• L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    C’est un petit film B, signé Oscar Boetticher. Celui-ci est surtout connu pour ses westerns, mais il a signé également quelques films noirs plus ou moins intéressants[1]. Celui-ci serait probablement tombé dans l’oubli si en réalité il n’était précurseur de Shock corridor de Samuel Fuller. Ce n’est donc pas un des films majeurs de Boetticher. Il faut croire que la psychiatrie et les cliniques avaient connu un développement très important pour que les Américains se saisissent de ce thème. Notez que les prémisses de Shock corridor sont d’après Fuller lui-même datées de la fin des années quarante, à cette époque il se proposait d’écrire un scénario pour Fritz Lang lui-même. Périodiquement c’est un sujet qui revient à la mode comme si les Américains dont l’idéal de liberté est toujours mis en avant, trouvaient là de nouvelles raisons de méfiance. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Kathy suit Madge qu’elle soupçonne d’être en relation avec le juge Drake 

    Ross Stewart est un détective fauché qui a même du mal à payer le peintre qui grave son nom sur la porte de son bureau. Un jour il reçoit une proposition d’une journaliste : celle-ci suppose que le corrompu juge Drake qui est recherché par la police s’est réfugié dans la clinique du docteur Porter. Elle voudrait donc que Ross se fasse passer pour fou afin de vérifier ses intuitions. Elle l’appâte en lui promettant de partager avec lui la prime de 10 000 $ qui est attachée à la capture du juge. En même temps elle compte en tirer aussi un article qui lui assurera la gloire. Ils vont donc se faire passer pour mari et femme. Avec l’aide d’un psychiatre complaisant, Ross va pénétrer dans la clinique. Là il va se rendre compte que les malades sont très maltraités, et que la clinique ressemble plus à une prison dont on ne peut sortir, qu’à un lieu de guérison. Bientôt Ross repère le juge qui se cache dans le quartier de sécurité. En face de la cellule du juge loge un ancien sportif, catcheur ou boxeur, qui veut en découdre avec tout le monde. Il y a deux gardiens, l’un est mauvais et sadique, Larson, l’autre au contraire aimerait venir en aide aux malades. Mais Ross va se faire repérer bêtement, il est à son tour enfermé avec The champ et reçoit une raclée qui le laisse KO. Mais Kathy soupçonne que Ross a été éliminé, été tandis qu’elle va à la clinique en se faisant passer pour Madge, Hopps a téléphoné à la police. Drake sera arrêté et Ross et Kathy pourront filer le parfait amour. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Kathy va faire une proposition au détective Ross Stewart 

    Le film dure à peine une heure, et le scénario est finalement assez simple. Du reste on ne sent jamais vraiment le détective en danger. L’histoire est due à Malvin Wald qui a beaucoup écrit pour le film noir, entre autres il a travaillé sur The naked city de Dassin, mais aussi avec Joseph H Lewis été Ida Lupino. Sa rapidité dans le travail d’écriture, mais aussi le fait qu’il ait été blacklisté du fait de ses opinions avancées, l’a un peu éloigné des studios. Si on regarde au-delà du simple divertissement, il ressort que l’Amérique avait un problème avec tout ce qui est psys. On trouve déjà des cliniques louches dans les romans noirs de Dashiell Hammett (The Dain Curse qui date de 1929) ou de Raymond Chandler (Farewell my lovely qui est publié en 1940). A chaque fois il s’agit d’une dépossession de personnalité par des médicaments, par une institution. Mais ici ce thème est à peine effleuré dans la première partie. Il est rapidement abandonné au profit d’une simple histoire de détective. Bien sûr on retrouvera le thème des mauvais traitements, mais seulement à travers Larson, le gardien sadique. C’est sans doute parce que le scénario est un peu trop simple que Boetticher, sans le renier, considérera son film comme mineur. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Le cruel Larson a encore battu le malheureux Jim 

    La réalisation est plus intéressante. Il y a une grande précision dans la construction des plans, avec une économie de cadrage remarquable. Cette sobriété permet de travailler avec des décors assez stylisés, tout en jouant sur les nuances de gris et sur les éclairages. Les mouvements de caméras sont assez rares, mais ils saisissent parfaitement le sens du déplacement des personnages, par exemple dans la scène d’ouverture qui voit Kathy suivre Madge, avec un mouvement tournant au coin de la rue. D’autres mouvements d’appareil concernent, tout en suivant la grammaire du film noir classique, les escaliers et la montée toujours problématique dans les étages. L’ensemble s’appuie sur une très belle photo de Guy Roe, qui a aussi pas mal travaillé sur des films noirs de série B, on le retrouve sur Armored car robbery d’Anthony Mann, ou Railroaded de Richard Fleischer, des films qui sortent du lot. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Le juge Drake se cache bien dans la clinique 

    Qui dit petit budget dit également acteurs peu connus, le plus souvent avec un manque de charisme patent. Le détective c’est Richard Carlson, le plus souvent abonné aux films de série B, il avait joué déjà un médecin retenu en otage dans un film peu connu de Douglas Sirk, Fly-by-night, en 1942. Mais ici il n’est pas question de drame profond et poignant, c’est plutôt d’une comédie qu’il s’agit, avec de l’action évidemment. Il est bien, mais sans plus. Lucille Bremer qui par ailleurs n’a pas fait grand-chose d’important comme premier rôle, est suffisamment dynamique pour qu’on croit à son ambition. C’est une sorte de Julianne Moore des années quarante, sans glamour. Par contre il y a deux seconds rôles intéressants. D’abord le sinistre, cupide et lâche docteur Porter, il a une tête de faux jeton étonnante, la tête de Thomas Browne Henry. Malheureusement pour nous, il a fait presque toute sa carrière à la télévision. Et puis il y a The champ, interprété par Tor Johnson, un ancien catcheur, spécialisé dans les rôles de monstres pour films de série B, en général des films où il n’a pas beaucoup de texte à dire. On peut y voir le précurseur de Gregorius, le catcheur de Night and the city. Je parierai que c’est dans ce films que Dassin a trouvé son inspiration. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    The champ rêve d’en découdre avec n’importe qui 

