• Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018. 

    Une guerre de classes dans la culture 

    Benoît Tadié avait déjà écrit un ouvrage très intéressant sur le roman noir américain, Le polar américain, la modernité et le mal[1]. Il en produit un autre un peu sur le même thème, avec cependant un changement d’outillage et d’angle. Il va partir de la matrice de l’émergence d’une littérature populaire, prolétarienne par certains aspects, telle qu’elle apparait dans les pulps comme le célèbre Black mask par exemple. Pour lui c’est une littérature faite pour les pauvres et fabriquée par des auteurs issus des basses classes, le plus souvent autodidactes. Ensuite il va montrer à partir de quelques auteurs emblématiques comment le polar américain va se transformer en changeant de thématique. Il se dessine alors une guerre culturelle entre les auteurs marginaux des polars et le courant dominant qui va n’en faire plus qu’un véhicule pour le commerce.

    L’ouvrage utilise des références nombreuses et variées qui ne sont pas si facile que ça d’accès, notamment en ce qui concerne les nouvelles des tout premiers auteurs de polar publiées dans les pulps. Une idée intéressante est en quelque sorte le nomadisme du roman noir, nomadisme qui épouse la transformation économique de la nation et l’entraine toujours plus vers la corruption et le consumérisme. Tadié va montrer par exemple que le polar passe de New York et Chicago à Los Angeles comme emblème de la ville du mal, en même temps que le cinéma l’investit et s’en sert pour nourrir son propre commerce. On passerait ainsi de Hammett à Chandler par exemple. 

    Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018. 

    La thèse est intéressante, quoique très imprécise. D’abord parce que le polar newyorkais a toujours continué de cohabiter avec le polar de Los Angeles, ensuite parce que le polar le plus sulfureux se passe à San Francisco, ville mis en scène par Dashiell Hammett par exemple, mais ville rebelle et prolétaire. Ensuite parce qu’il tente de faire croire que le polar est la production particulière des immigrés ou des minorités. Il tord ainsi l’habituelle vision qu’on a du polar comme un reflet plus ou moins précis de la lutte des classes, vers le développement des minorités dans leur affirmation. Il se demande pourquoi finalement il n’y a pas eu plus d’ouvrages noirs écrits par des femmes ou par des afro-américains. On notera que le polar américain développe le thème des minorités sexuelles ou raciales à partir du moment où il cesse d’être massivement lu par les classes prolétaires, à partir du moment où il agonise, comme un ultime sursaut, mais on sait que le thème des minorités est un combat qui se développe lorsque le mouvement social contestataire s’affadit, lorsque le polar n’est plus populaire. Manchette avait une vision plus charpentée du polar, quoique parfois un peu outrancière. Pour lui si ce genre de littérature se développait dans les années vingt, c’était une sorte de compensation de la lutte des classes qui avait vu la défaite sanglante du prolétariat. Cette manière d’intervenir sur la scène publique étant en quelque sorte l’aveu de l’impuissance du mouvement ouvrier à construire le socialisme. Tadié développe la thèse radicalement inverse : pour lui c’est la preuve au contraire d’une offensive de la classe prolétarienne. L’approche de Jean-Pierre Manchette me semble plus juste, bien qu’il semble toujours délicat de désigner des coupures trop nettes en matière de production culturelle[2]. En quelque sorte Tadié projette son propre combat de la défense des minorités sur une époque où cette question ne se posait sûrement pas en ces termes. Cependant cette vision rentre en contradiction avec ce qui se passe après 1945 et que Tadié appelle la normalisation dans la guerre de la culture. En vérité le New Deal est passé par là, non seulement il a remis l’économie américaine sur la voie de la prospérité, mais il a encouragé ouvertement l’émergence de cette littérature en rupture en finançant des auteurs comme Jim Thompson, mais aussi John Dos Passos ou Richard Wright par exemple à travers le FWP (Federal Writers’ Project) mis en place dès 1935[3]. En donnant la parole au peuple, aussi bien à travers le récit des anciens esclaves que des enquêtes sur la profondeur des failles sociales du système social américain, le FWP a préparé au fond la reconnaissance ultérieure du roman noir comme une forme majeure de la littérature contemporaine.  

    Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018.

    L’évolution économique et le polar 

    L’ouvrage de Benoît Tadié est remarquablement étayé par une connaissance pointue de ces œuvres underground dont la plupart ne sont pas connus chez nous, mais qui ont forcément joué un rôle décisif dans l’augmentation du niveau de capital humain. La lecture se développe rapidement entre les deux guerres, et les Etats-Unis vont devenir le pays où le niveau d’éducation est le plus élevé du monde. On pourrait d’ailleurs se demander comment s’articule un savoir académique et une production d’œuvres en rupture avec cet académisme. Tadié articule aussi de manière plutôt convaincante la transformation d’une littérature populaire avec la transformation du monde de l’édition qui fait sortir la vente de livres des librairies pour se propulser dans les drugstores et les kiosques à journaux ou les halls de gare – c’est cette voie que suivra d’ailleurs avec beaucoup de succès le Fleuve noir en France – en même temps on passe du hardcover au paperback, au fur et à mesure que le marché se démocratise et d’élargit. Ce sont plusieurs centaines de millions d’exemplaires qui se vendent tous les ans sous des couvertures très criardes dont a apprécié plus tard la qualité artistique comme une forme tout à fait nouvelle, mais qu’à l’époque on trouvait vulgaire et racoleuse. Les éditeurs vont chercher leur public où il se trouve. Tadié dessine ainsi un paysage chaotique où se mêle la volonté de récupération d’une littérature populaire à sa transformation qui s’articule sur des comics. En tous les cas c’est un paysage littéraire qui va être bouleversé par l’émergence du roman noir, et ce bouleversement sera célébré plus tard, à la fin des années soixante au moment où le contrôle sur la culture va se relâcher, notamment avec l’abandon des listes noirs de l’HUAC. 

    Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018. 

    Egalement il cite des auteurs très intéressants, souvent proches ou venant de la littérature prolétarienne qui font passer des idées subversives en contrebande, ce qui renforce cette idée du développement du polar comme le véhicule de la démocratisation du pays. Si on voit facilement en quoi David Goodis ou Dashiell Hammett peuvent être rangés dans ce genre-là, c’est tout de même un peu plus compliqué pour Cornell Wollrich, alias William Irish. Encore que Goodis après avoir été très marqué à gauche dans ses nouvelles ait évolué vers une littérature moins engagée, plus acceptable.

