrits par Frédéric Dard. Il est également l’auteur des deux premières adaptations de San-Antonio à l’écran. Cependant, il a fait quelques incursions dans le film noir qui ne sont pas inintéressantes et qui remettent une fois de plus l’idée saugrenue de Borde et Chaumeton selon laquelle il n’y aurait pas eu de films noirs en France[1]. Parmi celles-ci, il y a La moucharde, sans doute ce qu’il a fait de mieux. Le film est adapté d’un ouvrage de Christian Coffinet, La fille de proie, paru aux éditions du Scorpion en 1953. Coffinet était connu au début des années cinquante pour écrire des romans très noirs et sans morale aucune, avec des scènes de sexualité un peu torride. Chez lui est mis en scène très souvent un milieu jeune et marginal, désespéré et prêt à tout.  Il avait obtenu le prix des Deux Magots[2] en 1948 pour Autour de Chérubine, et donc une certaine renommée dans les années cinquante. Evidemment l’adaptation du roman sera très adoucie, mais elle gardera tout de même comme on va le voir un aspect très sulfureux.  

    La moucharde, Guy Lefranc, 1958

    La jeune Betty s’évade d’une maison de redressement où elle était enfermée normalement jusqu’à sa majorité. Pourchassé par la police, elle tombe par hasard sur le routier Maurice qui l’amène à Paris, et qui en cours de route tente de la violer. Mais elle a une bonne défense, et finalement c’est Maurice qui s’excuse. Arrivés à Paris, Maurice lui donnera de l’argent et lui avouera qu’il aimerait bien la revoir. Mais Betty va retrouver son amant de cœur le sinistre Frédéric, lâche et veule, faux journaliste à l’âme de barbiquet. Celui-ci lui pique le peu d’argent qu’elle a. Elle en a un peu assez et finalement se tourne vers Maurice qui lui propose de l’emmener sur la Côté d’Azur. Elle est d’accord. Bêtement Maurice lui confit ses économies, mais au dernier moment Betty part avec l’argent retrouver une fois de plus Frédéric. Ils claquent tous les deux le pécule de Maurice et se retrouvent à sec. Frédéric apprenant que le père de Betty en prison a planqué des bijoux, il va la pousser à les récupérer pour mener la belle vie. Pour cela il va falloir qu’il cambriole l’avocat de son père. Frédéric qui est bon à rien, va s’acoquiner avec un casseur, Jeannot. Ça marche, Fréderic récupère finalement une lettre dans laquelle le père de Betty dévoile la planque de ses bijoux. Ils partent donc les récupérer. Mais entre temps l’histoire du cambriolage est arrivée aux oreilles du père de Betty, et celui-ci charge Parola de s’occuper de sa fille. Parola va arriver avec un peu de retard sur les lieux. Mais il va bientôt retrouver Betty qui dépense de l’argent sans compter et comprend qu’elle a récupérer les bijoux. Betty s’enfonce d’autant plus que, travaillant pour la police, elle a balancé Jeannot. Frédéric commence à comprendre qu’ils vont finir par trinquer, aussi va-t-il lui aussi voir la police : son but est simple rendre une partie des bijoux à Parola pour que celui-ci se fasse alpaguer par les condés et porte le chapeau. Ce plan scabreux va échouer lamentablement, en effet il a donné rendez-vous à Parola dans un bistrot de banlieue, afin que la police puisse coincer Parola avec les bijoux, or celui-ci est prévenu de l’arrivée des policiers et donc arrive à s’enfuir. Effrayé Frédéric veut prendre la fuite, Betty après une hésitation décide de l’accompagner. Au moment de partir en voiture, ils tombent malheureusement sur Jeannot qui blesse mortellement Frédéric. La police a pris en chasse le couple maudit, mais la poursuite ne durera pas très longtemps. Frédéric va mourir dans les bras de Betty.