    Ce n’est pas un grand film noir, mais sans doute peut on y trouver un intérêt historique, d’autant qu’il est tout de même assez distrayant. Et puis il y a la patte de Budd Boetticher qui en ces temps lointains signait encore Oscar Boetticher. Cela fait suffisamment de raisons pour le voir. La version DVD qu’on trouve dans la collection Serial polar est accompagnée d’une introduction de Bertrand Tavernier qui fait encore la démonstration qu’il connait bien le cinéma américain et qu’il en parle avec amour. 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Kathy vient prendre des nouvelles de Ross 

    L’antre de la folie, Behind locked doors, Oscar Boetticher, 1948 

    Ross regarde par la fenêtre et voit arriver Madge

     

     


    [1] Voir par exemple The killer is loose. http://alexandreclement.eklablog.com/le-tueur-s-est-evade-the-killer-is-loose-budd-boetticher-1956-a114844612

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  •  Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960

    Underworld USA est un film assez curieux dans la mesure où, tourné en 1960, il ressuscite les codes visuels, les éléments de l’intrigue et les caractères qui ont fait une partie du cycle du film noir dans sa définition classique. Souvent considéré comme un des premiers films néo-noirs, il est en fait plus proche dans l’esprit de He ran all the way et de l’esthétique de John Berry. Samuel Fuller qui, comme Melville d’ailleurs, n’a jamais eu de complexes à recycler les figures du film noir, copie presque séquence après séquence la fin du film avec John Garfield. Fuller disait que Underworld USA était un film mineur, un peu bâclé. Mais ce n’est pas le cas, il est beaucoup plus intéressant sous tous les points de vue que le prétentieux et bavard Crimson kimono, comme quoi un créateur n’est jamais le meilleur juge de son œuvre. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Tolly assiste à la punition d’un homme qui est battu à mort 

    Tolly Devlin est un adolescent paumé, un peu voyou, un peu voleur. Il a à peine quatorze ans quand il surprend avec Sandy qui est la maîtresse de son père, une bande de gangsters qui bat à mort un malheureux. Ils se cachent car ce sont des hommes dangereux, mais une fois ceux-ci partis, ils constatent que l’homme assassiné – on ne saura pas exactement pourquoi – est le propre père de Tolly. Celui-ci en fait en a reconnu un, Farran. Dès lors il refuse de collaborer avec la police et se fixe comme but de se venger. Il erre de maison de redressement en prison. Entre temps il va devenir un cambrioleur très adroit pour ouvrir les coffres-forts. Au cours d’un de ces séjours en prison, il va rencontrer Farran qui lui donnera le nom de ses complices. Mais celui-ci meurt avant même que Tolly ait pu se venger sur sa personne. A sa sortie de prison, il retrouve Sandy qui a vendu son bar à la clique de Gela, un des assassins de son père. Il va tenter de cambrioler ce bar, mais là il tombe sur Gus, un tueur de la bande à Gela qui est chargé de liquider Cuddles, une prostituée qui a été témoin d’un meurtre. Tolly sauve Cuddles et se met en ménage avec elle. Ayant découvert les petites combines de Gela qui trafique la drogue, il va se débrouiller pour se faire admettre dans la bande et remonter les échelons du crime organisé. Parallèlement, Driscoll travaille lui aussi à démanteler la bande de Connors à laquelle appartient aussi Gela et les assassins du père de Tolly. Le chef de la police qui est complètement corrompu se suicide quand l’étau se resserre après la dénonciation de Mekin, le comptable de l’organisation. Tolly accepte de collaborer avec Driscoll et se sert de lui pour monter les gangsters les uns contre les autres. Cuddles fait des projets d’avenir avec Tolly, mais celui-ci se fait un peu tirer l’oreille. La bande est presque démantelée, Tolly se rallie finalement à l’évidence d’épouser Cuddles. Mais ses projets d’une vie différentes ne verront pas le jour. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Sandy et Tolly découvre que l’homme assassiné est le père de Tolly 

    On est donc bien dans une trame classique, avec la fatalité à l’œuvre qui écrase les meilleures intentions du monde. Les principaux protagonistes, Tolly et Cuddles, sont complètement ambigus. Ce sont deux déclassés qui n’ont jamais eu de chance dans la vie. Sandy de même, elle n’a jamais pu avoir d’enfant, l’homme qu’elle aimait a été assassiné. Tout son amour elle l’a reporté sur Tolly. Mais l’idée de vengeance dépasse Tolly, et pris par ses sentiments il ne voit plus rien d’autre, alors même qu’il semblerait que son propre père ait été un bon à rien. Underworld USA renvoie selon Fuller au film de Joseph Von Stenberg, Underworld, qui date de 1927 et qui est considéré comme le premier film de gangster américain. Mais il n’est pas aussi audacieux qu’on le lit parfois ici ou là, c’est un sujet dans l’air du temps. En effet à la fin des années cinquante, J. Edgar Hoover qui avait freiné des quatre fers les enquêtes sur le crime organisé, à cause de ses compromissions avec la mafia, doit lâcher du lest, la justice s’est rebellée. Les enquêtes menées par les journalistes sont spectaculaires et l’Amérique découvre l’ampleur de la mafia dans la société. En 1955 déjà Phil Karlson tournait l’excellent The Phenix story qui prétendait lui aussi s’appuyait sur des enquêtes sérieuses sur le crime organisé, des enquêtes journalistiques, mais aussi des enquêtes de police[1]. Rappelons qu’en 1960, donc la même année que Underworld USA, Stuart Rosenberg tourne le très bon Murder Inc.[2]. Le film de Fuller qui s’inspire lui aussi d’enquêtes journalistiques est donc bien dans le ton de l’époque et du point de vue des films noirs sur la mafia, il n’est pas novateur. Son originalité tiendrait plutôt à l’intérêt qu’il porte aux caractères de cette histoire. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Cuddles fait des rêves d’avenir avec Tolly 

