•  Ce soir… les souris dansent, La melodia misteriosa, Juan Fortuny, 195

    Voici une autre production franco-espagnole de Marius Lesœur, avec toujours un peu les mêmes acteurs, sauf qu’ici il y a Mick Micheyl comme vedette, ce qui est assez rare pour cette chanteuse très en vogue à la fin des années cinquante et  au début des années soixante. C’est évidemment toujours une production à petit budget et qui a dû être tournée dans l’urgence. Les décors extérieurs sont abondamment sollicités, les gros plans sont multipliés.

    Contrairement aux films que nous examinons en ce moment, il y a très peu d’indices qui pourraient attester d’une participation active de Frédéric Dard, sauf cette histoire de violon et de mélodie qui rappelle aussi bien Le bourreau pleure que Laissez tomber la fille, la première aventure de San-Antonio publiée au Fleuve Noir. Le titre français pouvant également renvoyer à Les souris ont la peau tendre. Il y a aussi le nom de l’inspecteur français, Revel, qui fait penser immanquablement à l’inspecteur Reval, le héros de La peur blême, un ouvrage signé Yvan Noé[1]. Mais tout cela est assez mince je l’avoue, seule la logique de la production pourrait militer dans le sens d’une implication de Frédéric Dard. Je ne me battrais pas bec et ongles pour défendre ce film comme une œuvre de Frédéric Dard, j’ai été suffisamment attaqué sur ce terrain[2]. Je n’affirmerais donc pas que ce scénario est certainement de lui, mais que cela est possible.

    Mais en dehors de cela est-ce que ce film a un intérêt cinématographique ? Non, il faut bien le dire, et je suis très courageux de visionner ce catalogue des productions Lesœur ! C’est donc d’un certain cinéma commercial et bas de gamme, populaire, dont nous discutons ici, et cela a peut-être une importance historique. C’est le moment en effet où se construit péniblement un cinéma espagnol dans un pays où il n’y avait pas de tradition véritable dans ce domaine. Mais pour nous c’est aussi la preuve qu’à cette époque le film noir essaime ses codes et son esthétique aux quatre coins du monde. 

    Ce soir… les souris dansent, La melodia misteriosa, Juan Fortuny, 195

    Le luthier Adrien a été assassiné, un aveugle a entendu une étrange mélodie 

    Le luthier Adrien a été assassiné chez lui, un soir, dans son atelier, étranglé par une corde de violon. A ses côtés on a retrouvé aussi un violon de prix qui a été brisé. Le commissaire Luna, assisté de son ami français, l’inspecteur Revel, vont enquêter sur cette affaire. Ils commencent par interroger une chanteuse à succès, Lydia Martha qui prétend être venue voir le luthier pour lui acheter un violon pour son fiancé, le sombre Florencio. Le plus proche témoin est un violoniste aveugle qui dit avoir entendu en venant chez Adrien une étrange mélodie que personne ne semble capable d’identifier. Le vieux violoniste va retranscrire la mélodie et les policiers vont la faire diffuser à la radio dans tout le pays. Bientôt ils reçoivent un coup de fil d’un certain Rogelio qui prétend être l’auteur et résider à Barcelone. Les policiers vont le retrouver dans une bodega, et en l’interrogeant ils vont apprendre que Rogelio avait envoyé sa partition à Lydia Martha. Mais celle-ci ne l’aurait jamais reçue. Entre temps les policiers se sont rendus compte que le professeur Visconti connaissait lui aussi cette partition, et donc qu’il a menti en prétendant le contraire. Et puis Florencio le fiancé de Lydia Martha s’est envolé vers la France, Nice plus précisément où il pense devenir célèbre, grâce à sa virtuosité au violon. Cette fois le duo Revel-Luna se reconstitue sur le sol français. Florencio n’est pas très clair, officiellement fiancé à Lydia, il fait des projets avec une jeune danseuse, Luce, tandis que Rogelio tente de se rabibocher avec Lydia. Bientôt plusieurs indices vont mettre la police sur la piste de Florencio. Celui-ci va avouer à Luce les raisons qui l’ont poussé à tuer Adrien : il voulait s’approprier un magnifique violon au son exceptionnel, et c’est lui qui avait pris la partition de cette mélodie. Il tentera de passer en Italie, mais la justice immanente le rattrapera.

     Ce soir… les souris dansent, La melodia misteriosa, Juan Fortuny, 195 

    A la radio on offre un prix à qui découvrira l’auteur de la mélodie 

    En dehors de la trame policière, le film est une nouvelle célébration de l’entente franco-espagnole. C’est vers cette époque d’ailleurs que se développera le tourisme de masse des  Français vers l’Espagne. Et donc le film essaie de maintenir un certain équilibre entre deux policiers, l’un français, l’autre espagnol, que l’amitié rapproche. De même il y a aussi un certain équilibre entre les décors choisis, la Côte d’Azur et Barcelone. Sur ce scénario on avance que pas moins de six personnes auraient travaillé dont Jésus Franco qui deviendra le réalisateur que l’on sait. C’est le fameux Frank Ladret qui aurait fourni l’histoire. Evidemment ce Ladret est inconnu au bataillon des scénaristes répertoriés. Il aurait fourni aussi l’histoire de Pas de grisbi pour Ricardo, film tourné en 1957 par Henri Lepage sous la houlette de Marius Lesœur. Ce nom peut donc bien cacher quelqu’un d’autre, quelqu’un qui ne veut pas que son nom soit utilisé dans des productions de seconde catégorie, mais qui accepte l’argent pour fournir une histoire simple rapidement. Et de fait il ne semble pas qu’une telle histoire ait demandé beaucoup de temps pour être écrite, même si on y reconnait une certaine originalité avec ces histoires qui greffent l’enquête autour d’une mélodie inconnue.

