•  Folle à tuer, Yves Boisset, 1975

    A cette époque Jean-Pierre Manchette était devenu un peu le héros du néo-polar, bien que lui-même récuse ce terme. Ô dingos, ô châteaux avait obtenu en 1973 le Grand Prix de Littérature Policière. Manchette avait principalement la qualité de théoriser justement le néo-polar.  Et le roman noir en général. Et donc quand on le lisait on n’avait plus du tout le sentiment de commettre un péché contre la culture, mais au contraire d’en devancer l’évolution nécessaire. En quelques années tout le monde se mit à faire du Manchette, et même Alain Delon, réputé homme de droite qui adaptait avec succès des romans dits gauchistes. C’est d’ailleurs Delon qui a le plus adapté Manchette[1]. Car en effet, même si on ne peut pas taxer Delon d’artiste révolutionnaire engagé, on se rend compte avec le recul que la prose de Manchette, elle, s’adaptait à toutes les couleurs politiques, bien que l’auteur pensât alors faire une œuvre révolutionnaire. Il se disait même très proches des thèses situationnistes sans trop avoir approfondi la question cependant[2]. Chabrol aussi adaptera Manchette, médiocrement, il est vrai, avec Nada. Mais si on en reste à Manchette, je crois qu’on ne comprend pas le projet de Boisset. Or ce projet dérive du film de René Clément Le passager de la pluie, film dans lequel Marlène Jobert avait brillé et assuré son statut de vedette féminine de premier plan. Ce rapprochement sera renforcé, au-delà du profil de l’héroïne par l’apport de Sébastien Japrisot aux dialogues, c’est sans doute lui qui a amené ces références récurrentes à Lewis Carroll. Film a gros budget, très soigné, il en rajoute aussi avec les références sur la folie, mais également sur la faiblesse supposée des femmes. C’était l’époque post-soixante-huitarde où on considérait que la folie n’était pas forcément une perte de sens, mais la quête d’un autre sens, voire une ouverture vers une autre normalité si on peut dire. C’est un thriller qui, malgré ses incursions vers des formes théoriques modernes, est d’abord un film d’action. Et il semble bien que ce soit cela qui ait le plus déterminé Boisset à l’entreprendre. On peinera à trouver dans Folle à tuer un message politique particulier, sauf à dire comme Godard que tout est politique bien sûr. 

    Folle à tuer, Yves Boisset, 1975 

    Une femme est propulsée par un tueur à gages du haut d’Hôtel Negresco à Nice et s’écrase sur le sol. Julie Bellanger est une jeune femme craintive qui va quitter la clinique où elle était soignée pour rejoindre en tant que gouvernant la maison Mostri où elle sera en charge de la surveillance et de l’éducation du petit Thomas. Celui-ci est orphelin, ses parents sont morts tous les deux, et il est élevé par son oncle. Stéphane Mostri. Ils logent tous en haut d’une tour très moderne et très sophistiquée. Il y a là le chauffeur un peu lubrique, Georges, collant au possible. En dessous ce sont les bureaux. Julie approche difficilement Thomas qui se révèle être un gosse assez désagréable. Elle en déduit qu’il est malheureux. Stéphane Mostri devant partir pour un voyage de plusieurs jours demande à Julie d’amener Thomas au Parc de Saint-Cloud. Georges les accompagnera. Mais tandis que Thomas fait du vélo, apparait le tueur Thompson, celui-là même qui a défénestré la femme de Nice. On comprend alors que c’est la mère du petit Thomas qui a fait le grand plongeon. Thompson enlève tout le monde, Julie, Thomas et Georges. Avec son acolyte Walter, ils les amènent dans une cabane isolée au milieu d’une carrière de sable. Au passage, Julie reçoit une correction à coups de pieds. Cependant, pensant s’en sortir, elle dérobe le révolver de Walter. Mais en confiant celui-ci à Georges, elle découvre qu’il est lui aussi dans la combine. Le tueur force Julie à taper sur sa machine une lettre où elle demande de l’argent en affirmant que dans le cas contraire, elle se pendra et elle pendra avec elle l’enfant. Walter récupère la lettre et prétend la porter à Mostri. Le lendemain matin, Georges commence à comprendre que la lettre est en fait une manière de mettre le meurtre de l’enfant sur le dos de Julie, et qu’il n’y aura pas de rançon à se partager. Il commence à protester, mais Thompson le tue. Pendant ce temps Julie s’est débarrasser de ses liens et a pris la fuite en amenant avec elle Thomas. La poursuite commence. L’ennui est que Mostri a reçu la lettre et croit que Julie est folle et donc qu’elle peut tuer Thomas. Le commissaire Melun le pense aussi, seul le docteur Rosenberg ne croit pas à cette possibilité. Après avoir échappée à la poursuite des deux tueurs, l’un des deux mourra dans l’explosion de la voiture qu’ils avaient réservée à Georges, Julie va prendre la route du sud. Elle trouve un automobiliste complaisant qui l’embarque. Mais ayant écouté les informations celui-ci tente de les dénoncer à la police. Julie vole la voiture et fonce toujours avec Thomas, vers le Sud où elle pense retrouver Mostri. C’est ce que pense aussi Rosenfeld qui nous dit qu’elle finira par atterrir là. Cependant la Thébaïde est cernée par la police. Il faut donc contourner l’entrée principale. Thompson arrive sur ces entrefaites. Il veut se faire payer pour son travail par Mostri. Il  brule les billets de banque, du moins la partie qui avait été coupée. Les flics l’attendant, il se fait descendre par la police. Mais le commissaire Melun qui est particulièrement borné pense que Julie est sans doute complice de Thompson ! Il veut l’arrêter, malgré la défense de Rosenfeld. Mostri récupère le petit Thomas et l’enferme. Thomas qui ne supporte pas d’être séparé de Julie prend un tisonnier, pour briser le carreau. Il trouve alors les résidus qu’il porte à la police. ce qui permet l’arrestation du sinistre Mostri. 

    Folle à tuer, Yves Boisset, 1975

    Une femme est défénestrée de l’Hôtel Negresco 

    Le scénario est cousu de fil blanc puisqu’en effet, on comprend dès le début du film que c’est bien Stéphane Mostri l’instigateur de toute cette tuerie. Mais vous me direz que les romans ou les scénarios de Manchette sont toujours cousus de fil blanc. Donc on ne s’attardera pas à relever les invraisemblances. On y passerait la nuit. Les flics son trop cons pour être « vrais », le coupable est trop vite connu, etc. Et malgré cela il y a tout de même quelque chose qui ressort d’intéressant dans l’étude des caractères. C’est l’histoire d’une thérapie de choc pour une jeune femme craintive. Cependant, Julie se retrouve rapidement au pied du mur avec la responsabilité d’un jeune enfant – lui aussi plutôt mal dans sa peau – dès lors le scénario ne peut prendre que trois directions : soit Julie se transforme en furie qui règle ses comptes, et son passé du même coup, soit quelques forces extérieures la prennent en pitié et la sauvent de la mort, mais son personnage reste faible, soit encore on choisit la dernière voie, celle d’une impasse face aux puissants qui gouvernent le monde. Ce dernier point ouvre la porte à une réflexion amère. Boisset qui signe le scénario ne choisit aucune de ses trois solutions. Il décide de livrer Julie et Thomas, deux innocents, au hasard. A mon sens cela trouble le spectateur. Comme dans Le passager de la pluie l’héroïne a été violée, mais ici dans le film de René Clément, elle se venge, et c’est même la recherche de cette vengeance qui en fait le moteur de l’intrigue. Ici, elle refuse cette solution, et voudrait bien finalement que le problème qu’elle a avec les hommes soit rangé dans le passé, n’entrave pas son avenir. Or dès qu’elle met le nez dehors elle est livrée aux prédateurs, à commencer par l’ignoble et grossier Georges qui semble sorti d’un roman du XIXème siècle, façon Octave Mirbeau. 