    Fuller prétendra dans ses mémoires s’être affronté avec J. Edgar Hoover qui ne voulait pas qu’on montre la pègre dans ses complicités avec la police[3]. Mais cela semble douteux, parce qu’à cette époque les structures du crime organisé sont déjà bien connues du grand public et les premiers procès commencent à en dévoiler l’ampleur. On note que le film de Fuller ne cite jamais la mafia et les gangsters qui sont sensés en faire partie ne porte pas particulièrement des noms italiens. Si le crime organisé apparait comme opérant sur l’ensemble du territoire, il ne nous ait présenté ici que des formes relativement artisanales du crime, c’est la grande différence d’avec le film de Rosenberg. Cependant cette approche n’est pas vraiment un handicap dans la mesure où Fuller ne cherche pas à réaliser une sorte de documentaire sur le sujet, mais plutôt le portrait d’un homme confronté à ses propres démons. C’est presque un film psychanalytique sur l’impossible travail du deuil. Du reste lorsque Cuddles proposera à Tolly de se marier et d’avoir des enfants, celui-ci lui rira au nez, non pas parce qu’elle n’est pas assez bien pour qu’il l’épouse, mais surtout parce qu’il ne croit pas en lui-même et à son avenir. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Tolly va aider Driscoll à piéger Connors et sa bande 

    Fuller n’est jamais à court d’idées pour ce qui concerne la mise en scène, que ce soit dans les mouvements d’appareil ou le choix des angles de prise de vue. C’est un film manifestement de studio, avec très peu de séquences tournées en extérieur – la seule semble être celle de l’assassinat de la petite fille de Mekin, qui est une copie de celle qu’on trouve dans The Phenix Story. Même si les décors sont soignés, il n’est pas possible de dire en quel lieu cela se passe. New York, Chicago ? On n’en sait rien contrairement au titre français. Il y a une grande fluidité dans la mise en scène, une profondeur de champ étonnante qui arrive à faire oublier la pauvreté des décors. La scène d’ouverture, et la scène finale sont saisissantes de ce point de vue, bien aidées par l’excellente photo de Hal Mohr, un vétéran qui avait travaillé sur plusieurs films noirs. Il y a moins de mouvements de grue que dans les autres films de Fuller, mais plutôt des longs travellings. Et, preuve sans doute que Fuller visait plutôt l’intimité d’un délinquant qu’une analyse du crime organisé, pour une fois il y a une multiplication des gros plans. Peut-être que la séquence de la mort de Tolly est un peu trop longue, mais dans l’ensemble c’est une réalisation très maîtrisée.

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960  

    Tolly a pris une balle dans le dos 

    L’interprétation est très bonne. Contrairement à ce qu’on dit, Cliff Robertson, qui joue le rôle de Tolly, était un excellent acteur, bien qu’il fut doté d’un physique trop banal pour accrocher le regard. Il est ici très bien dans le rôle de ce jeune marloupin, rusé, mais perdu, qui se raccroche à ses deux femmes et à ses idées de vengeance pour continuer d’exister. Il a tourné dans de très bons films, notamment avec Aldrich et Mankiewicz. S’il a été d’ébord connu pour avori incarné John F. Kennedy à l’écran, son chef d’œuvre restera sans doute Charly de Ralph Nelson en 1968, film qu’il produisit lui-même. Ici il semble que son modèle ait été le grand John Garfield dont il emprunte un certain nombre de tics. La très belle Dolores Dorn incarne Cuddles, elle est excellente. Elle n’a pas fait grand-chose au cinéma et l’essentiel de sa carrière s’est déroulé à la télévision, c’est sans doute dommage. Beatrice Kay est la vieille Sandy avec talent. A la fois maternelle et solitaire, sans doute alcoolique aussi, elle est avant tout humaine. Pour les amateurs de Fuller, ils retrouveront Paul Dubov complètement transformé dans le rôle de Gela. Mais c’est un film où tous les acteurs sont bons. Richard Rust dans le rôle de Gus le tueur glacé préfigure ceux de The killers dans la version de 1964 de Don Siegel. Et Robert Emhardt dans le rôle du louche et adipeux Connors semble refaire vivre Sydney Greenstreet, une des figures fondatrices du film noir. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Cuddles court au secours de Tolly 

    C’est donc un film noir très convaincant, bien rythmé, dont le formalisme est toujours en phase avec le propos. Et si on ne s’arrête pas trop à la vérité de l’histoire, il y a une vérité des personnages assez évidente qui n’a pas vieilli. 

    Les bas-fonds newyorkais, Underworld USA, Samuel Fuller, 1960 

    Tolly ne peut aller bien loin

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/the-phenix-city-story-1955-phil-karlson-a114844904

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/crime-societe-anonyme-murder-inc-stuart-rosenberg-1960-a114844704

    [3] Un troisième visage, Allia, 2011.

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  •  Le kimono pourpre, The crimson kimono, Samuel Fuller, 1959

    C’est un film de Samuel Fuller qui bénéficie aujourd’hui d’une excellente critique par son approche singulière du racisme et de la difficulté des différentes ethnies à cohabiter aux Etats-Unis. En vérité si ce thème est bien présent, il n’est qu’un aspect du film. Et certains éléments significatifs de l’histoire ont sans doute aussi échappés un peu à Samuel Fuller. En tous les cas il y a une admiration pour le Japon et la culture orientale qui domine le film, c’est ce qu’il y avait déjà dans House of Bamboo, comme si les Etats-Unis ne possédaient pas une véritable culture et qu’ils doivent s’en remettre aux civilisations plus anciennes pour retrouver leur boussole et accéder à la civilisation. Cela passe encore ici par des relations sexuelles compliquées comme on va le voir. Mais c’est l’univers criminel qui va être encore une fois le révélateur des tensions et des oppositions latentes dans la société. Ce n’est pas le meilleur de Fuller, même s’il est assez représentatif de ses audaces, il a voulu sans doute y mettre trop de choses, et ça devient bavard au détriment de l’action elle-même. 