     Ce soir… les souris dansent, La melodia misteriosa, Juan Fortuny, 195 

    Les deux policiers vont rechercher le compositeur de la mélodie 

    La réalisation est d’abord victime de son budget manifestement étriqué. C’est pauvrement éclairé, sans profondeur de champ. Cependant cela n’excuse pas le manque de rigueur dans le cadre et aussi les difficultés de raccords. L’ensemble a donc un aspect très statique qui déconcerte. Je passe sur les transparences qui accompagnent la poursuite automobile finale. Il y a aussi des décors comme la bodega vide où Luna et Revel découvre Rogelio, dont justement le vide et la pauvreté ne sont pas exploité. Un effort plus important aurait pu être fait pour se servir des décors de Barcelone. Il y a au début du film une volonté de copier les films noirs américains quand on montre le fonctionnement des services policiers barcelonais. Ç’aurait pu donner du cachet au film, mais c’est trop bref. Le film s’égare également sur les relations entre les deux policiers, ce sont des digressions qui plombent le rythme d’un scénario pas toujours facile à suivre.

     Ce soir… les souris dansent, La melodia misteriosa, Juan Fortuny, 195 

    Le professeur Visconti connait-il la partition ? 

    Le clou de l’affaire est sans doute l’interprétation ! La doublette policière est formé d’Howard Vernon, spécialisé dans les rôles de mauvais allemand, qui ici joue le rôle d’un inspecteur français malgré son accent germanique assez prononcé, et de Raymond Gast dans le rôle de Luna. Ce sont eux les « héros » du film. Cela donne un côté assez peu glamour et paradoxalement apporte un certain réalisme. Notez qu’ils travaillent calmement à la manière de Maigret, sans brusquer les choses, en utilisant leur cerveau. Mick Micheyl avec son étrange aspect androgyne est Lydia Martha. Notons qu'elle est lyonnaise d'origine comme Frédéric Dard.  Ce qu’elle fait de mieux dans le film c’est de dévider son répertoire, sinon elle n’arrive pas à faire passer des émotions simples,  comme le fait d’hésiter entre deux hommes ou d’être meurtri par le comportement outrageant de Florencio. Dany Carrel n’en était qu’à ses débuts, elle a encore sa silhouette rondouillarde, mais déjà elle est plutôt pas mal. Carlos Otero est assez lamentable dans le rôle de Florencio. Manuel Monroy  qui est un habitué de ce genre de production jour le rôle de Rogelio, sans plus de conviction que cela.

     Ce soir… les souris dansent, La melodia misteriosa, Juan Fortuny, 195 

    Luce est jalouse 

    Ce film n’est cependant pas un désastre complet. D’abord parce qu’il y a quelques idées de scénario qui surprennent, mais il y a aussi quelque volonté de bien faire parfois dans la manière de filmer, comme par exemple les escaliers qui mènent à l’atelier de Adrien, ou ce long plan séquence d’ouverture du film où l’on suit de dos le professeur Visconti. On note aussi un usage intéressant des flash-back. C’est une sorte de cinéma un peu naïf et bricolé, loin des prétentieuses productions d’aujourd’hui qui tentent de masquer le vide sidéral de leur projet par des motifs formels éculés qui leur tiennent lieu de grammaire. Le film appartient à la collection Les invisibles du cinéma français. On peut appliquer le terme d’invisibles dans les deux sens. En tous les cas c’est bien une curiosité dont il s’agit.

     Ce soir… les souris dansent, La melodia misteriosa, Juan Fortuny, 195 

    La police poursuit Lorencio qui veut s’enfuir en Italie

    Ce soir… les souris dansent, La melodia misteriosa, Juan Fortuny, 195

     Frédéric Dard, Mick Micheyl et Frank Fernandel au Club Saint-Hilaire en

     


    [1] L’arabesque, 1959. Il y a cinq ouvrages d’Yvan Noé, réalisateur de comédies légères avant-guerre, à la fin des années cinquante et au début des années soixante, tous me semblent être de la plume de Frédéric Dard. J’ai déjà parlé de Raccrochez c’est une erreur adapté par Lesœur sous le titre Le cave est piégé, mais il y a aussi l’intéressant Mariage de raison, L’arabesque, 19559, qui reprend le thème du grand nord canadien que Dard avait développé dans ses premières nouvelles, et qu’il utilisera de ci de là encore sous le nom de San-Antonio, Ma cavale au Canada, Fleuve Noir, 1989 ou peut-être aussi sous le nom de James Carter, Ma cavale au Canada, Fleuve Noir, 1971.  

    [2] Certains ont avancé que mon but était de découvrir des pseudonymes pour faire vendre des ouvrages très chers sous le nom de Frédéric Dard. Je les rassure, je ne vends rien du tout, et les ouvrages qui me semblent faire partie de l’œuvre cachée de Frédéric Dard ne coûtent pas bien cher. Et donc même si je me trompe, ce n’est pas dans le but de tromper des futurs clients, mais en toute bonne foi.

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  •  No temas a la ley, Le cave est piégé, Victor Merenda, 1963

    Coproduction franco-espagnole, No temas a la ley, est un film à tout petit budget dans lequel on retrouvera quelques habitués du cinéma de Frédéric Dard, et d’abord Victor Merenda. Le film est basé sur un très bon roman qu’on dit être d’Yvan Noé, un vieux réalisateur dont le principal de la carrière s’est réalisé avant la guerre dans des comédies légères. On attribue également le scénario à Yvan Noé en 1963 donc alors qu’Yvan Noé est mort cette année-là. C’est tout juste si ce n’est pas un mort qui a travaillé la main dans la main avec Merenda ! Evidemment nous n’aurons probablement jamais la preuve que Dard a travaillé au roman et sur le film. Cependant comme on va le voir plusieurs indications donne du corps à cette hypothèse. J’ai lu les cinq romans policiers signés Yvan Noé, et le style fait penser à celui de Frédéric Dard, la phrase est sobre, le vocabulaire est précis et l’intrigue bien construite. Le titre parait aussi être décalqué de Raccrochez c’est une erreur dont la version française avait été écrite par Odette Ferry.