    Si on comprend bien, les auteurs de polars américains, se divisent en trois groupes : ceux qui s’en servent d’un véhicule pour transmettre des idées subversives et qui savent très bien ce qu’ils font, comme David Goodis première manière, Dashiell Hammet ou Sam Ross et Jim Thompson, ceux qui ensuite développent des idées subversives mais sans forcément articuler cette critique sociale sur un objectif et une théorie politique très claire et affirmé, comme James M. Cain ou William Burnett et enfin ceux qui suivent le mouvement, ou au contraire ceux qui même vont retourner la littérature populaire contre son véritable public en véhiculant des idées « fascisantes » dans le cadre de la Guerre froide comme le sinistre Mickey Spilanne par exemple dont les ouvrages se vendent par millions et dont le héros, Mike Hammer fut aussi l’objet de comics. Si Mickey Spillane détourne le « noir », son ouvrage Kiss me deadly a lui-même été détourné malicieusement par Robert Aldrich dans un film célèbre qui développe des idées antimilitaristes au moment où on craint qu’une guerre nucléaire n’éclate. Mais pourquoi les livres si mal écrits et si réactionnaires de Mike Hammer se vendent-ils si bien ? Tadié n’a pas la réponse. Moi non plus d’ailleurs. 

    Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018. 

    Malgré tout, on reste un peu sur notre faim car les auteurs de polars les plus noirs et les plus critiques vis-à-vis du modèle américain ne sont pas ceux qui se vendent le mieux. Autrement dit se servir de la littérature policière pour avancer des idées radicales comme on dit aujourd’hui n’est pas forcément simple. Jim Thompson ne sera jamais un auteur très lu, même si ses tirages n’ont jamais été confidentiels – Mickey Spillane atteindra plus facilement le lectorat prolétarien que lui. Il aurait été également intéressant de mesurer, même grossièrement, le poids des auteurs radicaux dans le total des écrivains de polar. On notera tout de même que les auteurs les plus radicaux sont aussi ceux qui semblent avoir le mieux résisté à l’usure du temps, non seulement par leur thématique, mais par leur esthétique. Il est clair que les auteurs de romans noirs ont réinventé un style en fonction de leur objectif, rapidité d’écriture, dialogues importés de la rue, sobriété dans les descriptions. 

    Ruptures 

    L’émergence et le développement du polar américain sous la forme de romans peu onéreux et largement diffusés s’identifie avec un processus de démocratisation sociale et culturelle qui vise l’égalité. Pour cette raison, il est représenté par des groupes d’auteurs en ruptures qui émergent avec chaque conflit militaire. Les premiers auteurs de pulps sont issus de la Première Guerre mondiale. La seconde vague est emmenée par des auteurs qui auront participé à la Seconde Guerre mondiale. Bien évidemment entre les deux, il y a le New Deal qui lance un vaste programme de soutien aux écrivains – Jim Thompson sera l’un d’eux d’ailleurs. Les choses changent avec la Guerre du Vietnam. Si ce sujet est important pour les nouveaux auteurs des années soixante-dix, la plupart n’y ont pas participé, mais au contraire ils ont été marqués par le vaste mouvement de contestation de cet engagement militaire qui se soldera par une évacuation piteuse de ce pays. En tant que mouvement collectif et démocratique, Tadié avance que le polar américain agonise à la fin des années soixante. Une des raisons à cela est l’envahissement de la télévision comme loisir principal, ce qui peut paraître évident. A partir de ce moment-là le polar va devenir un genre accepté comme une fraction de la littérature bourgeoise, il va devenir respectable si on veut. Les ouvrages vont devenir plus épais – James Ellroy pond des ouvrages qui flirtent avec les milles pages, mais aussi avec l’ennui. Il ressort de tout cela que le polar américain a connu un cycle classique qui va de 1920 à 1950 (1960 pour Benoit Tadié) et que ce cycle correspond aussi au cycle classique du film noir avec un petit décalage dans le temps. On passe du livre à l’image animée pour donner au cinéma – notamment au cinéma parlant – de nouveaux sujets à un public qui va s’élargir continument. En se saisissant du roman noir, le cinéma va l’affadir et en faire un objet de vindicte de la part des censeurs de l’HUAC qui vont s’acharner dessus pour détruire le film noir, l’ayant identifié clairement comme le véhicule de la subversion à travers la démocratisation du savoir. 

    Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018. 

    On peut trouver que l’ouvrage part un peu dans tous les sens – par exemple il y a une longue et belle étude sur Jim Thompson qui semble être l’auteur préféré de Tadié, mais elle se trouve en décalage avec l’ensemble du récit – on a souvent l’impression d’une addition savante d’études réalisées à d’autres occasions. Tadié aurait pu peut-être aussi développer les liens qu’il y a entre la littérature noire et le cinéma. A mon sens Charles Williams aussi aurait mérité un meilleur traitement, en effet cet auteur reconsidère la place de la femme dans la société, que ce soit dans les campagnes[4] ou à la ville d’ailleurs[5], et il fait émerger une préoccupation nouvelle pour le sexe : si cette préoccupation se trouve aussi chez Jim Thompson, chez Charles Williams elle est traitée de façon plus directe et moins maladive. Un des aspects sur lequel il aurait peut-être pu mettre l’accent, c’est cette manière propre au roman noir américain d’utiliser un humour très particulier qui démonte les certitudes les mieux ancrées en ce qui concerne l’american way of life. Cette causticité qui évite de se prendre au sérieux ou de sombrer dans le pathétique accroît la force critique. Mais je comprends bien que Tadié a dû faire des choix.  L’ensemble reste passionnant et donne une grande quantité d’informations sur notre domaine favori. Il n’a pas son équivalent en France et comble ainsi un manque.

     Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/benoit-tadie-le-polar-americain-la-modernite-et-le-mal-puf-2006-a114845060 

    [2] Les yeux de la momie, Rivages, 1997.

    [3] Jerre Mangione, The dream and the deal, The Federal Writers‘ project, 1935-1943, Little Brown, 1972. Voir aussi http://balises.bpi.fr/litterature/le-new-deal-et-la-litterature

    [4] Hill girl, 1951, traduit en français par La fille des collines, Rivages, 1986.

    [5] Talk of the town, 1958, traduit en français par Celle qu’on montre du doigt, Série noire, Gallimard, 1959.

