•  Wind River, Taylor Sheridan, 2017

    C’est un film assez inclassable qui emprunte à de nombreux genres. En même temps, il s’inscrit dans une lignée récente du cinéma américain qui met en valeur la glaciation de contrées encore sauvages mais qui semblent mourir sur pied. L’influence de Fargo des frères Coen mais aussi de la série est indéniable. On pense aussi à l’excellent Winter’s bones[1]. En ces temps de réchauffement climatique, comme dans The revenant[2] on traite de la survie de l’espèce sous des températures de moins 20 ou moins trente. Si avant ce film Taylor Sheridan n’a pas fait grand-chose en tant que réalisateur, il faut se rappeler qu’il est le scénariste du très bon Sicario[3]. Il est aussi le scénariste de Comancheria. 

    Wind River, Taylor Sheridan, 2017 

    Cory vient d’abattre un loup pour protéger un troupeau

    Cory Lambert est employé par l’office des eaux et forêts. Entre autres choses, il s’occupe d’éliminer les prédateurs qui déciment les troupeaux de moutons. Il a été marié avec une amérindienne avec qui il est séparé. Il s’occupe de son fils qu’il va emmener chez ses grands parents qui habitent dans la réserve. Il apprend qu’un prédateur tue aussi du bétail. Il propose de s’en occuper. Quand il va se rendre sur place pour relever la piste et constater les dégâts, il va trouver d’autres traces qui sont manifestement des traces de pas et du sang. En regardant à la jumelle, il découvre qu’il s’agit d’un corps. Il retourne à la réserve, et emprunte une moto-neige pour aller voir de quoi il s’agit. C’est une femme qu’il connait qui est morte, pieds nus. Il appelle des renforts, et peu après on lui envoie un agent du FBI, Jane Banner. Celle-ci fait les constatations d’usage, puis elle demande à Cory de l’aider à trouver des indices. Ils se rendent chez Martin car c’est sa fille qui est morte. Martin est un amérindien, un ami de Cory aussi. Sachant que Cory va prendre la piste, il lui demande de faire le nécessaire s’il trouve son meurtrier. En vérité elle n’a pas été assassinée, mais violée, et c’est en s’enfuyant que le froid l’a tuée en lui faisant exploser les poumons. Une équipe se forme avec Cory, Ben, le shérif, et Jane. L’enquête va les mener auprès d’une bande de jeunes délinquants dont le fils de Martin fait partie. Ils vont apprendre que Natalie avait un petit ami qui travaillait dans le forage de pétrole. Mais ils vont découvrir peu après que celui-ci est aussi mort dans des circonstances très louches. Finalement tout cela va les amener à l’équipe de sécurité à laquelle le petit ami de Natalie appartenait. Les autorités vont affronter cette équipe car elles ont compris que c’était elle qui avait violé Natalie et tué son ami. Une bataille sanglante va s’ensuivre. Plusieurs personnes vont rester sur carreau. Alors que la police manque de succomber sous les tirs de cette équipe de sécurité, le retour opportun de Cory va leur donner l’avantage. Il abat en effet un à un cette bande moisie. Un seul va s’échapper, mais Cory le poursuit et le rattraper. Il va lui enlever ses chaussures et le faire courir dans la neige, sachant qu’il n’en reviendra pas. 

    Wind River, Taylor Sheridan, 2017 

    Le FBI a envoyé Jane Banner pour enquêter 

    Il y a effectivement des incohérences scénaristiques car nous apprenons ce qui s’est passé par le biais d’un flash-back, on ne comprend pas très bien comment la police l’a elle-même appris. La fusillade finale et le retour opportun de Cory est digne d’un western. Egalement après la bataille finale, on ne sait pas très bien qui est mort et qui est blessé. Mais peut-être n’est-ce pas là l’essentiel. Le film brasse de très nombreux thèmes. Cory est un homme solitaire qui ne trouve la force de continuer son parcours malgré les drames qu’il a dû traverser que dans le rapport qu’il entretient avec la nature. C’est un chasseur. Et c’est à partir de cette fonction qu’il tire sa morale. Cela lui permet de distribuer des sentences un peu à tout le monde : à Martin l’indien qui souffre de la perte de sa fille, mais aussi à Jane pour lui donner du courage à traverser un climat difficile. Et puis il y a les amérindiens, et forcément la culpabilité de l’homme blanc qui les a détruits. Cory donne encore une leçon au fils de Martin en lui expliquant que quel que soit le tort commis à l’endroit de sa race, il n’a pas d’autre choix que de continuer à vivre et à se battre. On verra donc des amérindiens qui vivent dans un grand dénuement, refoulés sur les marge de la société américaine qui les a dépouillés de tout. Mais dans l’immensité de ce désert blanc, en dehors d’un silence de fin du monde, il y a le rapport que Cory entretient avec la nature forcément hostile. Beaucoup n’ont pas leur place dans ces paysages, d’abord les employés de la compagnie pétrolière qui sont posés là dans des baraquements insalubres, comme une verrue au milieu de la figure, et puis ces motos-neige qui font des va-et-vient troublants. Une attention importante est accordée au décor désolé dans lequel vivent les amérindiens.

