•  Calme blanc, Dead calm, Philip Noyce, 1989 

    Ce roman de Charles Williams qui fait partie de la série des aventures en mer, avait été un projet de film d’Orson Welles à la fin des années soixante. Il aurait dû être interprété par Jeanne Moreau et Laurence Harvey. Une grande partie des prises de vue a été tournée. C’est un film inachevé aussi bien pour des questions de budget que parce que Laurence Harvey est mort[1]. Par ailleurs, Dead calm, le roman est une suite de Aground, traduit sous  le titre de L’arme à gauche[2]. Les deux personnages principaux, Ingram et Rae se sont connus dans les Caraïbes quand le bateau de Rae a été volé, puis, après bien des aventures ils se sont mariés. Evidemment les deux ouvrages peuvent se lire indépendamment. Mais il est curieux de voir que le couple Ingram-Rae, après avoir connu des terribles tribulations, va connaître encore des aventures pour le moins affreuses. La parenté entre les deux ouvrages est très forte : à chaque fois le couple est isolé sur un bateau, et à chaque fois il doit subir la loi d’une sorte de psychopathe. Cependant cela ne concerne pas vraiment le film.  

    Calme blanc, Dead calm, Philip Noyce, 1989

    Rae et Ingram ont perdu un enfant dans un stupide accident de la circulation. Pour tenter de guérir Rae de ce traumatisme, Ingram va l’emmener sur un bateau pour faire une longue croisière à deux. Par un moment de « calme blanc », le couple va croiser un autre bateau. Un homme vient vers eux avec un canot après avoir abandonné le navire. Il prétend que ses compagnons de voyage sont tous morts à cause de la consommation d’une boîte de conserve avariée. Mais Ingram ne croit pas à son histoire. Tandis que Warriner se repose, il va visiter le bateau. Il découvre les cadavres laissés par ce psychopathe. Il tente de revenir rapidement, mais c’est trop tard, Warriner a pris le contrôle de son bateau. Tandis que Rae doit subir la folie de Warriner, Ingram va tenter de remettre le bateau abandonné en route et de le pourchasser.  Rae va arriver à communiquer avec son mari. Tandis que Ingram tente de réparer la bateau, Rae finit par donner son corps en espérant qu’ainsi Warriner se méfiera un peu moins d’elle. Elle va utiliser toutes les combines possibles été imaginables sur un bateau, d’abord elle va lui faire absorber un sédatif puissant, puis elle va chercher à le tuer avec un fusil, et enfin avec un harpon. Elle finit par le maitriser et s’en va réparer le bateau, tandis que de l’autre côté de la mer, son mari comme d’habitude pompe de l’eau pour remettre le navire à flot. En désespoir de cause, il va bruler le bateau et se confectionner un radeau. Le feu va révéler sa position à Rae qui en navigant à la voile sa retrouver son mari. Ils croient s’être débarrasser du terrible Warriner, mais celui-ci va faire un ultime retour et ce sera finalement Ingram qui le butera. 

    Calme blanc, Dead calm, Philip Noyce, 1989 

    Rae et Ingram écoute l’histoire de Warriner 

    Le film a été produit par George Miller, ce qui n’est pas un gage de grande subtilité psychologique. Par rapport au livre, il y a une différence fondamentale dans le statut de Rae. En effet, l’accident de voiture et la mort de l’enfant sont des éléments rajoutés, ce qui induit que Ingram entreprend cette croisière en mer non pas pour le plaisir, mais comme une sorte de thérapie sauvage afin que Rae admette la disparition de son fils et qu’elle puisse passer à autre chose. Sans doute cela intervient non pas pour justifier la conduite de Rae et Ingram, mais plutôt pour introduire une temporalité différente en faisant en sorte que la confrontation entre le couple et Warriner dure le moins le longtemps possible. L’autre différence est que dans le roman In gram découvre sur le navire abandonné un couple, dont l’épouse de Warriner lui-même. Il n’est donc plus seul à se charger de la remise en état du bateau. Ceux-ci vont lui expliquer la folie de celui qui les a abandonnés, mais également ils vont se montrer presqu’aussi fou que Warriner, en tous les cas tout autant immoral que lui. Le film a aussi ajouté une sorte de viol plus ou moins volontaire de Rae par Warriner, ce qui affaiblit sans doute son personnage. 