     La moucharde, Guy Lefranc, 1958

    Betty s’est évadée de la maison de redressement 

    Même si l’histoire initiale est plus violente, le père de Betty – Bettina dans le roman – a été condamné à mort pour fait de collaboration, il avait travaillé avec la Gestapo, la trame reste très noire. Le fait de situer l’action en 1958 évidemment dédramatise quelque peu l’intrigue. Mais il reste que si Betty a moins d’excuse dans le film que dans le roman, elle st la première victime d’une hérédité chargée. Elle est un simple maillon d’une longue chaîne de personnages veules et lâches, menteurs et corrompus. Au départ on pense que le drame va se nouer sur la difficulté pour elle de choisir entre un pourri comme Frédéric et un homme finalement honnête, bien qu’il ait voulu la violer. Et puis non, elle choisit la mauvaise voie, presque sciemment, parce qu’elle veut une vie de luxe et s’y vautrer en profitant de son gigolo. Si elle ne fait pas tout à fait la pute, il est clair qu’elle en a la mentalité. Elle se moque bien d’avoir volé l’honnête Maurice qui bêtement travaille, lui. Frédéric a tous les défauts qu’on peut imaginer, il est lâche et menteur, délateur quand ça l’arrange, il profite de Betty qu’il lâchera dès le premier revers de fortune venu. Il est encore plus égoïste qu’elle qui a au moins une certaine forme de générosité envers lui. Mais que penser des policiers ? Eux aussi ne sont pas très nets, ils exercent un chantage éhonté sur Betty pour qu’elle les aide à coincer des truands. Les pseudos journalistes qui fabriquent Paris secrets, sont tout autant reluisants. Seul se distingue un peu le photographe à qui il semble rester un petit peu de dignité, ou encore la sœur de Betty qui lui vient en aide et qui lui donne encore de l’argent, car Betty et Frédéric vivent de l’argent qu’ils extorquent ici et là sans trop se poser des questions sur ce qu’il pourra bien leur arriver. Quand Parola va rentrer en scène les deux amants maudits vont vraiment prendre peur, sans pour autant renoncer à leurs combines tordues. 

    La moucharde, Guy Lefranc, 1958 

    Betty projette de partir avec Maurice 

    C’est donc bien un film noir, sans moralisme, car il va de soi que la morale, comme la dignité et la loyauté sont des valeurs que ne peuvent même pas comprendre Frédéric et Betty. C’est donc une histoire âpre et noire, solidement charpentée. Mais est-ce que cela fait-il un bon film ? La réponse est oui. Certes ce n’est pas un film à gros budget, mais la mise en scène est soignée. Le film s’ouvre sur la fuite de Betty dans les rues d’une petite ville de province, avec de longs travellings dans les rues étroites et vieillottes. Cela permet de mettre en perspective par la suite les lumières de la grande ville lorsque Maurice et Betty arrivent à Paris. Il y a de très bonnes scènes, notamment celles où on croise Mario dans les escaliers du journal Paris secrets. Il ne faut pas oublier que Guy Lefranc fut l’assistant de Marcel Carné, et il lui en ait resté quelque chose dans cette manière de filmer les clairs obscurs dans des décors quotidiens. On appréciera particulièrement la scène où Frédéric attend puis rencontre Parola dans un bistrot de banlieue.

     La moucharde, Guy Lefranc, 1958 

    Mario rappelle Betty a ses devoirs de moucharde 

    L’interprétation c’est d’abord Dany Carrel ici encore très jeune. Elle a beaucoup donné au film noir à la française et souvent a sauvé par sa présence des petits films de l’oubli. Je suis de ceux qui pensent qu’elle aurait dû faire une plus grande carrière, non pas que la sienne soit médiocre, loin de là, mais elle avait un talent et une plasticité dans son jeu tellement étonnants qu’elle aurait due être mieux récompensée. Elle passe facilement de l’entêtement à la mélancolie, manifeste facilement des joies simples. Elle était faite pour le film noir, d’autant qu’elle montrait volontiers ses petits seins ! Sa gouaille, son ironie mordante, en opposition à un physique assez frêle, m’ont toujours fait penser à la grande Albertine Sarrazin dont elle aurait pu incarner les héroïnes à l’écran. Elle trouve ici un très grand rôle. Pierre Vaneck est impeccable dans le rôle du pâle et dégoutant Frédéric. Il a incarné des tas de fois ce genre de personnage. Et puis il y a le toujours excellent Yves Deniaud, ici dans le rôle du redoutable Parola. On retrouve aussi Paul Crauchet encore jeune, il avait des cheveux à cette époque. Acteur qui tient toujours son rang de partout où il passe. Ici il est le photographe désabusé de Paris secrets. Si Serge Sauvion dans le rôle de Maurice est un peu pâle, on retrouve encore le toujours très solide Noël Roquevert dans le rôle de l’avocat Perceval : c’est un vétéran du cinéma français qui avait commencé sa carrière dans les années vingt et qui a dû tourner au moins deux cents films. Fils de comédiens, il a passé sa vie à jouer, quand il ne tournait pas, on le retrouvait au théâtre. Ajoutons Fernand Sardou dans le rôle de Mario, et nous aurons une excellente idée de l’ensemble. Guy Lefranc le filme dans les escaliers en contre plongée pour faire peser un peu plus la menace latente qu’il exerce sur Betty. 