      No temas a la ley, Le cave est piégé, Victor Merenda, 1963

    Jean Farrand est un ancien joueur de football français qui a fait sa carrière à Barcelone et qui maintenant dirige une agence de voyage. Il accompagne sa femme qui va prendre le train pour aller se soigner à Megève. En s’en retournant il roule doucement sous la pluie, mais il va heurter une jeune femme, Micaela, et la renverser. Plus de peur que de mal, celle-ci finalement l’invite chez elle, puis après lui avoir servi à boire, elle lui signale qu’elle a perdu dans l’accident un bijou de prix. Ferrand ne barguigne pas, il lui fait un chèque royal, s’étant culpabilisé de cet accident un peu absurde. Puis il rentre chez lui. Le lendemain, alors qu’il part à son bureau, il se rend compte qu’il a oublié sa montre chez Micaela. Il va y retourner, mais l’immeuble est envahi par la police car Micaela a été assassinée. Dès lors il va se retrouver en fuite, car tout l’accuse, et principalement la montre oubliée marquée à son nom. Dans sa fuite il va trouver cependant de l’aide d’abord sa secrétaire qui ment ouvertement à la police, puis un détective Bruno qui va se lancer sur la piste de Micaela qui semble être coutumière de l’entôlage. Mais alors qu’il s’approche du but, Bruno va être tué par celui qui suit sans relâche Ferrand. Traqué de toute part, Ferrand va rencontrer le véritable assassin et le tuer en légitime défense. Pendant ce temps, Flora est revenue de Megève car elle a compris que son mari ne peut pas être l’assassin. La police est partagée sur la culpabilité de Ferrand, si l’inspecteur le croit coupable, par contre le commissaire trouve que l’accumulation d’indices est un peu trop grossière pour être réelle. Dans un final assez curieux, Ferrand sera finalement disculpé et pourra retrouver sa tendre épouse.

    No temas a la ley, Le cave est piégé, Victor Merenda, 1963  

    Ferrand a renversé Micaela 

    Outre l’accident de voiture qui est semblable à celui qu’on trouve dans L’homme de l’avenue, il y a d’autres similitudes avec des œuvres de Dard, et particulièrement avec des épisodes de Kaput. Par exemple le chantage que le propriétaire de l’hôtel tente d’exercer, ou encore la façon dont Ferrand se planque pour la nuit en louant les services d’une prostituée. C’était une habitude de Dard que de recycler les bonnes idées et c’est ce qui lui permettait de produire beaucoup et vite.

    Le scénario du film a été transposé de Paris à Barcelone sans doute pour des questions de co-production. Ce film ressemble dans son modèle de production à ceux que Dard a écrits pour José Antonio de la Loma. Des acteurs de second ordre dont la carrière piétine à Paris, un bricolage au niveau de la réalisation accompagnent un tout petit budget. Tentations de José Antonio de la Loma débute d’ailleurs avec une idée empruntée au premier épisode de Kaput, La foire aux asticots. Les simplifications abusives qu’on a opéré pour le film mettent un peu plus en valeur les personnages secondaires comme Flora, l’épouse, ou la secrétaire de Ferrand, un peu comme si on doutait de pouvoir centrer le film sur le seul personnage de l’ancien sportif. La fin est également complètement bâclée et on ne saura jamais pourquoi le commissaire ne croit pas à la culpabilité de Ferrand, il n’y a en effet pas de preuve qui le disculpe sérieusement.

     No temas a la ley, Le cave est piégé, Victor Merenda, 1963 

    La police cherche Farrand 

    Si le scénario est bancal, quoiqu’il s’appuie sur un solide roman, la réalisation frise la nullité absolue. Merenda pouvait faire illusion avec Sursis pour un vivant, essentiellement parce qu’il s’appuyait sur un scénario un peu plus travaillé, un très bon photographe et sur des acteurs chevronnés. Ici la mise en scène est des plus plates, cadré de près les acteurs ont l’air peu à l’aise, ça manque de nerf. Même le décor de l’immeuble où habite Susana qui a été construit par Gaudi ne donne aucun cachet particulier au film. Souvent tourné dans les décors naturels de Barcelone – on verra même le Camp Nou – cela reste étriqué. Merenda ne savait sans doute pas faire bouger une caméra. Tout est statique dans ce film. Les scènes qui sont censées dévoiler les jeunes femmes frisent le ridicule, certes nous sommes encore à l’époque de Franco, mais cela ne suffit pas. Et encore je passe sur la prostituée que lève Ferrand pour pouvoir se planquer.

     No temas a la ley, Le cave est piégé, Victor Merenda, 1963 

    Flora apprend que son mari est recherché pour meurtre 

    Le film n’est pas aidé non plus par les acteurs en bois qui ont été engagés pour cette réalisation. Frank Villard qui avait tenu le premier rôle dans la pièce Bel Ami que Dard avait adaptée de Maupassant, était aussi dans la distribution du Crime ne paie pas est incapable de tenir un premier rôle. Au lieu d’être effrayé, il a l’air complètement ahuri. Les acteurs espagnols ne sont pas à l’honneur, que ce soit Marisa Prado qui incarne Flora, ou même Maria Mahor qui tient le rôle de Micaela. Et je ne dis rien de l’acteur qui joue Toni et qui est censé être un tueur diabolique. Mais plusieurs acteurs surnagent de ce naufrage : d’abord Fernando Sancho dans le rôle du propriétaire de l’hôtel. Il se recyclera ensuite dans des westerns spaghetti tournés en Espagne où il jouera les méchants mexicains. Il y a ensuite Dario Moreno qui fait ce qu’il peut pour donner un peu de vie à son rôle de détective et enfin Dany Carrel dans le bref rôle de la secrétaire dévouée. On notera la curiosité de l’apparition de Broderick Crawford, cet immense acteur qui s’illustra dans le film noir fait seulement un clin d’œil amical.

    No temas a la ley, Le cave est piégé, Victor Merenda, 1963  

    Bruno va aider Ferrand à découvrir la vérité 

    On classera ce film au rang des curiosités cinématographiques, comme un exemple de ce qui ne faut pas faire pour gâcher un bon scénario. Ce film au destin incertain, mollasson en diable, aura subi toutes les avanies : la réédition en DVD dans la collection bien nommée Les invisibles du cinéma français est d’une qualité médiocre pour ne pas dire plus. Mais enfin on s’en contentera en attendant que cette même firme nous ressorte les films de José Antonio de La Loma. On l’y encourage vivement !