    Calme blanc, Dead calm, Philip Noyce, 1989 

    Warriner veut sortir de la cabine 

    Si le plus souvent la thématique de Charles Williams se déploie à partir d’un homme coincé entre deux femmes, ici c’est presque l’inverse dont il s’agit. Rae va être écartelée entre Warriner qui est fou et avec qui elle est forcé de coucher, et son mari qu’elle aime, d’ailleurs elle hésitera à la tuer quand elle en aura l’occasion, c’est son mari qui devra in fine le faire. C’est donc une nouvelle fois la logique du trio qui se présente comme une épreuve pour un couple pourtant endurci. Le but est la réconciliation au-delà des difficultés, avec pour morale que celles-ci renforcent sa cohésion, comme les voyages forment la jeunesse. Curieusement le côté claustrophobique d’une telle aventure n’est pas appuyé. Il y a peu également de démonstration de force, on a l’impression qu’Ingram fait un boulot comme un autre, consciencieusement, mais pas plus. Il n’y a aucune distance d’avec le sujet et une absence totale d’humour. Les morts sont abandonnés à leur sort, et on ne se pose pas de question pour savoir pourquoi ils ont été tués. Ils n’existent pas. Il y a bien sûr cette idée profondément éculée selon laquelle la mer, bonne ou mauvaise, nous lave de nos péchés. 

    Calme blanc, Dead calm, Philip Noyce, 1989 

    Ingram a manqué l’accostage 

    Et d’un point de vue cinématographique me direz-vous ? Et bien il n’y a rien dire. La photo est bonne, les bateaux assez jolis, ça fait de belles cartes postales, mais c’est platement filmé. Les plans larges de la mer et des bateaux, parfois filmés depuis un hélicoptère, alternent avec les gros plans des trois protagonistes. Le tout mixé avec des images de tempête plus ou moins bien venues. On comprend que la mer c’est bien difficile et qu’il ne faut pas s’embarquer avec n’importe qui, car sur un bateau on est seul face à son destin. On peut retenir toutefois la bataille de Rae avec Winnaver, la second quand elle le cloue sur la porte avec le fusil à harpon. Mais dans l’ensemble on a l’impression qu’il ne se passe rien, sans doute cela vient-il de la difficulté que Philip Noyce a pour donner du rythme à cette affaire. 

    Calme blanc, Dead calm, Philip Noyce, 1989 

    Ingram met le feu au bateau de Warriner 

    L’interprétation est très déséquilibrée et donne un côté factice à l’ensemble. Sam Neil joue Ingram, avec sa platitude habituelle. Il est complètement transparent, et dans ses jolis habits de plaisancier, il n’a pas vraiment l’air d’un marin expérimenté, ni même d’être vraiment inquiet de la situation dans laquelle il se trouve. Rae est interprétée par Nicole Kindman, c’est d’ailleurs ce rôle qui l’a fait vraiment connaître. Elle avait à peine plus de vingt. Elle est vraiment excellente, et c’est sans doute pour une grande partie son travail qui a fait le succès de ce film et qui le rend regardable. Billy Zane, un habitué des rôles de mauvais garçons, vraiment mauvais, interprète Warriner, le fou. Il ne fait pas dans la retenue, trop grimacier, il manque de crédibilité. 

    Calme blanc, Dead calm, Philip Noyce, 1989 

    Cette fois Warriner est bien mort 

    Il n’empêche, le film a plutôt bien marché, il a eu une critique convenable, et un succès soutenu à travers les années. Mais il faut bien le dire que cette adaptation paresseuse de Charles Williams nous laisse sur notre faim, aussitôt vu, aussitôt oublié. On comparera si le film ressort un jour, avec ce que Welles envisageait pour cette histoire.
     