    Le kimono pourpre, The crimson kimono, Samuel Fuller, 1959 

    La belle Sugar Torch fait tourner la tête des hommes qui la croisent 

    La très belle strip-teaseuse Sugar Torch va être poursuivie et abattue en plein milieu de la rue, c’est ainsi que commence l’histoire. Deux inspecteurs de Los Angeles, Joe et Charles, sont chargés de l’affaire qui ne semble pas les passionner. L’un est d’origine japonaise, l’autre est un anglo-saxon. Ils sont liés par un passé violent puisqu’ils ont combattu côte à côte durant la guerre de Corée. Au cours de l’enquête Charles va rencontrer Christine, une jeune femme peintre, dont il tombe rapidement amoureux. Il semble que ce soit réciproque, et tout en épluchant les photos des malfaiteurs qui peuplent Los Angeles, elle accepte de sortir avec lui et de se laisser embrasser. Joe pendant ce temps-là cherche à mettre la main sur Shuto, un homme de main japonais et pour cela va traverser le quartier nippon de Little Tokyo. Christine a dressé un portrait-robot de ce qu’on croie être l’assassin de Sugar Torch. Charles avoue aussi à Joe qu’il considère comme son meilleur ami, qu’il est amoureux de Christine et qu’il songe à l’épouser. Ce qui semble ravir Joe dans un premier temps. Mais tandis que Charles est parti travailler sur la piste d’Hansel, Joe et Christine qui sont restés seuls dans l’appartement tombent amoureux l’un de l’autre. Joe dans un premier temps cache ses sentiments, mais bientôt il en veut à Charles qu’il pense maintenant raciste. Il décide donc de quitter l’appartement. L’enquête suit son cours et Charles finit par apprendre que Joe a aussi des sentiments pour Christine, et que celle-ci les partagent ! L’explication finale aura lieu, après avoir capturer le vrai coupable, et Charles signifiera à Joe que leur amitié est terminée, il ne s’agit pas de racisme mais de jalousie ! 

    Le kimono pourpre, The crimson kimono, Samuel Fuller, 1959 

    Joe et Charles partagent le même appartement 

    Fuller suppose donc que la jalousie serait un sentiment plus acceptable que le racisme, quelque chose de naturel ! Mais ce n’est pas cela qui pose problème dans le scénario. C’est d’abord que cette histoire se déroulant sur un temps très court, Christine semble changer d’avis comme de chemise. Après avoir laissé paraître des sentiments pour Charles, elle tombe sous le charme de Joe en quelques secondes lorsque celui-ci lui joue quatre notes plutôt niaises sur son piano. Son personnage devient dès lors plutôt creux et irresponsable, elle n’est plus qu’un enjeu dans la lutte sourde entre les deux hommes. En vérité Christine vient rompre l’harmonie d’un vieux couple homosexuel qui refuse de se définir ainsi. Et dans ce triangle amoureux scabreux, il va de soi que la réaction de Joe est celle d’un amoureux transis. S’il trahit la confiance de Charles, c’est bien pour cela. Dès lors se pose la question de savoir pourquoi l’approche des relations interculturelles passe chez Fuller toujours par le biais d’une relation homosexuelle plus ou moins avouée ! A détailler un peu trop les ambiguïtés des relations entre Charles et Joe – c’est ce dernier qui parait le moins clair d’ailleurs – Fuller en perd le fil de son histoire policière. Il en résulte que la fin est complètement bâclée. Les raisons du meurtre de Sugar Torch sont tellement faiblardes que cela plombe complètement tout le reste. 

    Le kimono pourpre, The crimson kimono, Samuel Fuller, 1959 

    Joe part à la recherche de Shuto 

    Fuller retombe par ailleurs dans la culpabilité des Américains. En effet comme dans House of bamboo et dans Verbotten, il se croie obligé de nous démontrer que les Japonais ou les Allemands ne sont pas tous mauvais et qu’ils peuvent même être porteurs d’une civilisation intéressante. Les Japonais ont été très mal traités chez eux pour cause de bombe atomique, mais aussi sur le sol américain, les sujets d’origine japonaise étant déportés dans des camps[1]. Il va donc appuyer son récit sur la visite du quartier Japonais, mettre l’accent sur le combat viril de Kendo, et aussi les rites funéraires différents des nôtres, ou la sensibilité pour les arts. Au passage on remarquera que si la sympathie pour les Japonais domine, il n’en va pas de même pour les Coréens, sans doute parce que les Américains ont encore un mauvais souvenir de la Guerre de Corée. Tous les asiatiques ne sont donc pas tous bons ! Mais cela est partiellement compensé par des qualités cinématographiques : de jolis mouvements de grue, un très bon choix des décors urbains, Samuel Fuller filme une partie de Los Angeles qu’on n’a pas tout à fait l’habitude de voir au cinéma. Quelques scènes de nuit sont aussi assez étonnantes : d’abord la fuite de Sugar Torch à moitié nue au milieu de la circulation parmi la foule indifférente alors qu’elle va se faire assassiner ça surprend, ensuite l’errance de Charles à pied dans une ville où tout le monde se déplace en voiture, scène manifestement filmée avec la lumière ambiante des réverbères, probablement en partie avec une caméra cachée sur Main Street. Mais l’ensemble est surchargé de scènes statiques cadrées d’une manière resserrée bien trop nombreuses, et les dialogues sont toujours très démonstratifs. 

    Le kimono pourpre, The crimson kimono, Samuel Fuller, 1959 

    Shuto doit parler 

    C’est un film manifestement à petit budget, sans doute parce que Fuller voulait avoir la pleine maîtrise de son projet. L’interprétation est basée sur des acteurs de second ordre. Charles est cependant très bien joué par Glenn Corbett qui reste impavide sous l’outrage. James Shigeta en fait un peu beaucoup dans le rôle de l’Américain d’origine japonaise qui se tourmente en gémissant. La plus mauvaise est sans doute Victoria Shaw dans le rôle de Christine. Cette actrice d’origine australienne n’a pas fait grand-chose au cinéma, elle a surtout joué à la télévision. En permanence on se demande si elle est vraiment stupide, souriant niaisement à l’un comme à l’autre avec la même indifférence. Or elle est censée incarner une femme prise par une passion aussi soudaine que ravageante. Mais sans doute le scénario ne permettait pas vraiment de ménager des effets nuancés. Le plus intéressant est finalement Paul Dubov dans le rôle du manager de Sugar Torch, Casale, il est extrêmement drôle. 