    La moucharde, Guy Lefranc, 1958 

    Frédéric avec l’aide de Jeannot cambriole l’office de l’avocat

    C’est donc une excellente surprise que la ressortie de ce vieux film noir en DVD. La musique qui l’accompagne est très jazzy, sans doute comme référence à cette jeunesse un peu perdue de Saint-Germain des Prés. Le rythme est bon, très soutenu, il y a un équilibre très intense entre les parties. Bien entendu on y trouvera aussi facilement quelques menus défauts. Par exemple la partie où Betty devient officiellement indicatrice de police n’est pas très explicite puisqu’elle ne trahira finalement que le pauvre Jeannot, plus pour se protéger elle-même que pour rendre service à la police. Mais par son amoralisme c’est un film très audacieux pour son époque, moins par ce qu’il montre, que par ce qu’il suggère.

     La moucharde, Guy Lefranc, 1958 

    Pour éviter de rendre les bijoux volés, Frédéric va tenter de faire porter le chapeau à Parola

     La moucharde, Guy Lefranc, 1958 

    Dans un bistrot de banlieue, Parola se méfie de Frédéric



    [1] Panorama du film noir américain, Editions de minuit, 1955.

    [2] Parmi les glorieux lauréats du Prix des Deux Magots, on trouve Raymond Queneau ou Albert Simonin. Ce prix avait été créé en 1933 contre les dérives académiques du Prix Goncourt. Il existe toujours, mais ne couronne plus depuis longtemps que des œuvres assez ronronnante.

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  • The old man and the gun, David Lowery, 2018

    Le film est basé sur l’histoire vraie de Forrest Tucker, un braqueur de banques aux évasions multiples qui finira sa vie en prison. Pour cela David Lowery adaptera une des histoires racontées par David Grann dans son recueil, The devil and Sherlock Holmes. Cependant par souci de simplification, il ne va pas raconter toutes les anecdotes d’une vie riche en rebondissements divers et variés, mais se concentrer plutôt une petite partie de l’existence de Tucker, celle qui est datée dans le film de 1981, et qui s’articule autour d’une relation amoureuse avec Jewell qu’il finir pas épousée. D’après les spécialistes de la question, le film est assez fidèle à ce qu’a été la vie de Tucker, sauf que l’histoire qu’il raconte se passe un peu plus tôt, dans les années soixante-dix, époque où les braqueurs de banque étaient encore considérés aux Etats-Unis comme des héros, certes un peu négatifs, mais des héros tout de même. Cependant on va voir que la référence aux années quatre-vingts est finalement un bon choix puisque cette époque crépusculaire vit en quelque sorte la fin de la saga des braqueurs de banque, comme chez nous d’ailleurs. Comme souvent dans ce genre de film, on va avoir deux histoires imbriquées, celle des aventures de Tucker, ses rêves et ses amours, et celle du policier John Hunt qui va le poursuivre. Ce dernier thème implique que le policier et le truand se respectent suffisamment pour que la poursuite soit intéressante, on retrouve ça sous forme de drame très noir en 1995 dans Heat par exemple le très bon film de Michael Mann, ou en 2002 dans Catch Me If You Can, de Steven Spielberg, sous forme de comédie un peu gnangnan. Récemment aussi on avait eu un film un peu du même genre : Stand ups guys de Fischer Stevens en 2013, bien qu’il soit traité du point de vue de l’amitié virile d’un trio de vieux brigands plutôt que du côté de la solitude d’un vieil homme en train de s’effacer. Dans le film de David Lowery cette question de l’amitié virile se révélera plutôt secondaire, voire presqu’inexistante, quoique le héros représente toutefois une certaine éthique, ne serait-ce que celle du travail bien fait. On est donc dans du classique si on peut dire.