     

     


    [1] Sur ce film plus ou moins perdu, voir http://www.wellesnet.com/144/ et aussi http://www.dvdclassik.com/article/orson-welles-f-for-forgotten-4eme-partie

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/l-arme-a-gauche-claude-sautet-1965-a131026692

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  •  Vivement dimanche, François Truffaut, 1983

    François Truffaut s’est intéressé à plusieurs reprise au roman noir. Il a tenté à plusieurs reprises d’adapter à l’écran des « classiques » du roman noir. Il a d’abord tourné en 1960 Tirez sur le pianiste avec Charles Aznavour d’après David Goodis, puis en 1968 il s’intéressa au roman de William Irish, La mariée était en noir. Le succès relatif de ce film l’encouragea à persister dans cette démarche, ce fut La sirène du Mississipi en 1969 avec Jean-Paul Belmondo, toujours d’après Irish, le résultat fut décevant pour un film de Belmondo et Deneuve. Le budget avait été important, et les recettes faibles. La critique avait été assez négative pour ce film, même si depuis elle a changé puisque plus personne n’ose critiquer François Truffaut. Et puis il décida de porter Charles Williams à l’écran. Ce fut d’ailleurs son dernier film. Comme Godard et Chabrol, Truffaut était un grand consommateur de Série noire. Mais cela ne faisait pas de lui pour autant un réalisateur de films noirs. Les trois premiers films que nous avons cités ne sont pas bons, ils possèdent tous le même défaut d’adapter des romans américains dans le conteste français. La manière de filmer n’est pas adaptée, et le jeu des acteurs s’accommode le plus souvent très mal à la noirceur des histoires. Mais le pire des quatre est sans doute le dernier, Vivement dimanche qui est aussi bien une trahison de l’univers de Charles Williams qu’un film platement et médiocrement réalisé, sans grâce et sans esprit. S’il a pu faire illusion au moment de sa sortie, même les fans du réalisateur hésitent aujourd’hui à le mettre en avant. Disons-le tout de suite c’est la pire des adaptations qu’on ait commise d’une œuvre de Charles Williams. 

    Vivement dimanche, François Truffaut, 1983 

    En allant à la chasse au canard, Julien Vercel, un agent immobilier, est étonné de voir une automobile mal garée sur les lieux mêmes où il exerce son hobby, c’est celle de Massoulier. Mais il n’y pense plus et rentre à son bureau où sa secrétaire, Barbara, est un peu dans une position hostile vis-à-vis de lui. Mais les choses se gâtent quand la police vient lui demander des comptes sur le meurtre justement de ce fameux Massoulier qui a été assassiné sur les lieux de la chasse. Julien est soupçonné. En même temps il a des ennuis avec sa femme, Maric-Christine, qui semble le tromper allégrement. Après une assez longue absence à Nice, elle rentre. Julien en à assez et veut divorcer, sa femme lui oppose une fin de non-recevoir. Leur dispute est interrompue par la police qui vient chercher Julien car le commissaire Santelli veut l’interroger à nouveau. Il fait appel à son avocat, maître Clément, pour que celui-ci l’assiste. Quand il revient chez lui, Marie-Christine est morte assassinée d’une balle dans la tête. Il est le coupable désigné. Il doit se cacher et dès lors, pour se disculper des accusations qui pèsent sur lui, il ne peut plus compter que sur Barbara avec qui pourtant il ne cesse de se disputer. Sa secrétaire va l’enfermer dans son bureau et mener l’enquête. Pour cela elle va fouiller dans le passé de Marie-Christine qui s’avère jouer aux courses de chevaux, avoir été la maîtresse de l’avocat Clément, et en plus elle a épousé le pauvre Julien sous un faux nom. C’est ainsi qu’elle ira jusqu’à Nice, se faisant passer momentanément pour une prostituée aussi, fouinant dans l’hôtel où Marie-Christine était descendue, travaillant avec une agence de détectives. Elle va trouver un passé sulfureux, fait de canailleries et de dissimulation d’identité. La clé semble être un réseau de prostitution qui s’abrite derrière des cabarets du nom de l’Ange rouge. Finalement elle va collaborer avec la police et monter un piège pour l’avocat qui va comprendre que tout est foutu et qu’il n’a plus qu’à se suicider. Barbara et Julien vont pouvoir se marier, et c’est le frère de Massoulier, un prêtre, qui officiera. 