    Le kimono pourpre, The crimson kimono, Samuel Fuller, 1959 

    Joe, Charles et Christine cherchent Hansel 

    Si le rythme imprimé par Fuller permet de ne jamais s’ennuyer, il ressort de tout cela que The crimson kimono est très daté. Lui-même fait d’ailleurs le rapprochement entre Hiroshima mon amour d’Alain Resnais et son propre film à travers la critique d’un journal anglais. C’est avouer que le Japon était alors une question pour l’Occident. Et de fait à cet époque les progrès économiques de ce pays étaient si spectaculaires que cela déclencha un vrai engouement. Mais cet engouement est aujourd’hui passé de mode, notamment parce que de loin il apparait comme stagnant aussi bien économiquement que culturellement. Il n’est plus un modèle en tous les cas depuis bien longtemps. Le public n’a pas fait un excellent accueil à sa sortie, Fuller pense que cela a été le résultat d’une mauvaise publicité qui l’a vendu comme un film scabreux sur les relations sexuelles interraciales. Mais je crois plutôt que ce qui a été rejeté c’est le mélange des genres entre film noir et réflexion plus ou moins profonde sur les conflits inter-ethniques. Et c’est sans doute ça qui a le plus vieilli.  

    Le kimono pourpre, The crimson kimono, Samuel Fuller, 1959

    Charles explique à Joe qu’il n’est pas raciste 

    Le kimono pourpre, The crimson kimono, Samuel Fuller, 1959 

    Fuller, Corbett et Shaw sur le tournage

     


    [1] C’est le sujet du magnifique filme de John Sturges, Bad day at Black Rock, 1955.

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  • La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    C’est certainement un des meilleurs films de Samuel Fuller, en tous les cas une réalisation parfaitement maîtrisé. Mais ce film tient aussi une place à part dans le développement des thématiques du film noir. Nous sommes en effet à la fin du cycle du « film noir classique ». En transformant l’esthétique du film noir, Fuller ouvre une nouvelle voie, celle du néo-noir. Trois éléments nouveaux vont réorienter le noir : l’exotisme de la situation, le Japon est filmé d’une manière qui se veut très réaliste, ensuite l’usage des extérieurs par contraste avec la claustrophobie des films enfermés dans la nuit de la ville tentaculaire, et enfin l’usage du cinémascope et de la couleur. Ce déplacement des fondamentaux esthétique du film noir classique est décisive, alors que la thématique elle-même est déjà ancienne 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    Eddie Spanier s’essaye au racket des maisons de jeu 

    Un ancien GI a été abattu lors d’une attaque à main armée. La police nippone et la police militaire américaine apprennent rapidement que celui-ci s’était marié avec la belle Mariko. Ce mariage pour des raisons de convenance avait été gardé secret. Comme les policiers soupçonnent le gang de ne pas en être à son premier méfait, ils vont introduire en son sein un soldat américain qui se fait passé pour un ami de l’homme abattu, Eddie Spanier. Il prétend sortir de prison. Arrivé au Japon, il se met en relation avec Mariko qui est très effrayée, il va racketter des maisons de jeu. Ce qui va l’amener à tomber sur la bande de Sandy Dawson. Ce sont tous d’anciens militaires. Dawson va cependant apprécier Spanier et lui proposer de l’intégrer dans sa bande de malfaiteurs. Bientôt Eddie qui fait semblant d’être en ménage avec Mariko va participer à des hold-up. Mais au sein de la bande les relations évoluent, et Dawson se prend d’amitié pour Spanier, au détriment de son second, Griff, qui va prendre très mal son déclassement. Entre temps Spanier avoue à Mariko qu’il travaille pour la police et il la charge d’être sa messagère. En effet la bande projette d’attaquer maintenant un fourgon blindé qui transporte beaucoup d’argent en plein Tokyo. Cependant, la police qui se trouve sur les lieux est repérée, Dawson annule le coup. Croyant que Griff l’a trahi par dépit, il le tue. Mais bientôt il apprend la vérité et monte un piège compliqué dont le but est de faire tuer Spanier par la police japonaise. Le piège échoue et Spanier va régler son compte à Dawson sur une roue géante. 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    Dawson donne une leçon à Spanier 