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  •  L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943

    C’est la troisième et dernière collaboration entre Jacques Tourneur et Val Newton. C’est encore un film B pour la RKO. Un film court, à peine plus d’une heure, une histoire simple et ramassée, des acteurs de seconde catégorie. Bien que l’histoire soit fondée sur un roman noir de Cornell Woolrich (William Irish) – Black alibi, le film, la bande de présentation comme l’affiche, cherche à jouer sur l’ambiguïté entre film noir et film d’épouvante. Sans doute l’idée est de rappeler le public au bon souvenir de Cat people qui fut un grand succès, et du reste on retrouve dans ce film la même panthère qui portait le nom de Dynamite. Mais cette ambigüité ne dure pas longtemps, il s’agit bien d’un thriller et pas vraiment d’un film noir par sa thématique, bien que l’esthétique soit celle d’un film noir. Pour un film de série B, il a bénéficié d’un budget relativement confortable, autour de 150 000 $, tandis que les films noirs fabriqué par les studios indépendants tournaient plutôt autour de 35 000 $. Le scénario est signé Ardel Wray qui signera quelques scénarios de films noirs, comme I walked with a zombie de Jacques Tourneur, ou Isle of the dead de Mark Robson. Ces films sont tous des productions de Val Newton. Par la suite il ira exercer ses talents à la télévision.

      L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943

    L’action se passe au Nouveau Mexique. Une troupe de saltimbanques a du mal à se faire une place au soleil et se donne en spectacle dans des endroits peu rémunérés. Aussi Jerry Manning le manager a l’idée curieuse de faire de la publicité en demandant à Kiki, avec qui il est plus ou moins fiancé, de se promener entre les spectateurs en tenant en laisse une panthère noire. Mais Clo-clo, une joueuse de castagnettes, ne supporte pas d’avoir été interrompue dans son numéro, et effraie la panthère qui s’enfuit dans la nuit. Tout le monde se lance à sa poursuite, sans succès. Charlie, son propriétaire, qui a prêté sa bête à Jerry lui réclame 200 $. Mais à partir de là une série de meurtres va être commise. C’est une jeune fille qui a donné un rendez-vous à son fiancé dans un cimetière qui est assassinée, puis c’est au tour de Teresa qui doit aller chercher de la farine pour faire des tortillas pour son père de se faire déchiquetée. La manière dont ces filles sont mortes font penser à l’action d’une panthère. Jerry va donc s’enquérir de cette possibilité auprès du docteur Galbraith qui est par ailleurs directeur du musée. Celui-ci va laisser entendre que c’est peut-être Charlie qui est l’assassin. Profondément troublé Charlie demande à ce qu’on le mette en prison car après tout il aurait très bien pu commettre ces meurtres sous l’emprise de la boisson et ne plus s’en souvenir. Jerry est persuadé que la panthère n’est pour rien dans ces crimes. Cependant pendant que Charlie est incarcéré, Clo-clo se fait à son tour assassinée, après que la diseuse de bonne aventure lui ait prédit les pires calamités. Charlie est donc libéré. On va retrouver cependant le cadavre de la panthère noire, tuée d’une balle dans le crâne. Dès lors Jerry et Kiki vont mettre au point un plan pour démasquer le coupable. Ils vont défier le docteur Galbraith, puis le poursuivre et le rattraper après une course poursuite au milieu d’une procession qui commémore la destruction du village par les Conquistadors. C’est le fiancé de Consuelo qui l’abattra finalement après qu’il se soit confessé, lui évitant ainsi un procès.

     L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943 

    Kiki tente de faire de la publicité avec une panthère 

    L’histoire est assez invraisemblable, on ne cherchera donc pas le réalisme de situation. Et d’ailleurs à la fin on ne comprendra pas très bien les motivations profondes de Galbraith, non seulement parce qu’il tue, mais encore parce qu’il camoufle ses crimes derrière un animal. Jacques Tourneur lui-même considérait que le scénario ne tenait pas debout. Evidemment les victimes n’étant que des femmes, on se demande si finalement elles ne sont pas à la recherche des ennuis : Consuelo va à un rendez-vous avec son fiancé dans un cimetière, contre l’avis de sa mère, en outre lorsque le gardien annonce d’un coup de sifflet qu’il va fermer les portes, elle ne l’entend pas et se retrouve enfermée ; Clo-clo erre dans les ruelles sombres de la ville, toujours à la recherche d’argent, quant à Teresa, c’est sa mère qui la pousse à aller dans la nuit se faire occire. Elle sera assassinée presque devant sa mère et son petit frère parce que sa mère n’arrive pas à ouvrir la porte sur laquelle Teresa tambourine. Kiki est présentée aussi comme une femme un peu légère, après tout c’est elle qui déclenche les assassinats parce qu’elle n’est pas capable de tenir la panthère en laisse. Le personnage masculin le plus important est évidemment Jerry, mais il n’est guère attachant, on a du mal à comprendre ses déterminations, il apparait plutôt irrésolu. Reste peut-être le principal de ce film : l’attraction que la panthère peut exercer sur l’être humaine en tant que symbole sexuel, comme dans Cat People. Notez que s’il y a une hybridation entre film noir et film d’horreur, il y a aussi la mise en scène d’une hybridation culturelle entre le Mexique et les Etats-Unis. Ce tropisme mexicain est très courant à l’époque et il correspond d’ailleurs en même temps avec le développement d’une cinématographie mexicaine très riche sur laquelle viendra se greffer ultérieurement Luis Buñuel. Les Mexicains sont comme souvent représentés comme des gens plus simples et plus vrais que les Américains, un peu naïf aussi et du reste Tourneur ne peut pas s’empêcher de porter un regard un peu condescendant sur ce peuple. 

    L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943 

    Consuelo attend son fiancé dans un cimetière 

    Le principal attrait de ce film est la mise en scène. Même si elle est moins brillante que dans Cat people, elle contient des scènes excellentes. La peur qui s’empare de Consuelo au cimetière, le rythme de la marche de Clo-clo quand on comprend qu’elle est poursuivie. Pour moi le clou reste une des scènes finales quand Jerry poursuit Galbraith et que celui-ci va se mêler à la foule processionnaire. On atteint une intensité qui manque le plus souvent au film. Tourneur est un maître pour faire ressentir la peur avec le moins d’effets possibles. Le parcours de Teresa est exemplaire. Après avoir montré ses hésitations lorsqu’elle traverse l’arroyo en serrant contre elle son sac de farine, elle s’en va en courant jusque chez elle, mais là on verra seulement une flaque de sang qui s’étend sous la porte, et rien du meurtre, ni même de son résultat qu’on suppose tout à fait terrible et affreux. On voit donc que l’habileté de Tourneur est plus de suggérer que de montrer.