    Wind River, Taylor Sheridan, 2017 

    Les enquêteurs cherchent des indices 

    Sur le plan cinématographique, il n’y a pas grand-chose à dire, une belle photo, de larges panoramiques permettent de saisir la densité de l’environnement. Pour le reste ça manque de style – mais on pourrait dire la même chose pout tout le cinéma américain contemporain. Sheridan n’arrive pas à styliser suffisamment ses scènes pour que cela donne du sens. La grammaire cinématographique a été oubliée en cours de route. Certes les scènes d’action sont bien filmées et bien rythmées, mais il n’y en a peu. L’ensemble reste assez mou. Dans les meilleurs moments cela devient méditatif, dans les relations entre Cory et Martin par exemple. Mais cela intervient un peu comme un cheveu sur la soupe, après que le film proprement dit soit terminé puisque les méchants ont été exterminés.

     Wind River, Taylor Sheridan, 2017 

    Cory indique à Jane la direction dans laquelle elle doit regarder 

    L’interprétation est bonne, particulièrement Jeremy Renner dans le rôle de Cory. S’il souffre intérieurement, il n’en dit rien ou pas grand-chose pour ne pas s’apitoyer sur lui-même. Il joue les bons pères peu exigeants, l’ami attentionné, et en même temps il peut aussi verser discrètement une petite larme qu’il essuie rapidement. J’avais déjà remarqué la finesse de son jeu dans le très bon film de Ben Affleck, The town. Le rôle de Jane est tenu par Elisabeth Olsen. C’est un rôle un peu dans le genre de celui d’Emily Blunt dans Sicario, en moins tourmenté toutefois. Elle a assez d’énergie, pleure à bon escient, mais elle manque peut-être un peu de charisme. Et puis on sera content de retrouver l’excellent Graham Greene dans le rôle de Ben, le shérif de la réserve. Il est méconnaissable, mais toujours remarquable. La distribution a engagé pas mal d’acteurs amérindiens d’ailleurs. Comment faire autrement ?

     Wind River, Taylor Sheridan, 2017 

    Cory et Jane suivent la piste dans la neige 

    C’est dans l’ensemble un très bon film, malgré les lacunes qu’on a dites. La critique l’a encensé d’une manière déraisonnable cependant. Le public a suivi, encore que pour un film aussi sombre il ne faut pas s’attendre à passer les 100 millions de dollars ! Sa présentation à Cannes lui a permis d’atteindre de très bons scores sur les marchés hors des USA et du Canada.  Son défaut est sans doute de n’être ni un film noir, ni un thriller, ni même un western.

     Wind River, Taylor Sheridan, 2017 

    Les autorités doivent affronter la société de gardiennage des puits de pétrole

    Wind River, Taylor Sheridan, 2017 

    Taylor Sheridan sur le tournage



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/winter-s-bone-debra-granyk-2011-a114844914 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/the-revenant-alejandro-inarritu-2015-a125071438 

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/sicario-denis-villeneuve-2015-a119674594 

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  •  Comancheria, Hell or high water, David Mackenzie, 2016

    Ce film rentre dans une nouvelle catégorie des films néo-noirs qui axe son propos sur une Amérique complètement malade et au bord de l’effondrement total. Non seulement tous les personnages de cette histoire n’ont rien de positif, mais leur comportement s’explique par un matérialiste plutôt direct. L’histoire a été écrite par Taylor Sheridan, le scénariste de Sicario, mais aussi le réalisateur du plus récent Wind River. C’est le genre de film qui fascine aussi bien les festivaliers de Cannes que les critiques de la côte Est qui n’arrivent pas à croire que l’Amérique c’est aussi ça, un pays complètement dégénéré dont le mode de développement n’a pas seulement détruit la nature, mais aussi les âmes. C’est un film de David Mackenzie qui n’a pas laissé de trace remarquable tout au long de sa carrière, sauf peut être le curieux Young Adam, d’après le récit plus ou moins autobiographique d’Alexander Trocchi, compagnon de route sulfureux de Guy Debord dans les années cinquante. 

    Comancheria, Hell or high water, David Mackenzie, 2016 

    Toby et Tanner parlent de leur mère disparue 

    Toby et son frère Tanner qui vient de sortir de prison ont décidé de braquer des banques pour se sortir de la misère, mais aussi pour se venger des banques dont les pratiques malhonnêtes, bien que légales, visaient à dépouiller la famille d’un ranch qu’on soupçonne de receler des grandes réserves de pétroles. Ils ne braquent que des petites banques et ne prennent que des coupures inférieures à 100 $. Ils ont tout d’amateurs. Mais en réalité Tanner a fait dix ans de prison et est très endurci. Le ranger Marcus Hamilton va partir à leurs trousses avec un amérindien, Alberto, sur qui il n’arrête pas de faire des blagues très douteuses. En vérité Les frères Howard ont un véritable projet. Cet argent qu’ils piquent à la Texas Midland Bank va leur servir de mise de fonds pour jouer au casino et remporter une somme qui leur permettra de racheter l’hypothèque qui court sur le ranch. Toby st séparé de la mère de ses enfants et donc il ne voit ceux-ci que rarement. Ce qui ne l’empêche pas de leur faire la morale. Pendant que les deux frères montent leur dernier coup, Marcu et Alberto les attendent dans la petite ville de Post. Selon Marcus, rien ne sert de leur courir après, et ce d’autant qu’il a compris, notamment grâce au témoignage de la serveuse d’un T-bone, que les deux braqueurs n’étaient pas tout à fait de la région, mais pas très loin. Cependant le dernier coup va mal tourner, cette fois ils braquent une banque un peu plus importante, et ils tombent sur des agents de sécurité qui leur tirent dessus, Toby est blessé, Tanner tue deux personnes. La poursuite commence. Les deux frères se séparent, et Tanner entraîne les poursuivants dans la direction opposée à celle de son frère. Marcus se joint à la chasse, il va abattre Tanner qui a tué Alberto, et Toby va passer entre les mailles du filet. Il va négocier son hypothèque et mettre le ranch au nom de ses enfants. Marcus prend sa retraite, mais il n’est pas satisfait, et retourne voir Toby à qui il confie qu’il n’est pas dupe de la manœuvre. Mais il ne peut plus rien contre lui, et le laisse vivre en paix, sachant que son pétrole va lui rapporter beaucoup d’argent.