    Folle à tuer, Yves Boisset, 1975

    Julie qui a confiance dans le docteur Rosenfeld quitte difficilement la clinique 

    Reste évidemment le portrait d’une jeune femme faussement faible – c’est pour sa faiblesse apparente que Mostri l’avait semble-t-il choisie – mais dotée d’une grande force de caractère qui lui fait trouver des solutions… de fuite. Elle navigue dans un monde hostile, principalement masculin d’ailleurs où seules quelques rares figures peuvent la rassurer, l’enfant qu’on cherche à assassiner, ou le docteur Rosenfeld qui l’incite à sortir, à affronter la vie. La complexité du portrait de Julie n’est pas compensée par un criminel d’envergure. Stéphane Mostri est seulement un homme cupide, sans trop de caractère, et quand à la fin il tente de se faire passer pour fou, personne n’y croit. Julie est traquée et par tout le monde, les criminels comme les forces de police qui normalement devraient la défendre. C’est évidemment la vieille ficelle de thrillers américains qui permet de construire des courses poursuites qui peuvent combler toute la durée du film. Pourquoi pas ! Ça nous fait traverser des espaces, voir du pays, éprouver les nerfs de l’héroïne et du spectateur, d’autant que la fuite de Julie est entravée par l’enfant qui devient une difficulté supplémentaire. Ce couple femme-enfant, c’est le même au fond que celui du héros qui fuit tout en protégeant une femme. Dans North by Northwest, on a le même type de scènes quand Roger Thornhill escalade les rochers en aidant Eve Kendall alors qu’ils sont pourchassés par des tueurs affreux. On pourrait dire que ce sont des figures presqu’imposées. 

    Folle à tuer, Yves Boisset, 1975

    Le collant Georges tente de séduire Julie 

    Au niveau de la réalisation, c’est plus intéressant. Boisset est très bien secondé par la photo de Jean Boffetty qui trouve des angles et des solutions de continuités intéressants. Il y a comme dans de nombreux films de Boisset une jolie scène de defenestration qui ouvre le film. C’est soigné, avec les pas de Thompson qui s’embrouillent dans les dessins sophistiqués de la moquette du Negresco. C’est bien rythmé et on va à l’essentiel. On remarquera la référence à Melville, Le doulos, avec cette visite à la carrière de sable où se forment des collines qu’il faudra escalader. Ce n’est pas étonnant. Les scènes d’action sont fortes, je pense à tout ce qui se passe au milieu du petit village quand Julie tente en même temps de téléphoner à Mostri, d’échapper aux tueurs et à la police. L’échange de vêtements dans le magasin est bien synchronisé avec l’inspection tatillonne de Thompson. Je dirais la même chose pour la manière dont Julie passe sans encombre la surveillance de la police pour prendre le petit train bleu des Alpes. C’est vif et bien enlevé. Il y a au début du film toute une belle séquence qui voit Julie traverser Paris, un Paris en pleine modernisation, avec ses gratte-ciels de verre et de béton, ses voies rapides et autres bêtises. C’était d’ailleurs une angoisse réelle à cette époque de voir comment Paris au nom du progrès se défigurait. En l’opposant au calme de la clinique que Julie vient de quitter, et où elle a passé de nombreuses années, le drame ne peut qu’arriver. 

    Folle à tuer, Yves Boisset, 1975

    Le terrible Thompson enlève tout le monde 

    Yves Boisset aime les acteurs, ça se voit non seulement dans le fait qu’il les réemploie très souvent, mais aussi dans la manière de les regarder et de les filmer. Film à gros budget, coproduction franco-italienne, la distribution est excellente. D’abord il y a Marlène Jobert. Une femme de caractère, elle avait la réputation d’être difficile sur les tournages. Mais est-ce bien là un défaut, connaissant ce milieu ? Quoi qu’il en soit le film est bâti autour d’elle. Elle est évidemment très bien, mais caractère de cochon ou pas, elle est toujours très bien ! Son rôle s’inscrit tout à fait dans la lignée de Dernier domicile connu et du Passager de la pluie. C’est une production franco-italienne, et donc il fallait trouver une vedette populaire de l’autre-côté des Alpes. Le choix s’arrêta sur Thomas Milian, mais il est clair qu’on dut trouver des minutes de pellicule en plus pour justifier ce choix et ses émoluments.  Bien que son rôle soit assez étroit, il est très bien, contrairement à son ordinaire, il ne joue pas les rigolos, mais au contraire il semble un représentant des pompes funèbres, un oiseau de malheur. Le cheveu lissé, la mine renfrognée, il apparaît déterminé autant que tourmenté. Victor Lanoux est très présent dans le rôle du chauffeur de maître, fourbe, concupiscent et mauvais, mais qui hésite à aller au-delà d’un certain point. Avec un tel rôle il nécessitait de le faire disparaître avant la deuxième partie du film. Le criminel cupide, c’est Michael Lonsdale. Son rôle n’est pas assez travaillé au niveau du scénario, ses motivations sont trop simples et trop évidentes pour qu’il soit vraiment intéressant. Mais ça c’est une lacune du scénario, on ne peut l’imputer à l’acteur lui-même. Et puis il y a Jean Bouise dont ne cessera pas de vanter la présence et le talent, excellent dans le rôle paternaliste de Rosenberg, le bon docteur. 

    Folle à tuer, Yves Boisset, 1975 

    Julie doit écrire une lettre sur sa machine à écrire 

    Certes ce n’est pas un des meilleurs films de Boisset, ni même de Marlène Jobert, mais ce n’est pas un film indigne. Il mérite une réhabilitation. Il a bien passé les années, grâce à sa réalisation soignée et à ses acteurs. A sa sortie les critiques furent catastrophiques et le film fut un bide noir dans les salles. Du moins en France, je ne sais ce qu’il en fut à l’étranger, en Allemagne ou en Italie où Marlène Jobert et Thomas Milian étaient des vedettes renommées. Depuis il s’est un peu rattrapé par ses multiples passages à la télévision, car Marlène Jobert est une actrice qui est restée fort justement populaire. Et puis sont venu les ventes en K7 ou sur support numérique. C’est un film qu’on trouve aujourd’hui facilement dans le commerce avec une bonne qualité, vendu en combo avec Canicule, un autre film de Boisset dont nous reparlerons. 

    Folle à tuer, Yves Boisset, 1975

    Thompson liquide Georges 

    Folle à tuer, Yves Boisset, 1975

    Walter a sauté avec la voiture 

    Folle à tuer, Yves Boisset, 1975

    Thompson meurt à la Thébaïde



    [1] Trois hommes à abattre, Jacques Deray, 1980, Pour la peau d’un flic, Alain Delon, 1981 et Le choc, Robin Davis, 1982. Sur ces trois films Delon a participé à l’écriture du scénario.

    [2] Il aurait travaillé à un projet de film avec Vaneigem et Khayari sur un scénario consacré à la vie de Buonaventura Durruti, le héros anarchiste de la Révolution espagnole.

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  •  L’attentat, Yves Boisset, 1972

    Le film est inspiré de l’affaire Ben Barka, cette affaire qui a failli emporter le régime gaulliste, et qui probablement entama le déclin politique du général de Gaulle. L’enlèvement eu lieu en novembre 1965. En pleine élection présidentielle qui allait voir le général de Gaulle mis en ballotage par François Mitterrand. A priori, personne ne comprenait rien à cette affaire, et d’ailleurs personne ne connaissait Ben Barka. Contrairement à une idée courante, celui-ci n’avait guère la force de mettre le régime chérifien à genoux. Il semble que la thèse selon laquelle ce crime aurait été commandité par le roi du Maroc lui-même ne soit pas juste. Mais ce qui a secoué l’opinion, et sans doute même le général de Gaulle, c’est de voir que des membres des services secrets et de la police française travaillaient non seulement pour un pays étranger, mais également avec des truands, anciens de la Carlingue, qui avaient fait mille coups tordus contre l’OAS, mais aussi pour le Maroc. Le film a été tourné en 1972, le général de Gaulle était mort, Mai 68 avait soufflé, et pourtant Boisset eu mille difficultés à le réaliser. Ces financements furent bloqués plusieurs fois, la censure le força à retourner les scènes de tortures. Il y eut de multiples pressions. On comprend que dans ces conditions, et pour pouvoir mener son projet à bout, Boisset était bien obligé de ne pas citer les personnages véritables, et de les faire apparaître sous de noms d’emprunts. De même il est daté d’après 1968. Mais tout le monde a compris à sa sortie où voulait en venir Boisset. L’imbrication des complicités dans les hautes sphères du pouvoir, la diversité des caractères donnent naturellement la trame d’un roman noir palpitant. Pour donner du corps à son sujet, Boisset s’est appuyé sur le scénario de Ben Barzam et de Basilio Franchina, avec des dialogues de Jorge Semprun. Ben Barzam, ce n’est pas n’importe qui, il a travaillé avec Joseph Losey par exemple, pour Anthony Mann. Il était également un réprouvé de la chasse aux sorcières, et il s’exila avec Joseph Losey d’ailleurs. On dit que pour ce film il aurait travaillé avec Jean-Pierre Bastid. Quand on connait un peu l’affaire, on comprend qu’il était difficile d’en tirer un scénario assez clair avec un déroulement linéaire de l’histoire. Donc le scénario a fait des choix, de donner plus d’importance à des personnages qu’à d’autres. C’est la loi du genre. Le film fait tout de même deux heures. Donc le film sera construit autour de la personnalité torturée et ambiguë de François Darien – dont le modèle était Georges Figon. C’est lui qui est le fil rouge de cette histoire.   