    L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943 

    Teresa doit aller chercher de la farine dans les ténèbres 

    L’interprétation est plutôt faible. Dennis O’Keefe qu’on a vu plus intéressant dans les films d’Anthony Mann, incarne Jerry, mais son rôle est écrit de telle façon qu’il est en décalage avec son physique. Il est en effet très passif jusqu’à la fin du film. Or son style passe plus facilement lorsqu’il est en action. Kiki est incarnée par Jean Brooks qui a tourné dans un grand nombre de série B pour la RKO, elle était plus étrange dans The seventh victim[1]. Ici elle est plutôt fade et sourit le plus souvent à contretemps. Margo incarne Clo-clo, la joueuse de castagnettes. Elle a un physique difficile et surjoue un peu trop les scènes de peur. Le méchant, Galbraith, est interprété par James Belle qui est tout à fait crédible dans ce rôle d’un intellectuel enfermé dans ses recherches, très éloigné de la vraie vie. Du reste, il vit tout seul enfermer dans son musée. Il était déjà le docteur Maxwell dans I walked with a zombie. Lorsque l’on cessera de produire des films B, il se recyclera à la télévision. Entre temps il aura fait une apparition chez Siodmak pour Phantom lady.

     L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943 

    Clo-Clo se fait tirer les cartes, mais elles ne sont pas bonnes 

    La conclusion de tout cela est que si on reconnait bien la patte de Jacques Tourneur, ce n’est pas un de ses films les plus mémorables. Néanmoins, il se voit très agréablement et n’a pas trop pris de rides. La photo est bonne, le rythme enlevé, et cela à l’avantage de ne pas durer trop longtemps ! Ce film n’a pas eu le succès de Cat people, ni même de I walked with a zombie, il est peut-être le moins bon de la trilogie pour la RKO, mais enfin il tient sa place et mérite d’être vu.

     L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943 

    Kiki et Jerry se promettent de trouver l’assassin  

    L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943

    L’assassin tente de se réfugier au milieu d’une procession

     



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-septieme-victime-the-seventh-victim-mark-robson-1943-a144662906 

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  • Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943

    Curieusement alors que son succès a été moindre que Cat people, ce film est devenu une référence incontournable de la culture populaire. Il est cité un nombre incalculable fois dans la littérature comme dans le cinéma et la télévision. Je pense que ce film a inspiré aussi Graham Greene pour son roman The comedians[1], ouvrage qui fut porté à l’écran en 1967 avec Elizabeth Taylor et Richard Burton par Peter Glenville. Ici il ne s’agit pas d’un film noir, du moins dans la thématique. C’est un vrai film fantastique dont les ressorts font appel à un « choc des cultures » qui va construire une atmosphère envoutante et mystérieuse. En même temps il remet en question les dogmes principaux des religions occidentales. Notez que le scénario, basé sur une histoire d’Ardel Wray, une spécialiste des films d’horreur, est de Curt Siodmak, le frère de Robert Siodmak, un écrivain qui a beaucoup œuvré dans le domaine fantastique. Mais on trouvera aussi dans l’équipe technique une grande quantité d’habitués du film noir, comme le directeur artistique Albert S. D’Agostino, ou encore Mark Robson qui deviendra ensuite un réalisateur attitré de la RKO. 

    Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943 

    Betsy est surpris dès son arrivée par l’ambiance qui règne à Fort Holland 

    Betsy Connell est une jeune infirmière célibataire qui est engagée par la famille de Jessica Holland pour qu’elle s’occupe d’elle. Le salaire est intéressant, et le dépaysement est assuré, elle doit prendre son poste dans les Antilles néerlandaises. Sur le bateau elle rencontre le taciturne Paul Holland qui lui tient un discours sinistre sur la pourriture dans laquelle ils s‘enfoncent : pour lui tout est faux, y compris la beauté des lieux. Arrivée à Fort Holland, une riche plantation de canne à sucre, Betsy va faire la connaissance de Wesley Rand, un alcoolique, qui n’est autre que le demi-frère de Paul. Les deux frères se détestent, entre autres parce que Jessica a voulu partir avec Wesley et abandonner Paul. Le docteur Maxwell lui apprend que Jessica est dans cet état consécutivement à une forte fièvre. Celui-ci propose un traitement à l’insuline qui plongerait Jessica dans le coma pour la faire renaître en quelque sorte, mais ça ne fonctionne pas. Néanmoins Betsy va essayer de prodiguer des soins pour sortir Jessica d’une sorte de léthargie qui laisse à penser qu’elle est en vérité un zombie. Elle va donc amener Jessica à une cérémonie vaudou. Elle découvre les danses et les transes. Mais là elle va comprendre aussi que c’est la mère de Paul et de Wesley qui se cache derrière tout ça. Se plaçant ainsi de façon à manipuler les noirs crédules pour les amener à prendre des médications occidentales. Alors que tout espoir est perdu pour Jessica, au cours d’une réunion qui prend l’allure d’un règlement de comptes, madame Rand s’accuse elle-même d’avoir transformé sa belle-fille en zombie pour l’empêcher de quitter Paul. Mais le docteur Maxwell va lui démontrer l’inconsistance de cette hypothèse. Jessica reste inexplicablement attirée par le vaudou, mais Betsy l’empêche de le rejoindre. Finalement c’est Wesley qui va la laisser partir et la suivre. Transformée en zombie cette fois, Jessica va être emportée par Wesley qui part avec elle dans l’Océan. Paul et Betsy pourront enfin vivre leur amour au grand jour. 

    Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943 

    Dans l’espoir de la guérir, Betsy amène Jessica à une cérémonie vaudou 

    Val Newton, le producteur du film, avait demandé au scénariste de s’inspirer de Jane Eyre de Charlotte Brontë, avec dans l’idée de donner une atmosphère romantique à cette histoire. Mais en vérité, le lien est bien ténu, et ce n’est pas cette parenté que l’on distingue à la première vision. Pour tout dire, l’histoire d’amour entre Betsy et Paul ne semble guère avoir intéressé le scénariste, elle est un peu bâclée. Le film, quoique très court, s’attarde d’ailleurs sur le passé de cette île peuplée d’esclaves qui ont beaucoup soufferts, ce qui semble donner une sorte d’explication au culte vaudou comme un rejet de la religion de ces blancs qui les ont asservis et si maltraités. C’est un peu comme si la famille Rand-Holland payait un tribut spécial à cette ignominie. Mais cela n’est que le cadre dans lequel va se dérouler le drame. Celui-ci se noue autour de l’affrontement entre deux frères, l’un bon, l’autre mauvais puisqu’il a transgressé le tabou en convoitant la femme de son frère. Jessica elle-même paye sa mauvaise conduite par sa maladie mentale. L’intruse est Betsy, c’est elle qui met le feu aux poudres : pour ne pas avouer son amour pour Paul, elle est prête à tout pour sauver Jessica de son semi-coma, y compris à affronter les mystères du vaudou. Cette abnégation est nécessaire pour mieux comprendre et expliciter une forme d’amour sincère et pur. Cette attitude est présentée comme l’opposé à celle de Wesley qui manifeste une forme d’amour maladif pour Jessica, non seulement parce que c’est la femme de son frère, mais aussi parce que Jessica est virtuellement morte. On laissera planer le mystère jusqu’au bout parce qu’on ne sait pas au fond si Jessica était ou non un zombie. L’affrontement entre le rationalisme occidental et le mysticisme sauvage des descendants des esclaves passe aussi en réalité à travers Madame Rand qui ne sait plus très bien ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.

     Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943 

    Les adeptes du vaudou rentrent en transe 

    C’est un film de série B, mais la réalisation est très soignée. Non seulement les contrastes noir et blanc sont renforcés, et il y a une opposition intéressante entre les visages des noirs et des blancs, les premiers restent imperturbables, mystérieux. Les seconds sont plus tourmentés comme s’ils avaient besoin d’apprendre encore quelques leçons des duretés de la vie. Bien entendu c’est un film où la nuit garde la primeur. Les belles scènes se succèdent : par exemple la première fois où Betsy va croiser dans les escaliers Jessica qui ressemble avec sa longue robe à un fantôme. Le clou du film c’est évidemment la cérémonie vaudou. S’appuyant sur le rythme lancinant des tambours, le montage nerveux met en scène la transe et les danses frénétiques. Jusqu’à ce qu’on découvre la vieille madame Rand derrière ce fatras, ce qui permet de faire retomber la tension et nous ramène à une réalité plus matérialiste. Pour tout ce qui est procession, Tourneur est à son affaire, y compris quand les noirs vont récupérer les cadavres de Jessica et de Wesley dans l’Océan. On retrouvera les codes habituels du film noir, les stores vénitiens, les ombres portées ou encore les points lumineux, et cette capacité à saisir la profondeur de champ.  

    Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943

    Betsy dort dans la chambre de Jessica, craignant pour sa vie 

    L’interprétation est dominée par Frances Dee. Elle manifeste suffisamment d’énergie et de retenue pour être crédible dans le rôle de Betsy. C’est une actrice qui n’a pas fait une grande carrière. A la ville elle était l’épouse de Joel McCrea, grande star des années quarante et cinquante. C’est un des rares couples hollywoodiens qui n’a été défait que par le décès abrupt de Joel McCrea. Peut-être a-t-elle limité sa carrière pour des raisons familiales ? Les rôles masculins sont moins intéressants. L’insipide James Ellison tient le rôle de Wesley. Seulement décoratif, il agace rapidement le spectateur. Il est vrai qu’il était plutôt habitué à jouer des rôles de cow-boy dans des westerns de de série B. Tom Conway est un peu plus convaincant dans le rôle du ronchon Paul. Mais enfin, il manque lui aussi pas mal de tonus. James Bell incarne le docteur Maxwell, il retrouvera un rôle presque semblable mais plus développé dans The leopard man, le film suivant de l’équipe Jacques Tourneur-Val Newton. Les noirs sont très bien choisis et sortent de la simple figuration en faisant preuve d’une humanité un peu inattendue dans un film de cette époque. 

    Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943 

    Madame Rand s’accuse de la mort de Jessica 

    L’ensemble est suffisamment poétique pour ne pas laisser indifférent, malgré les années qui ont passé. Le film est moins bon que Cat people, et la photo de J. Roy Hunt ne vaut pas celle de Nicholas Masuruca, mais il tient bien son rang et mérite toujours d’être revu.

     Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943 

    Ils retrouveront les corps dans l’Océan

    Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943

     

     



    [1] Paru en français sous le titre de Les comédiens, Robert Laffont, 1966.

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  •  La féline, Cat people, Jacques Tourneur, 1942

    Ce film est la première collaboration de Jacques Tourneur avec Val Newton, il y en aura trois en tout. C’est une œuvre capitale dans tous les sens du terme, entre autres choses parce que son succès commercial a permis à la RKO de se sauver de la faillite. Il a coûté 135 000 $, et en aurait rapporté plus de deux millions ! Alors que nous sommes au tout début du cycle classique du film noir, il s’en distingue un peu par une forme d’hybridation entre film noir et film d’épouvante. Ce qui donne mieux à voir encore sans doute l’influence des films d’épouvante des années trente sur le développement du film noir des années quarante. C’est aussi le premier grand succès américain de Jacques Tourneur. Ce dernier est le fils de Maurice Tourneur, un autre réalisateur français qui fit une partie de sa carrière du temps du muet aux Etats-Unis, avant de revenir en France tourner des films excellents comme Justin de Marseille ou La main du Diable dont la tonalité noire est incontestable et marquée. Jacques Tourneur après avoir obtenu quelques succès en France, notamment avec Tout ça ne vaut pas l’amour avec Jean Gabin en 1931, se relança aux Etats-Unis en 1939. Ses premiers films américains n’ont rien de remarquable, mais la rencontre avec Val Newton qui a des idées précises va tout changer : il engage Tourneur pour la réalisation de trois films hybrides entre le noir et le fantastique. Le premier sera Cat People.