    Comancheria, Hell or high water, David Mackenzie, 2016 

    Marcus Hamilton croise des cow-boys désenchantés 

    Le thème principal est celui de l’effondrement de l’Amérique, un effondrement que rien ne peut enrayer, même pas l’argent que Toby finira par gagner avec ses puits. L’effondrement est moral autant que matériel. Il faut voir ce Texas ravagé par les puits de pétrole qui sont creusé n’importe où, n’importe comment. Les incendies dont personne se préoccupe. Toutes ces âmes noires qui errent sans but d’une bière à une autre, jusqu’à un casino. Le second thème sous-jacent c’est celui de la rapacité des banques. Si un employé à l’honnêteté de dire les raisons qui ont poussé sa banque à mettre la mère des Howard sur la paille, les autres sont tous en train de chercher à contourner les règles de la décence commune pour s’enrichir. L’ambiguïté est toujours présente, Toby apparaît en fait comme un manipulateur, il excite son frère en lui avouant que sa mère ne l’a pas couché sur son testament. C’est une manière comme une autre de l’amener à la mort, de le fixer sur une conduite suicidaire. Car si Toby a encore ses enfants, et peut-être même un avenir avec son ex-femme, Tanner lui n’en a aucun. Marcus est le témoin de l’effondrement. Contrairement à ce qu’on a avancé, les blagues qu’il balance à longueur de temps à Alberto en faisant mine de se moquer des indiens sont destinés d’abord à remettre à sa place la vieille idée selon laquelle la civilisation apportée par les blancs était bien meilleure que celle des amérindiens. Mais comme ses concitoyens il comprend aussi la logique des frères Howard, les banques qui ne sont jamais condamnées pour leurs malversations, méritent bien finalement de payer un peu. Même les cow-boys paraissent usés, se demandant qu’est-ce qu’ils font encore là sur leurs chevaux, ils se rendent compte qu’ils ne sont plus que des pions sacrifiés sur l’autel de la rentabilité. Tout le monde semble aigre : par exemple la vieille serveuse qui sert des T-bones. Et les vieux regardent d’un œil très ironique la police en train de se dépatouiller avec des hold-ups un peu dérisoires. 

    Comancheria, Hell or high water, David Mackenzie, 2016 

    La serveuse du T-bone drague ouvertement Toby 

    Si les intentions du scénario nous paraissent intéressantes, leur mise en forme laisse un peu à désirer. Il y a des ruptures de ton qui viennent d’une mauvaise maitrise du rythme. Ça s’accélère cependant vers la fin, dès lors qu’il faut conclure, en rentrant dans l’action proprement dite la poursuite tragique de deux bandits, on n’a plus de temps pour les digressions, et c’est mieux. L’ensemble est assez platement filmé. La photo est travaillée, mais manque de style et de personnalité. David Mackenzie a des idées de mouvement d’appareil, mais c’est assez convenu comme cette façon de multiplier les panoramiques pour masquer les difficultés à saisir la profondeur de champ. C’est la chose la plus importante qu’on peut reprocher au réalisateur : il manque de style, versant dans le reportage terre à terre. Evidemment ça ne donne guère envie de visiter le Texas, mais en même temps on comprend peut-être mieux pourquoi ces gens qui semblent abandonnés de tous votent pour Trump. Comme on le voit, la dimension politique et critique est affichée.

     Comancheria, Hell or high water, David Mackenzie, 2016 

    Toby tente d’expliquer à son fils le droit chemin

    La distribution c’est d’abord Chris Pine et Ben Foster dans les rôles des deux frères rebelles. Ils sont plutôt bons, parfois un peu cabotins. Leur différence de physique permet à Mackenzie de renforcer les oppositions de caractères. Ben Foster dans le rôle de Tanner est tout de même un peu plus convaincant. Jeff Bridges est le ranger Marcus. Il joue un peu sur le même registre que dans True grite, le vieux justicier bougon et désabusé qui fait semblant de ne croire en rien. Je le trouve plutôt bon. Il y a de belles initiatives dans la distribution, histoire d’éviter à tout pris le caractère glamour. Ainsi les filles qui draguent Toby ne sont pas particulièrement attirantes et sexy, au contraire, elles apparaissent aussi comme des victimes, que ce soit la serveuse un peu enveloppée du snack, ou cette fille qui au casino lorgne sur les jetons de Toby. Celle-là est maigre, vraiment triste. On verra apparaître deux fois les réflexions des amérindiens sur leur propre histoire – c’est assez typique de Taylor Sheridan – de la part d’Alberto, et lors de l’affrontement de Tanner au casino avec un vrai comanche. Il est curieux de voir les amérindiens en exil dans leur propre pays, mais c’est hélas le lot de tous les pays colonisés. 