    L’attentat, Yves Boisset, 1972 

    François Darien est arrêté dans une manifestation 

    En France une réunion de hautes personnalités met au point l’enlèvement de Sadiel, et pour cela songe à se faire aider d’un journaliste un peu décati et sans avenir. François Darien est arrêté lors d’une manifestation gauchiste, la police lui donne le choix, soit il collabore avec elle, soit on le traîne en justice pour de vieilles affaires mal éteintes. Sous le prétexte d’une émission où il pourra s’exprimer, Sadiel rencontrera un personnage important qui fera un compromis avec lui afin qu’il rentre au pays, au sein d’un gouvernement d’union nationale. Pour ce travail d’entremetteur, Darien sera grassement rémunéré. Il va donc faire le voyage jusqu’à Genève. Là il va conclure l’accord avec Sadiel qui accepte de venir à Paris. A la brasserie Lipp, Sadiel a rendez-vous avec Darien et Pierre Garcin qui, bien que producteur de télévision, est aussi une sorte de barbouze. Le piège fonctionne, des membres de la police française enlèvent Sadiel et le livrent au truand Aconetti dans la villa qu’il possède à Paris. Kassar arrive pour interroger Sadiel sur ses relations, ses alliés, ses intentions. Mais Sadiel ne dit rien. Darien qui veut savoir ce qui s’est passé arrive à la villa d’Aconetti. Il voit alors Sadiel embarqué à la cave par Kassar. Manifestement il culpabilise d’avoir trahit son ami. Dans la confusion il arrive à s’enfuir. Pourchassé, il arrive pourtant à rejoindre sa maîtresse, il prétend enregistrer sa confession au magnétophone. Il donne rendez-vous à Michael Howard qui se fait passer pour un journaliste de gauche, et il pense que celui-ci saura parfaitement utiliser sa confession pour faire éclater le scandale. Mais c’est Michael Howard qui le tue d’une balle tirée derrière la tête. Tandis qu’Howard prend la poudre d’escampette, la police passe faire le ménage et récupère la confession. 

    L’attentat, Yves Boisset, 1972 

    Il s’installe dans son bureau 

    Au premier abord c’est donc un film militant qui s’attaque aux compromissions de la raison d’Etat avec des assassins aux ambitions louches, avec une incursion du côté des luttes anti-impérialistes. Ce point est évoqué à la fois par Sadiel qui parle des anciens colons qui ont inculqué la mauvaise manière de penser à Kassar et ses sbires. Ce dernier aspect est maintenant complètement passé de mode. Mais évidemment les magouilles des polices d’Etat qui travaillent plus pour leur propre compte que pour la société qui pourtant les nourrit, c’est toujours et peut être plus que jamais d’actualité. Cet aspect de la vie moderne qui a nourri et entretenu la formation d’uns paranoïa de masse aux Etats-Unis ressemble un peu à une forme de gouvernement, il a été aussi le support de très nombreux films américains à succès qui sur le plan de l’analyse des formes complotistes gisant au cœur du système du pouvoir, étaient en avance sur nous. On remarquera que cette forme complotiste de lecture des formes du pouvoir se portent aussi bien à droite – voir les films anticommunistes américains par exemple – qu’à gauche qui dénoncent les trop larges prérogatives de l’Etat par rapport au droit. Le film de Boisset qui peut paraitre très banal aujourd’hui a eu beaucoup de difficulté à se faire parce qu’en France il était un peu tabou de mettre en question l’honnêteté de l’Etat et de ses serviteurs. Les scandales allaient ensuite se multiplier surtout après la disparition du général de Gaulle et la mise en place d’un « progressisme » libéral pompidolien qui voulait faciliter les affaires suivant le modèle aujourd’hui suivi par Macron du ruissellement et qui a bien du plomb dans l’aile. Mais à mon sens tout cela resterait banal si on n’avait pas justement travaillé le portrait de Français Darien, le malheureux héros de cette histoire. C’est un homme déséquilibré, tourmenté, qui voudrait réussir quelque chose, mais qui n’est que faiblesse et qui doit sa satisfaire de la trahison de celui qui le considérait comme son ami, un frère d’armes. L’ambiguïté de Darien ne s’arrête pas là, elle le poursuit, quand, s’enfuyant, il croit qu’il va pouvoir continuer à jouer sur les deux tableaux, faire chanter le pouvoir avec sa confession et délivrer Sadiel. On le sent passer par des états contradictoires, il se voit en héros, terrassant le pouvoir à ses trousses, et en même temps comme victime, il se vit comme celui qui n’a pas eu de chance, dont le talent n’est pas reconnu. 

    L’attentat, Yves Boisset, 1972 

    A Genève il revoit Sadiel

    C’est donc d’abord le portrait d’un homme faible qui vit aux crochets de sa maitresse qui tente de sortir de cette image, pour cela il se mettra à porter un révolver, tentant de s’émanciper de la tutelle de celle-ci. S’il est choisi par les hommes de l’ombre pour exécuter cette mission c’est parce qu’il est connu comme un homme facile à manipuler. Mais il n’est pas le seul personnage ambigu dans cette histoire. Et là c’est beaucoup plus intéressant : Boisset nous montre que pour les missions les plus sordides on trouve toujours des hommes sans scrupules – policiers, truands, politiciens, prêts à les commettre. Non seulement ils sont corrompus, mais ils demandent à l’être, pour peu qu’on les couvre d’une vague nécessitée. Et on se dit que le monde ne changera jamais vraiment tant qu’on trouvera des individus de ce type en quantité suffisante pour troubler une vraie démocratie. Le film s’arrête sur le triomphe du « système ». En réalité cette victoire ne fut que passagère et contribua à miner durablement le « gaullisme » et plus encore le « pompidolisme ». C’est ce qu’on pourrait reprocher bien amicalement à Yves Boisset de s’être laissé emporter par son amertume. Contrairement à une lecture hâtive de ce film, ce n’est pas une histoire manichéenne entre d’un côté les bons – la gauche et le clan Sadiel – et de l’autre les mauvais – les gaullistes et les services secrets d’un pays étranger qui n’est jamais cité et qu’on identifie comme étant le Maroc. Déjà François Darien, menteur patenté et mythomane n’est pas clairement mauvais. Il a la nostalgie du camp du bien auquel il aurait pu appartenir. Mais il n’a pas la force de le rejoindre, par exemple en dénonçant le complot en amont, ou en prenant le large quand il en est encore temps. Sa maitresse est une gauchiste ordinaire qui derrière sa volonté de faire le bien cherche à étendre son pouvoir sur François. Sadiel lui-même n’est pas toujours très clair, et on comprend qu’il poursuit son combat parce que c’est ce qui a construit sa renommée. Mais il est prêt à rentrer au pays, prêt à négocier un compromis, y compris avec le sombre Kassar dont pourtant il se méfie. Ce n’est pas un hasard si son personnage est bâti autour de la photo qu’il a pris dans sa jeunesse avec Kassar. Ils sont les deux faces de la même pièce dans la quête du pouvoir. Dès lors se pose la question de savoir ce qu’aurait fait Sadiel s’il avait été à la place de Kassar. Les policiers ne forment pas un bloc unifié, il y a ceux qui aiment magouiller, et puis ceux qui comme le commissaire Rouannat ne veulent pas qu’on se serve d’eux comme paillasson. 