    C’est un scénario assez complexe parce que par-dessus la trame policière viennent se greffer des éléments moins habituels : les relations de Dawson avec Spanier sont très troubles, et jusqu’au bout celui-ci en amoureux déçu ne voudra pas croire qu’il a été trahi. D’ailleurs Dawson n’a pas de relation féminine, il invite lui-même Spanier sous son propre toit, manière pour lui de se l’approprier. La jalousie de Griff est également du même ordre : dans cette bande virile règne une atmosphère d’homosexualité latente. L’autre point est que dans la relation Dawson-Spanier, c’est le policier américain qui a le mauvais rôle. Certes, Dawson est un gangster cruel, mais il a un certain sens de l’honneur et c’est Spanier qui apparait comme étant sans morale. Non seulement il ment sur tout, dissimulant sa vraie identité et son véritable nom, mais il le dénonce, refusant d’un même mouvement les marques d’amitié de son chef. L’autre axe du scénario est la relation compliquée entre les Etats-Unis et le Japon. Le film est tourné en 1955, à cette époque le souvenir d’Hiroshima est encore très présent. Fuller met en scène un policier américain qui en quelque sorte va réparer cet outrage en tombant amoureux d’une belle et douce japonaise. Spanier est opposé à Dawson qui pille le Japon. Il y a là aussi un message anti-raciste qu’on retrouvera plus tard chez Fuller dans The Crimsom kimono, mais qui s’appuie aussi sur la fascination pour une culture très différente de l’américanisation rampante. Fuller multipliera les plans qui affirment cette différence, insistant sur l’habillement, l’alimentation, le mobilier. Evidemment soixante-ans après le Japon a été rattrapé par cette américanisation, même si ce pays conserve des formes de vie sociale et économique qui restent encore différentes. On a accusé à la sortie de ce film Fuller de traiter le Japon d’une manière arrogante, seulement à travers une forme d’exotisme mal venu. C’est assez difficile à dire d’autant que le réalisateur multiplie les attentions pour flatter l’amour propre des Japonais. En tous les cas il y a une vraie admiration qui est mise en scène ici. Quand à la fin Spanier redevient militaire et amène avec lui Mariko, on comprend que le Japon a pardonné ses crimes à l’Amérique. Samuel Fuller voyait son film comme une étape dans la réconciliation entre les deux pays. Dans ses mémoires, il décrit d’ailleurs l’hostilité des Japonais à l’endroit de l’Amérique[1]. On peut rapprocher cette thématique des relations entre le vainqueur et le vaincu, de Verbotten qu’il tournera quelques années après et qui met en scène les difficiles rapports entre l’armée d’occupation américaine et les Allemands vaincus qui les haïssent et les tiennent pour responsables de leur misère, avec la même histoire d'amour à la clé.

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955  

    Eddie participe à son premier hold-up avec Dawson 

    A travers le film et son scénario, on retrouve des traces d’une grande partie de l’histoire du film noir. Le scénario est assez proche de celui de White heat de Raoul Walsh qui date de 1949 pour le policier infiltré, voir même la jalousie et l’homosexualité – le personnage de James Cagney non seulement était très proche de sa mère, mais ressentait de l’amour pour le flic qui était en train de le piéger. Mais Fuller recycle aussi des éléments cinématographiques empruntés à The third man, par exemple cette grande roue sur laquelle va se dérouler le règlement de comptes final. Ou encore les schémas que tracent sur des tableaux les flics pour essayer de trouver une logique à l’action du gang et les mêmes schémas qui servent à la bande pour mettre en place les hold-up, ce sont des scènes qu’on a vues chez Siodmak ou chez Hathaway. Ce recyclage ne nuit pas au film, bien au contraire, il lui donne sa patine et lui permet d’atteindre un certain classicisme. 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    L’inspecteur Kito cherche à rencontrer Eddie dans un lieu discret 

    La réussite du film doit énormément à cette capacité à saisir l’espace japonais si spécifique. La belle photo de Joseph MacDonald qui avait déjà travaillé avec Fuller, mais qui travailla aussi avec Kazan, Ray, Dmytryk ou Huston, met en valeur un choix judicieux des décors. Trois éléments sont pris en compte, l’opposition entre un Japon pauvre et quasi rural et la modernité de Tokyo et de sa police, la multitude vue à travers les gosses qui semblent avoir pour mission de rénover le Japon en profondeur, et enfin l’architecture traditionnelle. L’écran large – c’est du Cinémascope – et la couleur qui met en valeur les rouges et les verts, donnent du caractère à l’ensemble. Les mouvements de grue sont toujours très justes et accentue la profondeur de champ. Au passage je ferais remarquer que l’attaque du train de munitions qui ouvre le film, est sans doute le modèle qui a inspiré Peckinpah pour The wild bunch. Il y a comme souvent chez Fuller une science du mouvement, elle est remarquable dans le développement du second hold-up qui se réalise avec des hommes venus par bateau, on admirera la rapidité de l’exécution et ses hommes qui courent pour s’échapper avec leur butin.

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955  

    Charlie croie que Mariko trompe Eddie 

    L’interprétation est très juste, dominée par Robert Stack et Robert Ryan. Le premier n’a pas eu souvent de rôles intéressants, à part chez Douglas Sirk, mais ici il montre qu’il est un très bon acteur, capable de durcir son jeu dans le rôle de Spanier. Fuller raconte qu’au départ ce devait être Gary Cooper qui soit Spanier, mais qu’il le trouvait trop star internationale.  Robert Ryan qui est sans doute l’acteur qui a le plus tourné de films noirs est ici très à son aise en chef de bande à la fois cruel et attentionné pour sa troupe. Son autorité naturelle en impose dans le rôle de Dawson, élégant et autoritaire. Shirley Yamagushi incarne Mariko. C’est une actrice peu connue en Occident, mais elle était une grande vedette au Japon mais aussi en Chine. Elle est bien, mais très discrète. On la connait en France surtout pour avoir tourné avec Kurosawa dans Scandale. Du côté américain, on retrouve Cameron Mitchell dans le rôle un brin nerveux de Griff, le compagnon délaissé de Dawson. Il est un peu grimaçant, mais c’est toujours sa manière de jouer. Et puis il y a Brad Dexter dans le rôle du capitaine Hanson. Sessue Hayakawa est l’inspecteur Hito. C’est un vieux de la vieille qui a même joué pour Marcel L’Herbier avant la guerre. On le retrouvera dans Le pont de la rivière Kwai et même avec Jerry Lewis dans Le kid en kimono, un autre hommage rendu par l’Amérique au Japon. 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    Dawson liquide Griff qu’il soupçonne de trahison 

    De très nombreuses séquences marquent le film et seront retenues par la suite comme exemplaires par d’autres réalisateurs. L’attaque du train sur le pont, comme je l’ai déjà signalé, mais aussi l’assassinat de Griff dans son bain qui inspirera Sergio Leone pour Le bon, la brute et le truand. Ce sont des scènes de western. La course des gangsters à l’intérieur de l’usine est filmée avec une géométrie étonnante qui donne de la vitesse à l’action. Fuller a été un des premiers réalisateurs à donner de la vérité aux scènes d’action. Mais les relations plus intimes entre Eddie et Mariko, saisies dans la simplification d’un décor apaisant et austère, sont tout autant décisives tant elles mettent l’accent sur la pudeur des deux futurs amants. Ce qui ne gâte rien, c’est aussi l’excellente musique. 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    Dawson monte une attaque éclair chez un marchand de perles 

    Le film a été très bien reçu par le public comme par la critique, même si quelques voix se sont élevées pour réfuter l’exotisme compatissant. Mais au fil du temps il nous apparait comme un acte fondateur pour le néo-noir. En tous les cas, au-delà d’être une étape clé dans le cinéma, c’est la démonstration du grand talent de Fuller, cinéaste majeur. 