    Comancheria, Hell or high water, David Mackenzie, 2016 

    La serveuse acariâtre explique à Marcus et Alberto ce qu’ils doivent manger 

    Le film a été surestimé par la critique. Il y a trop de relâchement dans le scénario pour que ce soit un grand film. Et la mise en scène est très convenue. Néanmoins ne boudons pas notre plaisir, le film se voit très bien. Il a fait un flop retentissant en France, mais il a suffisamment fait d’entrées principalement aux Etats-Unis pour boucler son budget très largement. C’est d’ailleurs assez étrange que ce film ait fait un bon succès aux Etats-Unis, ce qui semble signifier que les Américains sont plutôt intéressés par la critique de leur société. 

    Comancheria, Hell or high water, David Mackenzie, 2016 

    Au casino Tanner tombe sur un vrai comanche

     Comancheria, Hell or high water, David Mackenzie, 2016 

    A la retraite Marcus rend visite à Toby

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  •  Le détraqué, The mad bomber, Bert I. Gordon, 1973

    C’est un petit film complètement fauché, mais qui pourtant présente un certain intérêt. Le premier est que l’histoire est de Marc Behm, le Marc Behm de Mortelle randonnée, mais aussi l’auteur des scénarios de Charade, de cette daube La blonde de Pékin, etc. Ce n’est pas si anodin que cela de le rappeler, parce que justement dans The mad bomber, parfois aussi rebaptisé en anglais Police connection, porte la marque de certaines obsessions de cet auteur.

    Le détraqué, The mad bomber, Bert I. Gordon, 1973 

    L’atrabilaire Dorn n’aime pas le désordre et le fait savoir 

    William Dorn est un homme traumatisé par la mort de sa fille qui a fait une overdose de drogue. Il en rend responsable les institutions de la société, son université, l’hôpital où elle fut soignée. Il a décidé de faire sauter ces établissements. Il fait sauter l’université. Mais à la deuxième bombe, il croise la route d’un violeur, George Fromley, qui agresse une malade muette. Geronimo Minelli est un policier endurci qui n’hésite pas à faire usage de son arme. Il va traquer le poseur de bombes. Rapidement il comprend que le violeur et le poseur de bombes sont deux personnes différentes. Et donc son idée est de traquer le violeur pour atteindre le poseur de bombes. Il se trouve sur ce point en désaccord avec son chef qui juge qu’il perd son temps. Minelli pourtant va finir par arrêter le violeur. Mais celui-ci ne veut pas parler. Il va le menacer, et après avoir visité sa maison, il se rend compte que Fromley est un vrai obsédé du sexe. En faisant pression, il va l’amener à coopérer et ils vont arriver à tracer un portrait-robot très satisfaisant. A partir de là, Minelli va remonter la filière et comprendre pourquoi Dorn est aussi en colère. Mais lorsque la police cerne la maison de Dorn, il n’y a personne, celui-ci échappe à l’arrestation de justesse. La chasse est ouverte : Minelli poursuit Dorn qui dans un sursaut d’orgueil ou de démence va tenter de se faire sauter, avec le maximum de personnes. Il se balade avec une camionnette bourrée de dynamite. Minelli finira par l’abattre. 

    Le détraqué, The mad bomber, Bert I. Gordon, 1973 

    Dorn dépose ses bombes dans tous les endroits qui lui rappellent sa fille 

    C’est une histoire dans laquelle il n’y a que des déçus de la vie. Dorn n’a plus qu’un but se venger, mais Minelli est aussi un flic plein d’amertume, on comprendra qu’il prend sa revanche lui aussi parce que sa femme l’a quitté. Dans cet étrange trio, c’est encore Fromley qui apparait le plus tordu. Le thème central est la mélancolie de l’homme abandonné de tous ceux qu’il aime. Et c’est cet abandon qui va déterminer les crimes. Cela se passe à Los Angeles, notamment dans l’univers glauque du strip-tease, et comme Fromley aime filmer sa femme à poil, ça donne l’occasion de reluquer des femmes nues un peu partout. Cela ne semble pourtant pas émouvoir Minelli car son obsession à traquer Dorn à annihiler tout désir sexuel.  Le film a été tourné au début des années soixante-dix, et ça se voit dans la manière dont on parle de sexe et de drogue. On est encore à une époque où on peut s’indigner de la dépravation des mœurs. En même temps apparait vers cette époque le thème du tueur anonyme qui fait peut à toute une ville de 7 millions d’habitants. Avec le terrorisme, la paranoïa allait donner du corps à ce genre d’angoisse.