    La féline, Cat people, Jacques Tourneur, 1942  

    Tombé sous le charme d’Irena, Oliver est invité à boire le thé

    Oliver un jeune architecte va rencontrer au zoo une jeune femme, Irena, qui dessine une panthère. Rapidement il tombe sous son charme, et cela semble tout à fait réciproque. C’est elle qui prend l’initiative de l’inviter chez elle. Mais leur relation reste très chaste. Ils commencent cependant à faire des projets, mais certains signes sont inquiétants, par exemple Irena effraye les bêtes, les chats particulièrement, et puis elle s’inquiète d’être vouée au mal. Néanmoins et malgré les doutes d’Alice, une camarade de travail, qui aime Oliver en secret, les deux amoureux vont convoler. Les choses ne se passent pas très bien : Irena se refuse à Oliver comme si elle craignait quelque chose, peut-être de le tuer dans l’étreinte. Obsédée par les légendes de son pays natal, la Serbie, elle pense qu’elle est habitée par le mal à cause d’une vieille malédiction qui avait fait ranger les habitants de son village parmi les adorateurs de Satan. Oliver qui rêve d’une vie normale, va l’inciter à voir un psychiatre, le docteur Judd, celui-ci la traite avec l’hypnose. Mais Irena se rendant compte qu’Oliver a parlé de son cas avec Alice, rentre dans une sourdre colère qui dénote évidemment une forte jalousie de sa part. A partir de ce moment là Alice va se sentir terrorisée. Mais sans doute ce qui va déclencher le drame est qu’Oliver va se tourner vers Alice et commencer à dire qu’au fond il n’aime pas Irena. Il prend l’avis du docteur Judd pour savoir s’il doit divorcer d’Irena ou la faire enfermer dans un asile. Il annonce donc à Irena qu’il va se séparer d’elle, il le fait le soir même où Irena a préparé un bon repas et où elle a enfin décider de se donner à son mari. Evidemment celle-ci prend la décision de son mari qu’elle aime très mal. Elle se fait menaçante sans rien faire de particulier lorsqu’elle rejoint Alice à la piscine, mais également quand Alice et Oliver se retrouvent le soir après le travail dans un bistrot. Elle se sent trahie. Les choses se compliquent parce que le docteur Judd est tombé amoureux d’Irena. Alors qu’Oliver et Alice sont à la recherche d’Irena, il se débrouille pour l’attendre chez elle. Lorsque celle-ci revient enfin, Judd tente de l’embrasser, Irena le tue, mais elle est gravement blessée. Elle s’enfuit vers le zoo, c’est là qu’elle mourra devant la cage de la panthère. Oliver et Alice pourront enfin vivre leur passion sans que personne ne les ennuie.

    La féline, Cat people, Jacques Tourneur, 1942 

    Alice pense que quelqu’un la suit 

    C’est un scénario original de Dewitt Bodeen qui travaillait pour la RKO et qui entre autres écrira The curse of the cat people et The seventh victim, autres films noirs importants produits par Val Newton. Il s’en ira ensuite travailler principalement pour la télévision. C’est un scénario bien plus subtil qu’on ne pourrait croire au premier abord. L’histoire, très sombre, met en scène l’enfermement mental d’Irena, sa jalousie et sa passion. Si elle est attirée par Oliver, un homme pourtant bien mollasson, elle n’arrive pas à franchir le pas des relations sexuelles. Cette forme de frigidité est analysée comme le support de ses fantasmes où se mêlent les légendes de son pays, mais aussi comme une forme de pureté. Cette conduite hors norme peut être vue comme une révolte contre les convenances d’une société où les femmes doivent se résigner à tenir une place inférieure, notamment dans les relations sexuelles. Du reste si Oliver s’éloigne d’Irena c’est essentiellement parce que de ce point de vue il n’a pas son content, ou plutôt il n’a pas le rôle dominant. Le fait de ne pas pouvoir posséder physiquement sa femme va le rendre méchant. Le personnage sympathique est ainsi celui d’Irena, Oliver apparaît soit comme un lâche, soit comme un égoïste. Le portrait des hommes n’est d’ailleurs pas très réjouissant : le docteur Judd semble vouloir abuser de la faiblesse de sa patiente, il le paiera de sa vie – ce qui est somme toutes plus réaliste que la vision hitchcockienne de la psychanalyse qui fut un thème important des débuts du cycle classique du film noir. Alice complote dans son coin parce qu’elle convoite Oliver, et elle va le manipuler de façon à ce qu’il se sépare de sa femme. Seule Irena parait intègre. On voit donc que le film se déplace du fantastique vers une analyse de la place de la femme dans la société. C’est d’ailleurs typique du film noir dans ses débuts de mettre en scène des femmes indépendantes. Irena travaille à des créations de mode, elle a du succès et vit seule. Elle s’est prise en charge, mais c’est en se soumettant à la norme sociétale qu’elle va aller à sa perte. L’autre aspect du film est le rapport que l’humain entretient avec les animaux : ceux-ci sont objet de fantasmes et de rêves érotiques, comme si leur compagnonnage nous laissait entrevoir ce que nous avons perdu en nous éloignant de la nature. Cet aspect sera encore plus clair dans la version de Cat people que mettra en scène Paul Schrader en 1982.

     La féline, Cat people, Jacques Tourneur, 1942 

    Oliver et Alice ressentent une menace latente dans leurs propres bureaux

    Evidemment, plus encore que l’histoire elle-même, c’est sa réalisation qui est remarquable. Bien aidé par l’excellente photographie du grand Nicholas Musuraca, Jacques Tourneur va déployer toute la grammaire de l’esthétique du film noir qui est en train, à cette époque, de se codifier. Ce sont les ombres portées, les relations qui se mettent à jour dans les escaliers, ou encore ces poursuites dans la nuit : Tourneur suggère plus qu’il ne montre la peur, ça deviendra d’ailleurs sa marque de fabrique, éviter les scènes trop appuyées, laisser le spectateur s’interroger. Il lui suffit de travailler au montage les séquences des pas dans la nuit, alternant entre ceux d’Alice et d’Irena, ou de montrer l’isolement de la baigneuse dans la piscine pour qu’on ressente cette menace. L’image très fortement contrastée apporte une poésie surréelle à l’histoire. C’est clairement un film sur la nuit. Il y a une précision étonnante dans la façon dont Tourneur utilise ces points lumineux qui surplombent les scènes dramatiques comme pour indiquer le travail de la conscience qui se met à jour. D’ailleurs Irena le soulignera, elle aime la nuit et ses silences, quand elle a des insomnies, elle traverse la ville déserte pour se rendre au zoo pour voir la panthère à laquelle elle s’identifie. Le rythme est très soutenu, avec l’insertion de scènes étranges qui ne semblent n’avoir aucun rapport avec l’histoire, comme cette femme aux yeux de chat qui s’adresse à Irena au restaurant alors que celle-ci célèbre son mariage. Elle la désigne seulement comme sa sœur. On peut le prendre comme un avertissement de ce qui l’attend. Cette femme-là – à la ville Elizabeth Russell – est identifiée par son physique à un félin, aussi bien par ses yeux que par le grâce et l’élégance de sa démarche.