    The old man and the gun, David Lowery, 2018

    Forrest Tucker est en quelque sorte le leader d’un trio de gangsters vieillissants. Ils braquent pénardement les banques pour des sommes souvent assez dérisoires, ce qui les obligent évidemment à travailler très souvent. C’est Tucker qui opère, avec Waller en couverture à l’intérieur de la banque, et Teddy Green qui a l’extérieur attend au volant de la voiture pour prendre la fuite. Tucker bien qu’armé travaille en douceur, sans élever la voix, presqu’en demandant gentiment qu’on lui remplisse son sac, il est toutefois muni d’un sonotone qui en fait est un scanner qui lui permet d’anticiper les déplacements de la police en se branchant sur leur fréquence. En revenant d’un hold-up tranquille, il va rencontrer Jewell, une veuve qui s’ennuie dans la vie et à laquelle il va s’attacher. Tandis que le policier John Hunt tente de remonter la piste de Tucker, celui-ci met en place un gros coup qui devrait lui permettre entre autres choses de racheter les hypothèques du ranch de Jewell. Le coup va réussir, les bandits laisseront l’argent, préférant une petite fortune en or, bien que Teddy soit blessé, mais des cassettes de vidéo-surveillance vont laisser entrevoir un portrait de Tucker. Les choses vont évoluer rapidement quand la propre fille de Tucker va écrire à John Hunt pour dénoncer son propre père. Cependant celui-ci va garder les informations pour lui parce qu’il a été dessaisi de l’affaire au profit du FBI. Il rencontrera d’ailleurs par hasard Tucker dans les toilettes d’une cafeteria. Celui-ci va cependant tomber parce que quelqu’un d’autre a parlé, on ne saura pas qui. Il va donc aller en prison où John Hunt viendra lui rendre une petite visite amicale. C’est là que Jewell va découvrir qui il était vraiment, mais elle va l’aider et va l’attendre a sa sortie de prison, espérant qu’il va enfin s’assagir, après tout il est vieux maintenant, il peut prendre du bon temps. Mais au bout de quelque temps, cette vie paisible et bourgeoise ne lui conviendra plus, il retournera braquer des banques, quatre dans la même journée et se fera prendre. Il ira finir sa vie en prison. 

    The old man and the gun, David Lowery, 2018

    Forrest Tucker rencontre Jewell en revenant d’une attaque de banque 

    Ce film très nostalgique c’est d’abord la nostalgie d’un certain cinéma, ce cinéma populaire qui a fait la gloire de Robert Redford. Par exemple Butch Cassidy and Sundance Kid, film au succès planétaire qui donne une aura romantique à des entreprises criminelles. Un des premiers rôles qui avait fait connaitre Robert Redford c’était celui de Charlie Reeves dans l’excellent The chase d’Arthur Penn dont la vedette était Marlon Brando. Le film de David Lowery reprendra d’ailleurs quelques images de ce film pour figurer une des multiples évasions de Forrest Tucker. C’est donc tout à fait un film dans la tradition des rôles que Redford a interprété au cours de sa très longue carrière. Le scénario a été un peu gauchi, tirant sur le politiquement correct. John Hunt est marié à une afro-américaine, et Teddy Green est noir, ce qui n’était pas le cas du véritable Teddy Green. Mais glissons sur ses petits accommodements à la mode que pour ma part je ne trouve pas utiles et revenons à la thématique du film : ce sont des vieux qui commettent des actes criminels pas seulement pour l’argent, mais surtout pour ce refus de se laisser mourir en croupissant dans une vie normale. C’est un phénomène qui commence à prendre de l’importance dans les sociétés occidentales vieillissantes, les vieux refusent de disparaître et se prolongent au-delà du nécessaire. Ce film devrait être la dernière interprétation de Robert Redford qui a dépassé 82 ans et fait figure de vétéran à Hollywood. C’est comme un adieu à lui-même et à ce qu’il a été.