     Le détraqué, The mad bomber, Bert I. Gordon, 1973 

    Minelli n’hésite pas à faire usage de son arme 

    Bien qu’il y ait des scènes intéressantes, la réalisation est plutôt médiocre. Il faut dire que Bert I. Gordon est un spécialiste de films de série B, alors que la mode en est déjà passée. Il filmait souvent des histoires avec des animaux géants, ou des géants tout court. Mais ici il n’y a pas d’extravagance particulière. Il y a par contre des scènes assez bien menées, comme la manière dont les policiers piègent les violeurs, ou encore l’affrontement entre Minelli et Fromley. Quelques ralentis, comme dans la première explosion sont bienvenus. Mais dans l’ensemble, c’est un film fauché, et ça se voit, le cadre est très resserré, on évite les mouvements de foule.

     Le détraqué, The mad bomber, Bert I. Gordon, 1973 

    George Fromley collectionne les films pornos de sa femme 

    L’interprétation est des plus curieuses. C’est une distribution d’has been. Minelli est interprété par Vince Edwards qui avait commencé dans les années cinquante une très belle carrière, notamment en jouant dans The killing de Kubrick, et puis il ne fera que dégringoler les échelons de la hiérarchie hollywoodienne. Ici il est manifestement très fatigué, vouté, mais après tout, ça colle avec le rôle. Sauf que parfois on le sent un peu absent. Chuck Connors est Dorn. Très grand, raide comme la justice, il a l’air fou et méchant comme il faut. Et puis on retrouve Neville Brand, le second rôle des films noirs, très souvent cantonné aux films de série B, dans le rôle de Fromley. Il avait atteint le summum de sa carrière en interprétant Al Capone dans le très bon film de Phil Karlson, The Scarface mob[1]. Comme il avait toujours l’habitude jouer les dingos, il est tout à fait dans le coup, notamment lorsqu’il s’excite sur le film de sa femme à poil. C’est au moment où il semble qu’il va jouir que la bombe de Dorn éclate !

     Le détraqué, The mad bomber, Bert I. Gordon, 1973 

    Minelli va faire parler Fromley par tous les moyens 

    Comme on le comprend, ce film n’a eu ni l’honneur de la critique, ni même celui du public. Sans doute était-il distribué furtivement dans les circuits de salles de seconde catégorie. Le miracle du numérique est qu’on fasse ressortir ce type de production du fin fond des tiroirs où tout le monde l’avait oublié. Pourtant, malgré toutes ses limites, The mad bomber garde un certain charme, sans doute cela vient-il de la mélancolie du poseur de bombe. Les scènes où Fromley traque une jeune femme pour la violer ont aussi pas mal de rythme. A défaut d’être un grand réalisateur, Bert I. Gordon savait donner du rythme à son histoire. Ce qui fait que ce petit film pas du tout indispensable peut se voir sans ennui.

     Le détraqué, The mad bomber, Bert I. Gordon, 1973 

    Dorn s’est fait sauter



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/les-incorruptibles-contre-al-capone-the-scarface-mob-phil-karlson-1959-a114844822 

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  •  Le cercle noir, The stone killer, Michael Winner, 1973

    La paire Michael Winner – Charles Bronson est à l’origine de sept films. Cette collaboration a commencée avec un bon western pro-indien, Chato’s land,  puis par la suite elle rencontrera un grand succès avec la série du « justicier ». Si Chato’s land est plutôt un bon film, le reste de cette collaboration ne vaut pas grand-chose. Michael Winner, réalisateur britannique exilé à Hollywood, a pourtant réussi quelques très bons films, The nightcomers, avec Marlon Brando, Lawman avec Burt Lancaster, ou encore Scorpio avec Burt Lancaster et Alain Delon. Le problème est sans doute plus dans la conception que Winner se faisait de sa collaboration avec Bronson, que ses qualités intrinsèques de réalisateur. The stone killer qui est pourtant un film très médiocre, a un intérêt historique important. En effet il s’inscrit sans vergogne dans la lignée inaugurée par Dirty Harry en 1971[1]. Ce courant exprime une sorte de réaction quasi épidermique à l’évolution de la société, décrivant le délabrement comme le délitement de l’idée d’ordre, et d’un trop plein de liberté consécutif aux mouvements revendicatifs de la fin des années soixante, il annonce une reprise en main violente de l’ensemble des rapports sociaux, et donc participe quelque part à la contre-révolution conservatrice qui s’annonce avec l’arrivée de Ronald Reagan, médiocre acteur de série B et délateur notoire.

     Le cercle noir, The stone killer, Michael Winner, 1973 

    Lou Torrey n’hésite pas à faire usage de son arme 

    Lou Torrey est un policier newyorkais violent qui n’hésite pas à faire usage de son arme. Ainsi il descend un jeune délinquant qui menaçait de faire usage de son arme. Mais sa hiérarchie et la presse laissent entendre que la mort aurait pu être évitée. Torrey démissionne. Il va retrouver du travail à Los Angeles. Mais alors que sa carrière suis son train, il va devoir accompagné à New-York un petit trafiquant. Or celui-ci lui annonce que des meurtres importants se préparent. A son arrivée à New-York, Armitage est assassiné. Torey va enquêter sur ce mzeurtre et remonter la piste d’un tueur tromboniste de jazz par ailleurs. En vérité ce qui se prépare est une sorte de Saint-Valentin à grande échelle : le parrain Vescari a décidé de venger trente ans après le massacre perpétré contre les siciliens par d’autres clans mafieux, celui de Luciano allié à la mafia juive. Torey va faire des allers-retours entre le désert californien et New-York où les cadavres s’accumulent. Pour l’enquête il devra même faire un détour par une communauté d’hippies particulièrement survoltés. Finalement la police suivra Jumper pour découvrir le repaire des tueurs de la mafia. Ils viendront à bout de cette petite armée, mais une partie des tueurs se retrouvent à New-York pour une réunion que le fourbe Veescari a organisée : ils vont faire un véritable massacre parmi la pègre, mais la police aura finalement le dernier mot.