    Vivement dimanche, François Truffaut, 1983 

    La police débarque à l’agence et soupçonne Julien 

    On se demande pourquoi Truffaut a choisi un roman de Charles Williams si c’est pour le dénaturer complétement. Il aurait pu faire la même chose sans même signaler qu’il s’était inspiré de son roman, personne n’y aurait trouvé à redire. C’est un peu comme quand Godard adaptait l’excellent Pigeon vole de Dolorès Hitchens pour en faire l’insipide Bande à part qui n’avait finalement plus rien à voir ni avec l’esprit, ni avec la forme du roman original. Il semble bien que Truffaut ait été fait pour le film noir, tout autant que moi pour servir la messe. On peut s’interroger sur sa démarche, car si d’un côté il reconnait l’importance des auteurs de romans noirs, de l’autre il manifeste une condescendance de petit maître bien malvenue. Il se débrouille pour les rabaisser 

    « Ecrivains souterrains dans un sens presque littéral, bien différent de « underground » qui suggère le flirt avec la mode -, les écrivains de série noire sont à Hemingway, Norman Mailler ou Truman Capote ce que les acteurs de post-synchronisation sont aux vedettes de l’écran. On peut les comparer, comme le faisait Max Ophuls à propos des artistes du doublage, à des fleurs sauvages qui poussent dans les caves. »

    François Truffaut, Dossier de presse de Vivement dimanche

     Mais en rabaissant ces auteurs, et donc Charles Williams, cela lui permet d’avancer que le fond n’a pas d’importance et que tout est dans la forme !! C’est ce qu’il dit. En général les auteurs qui mettent en avant leur amour de la forme, c’est le plus souvent qu’ils n’ont rien à dire. Et c’est le plus souvent le cas de Truffaut. 

    Vivement dimanche, François Truffaut, 1983 

    Marie-Christine accepte de sortir de la salle de bains 

    Le roman de Charles Williams est un roman noir relativement classique qui développe la figure du faux coupable et la nécessité de trouver une issue. Le héros va se battre comme un lion et c’est seulement dans un second temps qu’il s’appuiera sur Barbara. En même temps il fait le point sur ce qu’a été sa vie, une succession d’échecs de tous ordres. Et si Barbara, dans le roman, prend des initiatives et montre une grande force de caractère, il n’y a pas vraiment d’affrontement entre elle et son patron. Je passe sur les imbécilités matérielles du scénario, comme par exemple le fait que Julien va à la chasse au canard sauvage à proximité de la ville de Hyères ! Il n’y a qu’un parisien pour inventer de telles situations ! C’est juste un détail mais qui en dit long sur la désinvolture de son écriture. Le fil rouge du film c’est l’affrontement d’un homme et d’une femme qui vont ainsi construire une histoire d’amour. Ça plonge vite dans la niaiserie. La scène finale du mariage de Julien et Barbara est carrément ridicule. 