    L’attentat, Yves Boisset, 1972 

    La police française enlève Sadiel 

    Sur le plan stylistique Boisset a misé sur une manière fluide de filmer à même les lieux du drame, le boulevard Saint-Germain, Lipp, etc. C’est une manière de donner une forme faussement documentaire au film. Il y a beaucoup de scènes de rue, avec des décors naturels bien choisis, bien qu’on puisse regretter que Boisset n’en donne pas un peu plus de profondeur, mais je suppose que cela tient au fait qu’il a voulu tourner à même la rue sans trop de préparation, ce qui n’est pas un reproche. On trouvera quelques très bonnes scènes de la gare de Ballancourt et du métro. La foule est très bien saisie dans son mouvement et sa densité. Le reste du temps c’est filmé dans des espaces très étroits qui rendent difficiles les mouvements d’appareil et qui donnent aux dialogues un manque de respiration. Ce côté documentaire est renforcé par une photographie aux tonalités peu tranchées, sans doute pour éviter de donner un côté glamour à l’ensemble. On comprend que le point de vue de Boisset se démarque d’une recherche esthétique, bien qu’il recycle quelques tics du film noir traditionnel. Il veut livre le document le plus brut possible, et donc il opposera simplement et sans fioriture, le calme de Genève à l’agitation parisienne, seulement en montrant un ferry qui circule sur le lac Léman. 

    L’attentat, Yves Boisset, 1972 

    François est parvenu à échapper à ses poursuivants 

    Bien que le budget ne soit pas énorme, Boisset à réussi à réunir une distribution prestigieuse. En effet en donnant peu de jours de tournages à chacune de ses stars, il peut se permettre de les avoir tous. Et je crois qu’ils ont tous participé volontiers à cette entreprise, y voyant plus un nécessaire engagement qu’une manière de gagner de l’argent. Le principal acteur, c’est Jean-Louis Trintignant. A cette époque il tournait beaucoup et après avoir fait une belle carrière en Italie, s’était tourné en France vers des films néo-noir. Dans lesquels on le voyait beaucoup courir. Il court en effet dans Sans mobile apparent, de Philippe Labro, il court encore plus dans La course du lièvre à travers les champs, de René Clément, et il accélère encore dans L’attentat. C’était l’homme qui court. Acteur de petite taille avec un physique peu glamour et une voix de fausset, il était tout de même arrivé à s’imposer dans le cinéma français. Il excelle surtout dans les rôles de déséquilibrés, comme dans Flic story. Jouant ici un héros lâche, mythomane et menteur, il est très bon, et arrive à nous faire ressentir ses propres hésitations, sa honte à trahir Sadiel. Vient ensuite Gian Maria Volontè dans le rôle de Sadiel. Lui aussi est un acteur engagé très à gauche, et il ne se retrouve pas là par hasard, même si on le voit assez peu. Sa présence est importante et donne du corps à l’ensemble, mais c’est un acteur de premier plan je l’ai déjà signalé plusieurs fois, de partout où on l’a vu, chez Rosi, chez Pietri, il a laissé sa marque, à mon sens un des plus grands acteurs italiens. Il parait qu’il avait un caractère très difficile. Il y a Michel Piccoli dans le rôle de l’inquiétant Kassar, impeccable. Michel Bouquet qu’on a déjà vu chez Boisset, Le condé, joue le rôle du crapuleux avocat Lempereur, soit Lemarchand, belle composition, cynique et froide, confiante dans la force de ceux qui tiennent les manettes. Jean Seberg est la maitresse de Darien, elle n’apporte pas grand-chose à vrai dire. Plus intéressant sont les policiers, Jean Bouise qui tente de mettre la main sur Darien, et ses secrets, et François Perrier dans le rôle du flic intègre. Ils sont tous les deux très bons, mais ce n’est pas une nouveauté que de le dire. Enfin Boisset retrouve Bruno Cremer qu’il a dirigé déjà dans Cran d’arrêt, dans le petit rôle de l’avocat Vigneau. L’excellent Roy Schreider et Philippe Noiret y font aussi une belle apparition. Quand on voit la richesse de l’interprétation que pouvait réunir Boisset au début des années soixante-dix, on mesure mieux le grand vide du cinéma français d’aujourd’hui qui non seulement n’a pas d’audace politique, mais encore moins les acteurs pour le supporter ! 

    L’attentat, Yves Boisset, 1972 

    Les policiers font le ménage et volent la bande magnétique de François

    Le film a été un très bon succès commercial malgré les menaces qui ont pesé sur les distributeurs. La critique toujours en retard d’une bataille l’a classé dans les films gauchistes et manichéens. Mais en le revoyant on comprend mieux pourquoi le public a adhéré alors que manifestement il n’y a aucun personnage vraiment positif. Curieusement ce film est difficile à trouver sur le marché, à l’heure où j’écris ces lignes seule une version allemande en DVD de très mauvaise qualité est disponible. Selon moi le film mériterait une nouvelle édition en Blu ray. Car il a très bien passé le temps et déborde le simple rôle de témoignage politique qu’on veut lui voir jouer.

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  •  Le saut de l’ange, Yves Boisset, 1971

    Fort du succès mérité d’Un condé, Boisset va continuer sur sa lancée un peu dans la même veine. Pour cela il va choisir un roman de Bernard-Paul Lallier, Le saut de l’ange qui a reçu en 1968 le Prix du Quai des Orfèvres. Ce prix est décerné chaque année par un jury sensé refléter la sensibilité des policiers eux-mêmes. C’est donc la plupart du temps des histoires de flics honnêtes. Il est publié chez Fayard. Le jury est présidé par le directeur de la Police Judiciaire. Ce prix existe depuis 1946, en règle générale il assure des bons tirages aux auteurs, c’est souvent assez conformiste, mais pas toujours. Gérard Delteil l’a obtenu en 1993. L’auteur de cet ouvrage l’a signé d’un pseudonyme, son vrai nom est Éric Deschodt. Mais s’il s’est caché derrière ce nom d’emprunt, c’est parce qu’il l’a écrit en collaboration avec un autre auteur, Christian Charrière. Ce dernier sous son nom, sans qu’on sache s’il l’a écrit tout seul ou en collaboration, obtiendra encore le Prix du Quai des Orfèvres en 1969. Le roman est situé à Nice qui pour avoir à l’époque une moins mauvaise réputation que Marseille collectionnait les magouilles des Médecin, père et fils. Mais Yves Boisset et Richard Winkler vont le dépayser à Marseille justement où la collusion entre la haute pègre et les politiciens n’a jamais cessé jusqu’à ce jour. Et ce n’est sans doute pas près de changer. On voit bien ce qui a intéressé Boisset dans ce roman, une histoire extrêmement violente qui permet de véhiculer un discours sur les policiers de droite, particulièrement le parti gaulliste – il vaudrait mieux dire pompidolien – et son extension le SAC. Ce dernier était le parti des basses besognes, il sombrera en 1982 avec l’histoire de la tuerie d’Auriol qui s’était déroulée l’année précédente. 

    Le saut de l’ange, Yves Boisset, 1971 

    A Marseille, la bataille électorale bat son plein. Le parti de la majorité, représenté par Forestier, a embauché un tueur pour régler son compte au clan des Corses, les Orsini. Le ménage semble fait, mais il reste le dernier Orsini, Louis. Celui-ci vit en Thaïlande, avec sa femme et sa fille, loin de cette agitation en exploitant une ferme. Le tueur Fusco est chargé de l’abattre. Entre temps Louis a envoyé sa fille à Marseille sous la surveillance de son ami, Mason, un ancien flic américain. Fusco se trompe, croyant abattre Louis il tue sa femme. Celui-ci est fou de douleur et bien décidé à se venger. Après une longue poursuite dans la jungle, ayant capturé Fusco qui s’enfuyait, il le fait parler et comprend que tout ce désordre Sa haine monte encore d’un cran quand, arrivé à Marseille avec deux Thaïlandais, il comprend que sa fille a été aussi assassinée, Mason n’ayant été que blessé, dans cet attentat. La police et Mason tente de dissuader Louis de se venger. Ce dernier retrouve aussi sa belle-sœur Sylvaine qui habite une immense villa à Cassis. On comprend que celle-ci en pinçait et en pince encore pour Louis. Mais celui-ci la méprise, lui expliquant qu’elle n’a rien à attendre de lui. Avec ses deux dévoués Thaïlandais, Louis va régler ses comptes. Le louche Alvarez est abattu, puis achevé à l’hôpital. Forestier commence à avoir peur, et on comprend qu’il est également de mèche avec Sylvaine, la belle sœur de Louis. La police protège Forestier, mais Louis va réussir à l’atteindre, en passant par un Drive In, et en suivant le cheminement d’une grue, il arrive jusqu’aux appartements de Forestier, et il va lui régler son compte en le balançant du haut de sa terrasse. Il doit fuir encore parce que le police lui court après. Son but est d’atteindre Sylvaine à Cassis car Forestier lui a mis sous le nez les preuves de son rôle dans le meurtre de sa fille. Mais à Cassis, il n’aura pas l’occasion de la tuer, c’est elle qui se suicide. Voici que Mason surgit, il veut obliger à ce que Louis se rende à la police, lui promettant de témoigner pour lui. Il intervient en pensant qu’il aura encore l’oreille de Louis. Mais celui-ci ne veut rien entendre. Les deux hommes s’affrontent, Louis blesse Mason à la jambe, et s’en va, mais Mason a le temps de lui tirer dans le dos. Le dernier des Orsini s’en ira mourir dans la mer. 