    Le cercle noir, The stone killer, Michael Winner, 1973 

    Langley et Jumper doivent préparer une voiture 

    Le scénario est basé sur un ouvrage de John Gardner, A complete state of death, ouvrage qui sera publié en français chez Lattès. John Gardner est un écrivain britannique des plus médiocres qui a poursuivi l’œuvre de Ian Fleming en écrivant une bonne douzaine d’épisodes de la saga des James Bond. Il avait cependant écrit un au moins ouvrage à succès, apprécié de la critique polardière, Le liquidateur[2]. C’est un scénario fait de bric et de broc, qui recycle tous les poncifs dans l’air du temps. Il est clair que Torrey est un clone newyorkais de l’inspecteur Harry, de même Vescari est une sorte de parrain inspiré du film de Coppola. Mixer Le parrain et L’inspecteur Harry est forcément une entreprise à hauts risques ! C’est donc un film qui va fonctionner essentiellement par des clichés. De nombreux aspects sont carrément ridicules et loin de toute vraisemblance. Par exemple, la description de la communauté hippy, ou encore la confession de Vescari, frise la débilité. Le message est donc clair, il faut reprendre le contrôle de la rue, éradiquer par tous les moyens la racaille qui est le plus souvent représentée par des noirs (black panthers, ça va de soi) et des portos. Restaurer l’ordre passerait sans doute par la multiplication des Lou Torrey. C’est donc un film à message, et ce message est simplet. Tout passe après, les personnages n’ont strictement aucune consistance, à commencer par Lou Torrey qui a l’air absent de lui-même. Certes on voit bien qu’il est buté et entêté au-delà de ce qui est permis, mais on n’en sait pas plus. Les incongruités scénaristiques abondent, au point qu’on a du mal à suivre l’histoire. Par exemple, Lou Torrey est écœuré par le comportement de sa hiérarchie, il démissionne logiquement, mais c’est pour tout de suite se réengager dans  la police ! Ou encore tout soudain, Torrey va avoir l’idée du 10 avril comme date anniversaire, et il va éplucher les journaux pour retrouver la date fatidique du 10 avril 1942. Je passe sur le fait que la petite armée de Vescari se planque dans le désert, mais n’est pas capable malgré son suréquipement de déjouer les filatures.

     Le cercle noir, The stone killer, Michael Winner, 1973 

    LIpper a réussi à se procurer un revolver 

    C’est filmé à la va comme je te pousse, sans même d’unité de ton. Au début on commence par avoir une approche intéressante des rues de New York, de belles perspectives, et puis par la suite ça se referme sur une manière de filmer qui ressemble à un feuilleton télévisé, multiplication des plans statiques et rapprochés, guère de profondeur de champ, avec un cadre aléatoire et paresseux. Même les poursuites automobiles sont mal filmées, on est loin de French connection qui a été tourné l’année précédente et qui est manifestement aussi une source d’inspiration pour Michael Winner. Des personnages sont oubliés en cours de route, comme le détective Mathews qui rate tout et qui fait tout rater, qui en arrive même par son incompétence à faire tuer ses collègues, à tel point qu’on le croit de mèche avec les mafieux. On a l’impression curieuse que le scénariste – Gerard Wilson, un habitué de Michael Winner – en veut au jazzman et particulièrement aux trombonistes !

     Le cercle noir, The stone killer, Michael Winner, 1973 

    Torrey cherche des informations chez les hippies 

    C’est évidemment un véhicule parfait pour Charles Bronson. Ici il en fait encore moins que d’habitude, on ne sait trop s’il est muet ou idiot. Mais on peut dire que c’est un choix, et par la suite, il multipliera les personnages de cette sorte, mutiques, autant qu’obstinés. Cependant, on est surpris même par la médiocrité de sa gestuelle, il ne sait pas tenir un calibre, il  a l’air très emprunté avec une arme dans les mains. Rien n’est en place dans son jeu, et les rayures de son costume, comme le chapeau dont il est affublé au début du film, le font ressembler à un maquereau de comédie. Il boit pas, il ne baise pas, c’est à peine si on sait qu’il est vivant. Martin Balsam qui est pourtant un grand acteur, est ici insignifiant dans le rôle de Vescari, il a l’air de s’ennuyer énormément. Encore on n’a pas à se plaindre, pour une fois il n’y a pas Jill Ireland dans le rôle féminin ! Seuls les seconds rôles sont intéressants, David Sheiner dans le rôle de Guido, David Moody dans le rôle de l’excité Lipper ou encore Jack Colvin dans celui de Jumper.