     No temas a la ley, Le cave est piégé, Victor Merenda, 1963 

    Ferrand est face à l’assassin

     No temas a la ley, Le cave est piégé, Victor Merenda, 1963 

    Eugenio veut faire chanter Farrand

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  • Loving, Jeff Nichols, 2016

    Le scénario est basé sur une histoire vraie qui est devenue aux Etats-Unis une cause célèbre emblématique de la lutte contre la ségrégation. Richard Loving vit avec Mildred Jeter. Celle-ci tombant enceinte, ils décident de se marier. Mais ils ne peuvent le faire en Virginie qui interdit les mariages interraciaux. Ils vont donc aller concrétiser leur union à Washington. Déjà alors que le ventre de Mildred ne cesse de s’arrondir, ils font des projets. Richard qui est maçon a acheté un terrain et veut construire une maison pour toute sa famille. Sans trop se préoccuper de la loi, ils mènent leur petite vie paisible, jusqu’au jour où le shérif vient les arrêter comme des criminels et les mettre en prison. Ils paieront les cautions nécessaires, mais le juge leur interdit de se trouver ensemble ans l’Etat de Virginie pendant les 25 prochaines années ! Autant dire qu’ils doivent déménager et s’établir en dehors de l’Etat. C’est la mort dans l’âme qu’ils doivent quitter leur famille. Mais le temps passant, alors que leur famille s’est agrandie, Mildred va vouloir revenir dans son pays. Dès lors ils n’ont plus comme choix que d’utiliser l’aide de l’ACLU pour tenter de casser le jugement qui les a éloignés de leurs racines. Pour cela il leur faudra aller jusque devant la Cour Suprême. Ils gagneront et cela modifiera radicalement la loi dans les Etats encore ségrégationnistes. Richard reviendra sur les terres où il a acheté un terrain et construira la maison de leur rêve de ses propres mains.

    Loving, Jeff Nichols, 2016  

    Richard monte des murs 

    Contrairement à ce qu’on pourrait penser ce n’est pas un film sur le caractère borné et inhumain des lois racistes qui sévissaient encore aux Etats-Unis dans certains Etats. Il y a eu sur ce thème quelques films américains qui peut-être ont aidé à faire bouger les choses. Parmi ceux dont j’ai le souvenir il y a Night of the quarter moon de Hugo Haas qui date de 1959[1], donc contemporain de l’affaire Loving si on veut. L’imbécilité de ces lois raciales n’est ici que le cadre d’un film à la gloire de la famille et de l’amour. Que le titre soit Loving est d’ailleurs tout un programme. Jeff Nichols met d’abord en scène la solidité d’un couple qui permet de triompher de toutes les absurdités de la vie sociale. En effet on ne verra à l’écran jamais le couple se déchirer, avoir des opinions divergentes, malgré la lassitude des longues procédures et de l’angoisse de l’échec. Au contraire c’est dans leur entente que se trouvent les raisons de leur triomphe. On remarquera au passage que c’est un couple très traditionnel : le mari maçon travaille dur et entretient sa famille, la femme s’occupe des enfants, cuisine et s’occupe de son ménage. La seule chose qui devait semblait étrange aux habitants de Virginie est que le mari était blond comme les blés et la femme noire. L’autre originalité du scénario c’est qu’il est aussi comme une ode au prolétariat. Richard a pris l’habitude de longue date de travailler aussi avec des noirs, mais ces noirs sont d’abord des prolétaires, c’est-à-dire des gens dont les désirs sont très modestes et simples, des gens « sains ». D’ailleurs ils ne songent pas à enfreindre la loi, au contraire, c’est seulement quand cette loi apparaît injuste (illégitime on dirait aujourd’hui) qu’ils la contournent avant de la combattre frontalement. Avant tout ils recherchent leur tranquillité et Richard aura bien du mal à admettre qu’il faille passer des années et des années pour obtenir gain de cause.

    Le scénario conserve beaucoup de subtilités. Ainsi la police et le juge qu’on peut considérer comme les ennemis des Loving, ne sont pas des caricatures, ils se servent de leur éducation spécifique pour soutenir leur propre rationalité. On remarquera que le shérif n’est pas méchant, « j’ai pitié de vous » dit-il à Richard avec sincérité, alors qu’il s’apprête à lui pourrir la vie et pour longtemps. Les arguments du juge pour condamner les Loving reposent sur une lecture singulière de la Bible, expliquant que les races ayant été séparées par Dieu, il n’y a aucune raison de les réunir ! Peut-être que cette approche religieuse et bornée de la réalité nous fait mieux comprendre pourquoi les Etats-Unis sont empêtrés aujourd’hui avec un président clownesque qui reprend les vieux poncifs conservateurs de ce pays.

     Loving, Jeff Nichols, 2016 

    Alors que Mildred est enceinte, ils comparaissent devant le juge pour avoir violé la loi de Virginie 

    C’est un film avec un budget assez moyen. La réalisation est claire et limpide, bien léchée si on peut dire, avec une belle photo. Mais contrairement à ce qui a été dit au moment de sa projection à Cannes elle présente quelques lacunes. La principale est que Mildred et Richard veulent vivre à la campagne et ils souffrent dès lors qu’ils sont obligés de s’exiler à la ville, or Jeff Nichols n’use pas correctement des beaux paysages de la Virginie pour appuyer ce désir. Il en tire seulement des sortes de chromos sans profondeur. Par exemple il glisse très vite sur la campagne sous la neige. Et pourtant malgré cette rapidité dans l’usage des décors naturels, le rythme reste très lent, manque de vivacité. La contrepartie de ce parti pris est que Nichols multiplie les gros plans et les cadrages serrés, ne laissant guère son film respirer. C’est le cas aussi bien dans les scènes avec les avocats, que dans les scènes où Richard partage des moments d’amitiés avec des noirs dans les bars. On peut juger aussi que Richard monte toujours le même mur en tant que maçon, alors que sans doute dans la réalité il doit avoir une approche de son métier un peu plus complète.