    Le saut de l’ange, Yves Boisset, 1971 

    Fusco compte l’argent qu’Alvarez lui a remis pour abattre les frères Orsini 

    Si on excepte le fil rouge de la vengeance, le scénario est assez confus et contient tellement d’invraisemblances qu’on se demande combien de temps on y a travaillé dessus. On peut le voir simplement comme un hommage au cinéma populaire, aux films d’action, la question politique, mettant en cause le parti au pouvoir – les gaullistes – et son bras armé le SAC, ne sont qu’un élément du décor, comme la présentation plus que simplifiée de la Thaïlande où Louis n’est pas un colon qui exploite les Thaïlandais, mais une sorte de bienfaiteur de l’humanité qui donne du travail aux indigents et leur permet de progresser vers un avenir radieux – ce n’est pas trop un message d’ « homme de gauche » que délivre ici Boisset. Les hommes du SAC qui effectivement étaient très violents, cognent sans se faire prier sur des « gauchistes » qui présentent un amour un peu incongru et déjà certainement dépassé de la Chine. Il serait donc complètement erroné de vouloir comprendre ce film du point de vue d’une analyse politique cohérente. Les seuls points qu’on peut retenir, c’est la corruption de la police – le vieux thème selon lequel la police ne peut pas changer la société – qui s’oppose à la volonté individuelle de régler ses comptes. Mais enfin on peut passer sur tout cela au motif qu’un film ce n’est pas un traité politique. Ce qui est plus gênant sur le plan de la narration, c’est que les rapports entre les différents protagonistes ne sont jamais éclaircis. Par exemple Mason est l’ami de Louis, la preuve, celui-ci lui confie sa fille. Mais Mason se dérobe à ses devoirs envers Louis, alors qu’il porte lui-même la culpabilité de l’assassinat de sa fille. Ça va tellement loin que Mason tirera dans le dos de Louis ! Ce n’est pas vraiment l’attitude d’un ami, fut-il alcoolique honteux. 

    Le saut de l’ange, Yves Boisset, 1971 

    Mason et le commissaire Pedrinelli tentent de retenir Louis 

    Dépouillée des artifices politiciens et d’une étude de caractères, c’est l’histoire d’un homme seul et blessé qui se venge. Ce pourrait-être un western-spaghetti. Donc une mécanique simple, un véhicule pour un film d’action. L’individu meurtri, s’élève à la fois contre le clan des pourris qui lui a enlevé tout ce à quoi il tenait, mais aussi contre la société dans son ensemble qui le protège. Le fait que Louis soit tué à la fin du film montre également les limites de cet individualisme. Cette approche nécessité le portrait de caractères typiques : l’ancien flic, américain cependant, qui fait attention à ne plus boire, le flic qui reste paralysé par sa propre hiérarchie, le politicien retors qui fait des affaires, et évidemment la femme fourbe et vénale qui aimerait bien s’élever au-dessus de sa condition d’ancienne putain, mais qui ne le peut pas par manque de caractère. Ce jeu mortel entre des personnages très agités par leur propre culpabilité, s’appuie sur des soldats de l’ombre, d’un côté Alvarez et Fusco, de l’autre les Thaïlandais dévoués jusqu’à la mort et qui suivent Louis dans l’exécution de sa vengeance. 

    Le saut de l’ange, Yves Boisset, 1971

    Les deux Thaïlandais cherchent Alvarez 

    Le film a bénéficié d’un budget assez important, et sans doute c’est cela qui fait que les scènes d’action ont été plus travaillées que dans les précédents films de Boisset. Il y a des scènes excellentes en effet, que ce soit les Thaïlandais dans l’hôpital qui cherche Alvarez pour l’achever, et leur fuite dans les rues de Marseille, ou encore la manière dont Forestier va se faire projeter du haut de sa terrasse. La Thaïlande est filmée d’une manière très conventionnelle, presqu’un dépliant touristique, et Marseille n’est pas toujours utilisée correctement. Seul le décor de l’Hôtel Dieu – ancien hôpital qui depuis a été vendu pour en faire un hôtel de luxe – sera bien utilisé. Même le quartier du Panier et la montée des Accoules permettaient des mouvements de caméra et des perspectives plus intéressants. Mais sans doute que Boisset ne connaissait pas bien Marseille. L’équipe s’est déplacée jusqu’en Corse – l’île étant symbolisée par un âne qui braie – pour filmer l’enterrement de Lucien et la mort de son frère Marc. Il y avait donc une volonté claire de dépaysement à l’américaine dans la démarche de Boisset, et c’est peut-être ça qui l’avait attiré dans le roman de Lallier. Mais en même temps c’est aussi cela qui donne un aspect dispersé à la réalisation. Cette volonté de donner de l’importance à ces voyages freine l’approfondissement des caractères et même ralentit l’histoire. La trame ce n’est pas du Coplan tout de même ! Et elle ne trouve de la consistance que si les caractères sont fermement dessinés. Sinon la dramaturgie ne prend pas. L’espèce de romance avortée entre Sylvaine et Louis, passe à côté du sujet. Louis jouant les indifférents, alors qu’il aurait dû au minimum être troublé par la beauté vénéneuse de sa belle-sœur pour renforcer l’ambiguïté de la situation. 

    Le saut de l’ange, Yves Boisset, 1971 

    Forestier et Sylvaine se disputent 

    A cette époque Jean Yanne était devenu une vedette confirmée et très recherchée. Personnellement j’ai toujours eu un peu de mal avec cet acteur qui venait de la télévision, et avec sa manière décalée de raconter des blagues de garçon de bain. Il ne joue pas, si on veut il se contente d’être lui-même. Et donc il vient que dans les films très dramatiques, il a toujours l’air de s’en foutre un peu. Ici il n’arrive pas à se mettre dans la peau d’un homme qui souffre de la perte des siens, ni à se glisser dans celle d’un homme d’action. Quand il prend une arme de poing, on dirait un peu un pélican qui a trouvé un porte-plume. Il y a ensuite Sterling Hayden, sans doute est-ce la seule raison de faire ce film ! Boisset en bon cinéphile amoureux du film noir connait l’importance de cet acteur qui à cette époque était plutôt sur la pente déclinante – il allait faire l’année suivante Le parrain avec Coppola, ce qui n’est pas rien. C’est un acteur que j’aime beaucoup, mais ici il n’a rien d’exceptionnel sans doute parce que son rôle est incompréhensible et qu’il ne l’a pas trop compris. La belle Senta Berger, actrice autrichienne, qui fit une carrière vraiment internationale, elle a tourné avec Duvivier, avec Peckinpah, et bien d’autres, est elle aussi dans un rôle qui se voudrait ambigu, mais qui devient au fil de la bobine plutôt incompréhensible. On reconnaitra l’étrange Gordon Mitchell, un vieux spécialiste des films de genre, péplums, western-spaghetti, dans le rôle du tueur Fusco. Il est excellement choisi. Et puis il y a Raymond Pellegrin, pilier du film noir à la française, toujours dans un petit rôle, mais on l’aime bien, et enfin Daniel Ivernel dans le rôle un peu éculé du flic besogneux qui ne veut pas faire de vagues. 