     La féline, Cat people, Jacques Tourneur, 1942 

    Le docteur Judd prétend avoir oublié sa canne chez Oliver 

    La distribution est judicieuse. Simone Simon est Irena. Née à Marseille, elle avait avant de partir aux Etats-Unis déjà une certaine renommée. On l’avait vue dans La bête humaine de Renoir par exemple. Mais évidemment c’est dans Cat people qu’elle trouvera son plus grand rôle. C’est une actrice qui était jugée capricieuse, également elle avait la réputation d’une femme dévergondée qui se payait tous les hommes dont elle avait envie. Ici elle joue parfaitement de son physique innocent, une femme frêle qui se révèle une criminelle par frustration. Elle domine le film et attire immédiatement la sympathie du spectateur. Surtout elle sort renforcée du contraste avec ses autres partenaires. Kent Smith est Oliver. Malgré sa carrure athlétique, il incarne parfaitement la faiblesse masculine, l’irrésolution. Sa mollesse le conduisant toujours à faire ce que les femmes lui demandent. Ce choix est donc judicieux parce que cette veulerie explique pourquoi finalement c’est lui qui a encore plus peur d’Irena que l’inverse. Jane Randolph est Alice, la femme de tête au physique un peu ingrat, qui combine pour attirer Oliver dans ses filets. Elle est excellente dans ce rôle. On retrouve le vétéran des films de série B Tom Conway dans le rôle du concupiscent docteur Judd qui ne rêve que de sauter sa cliente. Et puis il y a la panthère, Dynamite, qu’on retrouvera ensuite dans The leopard man.

    La féline, Cat people, Jacques Tourneur, 1942  

    Irena évite de croiser Oliver et Alice dans les escaliers

     Bien que j’aime beaucoup aussi la version de Paul Schrader tournée en 1982, Cat people de Jacques Tourneur reste un film incontournable, certainement un des chefs-d’œuvre de ce réalisateur. On peut le revoir autant qu’on veut, ce film n’a pas pris une ride. Il est un pont, non seulement entre le film noir et le film d’épouvante, mais encore entre une forme de naturalisme cinématographique et une approche plus surréaliste, cette vision de rêve émergeant indépendamment de l’histoire du jeu magnifique des ombres et des lumières. Pour ceux qui ne l’ont pas vu encore ils peuvent courir se le procurer. Quant à moi, où chaque fois que je le vois j’y découvre encore plus de raisons de l’admirer ! 

    La féline, Cat people, Jacques Tourneur, 1942 

    Irena, blessée, rejoint le zoo 

     

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  •  Meutre prémédité, A blueprint for murder, Andrew Stone, 1953

    Andrew Stone, à l’intérieur d’une carrière compliquée qui débuta à l’époque du muet et qui touchait un peu tous les genres, a réalisé quelques films noirs très intéressants qui valent vraiment le détour. J’avais commenté ici l’excellent Highway 301 qui datait de 1950[1]. C’est un auteur complet, non seulement il écrivait ses scénarios, mais il était aussi son propre producteur.  Très bon technicien, sobre dans ses choix, on se demande pourquoi il n’a pas fait une meilleure carrière. Il avait tout pour passer sur des projets plus ambitieux, mais peut-être a-t-il été freiné par la logique des studios de l’époque, ou par une incompétence chronique à ne pas savoir se mettre en valeur. Si Andrew Stone connait et maîtrise les codes du film noir, il les fait aussi évoluer vers un peu plus de suspense.

     Meutre prémédité, A blueprint for murder, Andrew Stone, 1953 

    Whitney Cameron est troublé par la mort de Polly 

    Lorsque Whitney Cameron est appelé en urgence par Lynne, sa belle-sœur, c’est pour apprendre que Polly, sa nièce, a été hospitalisée dans un état grave. Celle-ci va décéder quelques heures après. Le frère de Whitney étant mort auparavant, il se considère un peu comme responsable des deux enfants Polly et Doug. C’est en rendant visite à un couple d’amis, les Sargent, qu’il se rend compte que la mort de Polly est suspecte. Maggie Sargent qui écrit des romans policiers pense tout de suite à un empoisonnement. Whitney interroge la police à ce sujet, et peu à peu les indices s’accumulent pour faire de Lynne la véritable coupable, d’autant que son mari est mort lui aussi dans des conditions étranges. Elle aurait empoisonné Polly à la strychnine, car une fois les enfants morts, elle pourrait devenir très riche. Mais les preuves manquent et la justice est obligé de relâcher la jeune femme qui déclare qu’elle va partir avec Doug en Europe pour un an. Cette perspective glace Whitney qui craint qu’elle assassine Doug durant ce voyage. Il va donc embarquer sur le navire de croisière avec elle, et il prendra le prétexte qu’il est tombé amoureux de Lynne. Celle-ci se méfie bien un peu, mais elle va rentrer dans son jeu. Whitney envisage de l’empoisonner. Il découvre dans sa mallette des cachets de strychnine parmi de l’aspirine. Il va en dissoudre un dans le cocktail que Lynne prend, puis il lui avoue devant l’officier qu’il l’a empoisonnée avec un de ses propres cachets et que si elle avoue ses crimes, elle aura encore le temps de sauver sa peau. Après un suspense glacial, elle cédera et tout rentrera dans l’ordre.