    Vivement dimanche, François Truffaut, 1983 

    La voiture de Julien est retrouvée à l’aéroport 

    Alors, la forme ? Et bien justement c’est le vide intégral. C’est platement filmé, sans rythme, avec des scènes convenues comme celles qui se passent dans le théâtre. Et ce n’est pas parce que Truffaut a tourné ce film en noir et blanc qu’il maîtrise la grammaire du film noir. Bien au contraire, il montre ses lacunes techniques. Non seulement le cadre est mal fait, mais l’image est saturée de dialogues imbéciles. On a dit que Truffaut s’était inspiré de Hitchcock, je n’ai pas une grande admiration pour Hitchcock, mais tout de même il n’est jamais au niveau de Truffaut, il y a toujours chez lui des mouvements d’appareil qui font sens, sans parler de la direction d’acteurs. Le générique s’inscrit sur une longue promenade en long travelling de Fanny Ardant. Pourquoi ? Simplement parce que Truffaut était amoureux d’elle et qu’il voulait que cela se sache. Mais cela ne fait pas un film. Même les décors naturels ne servent à rien, pourtant en tournant à Hyères et à Nice, il y avait de quoi faire, on dirait qu’on a économisé de la pellicule et des éclairages. L’image est pauvre et sans relief.

    Vivement dimanche, François Truffaut, 1983 

    Barbara semble changer d’opinion et donc que Julien est coupable 

    L’interprétation est mauvaise, les acteurs livrés à eux-mêmes ânonnent leur texte comme dans une troupe de patronage, sans conviction aucune, ça fait théâtre d’avant-garde. La diction est insupportable. Fanny Ardant a toujours eu cette diction grande-bourgeoise qui laisse croire qu’elle a une paralysie de la mâchoire quand elle parle, une sorte de zona de la face. A force de sourire à propos de tout et de rien, elle finit par ne plus manifester de sentiment. La scène où elle annonce à Julien qu’elle l’aime est franchement ridicule. Truffaut la met presque tout le temps face à des hommes qui sont plus petits qu’elle. Jean-Louis Trintignant dans le rôle de Julien s’en tire un petit peu mieux, il avait plus de métier, mais il reste très cabotin et il a l’air de s’ennuyer à mourir. Il n’a l’air vivant qu’après son arrestation, les mains menottées dans le bureau du commissaire. Même les acteurs qui jouent les policiers sont empruntés, ils ont le geste saccadé, la diction hachée. Le monologue de Philippe Laudenbach qui joue l’avocat Clément, tombe complètement à plat, alors qu’un homme qui va se suicider doit au minimum inspiré un peu de pitié.  

    Vivement dimanche, François Truffaut, 1983 

    Après l’algarade avec le frère de Massoulier, Julien et Barbara font le point 

    C’est sans conteste la pire adaptation d’une œuvre de Charles Williams. Ni fait, ni à faire, la plupart des admirateurs de Truffaut regardent ce film parce qu’un jour on leur a dit que Truffaut était un grand réalisateur et qu’à force qu’on le leur répète ils ont fini par le croire. Cette œuvre lamentable a tout de même réussi à faire 1,5 millions d’entrées. Mais de l’eau a passé sous les ponts, et Truffaut avec son Vivement dimanche ! commence à rejoindre petit à petit le cimetière des fausses gloires. 

    Vivement dimanche, François Truffaut, 1983 

    Grâce à Barbara Julien a été arrêté

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  •  Fantasia chez les ploucs, Gérard Pirès, 1971

    Pour la deuxième fois, après L’arme à gauche, Lino Ventura va interpréter un personnage de Charles Williams. Fantasia chez les ploucs est le roman le plus connu de Charles Williams, celui qui s’est le mieux vendu dans le monde, mais c’est surtout un roman extrêmement drôle qui brocarde l’Amérique, ses valeurs et ses illusions. Car Fantasia chez les ploucs est bel et bien un roman anarchiste, une ode au désordre. Il oppose les paysans rusés aux gens de la ville qui non seulement ne les comprennent pas, mais se croient plus malins qu’eux. Charles Williams avait commencé sa carrière avec des romans ancrés dans une réalité campagnarde dure et austère, ici il récupère ce thème en le détournant en quelque sorte, en en faisant une parodie