     The old man and the gun, David Lowery, 2018   

    Forrest Tucker travaille en souplesse, avec son sonotone pour surveiller la police 

    Tucker est en vérité un solitaire qui finalement n’attend qu’une chose de la vie qu’on l’attrape enfin. Il sera trahi évidemment par les siens, et en premier lieu par sa propre fille qui lui manifeste une aigreur terrible parce qu’il ne s’est jamais occupé d’elle. Jewell ne le trahira pas, mais c’est déjà une vieille femme qui n’attend plus grand-chose de la vie. Le policier John Hunt est là en observateur, incapable de conclure quoi que ce soit sur ce qu’il doit faire, ce ne sera pas lui qui arrêtera ce voleur apparemment insaisissable. Le film est donc le portrait d’un homme complètement perdu dans l’Amérique qu’il ne comprend pas. Et sans doute aussi que Robert Redford n’a pas très bien compris ce qui était arrivé au cinéma américain qui est devenu dans l’ensemble si médiocre. C’est peut-être là que git finalement le principal intérêt de ce film. D’ailleurs Lowery bâclera ce qui aurait pu être le clou du film l’exécution du gros coup. A moins que celle-ci ait disparu au montage. Le film ne durant qu’à peine plus d’une heure et demi, ce qui est un peu léger aujourd’hui.

    The old man and the gun, David Lowery, 2018   

    Le trio de vieux gangsters met en place un coup énorme 

    Si la problématique n’est pas très clairement définie, la réalisation n’est pas très remarquable non plus. Curieusement alors que sa durée est relativement brève, le film parait très long pour le spectateur. C’est très mal équilibré. Le début est intéressant, à voir claudiquer Robert Redford manifestement pas dans une forme physique éblouissante, mais la romance entre Jewell et Tucker est interminable. Il y a une utilisation un peu lourde des symboles, ces fenêtres qui s’ouvrent sur nulle part et qui indique une soif de liberté, même chose avec les chevaux qui, comme dans Asphalt Jungle, sont la promesse d’un ailleurs qui n’existera jamais. L’image est sombre et terne, bien qu’elle filme complaisamment les marques de la vieillesse des principaux acteurs. Les attaques répétées de Tucker aux guichets des banques sont filmées sans grâce, avec des plans rapprochés, camp, contrechamp, qui finalement cassent l’émotion qu’il peut y avoir lorsqu’un employé de banque est menacé d’un révolver. La profondeur de champ est assez peu utilisée, sauf au moment de la préparation du grand casse de la banque, et de même les courses de voiture sont peu travaillées. Certes tout le monde ne peut pas être un spécialiste des films d’actions, mais des voleurs ce niveau-là sont aussi des gens qui ont forcément des émotions très fortes et qui marchent à l’adrénaline, là, la tension reste absente. Lowery opère trop souvent par ellipses dans les moments clés ce qui non seulement ralenti le rythme, mais finit par dédramatiser la situation. On ne verra pas non plus Tucker en train de commettre l’une de ses évasions spectaculaires, c’est à peine si elles sont suggérées. Le parti pris est celui de la mise en scène de la vieillesse, mais alors pourquoi choisir un braqueur de banque et refuser tout ce qui peut ressembler à des scènes d’action ? Pourquoi ne pas prendre un vieil instituteur ? Le côté bancal de l’affaire vient aussi qu’on ne connaitra rien de la vie sentimentale passée de Tucker, alors même que sa fille le vend à la police. Quelles sont ses motivations réelles ? Ni film noir, ni comédie policière, The old man and the gun finit par ne plus ressembler à rien. 