    La maison de bambou, House of bamboo, Samuel Fuller, 1955 

    C’est sur la grande roue que les comptes se règlent

     

     


    [1] Un troisième visage, Allia, 2011.

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  • De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967

    Le film de Richard Brooks s’inscrit dans une longue lignée de réalisations qui partent d’un fait divers réel, un peu scabreux, mais commis par des gens finalement insignifiants. L’idée est de décomposer le crime comme à la fois un produit de la société dans ses évolutions malsaines, mais aussi d‘explorer la face obscure de l’humanité. Le film est tiré du roman de Truman Capote. Encore qu’on ne sait pas très bien si le mot de roman convient à cet ouvrage. En effet, Capote a enquêté pendant plusieurs années sur les crimes et les criminels qui les ont commis en 1959, allant jusqu’à les rencontrer, et même à les accompagner lors de leur exécution. Cet ouvrage, publié en 1965, rencontra un immense succès non seulement aux Etats-Unis, mais aussi dans le monde entier et amena la gloire et la fortune à Truman Capote. On a beaucoup loué le style de l’ouvrage, la minutie dans la description de la psychologie des criminels, mais en réalité une partie du succès de cet ouvrage repose sur l’opposition entre Truman Capote, intellectuel newyorkais – bien qu’il soit né à la Nouvelle Orléans – et l’Amérique profonde et peu moderne du Kansas.  

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967

    Dick Hickock et Perry Smith sont deux petits délinquants, plutôt paumés. Le second vient juste de sortir de prison, il doit rejoindre le premier pour un coup qui est sensé être aussi simple que rémunérateur et qui lmeur permettra de partir pour le Mexique. En vérité ce coup leur a été donné par un autre prisonnier. Il s’agit de s’introduire chez un homme riche qui devrait avoir de l’argent dans un coffre fort. Mais en fait cette information est mauvaise : Clutter ne conserve pas de liquide chez lui. Ils vont avoir fait 650 kilomètres pour se rendre compte de leur naïveté. De dépit, Perry et Dick vont assassiner toute la famille, soit quatre personnes, puis ils vont fuir les lieux du crime et s’en aller commettre d’autres petits larcins ailleurs. La police pendant ce temps-là s’active, elle relève les empreintes de pied des deux criminels, puis elle promet une récompense de 1000 $ pour des renseignements sur le crime. C’est l’ancien compagnon de cellule de Dick qui va les vendre pour empocher la prime. Mais Dick et Perry qui se baladent un peu partout, de Kansas city à Las Vegas en passant par le Mexique ne sont pas faciles à repérer. Ils vont l’être pourtant, aussi bien à cause des chèques sans provision qu’ils ont tirés sur le véritable compte de Dick, que parce qu’ils ont volé une voiture qui va être rapidement repérée. Ils vont être arrêter et tout le travail des policiers va consister ensuite à leur faire avour leurs crimes et leur motivation. Jugés une première fois et condamné à mort, ils seront rejugés en appel et leur peine sera confirmée, ils seront pendus. 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Dick Hickock est venu chercher Perry Smith qui sort de prison 

    C’est sans doute un des meilleurs films de Richard Brooks qui compte quelques chefs d’œuvre à son actif dans un peu tous les genres, et donc aussi dans le film noir, même si la fin de sa carrière a été un peu pénible. Parmi ceux-ci on mettra un peu à part Elmer Gantry qui fut un de ses hrands succès. Ancien journaliste, il fut aussi, avant de passer à la réalisation, scénariste. Il avait travaillé sur le scénario de Cobra woman et The killers de Richard Siodmak, mais aussi sur Brute Force de Jules Dassin ou encore Key Largo de John Huston et Mistery street de John Sturges. Cinéaste indépendant, il fut aussi son propre producteur. C’était un cinéaste très engagé, mettant l’accent sur l’indépendance de la presse ou le problème racial qui rongeait et qui ronge toujours l’Amérique. C’est ce que nous voyons ici encore. En effet, In cold blood ce n’est pas seulement une réflexion sur le crime et ses raisons, c’est également un plaidoyer contre la peine de mort. Le film ayant été tourné en 1967, on voit que les Etats-Unis n’ont pas évolué d’un pouce sur la question. Mais Brooks ne cherche pas pour autant des excuses au comportement des deux protagonistes de cette sordide affaire. Il se place à un autre niveau, il décortique toutes les raisons qui ont fait de ces deux paumés des criminels. Il y a d’abord le fait que ces deux jeunes délinquants qui ont passé pas mal de temps en prison n’ont pas les moyens de se réinsérer. Ils viennent tous les deux d’un milieu très pauvre, en voie de destruction, rejeté à la marge d’une société qui avance. Or la société de consommation les pousse naturellement vers les moyens les plus immédiats de se procurer de l’argent. Ils sont également en rupture de famille, soit parce qu’ils ont été maltraités dans leur enfance, soit parce que la famille qu’ils avaient créée s’est dissoute, c’est le cas de Hickock dont la femme est partie en embarquant ses enfants. L’intimité des relations entre Dick et Perry fait inévitablement penser à une relation homosexuelle contrarié, ce qui est souligné par l’absence d’attirance de Perry pour les filles. Mais c’est plus suggéré qu’affirmé. Cette relation entre le crime et l’homosexualité était déjà développée et analysée dans Rope d’Hitchcock qui pour une fois avait fait preuve d’un peu d’audace. 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Perry choisit de la corde en nylon 