    Fantasia chez les ploucs, Gérard Pirès, 1971

    Sam Noonan accompagné du jeune Billy va rejoindre son frère Sagamore qui habite dans un trou perdu où il est censé s’occuper d’une ferme. Sagamore a des ennuis avec le shérif qui veut le coller en prison car il le soupçonne de fabriquer illégalement de l’alcool, mais malgré une surveillance presque constante, Sagamore arrive à tourner la loi et son alambic n’est jamais découvert. Il met au point des ruses nombreuses et variées qui mettent en rage les autorités. Parallèlement, un couple dans une roulotte semble s’être égaré, il s’agit d’une jeune fille, Caroline Tchou-Tchou, et de son mentor. Elle semble avoir été témoin d’un meurtre à Miami, et elle se cache avec son bikini serti de diamants. Billy va se prendre d’amitié pour elle et elle lui apprendra à nager. Mais elle est pourchassée par des tueurs féroces qui sans doute en veulent à ses diamants. Les frères Noonan vont essayer eux aussi de s’emparer du bikini serti de diamants. Peu après, étant pourchassée par des tueurs, elle disparait et le pauvre Billy a beaucoup de peine. Sam et Sagamore vont organiser les recherches, et pour cela ils font une publicité à tout casser, attirant les foules de toute la région. Mais organiser, cela veut dire aussi distraire cette foule et en profiter en la faisant payer. C’est une véritable kermesse qui s’installe sur les terres de Sagamore, avec des spectacles, de la restauration et aussi une sorte de bordel ambulant. Après des heures de vaines battues, le shérif va découvrir par hasard que Sagamore gardait Caroline Tchou-Tchou cachée dans un appentis de sa maison dans lequel il dissimulait aussi son alambic. Dès lors les frères Noonan sont obligés de prendre la fuite. 

    Fantasia chez les ploucs, Gérard Pirès, 1971 

    Sagamore contemple la voiture de la police qui brûle 

    Les différences factuelles entre le livre et le film peuvent être pointées. Par exemple dans l’ouvrage les frères Noonan ne courent pas après le bikini serti de diamants, ils visent plus bas, les petites combines ordinaires. De même Caroline Tchou-Tchou fuit d’abord des tueurs qui veulent la tuer pour l’empêcher de témoigner au procès d’un gangster. Mais ce n’est pas le plus important. Comme je l’ai dit, l’ouvrage développe le point de vue d’un enfant, un peu comme dans Zazie dans le métro. Or, dans le dernier quart du film le petit Billy disparait quasiment, sans qu’on sache pourquoi. Cela change le ton de l’ensemble du récit qui devient juste une pantalonnade sans importance. Le roman est burlesque, et le film cherche à l’être aussi. La différence principale est que dans l’ouvrage beaucoup de la drôlerie passe par les dialogues. C’est ce qui rend difficile l’adaptation d’un tel ouvrage, et Pirès a choisi de traduire le burlesque en négligeant cette contrainte, même si une partie des dialogues du livre est réutilisée ici. Un peu comme San-Antonio, dont certains récits ressemblent à Fantasia chez les ploucs, je pense aux épisodes de la saga du commissaire qui mettent en scène Marie-Marie enfant, et dont aucune adaptation n’a été satisfaisante. 