    The old man and the gun, David Lowery, 2018   

    C’est la propre fille de Tucker qui va mettre la police sur ses pas 

    L’interprétation c’est d’abord Robert Redford qui effectivement fait un adieu assez pathétique à sa jeunesse et à son physique de séducteur. C’était en effet pour une grande partie grâce à son physique de séducteur qu’il avait connu le succès, le choix de ses films faisant le reste par la suite. Il n’a jamais été un acteur très nuancé, plutôt monolithique, il excellait dans les rôles de quasi-mutiques. Certains ont voulu voir dans cette ultime prestation un de ses meilleurs rôles. C’est bien exagéré, malgré tout Robert Redford aura fait quelques très beaux films, notamment sous la direction de Sydney Pollack. Mais le film se base sur cette capacité de Redford à mettre en scène sans complexe les misères du naufrage de la vieillesse. Il ne masque pas cette déchéance physique qui tôt ou tard atteint tout un chacun, même les icônes d’Hollywood. On l’a dit, il marche difficilement, comme un très vieil homme, mais son visage est maintenant parcheminé, fripé sous une touffe de cheveux pas encore tout à fait blancs. Il joue un homme de 60 ans, mais il fait bien plus que les soixante-dix. Au début cela renforce le côté pathétique du film, mais ensuite, ça frise un peu l’indécence. Ça rappelle un peu le film de Jeff Kanew, Tough guys, film policier qui réunissait Kirk Douglas et Burt Lancaster en 1986, pour un improbable retour encore une fois sur deux anciens voyous tentant un coup ultime, chapeau compris. Sauf que c’était là une comédie sans prétention à disserter, alors qu’ici ce devrait être un drame teinté de mélancolie. Dans le rôle du policier il y a le toujours très bon Cassey Affleck, acteur fétiche de Lowery, il est parfait dans le rôle de celui qui compte les points en réunissant les fils de l’énigme. On se demande pourquoi on ne le voit pas plus souvent. Sissy Spacek, vieille gloire d’Hollywood, couronnée star pour ses prestations dans Badlands de Terence Mallick et surtout dans Carrie de De Palma, est ici la vieille Jewell qui tombe amoureuse de ce vieux voyou de Tucker. C’est une très bonne actrice, très représentative de cet Hollywood de gauche qui tente de dépasser le simple entertainment pour aller vers le film à message. Elle est très bien. On retrouvera tout au long de ce film des tas de visages vieillis et presque disparus comme Danny Glover dans le rôle de Terry, ou de Tom Waits dans celui de Waller. Keith Carradine fera aussi une petite apparition. Ils ont tous une belle présence. 

    The old man and the gun, David Lowery, 2018   

    John Hunt croise par hasard Tucker 

    L’ensemble laisse donc un goût très partagé, et sans doute cela ne laissera-t-il guère de traces dans les mémoires si ce n’est pour dire, c’était la dernière apparition de Robert Redford en tant qu’acteur. Si le film a bénéficié généralement de très bonnes critiques, le public a traîné les pieds pour en faire un succès. Sans doute est-ce un peu dérangeant de voir un ancien séducteur de l’écran dans le rôle d’un très vieux bonhomme bien abimé par la vie, mais le plus important est qu’on finit par se perdre dans les intentions de l’auteur et finalement par se désintéresser de l’histoire elle-même, alors que le vrai Forrest Tucker est un personnage très haut en couleur qui sans doute méritait un peu mieux.

    The old man and the gun, David Lowery, 2018   

    A sa sortie de prison, Jewell sera là

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  • Police sur la ville, Madigan, Don Siegel, 1968 

    Décidemment l’année 1968 a été un excellent cru pour le film noir ou plus précisément pour sa tendance néo-noir. Cette année-là, on eut droit à Bullitt de Peter Yates[1] et à Point blank de John Boorman[2]. Bullitt se passait à San-Francisco, Point blank, à Los Angeles principalement. Il était donc dans l’ordre des choses que Madigan se déroule à New York. Dans les trois cas les décors urbains réels jouent un rôle décisif. L’histoire ne se veut pas héroïque, ni même extraordinaire, mais plutôt ancré dans le quotidien des policiers. Le scénario est basé sur un ouvrage de Richard Dougherty qui n’a jamais été à ma connaissance traduit en français. Dougherty était d’abord un journaliste, et c’est sans doute de cette expérience de journaliste qu’il a tiré son roman. The commissioner veut dire en anglais « le commissaire », soit le chef de la police. En vérité le film déborde le personnage du chef de la police largement et donne un rôle décisif au policier Madigan.  