     Meutre prémédité, A blueprint for murder, Andrew Stone, 1953 

    C’est Maggie qui va deviner que Polly a été empoisonnée 

    C’est un film à petit budget, pourtant très soigné. La thématique est assez simple : derrière des rapports bourgeois et policés, il se trame des choses assez peu présentables car assassiner des jeunes enfants pour de l’argent représente peut-être le sommet de la turpitude dans cette volonté de bafouer l’innocence. Si Whitney qui mène l’enquête et tente de protéger Doug est le personnage principal du film, celui qu’on voit le plus à l’écran, c’est pourtant Lynne qui est le véritable sujet. Voilà une femme qui est belle, jeune, riche qui joue aussi très bien du piano, qui a tout pour plaire et qui pourtant cache sous cette apparence attrayante une véritable aigreur née de la frustration de ne pas pouvoir hériter de la fortune de son mari. Cette frustration qui est le moteur de l’intrigue, renvoie à une frustration sexuelle assez évidente. C’est une femme sans amour, et du reste dès qu’elle verra Whitney lui déclarer sa flamme elle marchera dans cette nouvelle illusion. Lynne vit d’illusions : non seulement elle peut penser que l’argent est un but en soi, mais en outre elle succombe à l’illusion d’un amour finalement sans fondements. On peut passer sur l’irréalisme de certains aspects du scénario, notamment sur le fait que le plan de Whitney pour confondre Lynne est plutôt vaseux. La première partie du film à cet égard est plus convaincante que la seconde. Dans cette première partie on verra les hésitations de Whitney face à ce qui est pourtant évident. Mais on verra aussi les difficultés de la justice ordinaire, persuadée pourtant de la culpabilité de Lynne, à agir efficacement, engoncée qu’elle est dans un ensemble de règlements et de lois qui sont sensées protéger le citoyen ordinaire. Cet échec explique que l’individu seul est apte à régler cette question se chargeant lui-même d’ailleurs de tuer Lynne dont il connait les intentions mauvaises. Cette thématique du justicier solitaire, importée du western, se retrouvera ensuite au début des années soixante-dix dans les films comme Dirty Harry[2] ou Death wish[3]. Sauf que par la suite ce seront des hommes durs qui régleront les problèmes à coups de révolvers. Ici Whitney reste dans la logique de l’homme ordinaire qui se débat avec sa propre culpabilité et qui craint tout le temps de se tromper.

     Meutre prémédité, A blueprint for murder, Andrew Stone, 1953 

    La police ne reste pas les bras croisés 

    On soulignera l’excellence de la mise en scène. Le film est assez court, 77 mn, et sa densité exige un montage ramassé, sans fioriture. Andrew Stone maitrise parfaitement la durée. Il saisit particulièrement bien la profondeur de champ, notamment dans les scènes qui parlent du travail de la police, ou quand Whitney parait se laisser endormir par les mélodies que mouline Lynne sur son magnifique piano à queue. Seul le téléphone – invention moderne s’il en est – le rappellera à la réalité. Le travelling arrière qui suit de façon méditative Whitney dans les couloirs de l’hôpital sous le défilement des lampes électriques, reprend cette forme particulière du film noir avec éclairage tamisé et ce point lumineux qui éclaire l’individu seul comme sa conscience. Mais Andrew Stone ne cherche pas la prouesse technique, c’est ce qui le différencie d’Hitchcock par exemple et qui nous le rend plus humain. Il saisit les visages : Lynne présente un visage de marbre, d’un sang froid incroyable en toute circonstance et Whitney montre au contraire tous les tourments qu’il traverse. Ce qui nécessite évidemment de multiplier les gros plans qui en disent finalement plus long que des discours. Il y a aussi une manière de filmer l’hôpital ou les objets de la vie quotidienne qui vise à donner une image de la modernité. Le milieu décrit est celui de la haute bourgeoisie. Whitney voyage pour ses affaires dans le monde entier, et Lynne peut se permettre de voyager en Europe pendant un an sans problème. La caméra s’attarde sur les vêtements bien coupés, le manteau de fourrure de Lynne. Là encore deux interprétations sont possibles : soit on le comprend comme le fait que les riches aussi ont leurs problèmes, ou au contraire que viser la consommation de produits de luxe ne protège en rien des aléas de la vie, comme une critique de la société de consommation.

     Meutre prémédité, A blueprint for murder, Andrew Stone, 1953 

    Lynne est maintenant clairement soupçonnée 

    L’interprétation est centrée d’abord sur Joseph Cotten qui est excellent dans ce rôle d’un homme ambigu, à la fois déterminé à protéger le petit Doug, et en même temps craignant de commettre une faute morale grave en accusant Lynne. Il a beaucoup contribué au développement du film noir, mais son physique plus ordinaire a beaucoup moins marqué les esprits que d’autres acteurs, il est pourtant l’archétype de l’homme moderne, américain, confronté au crime. Grand et mince, enveloppé de costumes cintrés très élégants, il use d’une forme de nonchalance qui donne une résonnance étrange à ses interprétations. Jean Peters a fait une carrière brève mais pourtant intéressante. Elle fut la partenaire de Richard Widmark dans Pick up on south street de Samuel Fuller, et on l’a vu aussi dans Niagara d’Henry Hathaway, encore aux côtés de Joseph Cotten et elle sera la compagne de Burt Lancaster dans Bronco Apache de Robert Aldrich. Ici elle fait preuve d’une détermination et d’un sang-froid étonnant et très convaincant, conservant cette part de mystère qui fait tout l’intérêt de son personnage. Vers la fin du film elle fera preuve aussi d’une sensualité un peu exubérante, illustrant le thème du feu qui couve sous les cendres. Le reste de la distribution est moins remarquable, Gary Merrill est Fred Sargent et la très bonne Catherine McLeod incarne sa malicieuse épouse dont l’imagination débordante conduira Whitney à douter de Lynne. Les policiers sont très bien dessinés aussi dans leur routine obstinée, incarnant cette machine anonyme et un peu aveugle.

     Meutre prémédité, A blueprint for murder, Andrew Stone, 1953 

    Whitney découvre qu’on peut acheter facilement du poison 

    Si on passe sur les invraisemblances du scénario – il est assez peu crédible que Whitney veuille empoisonner Lynne pour protéger Doug ou encore que celle-ci veuille empoisonner encore Doug, alors même qu’elle sait qu’elle est soupçonnée de meurtre – et si on s’attache à la psychologie des personnages, alors c’est un film plutôt intéressant qui a très bien passé les années, justement à cause d’une mise en scène rigoureuse et une très bonne direction d’acteurs.

     Meutre prémédité, A blueprint for murder, Andrew Stone, 1953 

    Whitney ébauche un flirt avec Lynne

     Meutre prémédité, A blueprint for murder, Andrew Stone, 1953 

    Quand Whitney lui dit qu’il l’a empoisonnée, Lynne fait preuve d’un sang-froid remarquable



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-temoin-de-la-derniere-heure-highway-301-andrew-stone-1950-a114844698 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/l-inspecteur-harry-dirty-harry-don-siegel-1971-a130654048 

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/le-justicier-dans-la-ville-death-wish-michael-winner-1974-a130966678 

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