    Fantasia chez les ploucs, Gérard Pirès, 1971 

    Caroline Tchou-Tchou est chanteuse et stripteaseuse 

    Gérard Pirès est un réalisateur de films publicitaires, c’est son principal métier. Accessoirement il a fait quelques films de long métrage, et puis il a tourné des daubes de première grandeur pour Luc Besson, Taxi ou encore Les chevaliers du ciel. Il n’y avait donc pas grand-chose à attendre de lui. Il respecte l’histoire à peu près, et la met en images. Cependant pour se donner un style, il a décidé de colorier son film avec des couleurs criardes inutiles. Les habits des différents protagonistes sont évidemment ridicules, sans pour autant donner un ton campagnard à l’ensemble. Sans doute pensait-t-il que cette loufoquerie ne l’obligerait pas à réfléchir sérieusement aux problèmes de la transposition des Etats-Unis vers la France. L’extravagance dans la manière de filmer faisant sortir le film du réalisme, celui-ci pouvait très bien être tourné en Auvergne. L’ensemble manque de grâce, et les scènes qui nécessitent des mouvements de foule sont complètement ratées. Le rythme n’est pas bon, hésitant, peut être prisonnier du fait que tout de même Pirès veut raconter une histoire. Le personnage d’oncle Noé – dans l’ouvrage oncle Findley – est sacrifié. Or pour Williams il a une importance capitale, non seulement parce que c’est lui qui permet au shérif de découvrir la cachette de Carolien Tchou-Tchou, mais surtout parce qu’il représente les excès de bigoterie du Sud profond. 

    Fantasia chez les ploucs, Gérard Pirès, 1971 

    Sagamore encaisse la monnaie et partage avec son associé 

    Le film peine à être drôle, et l’interprétation paresseuse n’aide pas beaucoup. On comprend bien que Lino Ventura à cette époque cherche à sortir des rôles dramatiques qui sont sa marque de fabrique, mais, lui qui est si naturel même quand le film est mauvais, surjoue complètement les paysans bougons et madrés. Pour tout dire il a l’air de s’ennuyer à tourner ce film autant que nous à le regarder. Jean Yanne dans le rôle de Sam en fait des tonnes, sans succès. On a oublié aujourd’hui qu’à cette époque c’était un acteur à succès qui remplissait les salles aussi bien avec ses propres réalisations qu’avec ses interprétations. Sans doute pensait-on que de le faire jouer avec Lino Ventura serait un gage de succès, mais cela ne fonctionne pas du tout. Mireille Darc est insipide, transparente, dans le rôle de Carolien Tchou-Tchou, elle fait un pâle effet dans le rôle d’une strip-teaseuse. Mais le pire se sont encore les seconds rôles. Ils sont tous mauvais, et particulièrement les policiers, le shérif en tête qui est joué maladroitement par Luigi Bonos qui ne compte que sur ses grimaces. Même Rufus est mauvais, c’est dire. Mais la médiocrité de l’interprétation ne vient pas forcément de l’incapacité de Pirès à diriger des acteurs, elle est plutôt le résultat du fait qu’il n’a pas trouvé la tonalité qu’il devait donner à son film. On verra aussi une petite apparition d’Alain Delon qui aimait bien traverser les films dans lesquels jouait Mireille Darc qui était alors sa compagne.  Dufilho a toujours été un fieffé cabotin, mais dans mesure où il joue un allumé qui croit au déluge prochain, ce n’est pas grave. Il est pourtant tout aussi mal utilisé. On reconnaitra aussi Nanni Loy dans le rôle du docteur Severance, coproduction franco-italienne oblige. 

    Fantasia chez les ploucs, Gérard Pirès, 1971 

    Caroline et Billy doivent fuir pour ne pas se faire tuer 

    Il n’y a rien à tirer de ce très mauvais film. Il est même assez pénible de le revoir après toutes ces années. Il m’avait déjà ennuyé à sa sortie, mais les choses se sont aggravées avec le temps. Il a été éreinté par la critique, même si certains ont cru y voir un film expérimental à la manière d’Helzapoppin le film complètement déjanté de H.C. Potter. Il faut vraiment que j’ai la foi du charbonnier pour m’y remettre, j’ai cependant une excuse, j’aime beaucoup l’œuvre de Charles Williams. Mais curieusement ce n’est pas la pire des adaptations cinématographique de cet auteur, Français Truffaut dépassera les bornes de la médiocrité avec Vivement dimanche ! en 1983. Malgré tout Fantasia chez les ploucs a fait ses frais. 