    Le saut de l’ange, Yves Boisset, 1971

    Louis balance Forestier du haut de sa terrasse 

    Ce film fut donc une déception pour tout le monde, la critique démonta le film, le rangeant trop hâtivement dans la catégorie des films à messages, et le public n’a pas suivi, du moins en France pour ce que j’en sais. Les années n’ont pas amélioré l’idée qu’on peut s’en faire, toutefois il me semble que sur le plan technique proprement dit, Boisset s’était considérablement amélioré notamment dans les scènes d’action où il a plus d’aisance que d’ordinaire. On peut donc voir ce film comme un film d’époque, un manifeste du temps d’avant où la prospérité de notre situation nous laissait le loisir de pester contre le pompidolisme et ses séquelles. Depuis la corruption des mœurs et des institutions ne s’est pas arrangée, bien au contraire, mais on n’a plus le cœur à la dénoncer, l’exercice s’apparentant à vouloir vider la mer avec une cuillère à café. 

    Le saut de l’ange, Yves Boisset, 1971 

    Louis comprend le rôle que Sylvaine a joué dans la mort de sa fille 

    Le saut de l’ange, Yves Boisset, 1971

    Mason veut que Louis se livre à la police

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  •  Un condé, Yves Boisset, 1970

    Ce film a fait beaucoup pour la reconnaissance d’Yves Boisset comme réalisateur, mais c’est aussi celui-là qui a permis d’identifier le style Boisset, c’est-à-dire le film noir, avec un message politique souvent anti-corruption et anti-flic. Au départ c’est un roman de Pierre Lesou, ce même Pierre Lesou qui a écrit Le doulos dont Melville a tiré le célèbre film qu’on sait. C’est à mon sens un auteur très sous-estimé, voire oublié bien que de temps à autre on réédite ses ouvrages, chez Plon ou chez French Pulp. On peut le situer dans la lignée de José Giovanni, sans doute en plus brutal et moins sentimental. On dit aussi que Lesou, qui est décédé en 2018, avait été un petit peu voyou et fréquenté le Montmartre de l’après-guerre. Il a été assez bien servi par le cinéma, Le doulos, Main pleine a été adapté deux fois, dont la première par Michel Deville, mais aussi Je vous salue mafia, porté à l’écran avec succès par Raoul Lévy. Il avait un style bien à lui, avec une utilisation des formes argotiques déjà assez désuètes, mais très bien utilisée. Bref c’est un auteur majeur du roman noir, d’autant que bien plus que les auteurs comme Giovanni ou Le Breton qui traitent du milieu, il travaille dans l’ambiguïté des personnages, sans préjuger de séparer le bien du mal. Et pourtant il conserve une part d’humanité importante en désignant l’amitié virile comme la seule boussole possible dans le monde moderne et corrompu des voyous. Il publia d’abord à la Série noire, puis il passa au Fleuve noir pour en devenir une sorte de pilier. Donc Boisset choisit d’adapter Lesou, comme il avait choisi d’adapter Scerbanenco pour son premier film d’auteur, Cran d’arrêt. Pour bien comprendre l’importance de ce film dans l’histoire et la transformation du film noir, il faut se souvenir de deux choses, d’abord qu’en 1970, on se trouve dans un contexte où on dénonce à la fois la canaillerie de la classe politique – le pompidolisme pour être plus clair – et la brutalité de la police désignée comme une institution qui accompagne cette corruption par sa violence et le non-respect des règles d’une démocratie avancée. Ensuite, Un condé qui aura un bon succès aussi en Italie, va jouer un rôle déclencheur dans le développement du poliziottesco. Je ne veux pas dire que c’est Boisset qui a inventé le poliziottesco. Mais tout de même c’est bien lui qui avait porté Scerbanenco à l’écran avec Cran d’arrêt, auteur qui sera adapté de nombreuses fois par le poliziottesco, et les thèmes que va développer celui-ci, sont un peu les mêmes que ceux du Condé. Cette simultanéité de l’émergence des films de Boisset et du poliziottesco est bien la marque d’une époque et d’un renouveau cinématographique. 

    Un condé, Yves Boisset, 1970 

    Roger Dassa possède une boite de nuit sur laquelle le Mandarin, un ponte du milieu veut mettre la main. Ses hommes de main après l’avoir rossé, vont le tuer en le projetant dans le vide. Mais Dassa possédait un ami, Dan Rover, celui-ci va se donner pour mission de le venger. Tandis que la police enquête, les hommes du Mandarin viennent mettre la pression sur la sœur de Dassa pour qu’elle vende. Devant le traitement qu’elle reçoit, Dan Rover décide de tuer le Mandarin. Pour cela il fait appel à un vrai dur, Viletti. Ensemble ils vont attendre le Mandarin à la sortie de son cercle de jeux, et le butent dans l’ascenseur. Mais Favenin et Barnero qui enquêtent pour leur propre compte sur les magouilles politiques du Mandarin – qui alimente la caisse noire du parti au pouvoir – se trouvent là par hasard. Constatant la mort du Mandarin, ils vont pourchasser Dan Rover et Viletti qui filent par les toits. Une fusillade éclate et Barnero est tué. Favenin en est meurtri et va se mettre en chasse pour les coincer. Dans un premier temps il va faire parler Lupo après avoir tué Beausourire. Il apprend alors que le meurtre a été commis par Dan Rover et Viletti. La police arrête Dan Rover, mais celui-ci refuse de parler, de dire qui était avec lui. Favenin change de tactique comme Dan Rover avaient un alibi avec Raymond Aulnay, il va tenter de faire parler celui-ci en le frappant et en le menaçant. Seule la présence de son fils évitera à Raymond la mort. Mais comme Favenin sait que Viletti est aussi dans le coup, il va attendre ce dernier chez lui et l’abat froidement. Dan Rover apprenant cela va s’évader de prison pour venger Viletti. Mais sur place la police, prévenue par la balance Lupo, l’attend et va le descendre. La sœur de Dassa n’est pas arrivée à temps pour sauver Dan Rover en demandant à Favenin de l’aider. Favenin se retrouve bien seul, et écrit une lettre au procureur dans laquelle il va dévoiler tous ses propres manquements. 

    Un condé, Yves Boisset, 1970

    L’inspecteur Barnero vient prendre des nouvelles de Dassa 

    Derrière la simplicité apparente de l’histoire, il y a une grande densité thématique. Les hommes marchent tous par couple, et les femmes sont plutôt des pièces rapportées. Il y a d’abord le couple Dan Rover – Roger Dassa, la mort de ce dernier va créer un autre couple par nécessité, Dan Rover-Viletti. Ensuite il y a le couple Favenin-Barnero. A peine ce couple s’est-il formé, les deux hommes se sont retrouvés à la faveur des mutations successives après de longues années de séparation, qu’il est détruit par la fatalité. Ces trois couples sont le reflet d’un amour peut être viril, mais en tous les cas, impossible, marqué par la fatalité. C’est en réalité le thème dominant et le moteur de la tragédie. Car en effet, le drame survient à cause des obligations que crée le couple. La vengeance est une de ces obligations. Mais à partir de là se crée autre chose, c’est le goût du sang. Favenin comme Dan Rover sont entraîné dans une spirale qui leur fait apprécier leur propre violence. Favenin plus encore que Dan Rover est un sadique, et le fait de se découvrir en tant que psychopathe, lui est une révélation qu’il ne supportera pas. C’est pourquoi il sera contraint à la démission. Sachant ce qu’a été pour lui son métier, ça équivaut à un suicide.  Dans ce contexte, il vient que les personnages de cette histoire sont un peu comme des marionnettes, agis par le destin. 

    Un condé, Yves Boisset, 1970 

    Après la mort de Dassa, la clique au Mandarin vient terroriser sa sœur 

    Les femmes sont très en retrait, passons sur les femmes des flics qui ne s’occupent que des enfants et de passer les plats ! La femme de Raymond – qui est désigné comme anarchiste mais qui a des portraits de Mao et Staline dans sa cuisine, ce qui est une faute sur laquelle on passera car notre propos n’est pas de corriger Boisset – est à l’hôpital, comme si elle avait démissionné. Reste la sœur de Dassa. Vous remarquerez que c’est une sœur, et non une épouse, elle a donc un statut un peu plus élevé que celui d’épouse ou de maitresse. Elle est presqu’une égale, mais pas tout à fait tout de même ! La preuve elle commettra la faute radicale d’aller vers Favenin comme si elle pouvait le convaincre de quoi que ce soit. Elle en retirera de l’amertume et fera sienne la devise du milieu, un flic est toujours un pourri. Si elle n’a pas réussi à convaincre Favenin d’agir humainement pour dédouaner Dan Rover du meurtre, elle aura réussi par contre à lui révéler son manque de sens moral. C’est déjà ça ! A côté de ces figures finalement qui vivent dans la marge, il y a l’ordinaire de la canaille représenté par le mandarin et sa clique : ils sont associés à la manière des capitalistes avec les hommes politiques pour faire des bénéfices par tous les moyens. Et la police est l’institution qui soutient cette turpitude. Le supérieur de Favenin et de Barnero expliquera que la police n’est pas là pour changer la société, mais pour la maintenir en état, telle qu’elle est. Mais Favenin en prenant le contrepied du commissaire divisionnaire, croyant même s’y opposer, ne comprend pas qu’il participe du même système et que sa névrose est tout autant dangereuse que l’immobilisme policier. 