    Police sur la ville, Madigan, Don Siegel, 1968

    Une paire de flics, Rocky Bonardo et Dan Madigan, tentent d’arrêter un truand nommé Benesch. Mais ils font une erreur, et il leur échappe après leur avoir volé leurs armes. Cela va leur valoir des remontrances aigües. Le chef de la police, Russell, leur donne 72 heures pour le retrouver. Mais Russell a bien d’autres soucis, Charley Kane qui est aussi bien son meilleur ami que son fidèle lieutenant, semble avoir cédé au trafic d’influence. Il ne sait pas quoi faire et n’ose même pas en parler avec lui. Madigan et Bonaro suivent une fausse piste, tandis que Russell essaie de mettre un peu d’ordre dans ses relations avec sa maîtresse, la belle Tricia. Il va parler à Kane et lui demander des explications. Celui-ci avoue que c’est son fils, qui est aussi membre de la police qui s’est fait piéger bêtement par le truand, et donc qu’il l’a couvert. Kane propose de démissionner, mais Russell n’accepte pas. Pendant ce temps Madigan et Bonaro cherchent Benesch, ils vont se servir pour cela d’un nain, Castiglione, qu’ils retrouvent à Coney Island et qui les met sur la piste d’un certain Hughie qui fournit Benesch en filles. Madigan et Bonaro bouscule un peu Hughie et celui-ci se fait coopératif. Comme il ne sait pas où loge Benesch, il faut attendre le soir que le truand contacte Hughie. Madigan va accompagner sa femme à une soirée de la police, mais il doit rapidement s’esquiver. Le temps qu’il rejoigne Bonaro, deux autres policiers en tenue ont aperçu Benesch, ils vont essayer de l’arrêter, mais celui-ci leur tire dessus et arrive à s’enfuir. La femme de Madigan flirte un moment avec un autre policier qui assiste au bal, mais elle refusera d’aller plus loin. Finalement Hughie arrive à loger Benesch et appelle Madigan. La police est sur les dents, l’hôtel où s’est réfugié Benesch est cerné bien peu discrètement. Madigan et Bonaro montent à l’assaut, ils vont flinguer Benesch, mais Madigan sera mortellement blessé, laissant sa femme au désespoir qui invective Russell et le désigne comme responsable de la mort de son mari. 

    Police sur la ville, Madigan, Don Siegel, 1968 

    Dans le petit matin les flics attendent 

    Cet excellent scénario est dû à Abraham Polonsky dont la carrière a été malheureusement tronquée et massacrée pour cause de chasse aux sorcières dont il fut une victime. Il oppose deux lignes différentes, d’un côté Madigan et Bonaro confrontés à leur travail de rue, difficile et harassant, incertain et dangereux, et de l’autre les problèmes de la hiérarchie et l’amitié entre Russell et Kane qui est en train de craquer. Cette opposition a un double intérêt : d’une part, elle permet de tracer une ligne de démarcation entre le haut et le bas de l’échelle, car même si le commissaire et son adjoint connaissent bien les problèmes de la police, ils ne sont plus confrontés à la réalité du quotidien. On verra d’ailleurs Russell qui est un homme un peu rigide et qui se veut intègre, jalouser sans le dire le fait que Madigan profite de son statut de policier pour bénéficier de menus avantages, se faire offrir des repas, une chambre dans un hôtel de luxe, alors que Kane par son laisser-aller apparaît comme finalement plus dangereux pour le bon fonctionnement de la police. C’est sans doute cela qui va conduire Russell finalement à avoir un peu plus d’indulgence, comme le lui demande d’ailleurs Tricia. D’ailleurs sa relation adultérine avec Tricia va lui montrer que la frontière entre le bien et le mal est plus que floue. Mais une grande partie du film c’est aussi le travail de Madigan et de son acolyte qui se donnent beaucoup de mal pour piéger Benesch, et s’ils n’emploient pas des moyens très orthodoxes, ils représentent une certaine efficacité. Madigan apparaît sous ses airs bourrus, comme un homme finalement très moral, très droit derrière les apparences. Cela se voit dans la façon dont il s’adresse au nain sur le bord de la plage. Contrairement à Russell, il n’a aucun doute sur ce qu’il est. En filigrane il y a aussi l’amitié entre Bonaro et Madigan qui est le contrepoint de l’amitié entre Russell et Kane. 