     Le cercle noir, The stone killer, Michael Winner, 1973

     Vescari commence à faire le ménage 

    Bref, c’est un film plus que raté sur tous les plans, mais qui a l’intérêt de décrire ce moment particulier où le cinéma américain a basculé d’une approche compassionnelle de l’être humain, expliquer la délinquance par la fatalité ou les dysfonctionnements de la société, à une approche de rejet : les choses étant allées trop loin, il n’y a plus de raison d’analyser, la société ne peut survivre à travers ce chaos qu’en éradiquant la crapule à coups de révolver. C’est à partir de là que les héros du cinéma vont être incarnés par des acteurs sans subtilité, représentant la force brutale des héros positifs et sans nuance : Clint Eastwood, Charles Bronson, mais aussi Arnold Schwarzenegger ou Sylvester Stalone, sans parler des acteurs de rang inférieur, Chuck Norris ou Steven Seagal. Ils vont peu à peu tuer l’humanisme et le remplacer par des robots à la bonne conscience ou des cyborgs à la manière de Terminator. Le succès important et durable de ces films répond évidemment aux angoisses des spectateurs devant un monde qui se délite. Je crois qu’on n’oserait plus faire des films comme ça, aussi racistes et réactionnaires, aussi peu nuancés et compatissants.

     Le cercle noir, The stone killer, Michael Winner, 1973 

    Dans le désert la police donne l’assaut



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/l-inspecteur-harry-dirty-harry-don-siegel-1971-a130654048 

    [2] Porté à l’écran par Jack Cardiif en 1965 sous le titre de The liquidator.

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  • Le médaillon, The locket, John Brahm, 1946

    C’est un des films fondateurs du cycle classique du film noir. Mais cette fois John Brahm a fait des infidélités à la Fox et à son producteur fétiche Robert Bassler. Si dans ses précédents films John Brahm avait beaucoup insisté sur l’aspect psychologique des personnages, ici, c’est carrément à la psychanalyse qu’il va faire appel. A l’évidence ce film va servir de modèle à Spellbound d’Alfred Hitchcock qui sera tourné deux ans plus tard. C’est le portrait d’une femme psychopathe qui trouve les raisons de l’être dans des traumatismes d’enfance enfouis depuis longtemps, et donc c’est par conséquent un discours sur l’irresponsabilité du criminel.

     Le médaillon, The locket, John Brahm, 1946 

    Norman va tirer Nancy d’un mauvais pas 

    John Willis va épouser de manière imminente la belle Nancy Monks. Mais juste avant la cérémonie, il reçoit la visite d’un docteur en psychiatrie, Blair, qui va le mettre en garde contre son épouse. Il lui raconte qu’elle a été mariée avec lui dans un passé assez proche. Le premier flash-back va décrire les circonstances de cette rencontre. Mais il va déboucher sur un second flash-back, c’est que le docteur Blair avait eu aussi la visite d’un ancien amoureux de Nancy, Norman Clyde, un artiste peintre qui avait couvert un crime, ce qui avait conduit à la condamnation et à l’exécution d’un innocent. Il révèle qu’en réalité Nancy est une voleuse, attirée par les diamants et les médaillons. Mais quand Clyde a enfin la preuve matérielle que Nancy est une voleuse et une criminelle, il est trop tard, elle le quitte. Malgré la foule de détails que Clyde fournit au docteur Blair celui-ci le traite comme un malade mental et refuse de voir la vérité. Pendant la guerre il va s’expatrier en Angleterre, et c’est au milieu des bombardements qu’il va avoir la preuve lui aussi que sa femme est une voleuse. Mais celle-ci arrive à le faire interner, puis après avoir divorcé avec lui, elle rencontre le riche John Willis. Blair est très convaincant, mais John Willis ne veut rien savoir. C’est pendant la cérémonie du mariage que Nancy va finir par craquer. En effet la mère de John lui a offert un médaillon semblable à celui qu’elle avait été accusée d’avoir volée. Dès lors elle va sombrer dans la folie et sera sans doute internée

     Le médaillon, The locket, John Brahm, 1946 

    Nancy nie toutes les évidences 

    Le scénario a été écrit à partir d’une histoire de Norma Barzam. Celle-ci était mariée à Ben Barzam, et comme son mari, elle connut les pires ennuis au moment de la chasse aux sorcières. Blacklistée, elle travailla sous différents prête-noms, et pour des scénaristes divers et variées. Elle représentait la gauche américaine de cette époque, c’est-à-dire un courant culturel offensif qui prônait ouvertement la lutte des classes et la fin du capitalisme. Ce positionnement politique va être particulièrement prégnant ici, moins sans doute dans la thématique que dans la manière de la traiter. En effet, si Nancy est bel et bien une psychopathe, elle doit cela à un traumatisme d’enfance lié aux oppositions des classes sociales : sa mère était gouvernante chez une personne très riche qui avait de très nombreux domestiques. Mais Nancy s’était liée d’amitié avec la fille de la maison. Tenue à l’écart par la mère, elle recevra comme cadeau de la part de la fille un médaillon de valeur, orné d’un diamant. Mais la mère l’accusera de l’avoir volé, et elle congédiera Madame Monks et Nancy. C’est donc bien de haine de classe dont il s’agit. Egalement il est évident que Nancy souffre de dédoublement de la personnalité, tant elle semble sincère lorsqu’elle se dit amoureuse. Mais si la psychanalyse est manifestement le background de l’histoire, il est étonnant de voir que le psychanalyste est lui-même incapable d’analyser correctement la situation : comme ses collègues qui sont déjà passé par là, il se refuse de voir vraiment ce qu’est sa femme. Même quand le doute l’effleure, il traite Clyde comme un malade mental. Il y a donc aussi une opposition entre hommes été femmes qui est intéressante : les femmes manipulant les hommes qui apparaissent ainsi bien plus sentimentaux et qui restent accrochés à leur rêve quoi qu’il leur en coûte. Ils préfèrent croire qu’ils vont protéger une faible femme, alors que ce sont eux-mêmes qui doivent être protégés ! 