     Loving, Jeff Nichols, 2016 

    L’avocat vient de sauver une nouvelle fois le couple de la prison 

    En vérité la force du film repose essentiellement sur l’interprétation et donc sur les deux acteurs qui incarnent le couple Loving. Joel Edgerton est impressionnant dans le rôle du taciturne Richard. S’il est peu bavard, il arrive cependant à faire passer ses sentiments dans des gestes très particuliers, très simples aussi. Il avait déjà travaillé avec Jeff Nichols, mais ici il est complètement transformé, méconnaissable. La variété de son jeu est impressionnante, je pense à tout ce passage où il se saoule après avoir remporté avec ses amis une course automobile. Il va passer de l’incompréhension à la détresse et finira par se réfugier dans les bras de son épouse. Ruth Negga incarne Mildred avec beaucoup de tendresse et de finesse, elle est excellente aussi, tout le long du film elle s’émancipe non seulement en tant que femme, en prenant de plus en plus de responsabilité dans son couple, mais aussi en tant que noire en acceptant la bataille contre une loi inique. Les deux acteurs arrivent très bien à rendre cette timidité latente des classes dites inférieures face aux journalistes ou à la justice. Tous les autres acteurs sont bons bien sûr, mais ils ne sont là que pour mettre en valeur le couple Loving, que ce soit les avocats ambigus de l’ACLU, le juge qui débite des sornettes pour justifier l’injustifiable, ou encore que ce soit le shérif.

    On peut dire que le film est un biopic, avec reconstitution d’une époque révolue. C’est souvent difficile, mais ici c’est assez réussi. Rien ne sonne vraiment faux, au contraire. Même Joel Edgerton se met à ressembler à son modèle. Et le physique très singulier de Ruth Negga participe de cette épreuve de vérité.

     Loving, Jeff Nichols, 2016 

    Richard travaille dur et Mildred est son réconfort 

    C’est un film qui force l’empathie pour les héros malheureux d’une loi inique. A ce titre il nous permet de ne pas désespérer du genre humain. On peut trouver évidemment ça un peu niais, ou au contraire réjouissant par les temps qui courent. En tous les cas, même si ce n’est pas un chef d’œuvre, c’est un très bon film qui a une vraie force et une vraie originalité. Il y a une vraie tendresse non seulement entre les époux, mais aussi du réalisateur envers le couple Loving, et cela se voit et se ressent. En même temps c’est aussi un témoignage indirect sur ce que furent ces années qui accompagnèrent l’arrivée au pouvoir de John Kennedy, il souligne en effet le rôle des manifestations de masse dans le développement d’une conscience sociale, mais aussi le rôle des frères Kennedy qui, quoi qu’on dise, ont contribué à dépoussiéré l’Amérique. 

    Loving, Jeff Nichols, 2016 

    L’avocat Bernard Cohen leur explique la tactique qu’il va utiliser

     Loving, Jeff Nichols, 2016 

    A Washington le couple devient célèbre

     Loving, Jeff Nichols, 2016 

    Les vrais Loving photographiés par Life

     

     


    [1] Film aujourd’hui invisible et oublié mais dont j’ai gardé l’excellent souvenir.

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  •  La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    A cette époque-là, Dard travaillait à la commande et beaucoup pour un peu n’importe qui. La fille de Hambourg est une commande de José Benazeraf qui commençait à s’exercer au métier de producteur, et qui passera quelques années plus tard à la réalisation de films très curieux qui mêlaient des trames de films noirs à un érotisme soft et qui ensuite sombra dans le porno hard et sans intérêt. A l’initiative de ce curieux personnage, Dard fit donc le voyage jusqu’à Hambourg pour visiter la ville et essayer d’en tirer un scénario. Le travail ne s’est pas déroulé dans la sérénité. Les disputes entre Dard et son producteur furent nombreuses et principalement pour des raisons pécuniaires.  Le film fut un échec et Dard le considérait comme très mauvais, attribuant cela à sa propre paresse, sans chercher à en faire porter la faute sur le producteur et sur le metteur en scène. Pour la petite histoire c’est à cette occasion qu’il en ramena le roman Coma qui est un des meilleurs opus du cycle des « romans de la nuit ». Même si le film n’est pas excellent, il recèle cependant quelques scènes, quelques idées d’atmosphère, intéressantes. Encore que pour les apprécier, il faille sans doute être un peu obsédé par la littérature dardienne et sa périphérie, un peu maniaque tout de même.

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Quand Pierre était prisonnier Maria lui donnait des cigarettes 

    Pierre a connu Maria en 1943, à Hambourg, alors qu’il était prisonnier de guerre et qu’il travaillait sur le port. Elle lui portait des cigarettes ce qui le soulageait de sa peine. Il a gardé d’elle un souvenir ébloui, et bien que, la guerre terminée, il ait continué sa vie, il ne l’a pas oubliée. Quinze ans plus tard, il revient dans cette ville qui est en pleine reconstruction. Il débarque d’un navire, Le nantais, avec deux copains pour y faire une virée dans les quartiers un peu chaud. Mais Pierre tente fiévreusement d’abord de retrouver Maria. Ce qui se révèle impossible car la ville a changé du fait de sa nécessaire reconstruction et les personnes ont été déplacées. En désespoir de cause il rejoint Georges et Jean-Marie. Tous les trois vont admirer les filles dans les vitrines, puis se rendre dans un cabaret où le clou du spectacle est un combat de catch féminin dans de la boue ! Le hasard faisant bien les choses, Pierre tombe exactement sur Maria qui fait partie de ce spectacle un peu dégradant et vulgaire. Ils vont donc renouer des relations aussi brèves qu’ambiguës. D’abord parce que Pierre se révèle très jaloux et décontenancé par la transformation de Maria. Ensuite parce que celle-ci a été aigrie par la vie, et maintenant elle s’active dans le demi-monde, entre prostitution et petites combines sur le port. Dans un premier temps elle tient Pierre à distance, mais bientôt celui-ci va l’accompagner dans sa virée dans les bars louches du port. Il y a les trafics et les démêlées avec la police et la douane. Les petites disputes entre les deux amants. Mais Pierre sait qu’il ne pourra rester à Hambourg, d’ailleurs il apprendra à Maria qu’il est lui-même marié en France. Entre temps il a dépensé pour la tirer d’embarras tout l’argent que ses copains lui avaient confié. Comme le bateau doit repartir le lendemain matin, Pierre un peu amer décide de quitter Maria et de partir à la recherche de ses amis. Ils sont sans un sou, et Georges est complètement ivre. Ils se tirent difficilement d’embarras sous la menace d’un maquereau local qui s’estime volé. Georges et Jean-Marie vont rejoindre le bord, tandis que Pierre va vouloir refaire une ultime visite à Maria. Mal lui en prend, il tombe en effet sur le maquereau atrabilaire qui le poignarde à mort. Pierre a encore la force de se faire conduire chez Maria. Celle-ci cependant a perdu entre temps le goût de vivre et se paie un suicide médicamenteux. Pierre en effet lui a révélé par son retour le vide de son existence. Les deux amants vont mourir séparément des deux côtés de la porte de l’appartement de Maria.