    Police sur la ville, Madigan, Don Siegel, 1968 

    Madigan et Bonaro veulent surprendre Benesch 

    C’est un très grand Don Siegel, qui signe ici Donald Siegel. Très à l’aise avec la description du travail de rue, et Madigan annonce certainement le douteux inspecteur Harry. La réalisation est impeccable – il y a bien quelques transparences assez médiocres, mais après tout chez Hitchcock aussi n’est-ce pas – avec une utilisation excellente de l’écran large qui permet de donner de la profondeur de champ aux larges avenues de New-York. Les scènes tendues sont particulières réussies, que ce soit le début lorsque Madigan et Bonaro tentent d’appréhender Benesch, ou que ce soit la fausse alerte quand ils pénètrent dans le bistrot par la porte de derrière, avec une saisie sur ces arcades qui ouvrent sur une situation potentiellement dangereuse. La fusillade finale est aussi tout à fait convaincante. Il y a une science du mouvement qui est étonnante, aussi bien dans les larges panoramiques qu’en ce qui concerne les mouvements de caméra dans des espaces étroits. 

    Police sur la ville, Madigan, Don Siegel, 1968 

    Russell apprend que son meilleur ami fricote avec la pègre 

    L’interprétation c’est d’abord Richard Widmark, ici il n’est pas trop cabotin, il est le pivot de tout le film. Il est excellent. Henri Fonda est moins intéressant, il a même l’air de s’ennuyer un peu. Certes il joue le rôle d’un homme froid et distant, mais il n’est pas vraiment remarquable. James Withmore dans le rôle de Charley Kane montre ici toute les nuances de son jeu. C’était un très grand acteur, il le démontre encore ici. Harry Guardino qu’on retrouvera dans d’autres films de Don Siegel, notamment Dirty Harry, est lui aussi très bon. Les femmes sont très bien, que ce soit Susan Clark dans le rôle de Tricia, ou d’Inger Stevens dans celui de Julia. Mais il y a deux acteurs qui attirent l’attention sur eux, d’abord Michael Dunn dans le rôle du nain Castiglione et puis Don Stroud dont on se demande encore comment il n’a pas fait une meilleure carrière, dans le rôle de Hughie. 

    Police sur la ville, Madigan, Don Siegel, 1968 

    Tricia est écartelée entre son mari et son amant 

    C’est donc un excellent film qui se revoie très bien malgré les cinquante années qui nous séparent maintenant de sa sortie. Le rythme est soutenu. Ce sera un gros succès public, ce qui amènera d’ailleurs à produire une série télévisée intitulée Madigan. Cette série de six épisodes a la particularité d’avoir été écrite pour partie par le grand William P. McGivern. Pour ce faire on ressuscitera Madigan ! Tout cela démontre qu’à la fin des années soixante, il y avait un engouement très fort pour cette tendance néo-noir qui cherchait à mettre en scène une vérité aussi bien matérielle que psychologique. 

    Police sur la ville, Madigan, Don Siegel, 1968 

    Madigan et Bonaro cherchent à rentrer par la porte de service 

    Police sur la ville, Madigan, Don Siegel, 1968 

    Derrière la vitre, ils observent celui qu’ils croient être Benesch 

    Police sur la ville, Madigan, Don Siegel, 1968 

    Madigan va voir son ancienne maîtresse 

     Police sur la ville, Madigan, Don Siegel, 1968

    Madigan et Bonaro flinguent Benesch



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/bullitt-peter-yates-1968-a132662482

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/le-point-de-non-retour-point-blank-john-boorman-1967-a132676700

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