     Le médaillon, The locket, John Brahm, 1946

    Norman Clyde essaie de dissuader le docteur Blair d’épouser Nancy 

    Sur le plan cinématographique, ce qui est le plus remarquable sans doute est l’emboîtement des différents flash-backs. Cela peut sembler un peu répétitif, relevé d’un procédé, mais en réalité c’est ce qui fait progresser l’histoire, comme si au fur et à mesure que le film se déroule, on dévoilait une nouvelle couche de la personnalité de Nancy. Le passage qui se situe en Angleterre est filmé d’une manière différente : les scènes qui se trouvent aux Etats-Unis sont propres, claires, bien dessinées, celle qui au contraire sont tournées sous les bombardements sont très sombres, figurant l’effondrement d’un monde. Parmi les scènes remarquables, il y a le mariage avec John, la descente de l’escalier, bien sûr, mais aussi la traversée de la foule agglutinée sur le passage de Nancy. C’est dans ce genre de travelling que John Brahm excelle, il a une science innée du mouvement. La profondeur de champ, le changement d’angle en continu, ressemble tout à fait à la scène finale de Hangover square quand George joue son concerto. Pour le reste évidemment on retrouvera les éléments traditionnels du film noir, l’escalier à spirale, les rayures, les ombres et les lumières. La scène du mariage a été tournée dans la maison même où Alfred Hitchcock a réalisé Notorious. Mais je ne sais pas qui a le premier eu cette idée. Mon instinct me ferait plutôt dire que c’est Hitchcock qui s’est inspiré de John Brahm, ce qui ne veut pas dire que j’ai raison, le film d’Hitchcock étant distribué quelques mois avant celui de John Brahm.

     Le médaillon, The locket, John Brahm, 1946 

    Nancy va faire interner le docteur Blair qui a découvert la vérité 

    Bien que la patte de John Brahm soit évidente sur ce film, il y a cependant des changements très importants dans l’habillage : d’abord on note que la photographie est de Nicholas Musuraca, ce qui donne une plus grande netteté ; ensuite, on remarque la présence d’Albert S. D’Agostino, le grand chef décorateur du film noir, qui était aussi le décorateur de Notiorious, ce qui explique sans doute l’utilisation des mêmes lieux dans les deux films. Il y a un gros travail sur les contrastes entre les Etats-Unis et l’Angleterre, et cela tient pour beaucoup aussi aux détails des décors. J’aime particulièrement la maison moderne des Bonner, avec sa rambarde aux formes douces qui favorisent les images en profondeur, puisqu’on peut passer directement au rez-de-chaussée, sans descendre les escaliers !

     Le médaillon, The locket, John Brahm, 1946 

    Blair a du mal à convaincre John de ne pas épouser Nancy 

    La distribution laisse cependant des sentiments mitigés. Laraine Day dans le rôle de la roublarde Nancy n’est pas tout à fait convaincante : elle a un sourire trop mécanique pour signifier qu’elle s’en fout un peu de ce qu’on pense d’elle, qu’elle a des ressources pour détourner toutes les suspicions. Mais enfin, elle n’est pas mal dans l’ensemble. Il lui manquait sans doute quelque chose, et ne fera pas une grande carrière au cinéma. Elle s’orientera assez rapidement vers la télévision. C’est sans doute cela qui manque dans le film de Brahm, une actrice un peu plus glamour – ce qu’Hitchcock arrivait à avoir – on aurait bien vu dans ce rôle la jeune Ingrid Bergman par exemple ! Brian Aherne qui incarne le docteur Blair n’était pas un acteur très connu. Pas qu’il soit mauvais acteur, il tient sa place, mais enfin il a un physique assez peu glamour. Le plus intéressant est sans aucun doute Robert Mitchum. Il apporte une touche de modernité dans le jeu : il est vrai qu’il incarne un peintre un peu bohème. Il en était à ses débuts, c’est l’année suivante qu’il accédera au grand premier rôle dans Out of the past. Bien qu’il joue le rôle un peu du niais de service qui gobe tout ce que sa fiancée lui dit, il est excellent, avec une présence incroyable. Les autres interprètes sont assez ternes, à l’exception toutefois de la jeune Sharyn Moffett qui est Nancy jeune, quand elle a dix ans. Il est vrai que c’était une habituée des rôles d’enfant.

     Le médaillon, The locket, John Brahm, 1946 

    Le médaillon offert par la mère de John va réveiller tous les tourments de Nancy 

    L’importance de ce film ne fait aucun doute, malgré les petites réserves que nous avons faites essentiellement sur l’interprétation. C’est aussi bien une nouvelle étape dans la carrière de John Brahm, que l’ouverture de nouvelles approches thématiques du film noir.

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