     La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Pierre va chercher Maria dans Hambourg en pleine reconstruction 

    L’idée générale en vaut bien sûr une autre et rappellera Francis Carco ou Pierre Mac Orlan qui furent aussi un peu des maîtres pour Frédéric Dard, mais le premier constat c’est que le film part un petit peu dans tous les sens. On en oublie l’intention première, la quête d’une femme qu’on a aimé, non pas pour ce qu’elle est vraiment, mais plutôt pour ce qu’on a imaginé qu’elle pourrait être. C’est ça qui était intéressant, et puis tous les efforts que Maria tente de faire pour se mettre à la hauteur finalement de cette image. Autrement dit l’amour c’est d’abord un rêve qui appartient à la personne amoureuse, et il arrive très rarement que ce rêve corresponde à quelque chose de réel, même en faisant des efforts. Pierre est finalement très déçu lorsqu’il a fini de consommer sa brève nuit d’amour avec Maria, nuit qu’il avait certainement fantasmée durant quinze ans. Le fait d’avoir situé cette histoire dans le port d’Hambourg était aussi une excellente idée parce que la nuit y développe une poésie particulière, et ce d’autant que la ville se modernise et tente tant bien que mal d’oublier son passé lié à la guerre et à la défaite. Mais pourtant l’ensemble ne fonctionne pas très bien, principalement parce que l’histoire tourne en rond et ne progresse pas alors même que s’accumule les incidents de parcours. On comprend bien l’idée de faire accompagner Pierre de deux copains dans cette quête, c’est destiné à montrer le décalage entre des ambitions concrètes et un peu vulgaires et la soif d’absolu.

    La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958  

    Dans un cabaret Pierre retrouve Maria 

    Yves Allégret n’a pas une très grande réputation, on lui reconnait pourtant quelques belles incursions dans le film noir : Dédé d’Anvers, Manèges ou encore Une si jolie petite plage. Il mettra en scène Johnny Banco qui est une adaptation d’un roman signé Frédéric Valmain, Le flamenco des assassins[1]. On sait aussi que Dard et Allégret se fréquentaient très régulièrement. Dans La fille de Hambourg, il ne semble pas que le talent d’Yves Allégret soit en cause, c’est un très bon technicien qui, sans doute par paresse n’a pas fait une meilleure carrière. Au contraire, c’est plutôt bien filmé. Il y a d’abord une très belle utilisation des décors naturels, et une aisance à en saisir la lumière. C’est un film que se veut nocturne et qui s’achèvera à l’aube grise. L’idée même de cette dérive de Pierre qui fait le choix de suivre Maria dans ses pérégrinations tortueuses est excellente puisqu’elle permet de faire vivre le peuple de la nuit d’un grand port. C’est donc plutôt le rythme qui ne suit pas. Les longs tête à tête trop bavards de Pierre et de Maria accroissent ce sentiment de lourdeur. Ça manque d’émotion, comme ça manque d’érotisme, les scènes de lit sont assez manquées.

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Pierre suit l’errance de Maria dans ses louches combines 

    A mon sens c’est l’interprétation d’Hildegarde Neff dans le rôle de Maria qui est le plus problématique et qui plombe le film. Sans humour, sans glamour, et même sans romantisme, elle reste bien trop froide et rigide pour nous intéresser vraiment. On l’aurait plutôt vu jouer une espionne allemande, une Greta, dans les premiers San-Antonio. Certes on comprend bien que son rôle exige une forme de dureté puisque c’est cette dureté qui assure sa survie, mais elle n’arrive jamais à s’humaniser, même quand elle pleure ! A ses côtés on va retrouver quelques habitués du cinéma de Dard. Et en premier lieu Daniel Gélin qui joue Pierre. Il n’est pas très à l’aise, passant d’un personnage jaloux et vindicatif à un amant passif qui subit sans broncher les pires avanies tout en fumant cigarette sur cigarette. Jean Lefebvre est l’ami de Pierre, le lunaire Georges, un peu insouciant, un peu à côté de lui-même. Daniel Sorano dans le rôle de Jean-Marie est très bon, il complète la partie française de cette coproduction. Peut-être qu’un peu plus de poésie aurait pu surgir de ce film avec une meilleure direction d’acteurs.

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Pierre raccompagne Maria chez elle 

    La critique a été sévère avec ce film, peut-être trop. Il reste cependant de très belles scènes, l’ouverture qui rappelle l’époque où Pierre était prisonnier, avec de belles idées pour donner de la profondeur de champ, ou encore la recherche des deux amants du côté des chantiers navals qui présentent une activité assez étrange au milieu de la nuit. En général c’est très bon lorsque les deux amants sont dans des situations extérieures, comme le bouge où Maria va chercher son manteau de fourrure. Ça rappelle L’opéra de quatre sous de Brecht, et je pense que c’est ce que visait Allégret. Les personnages qui les entourent sont drôles, peu conventionnels et finalement très vivants. Il est vrai qu’on a un peu de mal à suivre le développement des louches combines de Maria et même l’action de la police ! Sur le port alors que la police trouve un révolver dans une serviette en cuir, un personnage s’évade par la fenêtre, sans que la police ne s’en préoccupe pour autant. La perquisition de l’appartement de Maria est aussi très étrange.