    Un condé, Yves Boisset, 1970 

    Dan Rover prépare son alibi avec Raymond 

    Ce qui frappe dans le film c’est bien sûr le portrait d’un psychopathe qui cache sa folie meurtrière derrière sa carte tricolore pour violer toutes les lois les plus élémentaires de la démocratie. Sous le prétexte de venger son ami, ce qui au premier abord pourrait paraitre louable, il va déchainer une violence qu’il ne contrôle plus, mais qui au contraire a pris possession de lui. A partir du moment où il se laisse aller à celle-ci, il va s’isoler, son ami est mort, tué par balle, il va laisser sa femme. Il restera seul dans son splendide isolement, ruminant tout ce qu’il y a de mauvais en lui. Mais il n’y a pas de pardon possible pour lui. Certes le film nous montre que la police est aussi un peu à son image, elle torture quand elle le veut, s’assoit sur le code si elle le désire. La différence c’est qu’en poussant cette logique jusqu’au paroxysme, Favenin se met délibérément hors-jeu, tandis que le commissaire divisionnaire qui couvre d’autres turpitudes le fait au nom de la cohésion sociale. 

    Un condé, Yves Boisset, 1970

    Dan Rover et Viletti descendent le Mandarin 

    La réalisation est assez soignée. Il y a des très bonnes scènes où l’influence de Melville se fait sentir. Et d’ailleurs Boisset utilisera des acteurs qui ont travaillé avec l’auteur du Deuxième souffle, Michel Constantin, Jean-Claude Bercq. C’est d’ailleurs à ce film que la réalisation fait penser, par exemple la fuite par les toits de Dan Rover et de Viletti qui ressemble à l’arrachement de Gustave Menda de la prison. Ou encore la façon dont les deux hommes abattent le Mandarin. Également on peut dire que le personnage de Favenin est une sorte d’hybridation entre le commissaire Blot, froid et calculateur, et le commissaire Fardiano qui ment et truque pour faire tomber Menda. Viletti ressemble également un peu à Alban, le barman dévoué et loyal qui veille à la sécurité de Manouche. Evidemment Boisset n’est pas Melville, et sa mise en scène n’a pas la même fluidité. Il y a de beaux travellings dans les locaux de la police, des escaliers bien filmés, et aussi de belles vues du marché aux puces où officie Raymond. Mais les face-à- face restent souvent un peu statiques, les scènes d’action sont filmées en trop gros plan pour leur donner ce côté chorégraphique nécessaire au propos. Le film a connu de nombreuses difficultés, comme d’ailleurs Le deuxième souffle, et pour les mêmes raisons. Le ministre de l’époque, Raymond Marcellin, a non seulement critiquer le film parce qu’il donnait une mauvaise image de la police, mais l’a obligé à retourner certaines scènes. Cela a contribué d’ailleurs à la promotion de l’œuvre ! 

    Un condé, Yves Boisset, 1970

    Poursuivis par la police ils s’enfuient par les toits 

    L’interprétation est à la hauteur. D’abord évidemment Michel Bouquet dans le rôle de Favenin est extraordinaire. Tout le monde a souligné à juste titre la qualité de sa prestation. Boisset l’a très bien choisi. Froid, cassant ; désespéré aussi, il passe par des expressions radicalement opposées, notamment quand il s’oppose au commissaire divisionnaire. Ce rôle ouvrira d’ailleurs des perspectives nouvelles pour sa carrière. Ensuite il y a John Cargo, une des vedettes des films de genre italiens, western spaghetti et poliziotteschi. Il n’est pas très bon ici, il sera meilleur par la suite. Michel Constantin fait du Michel Constantin, donc il est excellent. Sa présence suffit pour camper un personnage. Françoise Fabien est pas mal non plus dans le rôle de la sœur de Dassa, mais finalement elle a un petit rôle pour les raisons qu’on a dites plus haut. Et puis il y a Rufus dans le rôle de l’anarchiste. C’est un excellent acteur qui avait déjà tourné pour Boisset dans Cran d’arrêt. Seul José Giovanni lui donnera des rôles à la hauteur de son talent. La distribution est complétée par le très solide Bernard Fresson dans le rôle de Barnero, et puis quelques petits rôles intéressants, comme Henri Garcin dans celui de Beausourire, ou Théo Sarapo dans celui de Lupo la balance. 

    Un condé, Yves Boisset, 1970

    Favenin se fait menaçant

    Donc il vient que c’est un film important, quelles que soient les réserves qu’on peut faire. Personne n’est parfait et Boisset pas plus que les autres. Disons qu’en le revoyant longtemps après sa sortie, cinquante ans après tout de même, j’en redécouvre les vertus. Le film avait reçu un bon accueil à la fois de la critique et du public. Il ouvrit de belles perspectives à Yves Boisset qui devint ainsi un auteur à succès. Longtemps ce film est resté invisible pour une question d’opposition dans la gestion des droits, entre Pierre Lesou et Véra Belmont la productrice. J’en profite pour dire ici un mot de cette productrice, à mon sens Boisset lui doit beaucoup, car elle a su le cadrer et lui donner les moyens de s’exprimer pleinement. On peut considérer que ce film est à cheval entre le film noir et le poliziottesco. Il est en quelque sorte l’inauguration d’un nouveau genre cinématographique qui va exploser de l’autre côté des Alpes et duquel en France on est passé plutôt à côté. 

    Un condé, Yves Boisset, 1970 

    Favenin reste seul face à sa conscience

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  •  Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

    Je n’ai rien écrit sur Boisset, mais comme j’aime bien ce qu’il a fait, j’ai décidé de m’y mettre enfin. Si tout n’est pas du meilleur, il y a suffisamment de bonnes choses pour ne pas l’oublier.  Après avoir tourné un film d’espionnage des plus quelconques, Coplan sauve sa peau, officiellement son premier film, mais en réalité son deuxième, puisque selon lui, Yves Boisset avait réalisé presqu’entièrement Coplan ouvre le feu à Mexico, signé Riccardo Freda[1], il va tourner un film plus personnel. En effet Boisset aime le film noir, le polar, dur. Il va se tourner vers un roman de Scerbanenco, qui, s’il n’a pas de gros succès en France, est un auteur très populaire en Italie, mais reconnu aussi pour la qualité de son style qu’on dit glacé et chirurgical. L’ouvrage Venere Privata est publié en 1966, il sera traduit en français chez Plon en 1968. C’est également à ce moment que la littérature populaire sort de son purgatoire et qu’on commence à avancer que le roman noir vaut bien le roman de tradition, et qu’au moins il va se saisir de thèmes et de personnages plus près de la réalité ordinaire que les romans bourgeois. Venere Privata est sans doute le roman le plus connu de Scerbanenco, il fait partie d’une série d’ouvrages centrée sur le personnage de l’enquêteur-toubib Duca Lamberti, il y aura quatre romans avec lui. Incidemment c’est ce personnage qui a été le support du premier poliziottesco de Fernando di Leo, I ragazzi del massacro, avec Pier Paolo Capponi dans le rôle de Duca Lamberti. Le film eut un grand succès en Italie. Tout ça pour dire que l’émergence de la carrière d’Yves Boisset se fait en même temps que celle du poliziottesco, et même elle y participe. Non seulement Cran d’arrêt s’inspire de Scerbanenco, mais il est tourné à Milan et une partie de la distribution est italienne. Tout cela semble signifier que certains, Boisset et son producteur Francis Cosne, avait compris l’importance de ce genre. Cependant il ne faudrait pas croire que Boisset s’inscrive dans ce courant par opportunisme. Il faut se souvenir qu’en tant que cinéphile puis en tant qu’assistant réalisateur de Melville et de Sautet, ou même de Robert Hossein, c’est un grand amateur de films noirs parce qu’il y trouve des motivations stylistiques. Une partie de son originalité consistera à faire passer des messages politiques explicites de gauche, anti-police et anti-corruption, alors que le poliziottesco est plutôt marqué par une volonté de dénigrer les voyous et de les présenter comme des bêtes sauvages dont il faut se débarrasser. 

    Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

    Une jeune femme, Alberta, pose pour des photos un peu tordues où le photographe déverse son sadisme en l’effrayant et en l’enchainant. Mais elle ne risque rien. Elle fait ça pour l’argent, en quittant le studio, elle emporte le rouleau de pellicule. En sortant, elle rencontre le jeune David qui l’embarque dans sa voiture décapotable. L’année suivante, le docteur Carrua vient accueillir le docteur Duca Lamberti à la gare de Milan. Ce dernier vient tout juste de sortir de prison, il a été condamné pour l’euthanasie d’une femme qui voulait cesser de souffrir. Il est là pour aider le jeune David qui a sombré dans l’alcoolisme. Lamberti va l’apprivoiser, puis il va le faire parler. David se sent responsable de la mort d’Alberta qui semble-t-il s’est suicidée parce qu’il ne voulait plus d’elle. Mais en fouillant dans le sac d’Alberta, Lamberti va trouver le fameux rouleau de pellicule. En le faisant développer, il va découvrir le côté scabreux de l’affaire. En cherchant à mieux connaitre Alberta, David et Lamberti vont tomber sur Livia, une sociologue qui va les aider à progresser. Comprenant qu’Alberta a été probablement assassinée, ils vont chercher l’assassin, un homme aux cheveux blonds et longs. L’enquête est difficile parce que le studio où Alberta posait est maintenant fermé. Le trio enquêteur va donc tenter de piéger l’assassin en déguisant Livia en Alberta et en espérant qu’en se baladant dans Milan, ils vont finit par lui tomber dessus. Ce travail long et harassant n’est pas récompensé, ils vont de déconvenue en déconvenue. David a repris l’alcool, bien aidé par Livia. Il fait une crise et Lamberti demande à Livia d’aller chercher du camphre pour lui faire une piqure. Mais en allant à la pharmacie, Livia va tomber par hasard sur le tueur, photographe à ses heures. Elle prend rendez vous avec lui pour une séance de photographies. Elle doit se rendre dans un quartier isolé, en construction. David et Lamberti l’ont suivie. Tandis que l’homme aux cheveux blonds la brutalise les deux hommes surgissent, le tueur prend la fuite. Une course poursuite s’en suit qui se dénoue avec la mort accidentelle du tueur. Le trio semble ainsi avoir retrouver la paix.  

    Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

    Alberta va faire des photos un peu glauques 

    Le scénario auquel a participé Antoine Blondin, n’est pas très bon et multiplie les invraisemblances. Les dialogues du même Antoine Blondin sont lamentables et plats. Mais il y a un certain nombre d’aspects intéressants. D’abord l’association entre deux malades – David et Lamberti – qui sont rongés par la culpabilité. Cette relation nécessaire de survie est appuyée par Livia qui est le lien entre les deux hommes. Cet étrange trio est sensé mener une enquête, mais c’est plutôt une thérapie qui passe par l’intermédiaire de Livia dont tous les deux semblent attirés sexuellement. A la fin ils partiront tous les trois ensemble, Livia entre les deux hommes. Le but de cette thérapie devient alors la formation d’un triolet ! La relation entre Lamberti et David n’est plus une relation de père à fils, mais une relation homosexuelle. Livia est celle qui observe et qui domine, c’est bien pour cela que c’est elle qui va se proposer pour servir d’appât : sa force réside dans l’attrait sexuel qu’elle peut produire aussi bien sur le tueur que sur ses poursuivants. Du tueur on ne saura rien, à part que c’est un sadique, mais il n’est qu’un révélateur de ce que sont les autres. 

    Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

    Lamberti arrive à Milan

    Plus intéressant est sans doute le principe de mise en scène adopté par Boisset : il fait de Milan un personnage central du film. C’est évidemment un principe dérivé du film noir, mais plus encore un des fondements du poliziottesco. En effet celui-ci met en évidence le fait qu’utiliser comme décor et moteur de l’histoire Milan, Turin, Rome ou Naples, c’est tout aussi valable que d’utiliser New York, Los Angeles ou San-Francisco. Mais plus encore que dans les poliziotteschi d’Umberto Lenzi ou de Fernando Di Leo, Boisset utilise une urbanisation en pleine transformation comme sujet de la dérive du trio qui enquête à la recherche de l’assassin. Et là surgit une forme de contradiction bienvenue, entre la ville indifférente qui poursuit son travail, et les raisons du trio de s’y déplacer. Ce ne sont donc pas les quartiers centraux, le Duomo, ou la gare, mais aussi ces nouveaux quartiers qui poussent périphérie. On verra aussi David et Lamberti enjamber le canal en passant sur un pont démodé, comme s’ils se promenaient aussi à travers les siècles. Les boites de nuit, les bars, apparaissent alors anachroniques dans leur fausse modernité. 

    Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970 

    Dans Milan David et Lamberti cherchent une piste 

    Si tout n’est pas maitriser dans la manière de faire de Boisset, il y a de très belles scènes, par exemple cette vision de Milan vu d’en haut et qui donne le vertige. Ou encore cette longue promenade dans la fête foraine à la recherche du tueur. Dans les séances de photo de l’ouverture et de la fin, il y a une tendance assumée vers le giallo. Genre qui va être surexploité par la suite dans le cinéma italien, mais avec des versions horrifiques et sanglantes qui iront dans une surenchère constante. En dehors de cette bonne utilisation des décors naturels, notamment la gare de Milan – un bon réalisateur doit savoir filmer les trains – il y a tout de même des scènes plus lourdes. Que ce soit la poursuite en voiture ou la démonstration que David fait à Lamberti de ses capacités de pilote automobile, ou la violence déchaîné du tueur, il manque beaucoup de fluidité. Boisset est mal à l’aise. Mais il est toujours un peu mal à l’aise dans les scènes d’action. Même chose pour les scènes de boite de nuit qui sont assez plates finalement. 

    Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

    Lamberti rencontre l’amie d’Alberta 

    Bruno Cremer est Lamberti. A cette époque il est devenu une vedette importante, souvent employé dans des films noirs. C’est son rôle dans le magnifique film de Pierre Schoendoerffer, la 317ème section, qui l’avait vraiment révélé. Il est très bon et porte le film. Il a une présence solide. A côté de lui, Renaud Verley, jeune premier un peu toc fait pâle figure, il faut dire que son rôle n’est pas aisé, il joue David le fils de famille névrosé et compliqué. Marianne Comtell est Livia. C’est une actrice qu’on n’a guère vue au cinéma. Elle n’est pas mauvaise, mais elle a un physique un peu terne qu’elle n’arrive pas à réhaussé avec ses sourires. Derrière ce trio il y a des acteurs de compléments qui sont tous très bons. D’abord Mario Adorf dans le rôle de l’homme blond aux cheveux longs. Lui qui est noir comme le charbon, le voilà en blond ! mais pour nous c’est surtout le lien avec le poliziottesco, genre dans lequel il s’épanouira pleinement. Et puis il y a Rufus, le photographe en blouse blanche qui joue aux échecs tout seul. Il reviendra dans le film suivant de Boisset, Un condé. 

    Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970 

    Alberta sert d’appât en espérant trouver l’assassin d’Alberta 

    Ce n’était pas un film à très gros budget. En France il n’a pas fait beaucoup d’entrées et a été ignoré par la critique, c’est un tort, non seulement il possède un intérêt historique certain, mais il a aussi des qualités esthétiques intéressantes. Maintenant il est certain que ce n’est pas un chef d’œuvre et que Boisset ensuite fera bien mieux. C’est un film un peu difficile à trouver à des tarifs abordables, c’est pourquoi j’ai utilisé pour mes captures d’écran un repiquage d’une version présentée à la télévision. 

    Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

    A La pharmacie, Livia rencontre l’homme aux cheveux longs 

    Cran d’arrêt, Yves Boisset, 1970

    Livia est brutalisée



    [1] Yves Boisset, La vie c’est un choix, Plon, 2011.

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