    S’ils sont dangereux c’est aussi parce qu’ils se croient intelligents. Hickock qui est le meneur du jeu pense qu’en assassinant toute la famille il n’y aura pas de témoin pour les reconnaitre et que cela sera d’autant plus difficile pour la police de les retrouver, qu’ils viennent de très loin pour commettre ce crime. Ils se trompent, non seulement ils vont se faire vendre, mais en outre, ils se dénonceront très facilement l’un l’autre alors qu’ils s’étaient promis de ne pas parler. Bref si le crime qu’ils ont commis les dépasse et paraît monstrueux, ils restent des criminels sans envergure. Richard Brooks a tenté d’éviter tout manichéisme, ne trouvant pas d’excuse véritable à leur comportement, mais le journaliste Jensen ou même l’inspecteur Dewey sont les porte-parole d’une sombre méditation sur le crime et ses raisons. 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    L’inspecteur Alvin Dewey reçoit une information capitale 

    La réalisation, portée par la superbe photo de Conrad Hall qui avait photographié Cool hand Luke, mais aussi Fat city ou The professionals du même Richard Brooks, est impeccable. Tourné en noir et blanc, mais en Panavision, le film est très moderne tout en restant une sorte d’hommage au film noir. Les belles séquences sont très nombreuses. Comme celles qui saisissent Dick dans son univers campagnard et décomposé. C’est l’hiver et la nature est devenue très hostile, accroissant la pression sur les plus démunis. Il a aussi le parcours de Dick et Perry au milieu de la ville en quête de quelque argent, la mise en perspective d’une urbanisation clinquante, déshumanisée et consumériste est saisissante. Mais beaucoup de scènes sont très émouvantes, une des plus belles est sans doute celle ou on voit le père de Perry tenter de se souvenir de son fils et de l’intensité des relations qu’il a pu connaitre avec lui. La sécheresse des exécutions, le caractère massif et impavide du bourreau donne également beaucoup de vérité. On peut retenir aussi l’accompagnement des deux criminels par un jeune garçon qui accompagne son grand-père en Californie. La mobilité de la caméra, la profondeur de champ, tout cela donne au film un réalisme sincère mais aussi rapproche les deux criminels du spectateur. 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Dick et Perry écument la ville à coups de chèques sans provision

    La direction d’acteurs, ou l’interprétation, est à la hauteur de l’enjeu. Le film étant construit autour de l’errance des assassins, ce sont Robert Blake et Scott Wilson qui dominent. A cette époque-là ils n’étaient pas du tout connus, ce qui accentuait l’aspect anonyme et ordinaire des assassins. Ils ressemblaient assez bien aux véritables protagonistes de cette affaire. Ce film les a tellement marqués que par la suite ils allaient tous les deux retrouver des rôles de psychopathes ou de délinquants. Ils sont tous les deux excellents. Robert Blake qui interprète Perry Smith est plus taciturne et parait aussi plus dangereux malgré sa petite taille. Notez qu’au début des années 2000 Blake sera inculpé du meurtre de son épouse, il sera acquitté au pénal mais condamné au civil à verser 15 millions de dollars aux enfants de sa femme. Son crime était tout à fait digne de Perry Smith ! C’était en 1967 un vieux routier du cinéma, ayant commencé à tourner en 1939 à l’âge de cinq ans. Dans In cold blood, il est fait référence au chef d’œuvre de John Huston, The Treasure of the Sierra Madre, mais en vérité Robert Blake tournait déjà dans ce film qui date de 1948. Scott Wilson était seulement un acteur débutant. Ici il joue de la mobilité inquiétante de son visage pour faire passer les différents sentiments qui le traversent en permanence. Nul ne peut douter qu’il aime passionnément son compagnon d’infortune, mais nul ne peut douter aussi qu’il est prêt à le vendre et à le laisser tomber à la première occasion. Alvin Dewey, l’agent du FBI, est interprété par l’impavide John Forsythe, sans problème, incarnant juste la routine et l’obstination de la machine administrative. Mais sans doute ce qu’il y a de plus intéressant pour les amateurs de films noirs, c’est la façon dont Richard Brooks a réutilisé des anciens piliers de ce genre. D’abord l’excellent Paul Stewart dans le rôle du journaliste Jensen, il est un peu le porte-parole du réalisateur, la conscience morale discrète du film. Ensuite on retrouve Charles McGraw dans le rôle du père de Perry. Acteur de série B, on l’a vu dans un nombre invraisemblable de films noirs, le plus souvent dans des seconds rôles, il était déjà là sur le tournage de The killers, interprétant un des deux tueurs qui viennent abattre le Suédois. McGraw est ici sans doute dans son rôle le plus émouvant de sa carrière, même si son apparition est brève. Mais le père de Dick est également joué par une des grandes figures du film noir, Jeff Corey, lui aussi jouait dans The killers de Siodmak. L’utilisation de ces deux acteurs est plus qu’un hommage au film noir, c’est remonter aux origines d’un genre, à sa pérennité et sa permanence.   

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967

    Dick veut que Clutter lui dise qu’il a un coffre avec beaucoup d’argent 

    Le film n’a pas vieilli, il reste un modèle du genre. La précision de la mise en scène lui permet d’atteindre l’universalité. Il a été très bien accueilli par la critique et le public a suivi. Au fil du temps il est devenu une sorte de classique, souvent retenu dans les listes des meilleurs films noirs. La musique de Quincy Jones souligne de belle façon les intentions du réalisateur. Il y a eu un remake en 1996 de ce film sous la forme d’une minisérie télévisée, sans doute parce que Jonathan Kaplan qui l’a réalisée voulait utiliser tout le matériel énorme écrit par Capote et dans lequel Brooks avait beaucoup élagué. Je ne l’ai pas vu, mais je ne suis pas sûr qu’elle apporte quelque chose 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Jensen est troublé par cet homme qui va mourir 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Perry pense à ses parents 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Les vrais Dick Hickock et Perry Smith 

    De sang froid, In cold blood, Richard Brooks, 1967 

    Richard Brooks, Scott Wilson et Robert Blake sur le tournage de In cold blood

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