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    La police perquisitionne l’appartement de Maria 

    S’il y a de très bonnes idées, au final, ce n’est pas un bon film. Dard en avait un peu honte, et chaque fois qu’il en parlait, il se rabaissait volontiers en même temps qu’il rabaissait le film. Il y a cependant une très belle photo d’Armand Thirard, et aussi une excellente musique. Malgré cet échec et malgré les disputes, José Bénazéraf et Dard retravaillerons ensemble pour le tournage de L’accident mis en scène par Edmond T. Gréville et adapté d’un autre très bon roman de Dard du cycle des romans de la nuit.

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Maria cherche Pierre sur les chantiers navals

      La fille de Hambourg, Yves Allégret, 1958

    Pierre a été mortellement blessé  

     


    [1] Fayard, 1961. Bien que je ne considère pas tous les Valmain comme étant de la plume de Dard, il me semble bien que celui-ci l’est.

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  • Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1959 

    C’est un film plutôt étrange. Adapté d’une nouvelle d’André Maurois, écrivain très célèbre dans les années cinquante-soixante, mais aujourd’hui complètement oublié, le scénario est dû à Frédéric Dard, mais il se murmure qu’il aurait aussi remplacé au pied levé Victor Merenda malade pour la mise en scène. Dard a en effet travaillé plusieurs fois avec Victor Merenda, notamment sur La nuit des suspectes, aussi nommé 8 femmes en noir, et aussi probablement sur Le cave est piégé, tiré d’un roman, Ne raccrochez pas, que pour ma part je pense être de la plume de Frédéric Dard bien qu’il soit signé Yvan Noé[1]. Dard avait probablement connu Merenda sur le tournage de M’sieur la Caille où il était assistant réalisateur. La nouvelle Thanatos Palace Hôtel avait été publiée en 1937 dans le journal littéraire Candide, avant donc qu’André Maurois ne rentre à l’Académie Française[2]. Cette nouvelle a été republiée dans toutes les langues un peu partout, et on la trouve dans le recueil Pour piano seul[3]. André Maurois était un écrivain assez traditionnel, auteur de romans, mais aussi de biographies sur Victor Hugo, Georges Sand ou encore Tourgueniev et le Maréchal Lyautey. Je suis persuadé que l’idée d’adapter cette nouvelle célèbre vient directement de Frédéric Dard, tant elle aborde des thèmes qui seront les siens dans ses œuvres fantastiques.

      Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1959

    Jean Monnier est un écrivain un peu neurasthénique qui allant d’échec en échec pense au suicide. Il a un accident de voiture, et il va être contacté par un curieux démarcheur qui lui propose de venir se faire suicider contre espèces sonnantes et trébuchantes à la pension Edelweiss. La curiosité, plus que l’envie de mourir va conduire Jean à se rendre dans cette curieuse pension planté en haute montagne dans un territoire quasi désertique. Arrivé sur place il va rencontrer le curieux propriétaire de cette pension, Borcher, toujours armé d’un fusil de chasse, et les pensionnaires qui, les uns après les autres vont disparaître. Parmi eux il y a la belle Nadia qui en réalité ne veut plus mourir. Jean se propose de venir à son aide, et cela leur permet de nouer une véritable histoire d’amour. Cependant, ils se rendent compte que de quitter la pension est non seulement périlleux, mais aussi plutôt difficile. Il faudrait prendre un téléphérique, mais la clé est en permanence dans les poches de Borcher. Pourtant ils vont y arriver, mais arrivés de nouveau à Paris, alors que Nadia et Jean pensent avoir la paix, Borcher réapparaît et veut récupérer Nadia qui va le suivre sans piper mot. Jean va retourner à la pension où il finira par percer le mystère.

     Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1959 

    Jean Monnier est présenté aux autres pensionnaires 

    Les différences entre le scénario de Dard et la nouvelle de Maurois sont nombreuses et portent aussi bien sur la forme que sur le fond. Ecrite en 1937 la nouvelle  est imprégnée des années de crise. Jean est un financier français exilé aux Etats-Unis et qui vient d’être ruiné par l’effondrement de la bourse. Comme en plus il a été lâché par sa femme, il est au comble du désespoir. Dans le film, c’est un simple écrivain attiré par l’insolite. De même dans la nouvelle, s’il rencontre une femme qui va lui redonner le goût de vivre, il n’échappera pas pour autant à son destin. Celle-ci, Mrs Kirby-Shaw, n’est en réalité qu’un instrument de l’institution Thanatos Palace Hôtel qui veut, qu’avant de mourir les clients n’aient plus l’envie de suicide qui est comme on le sait incompatible avec la religion catholique. Ce qui veut dire que dans l’esprit de Maurois, les petits bonheurs fragiles de la vie n’empêche pas l’inéluctable. A l’inverse, dans le film, les deux amants iront vers la vie avec passion et insouciance, tandis que la pension Edelweiss est en réalité une sorte de décor qui camoufle une escroquerie mise en place par Borcher. Ce changement permet de faire passer l’histoire du niveau de la réflexion métaphysique à celui du conte noir, avec in fine un retour vers le réel.

     Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1959 

    Ils sont tristes de la disparition du ténor 

    Il s’agit donc bien d’une recréation très personnelle de Frédéric Dard. Et bien sûr tout ce qui sépare Maurois de Dard, c’est cette imprégnation que ce dernier à de la culture du roman noir et du film noir. Chez Maurois, il n’y a nul mystère, chez Dard il y a une intrigue qui doit se dénouer. Le film possède un certain nombre d’atouts, d’abord il est très bien photographié par Quinto Albicoco qui par la suite deviendra un réalisateur estimé. Les décors sont sobres, et les paysages de montagne bien utilisés. Il a cependant le défaut d’être un peu trop théâtral, trop de dialogues où on cherche le bon mot. Et puis il y a aussi ce côté Agatha Christie, à la manière de Dix petits nègres, les clients disparaissent les uns après les autres. Et on se demande qui sera le suivant. Tous les personnages sont typés : il y a l’artiste peintre raté, personnage qu’on retrouvera dans Rendez-vous chez un lâche par exemple, le général allemand nostalgique de la défaite de son armée. Le curieux est qu’à la fin on se rendra compte que tous ces idéal-types font partie du décor. Il sera bon pour ceux qui s’intéressent à la périphérie de la littérature dardienne de voir ce film, non seulement en ayant lu la nouvelle de Maurois, mais aussi en lisant ou relisant Sursis pour un mort signé Marcel G. Prêtre[4], on y trouvera des parentés.

     Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1959 

    Le général Funck a mis son bel uniforme pour mourir 

    La mécanique propre à l’histoire ne permet pas de s’attarder sérieusement sur les caractères. Finalement on ne sait pas grand-chose à la fin du film sur Jean Monnier ou sur Nadia. Borcher lui représente le destin massif et cruel, incontournable qui nous attend à tous les coins de rue. Il essaie par contre de conserver un ton grinçant, ironique, pour dévider cette fable. On notera qu’à cette époque Dard se pose déjà la question de la négritude – c’est un thème qui le poursuivra toute sa vie – l’employé fidèle et dévoué de Borcher est un noir taciturne que Monnier croit pouvoir acheter facilement en lui offrant sa montre, un peu comme les missionnaires pensaient corrompre les noirs avec quelques verroteries très clinquantes. Or c’est le noir Bougron qui au contraire le remet à sa place et se moque de lui.

    Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1959  

    Monnier affronte Borcher 

    La réalisation est  cependant un peu décousue comme si Merenda ne maîtrisait pas vraiment la grammaire cinématographique, et donc on tombe dans la répétition : Monnier espionne le couloir plusieurs fois dans le film. Borcher répète plusieurs fois qu’il n’y a rien à faire qu’un contrat est un contrat et qu’il entend le respecter. Le manque de mouvement de la caméra rend l’aspect théâtral plus marqué qu’il ne conviendrait. De même que l’escapade à Paris vers la fin du film, si elle aère un peu l’ensemble, ne paraît pas très nécessaire, elle ne fait pas progresser l’histoire. On peut dire qu’il y a un quart d’heure de trop. Mais on peut passer sur ce point. Par contre le fait qu’on hésite une nouvelle fois entre le conte cruel et la comédie de situation est sans doute plus problématique. Il me semble que cela crée un déséquilibre important et que pour cela le film manque de densité.

     Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1959 

    Borcher s’agace des revendications de Nadia et de Jean 

    L’interprétation est issue d’abord de la nécessité d’une coopération franco-italienne. Visant le marché européen, on va mêler des acteurs de différentes origines. Mais le noyau dur c’est l’affrontement entre Henri Vidal et Lino Ventura, deux habitués à cette époque de la cinématographie de Dard. Vidal est bon dans le rôle de Monnier, il lui apporte cette légèreté naturelle qu’il devait sans doute posséder dans la vie. Lino Ventura incarne le sombre Borcher. Il est encore une fois très bon, même si en pianiste raffiné il n’est pas très crédible. Mais quand il s’impose par la force à Vidal, on y croit. En effet, il est la destiné de la condition humaine, brutal et sans détour. Howard Vernon incarne le général allemand ivre de sa défaite, c’est un rôle qu’il a eu tellement l’habitude de jouer, qu’on se dit qu’il a été fait pour lui. Les autres acteurs ne sont pas très importants et font ce qu’on pourrait appeler de la figuration intelligente. Dawn Addams est assez pâlotte dans le rôle de Nadia qui a si peur de mourir. Mais il est vrai qu’elle n’a jamais marqué les films dans lesquels elle a tourné. Elle retrouvera un peu plus tard l'univers de Frédéric Dard dans Les menteurs, film d'Edmond T. Gréville. Les acteurs italiens qui servent particulièrement à peupler la pension Edelweiss sont plutôt bons, mais ce sont des acteurs de second ordre qui n’ont pas grand-chose à faire. John Kitzmiller dans le rôle de Bougron est plus étonnant. C’était un ancien soldat américain qui choisit de rester en Europe après la Libération et qui fit une petite carrière au cinéma. Il jouera plus tard dans la curieuse adaptation allemande de La case de l’oncle Tom, un film de Geza Radvany qu’on a déjà rencontré comme metteur en scène de Douze heures d’horloge.

    Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1959  

    Borcher veut empêcher les départs de la pension 

    On dit qu’André Maurois détesta l’adaptation cinématographique de sa nouvelle, on peut le comprendre en pensant que son objectif a été radicalement transformé. Le film ne fut pas un grand succès ni commercial, ni critique, et peu de monde s’est attardé sur l’originalité du sujet. C’est donc dans l’ensemble un film honorable et sans prétention qui se revoit sans déplaisir.

     

    Il faut croire que cette nouvelle a beaucoup marqué ceux qui l’ont lue. En effet, en dehors de l’adaptation par Frédéric Dard, on n’en compte pas moins de 6 autres.

    Thanatos Palace hôtel (Suspicion Saison 3 – Episode 15 :), 1965, László Benedek, cette adaptation était placée sous le patronage d’Alfred Hitchcock.

    Palace-Hotel, 1969, Tom Toelle  (Téléfilm)

    Thanatos Palace Hotel , 1973, Pierre Cavassilas (Téléfilm)

    Thanatos Palace Hotel, 1979, James Thor, (Téléfilm)

    Thanatos, 1985, Teresa Alba del Castillo & Christian Gonzalez, (Court Métrage)

    Thanatos, 2006, Otar Bubashvili & Bakur Lashkarava, (Court Métrage)

     

     


    [1] Il est pour moi assez clair que Ne raccrochez pas a été écrit par Frédéric Dard, et il est probable que le scénario du film que Merenda en a tiré soit aussi de Dard. Nous aurons l’occasion d’en parler.

    [2] Il aurait dû cette promotion sociale à l’entregent de sa femme qui plaida sa cause auprès du Maréchal Pétain, bien qu’André Maurois soit d’origine juive. Il était né Emile Herzog, et il avait eu une attitude héroïque durant la guerre de 14-18.

    [3] Flammarion, 1960.

    [4] Ce livre a été publié chez Arnen en 1962 et fut réédité sous le titre de Démoniaquement vôtre au Fleuve Noir en 1983.

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