    Fantasia chez les ploucs, Gérard Pirès, 1971 

    Sagamore et Sam essaient de s’emparer du bikini de Caroline 

    Fantasia chez les ploucs, Gérard Pirès, 1971 

    Oncle Noé annonce l’Apocalypse 

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  • L’arme à gauche, Claude Sautet, 1965

    Claude Sautet avait réussi un film quasiment parfait avec Classe tous risques, film qui reste sans doute un des chefs d’œuvre du film noir français[1]. On se souvient que c’était Lino Ventura qui l’avait imposé sur le tournage, ils s’étaient connus et appréciés sur le plateau du film de Maurice Labro, Le fauve est lâché[2]. Cinq ans plus tard, Sautet va de nouveau travailler avec Lino Ventura, entre temps, il n’aura rien tourné, se contentant de travailler sur les scénarios des autres, souvent même sans le dire. Cinq ans au cinéma c’est long quand on est réalisateur. Sautet avait également travaillé à l’adaptation de Peaux de banane, un autre roman de Charles Williams[3]. Le film de Marcel Ophüls malgré un bon scénario ne fut pas à la hauteur. Peut-être est-ce cela qui l’a motivé, de prendre sa revanche sur ce demi-échec, pensant sans doute que les romans de Charles Williams avaient un énorme potentiel cinématographique. Souvent présenté comme un film de commande, L’arme à gauche est d’abord un film qui a connu mille avanies sur le tournage, allant de catastrophe en catastrophe, destruction des décors, tempêtes, problèmes de dépassement de budegt, il a failli ne jamais voir le jour.  

    L’arme à gauche, Claude Sautet, 1965

    Jacques Cournot, marin expérimenté, a été contacté par un certain Hendricks pour acheter un bateau. Il en visite plusieurs, et son choix va s’arrêter sur le Dragoon qui appartient à la veuve Osborne. Mais alors qu’il discute de la possibilité de faire baisser le prix du bateau, celui-ci est volé, tandis que sur la plage des gangsters se livrent à un règlement de compte sanglant. Jacques Cournot va le lendemain matin être contacté par la police, puis interrogé avec minutie comme s’il était complice du vol du bateau. Mais la police le laisse partir et peu après la veuve Osborne qui est une jeune femme ravissante, va demander à Jacques de retrouver le bateau. Pour cela il va affréter un hydravion. Assez rapidement ils retrouvent le Dragoon qui semble être échoué et abandonné. Rae Osborne et Jacques vont se rendre sur le bateau pour voir ce qu’il en est. Mais le bateau n’est pas vide, Morrison qui a l’air d’un homme dangereux, va kidnapper Jacques et Rae. Ce sont des trafiquants d’armes et le fameux Hendricks se trouve lui aussi sur le bateau. Ils vont chercher une solution pour dégager le bateau et reprendre la mer afin de livrer les armes à des groupes révolutionnaires d’Amérique latine. Peu après Morrison se retrouve tout seul sur le banc de sable, mais le bateau reste toujours immobile. Hendricks est grièvement blessé. La bataille entre Jacques et Morrison va devenir une lutte à mort. Mais c’est finalement Jacques qui aura le dernier mot. 

    L’arme à gauche, Claude Sautet, 1965 

    Après le vol du Dragoon, Jacques Cournot est interrogé par la police 

    Il est très probable que Charles Williams, même si son nom se retrouve au générique comme co-scénariste, n’ait pas vraiment travaillé sur le film. A cette époque Williams avait une grosse réputation, il avait même été engagé pour travailler sur le scénario des Félins. Selon René Clément lui-même, il n’avait rien fait du tout, trop occupé qu’il était à boire et à faire la fête. Globalement le film est très fidèle au roman, quoiqu’il s’étende moins sur la personnalité de ce capitaine sans travail et sans ressources. Des détails sans importance ont été changés comme par exemple la fin de Morrison, ou encore le développement du personnage de l’ancien mari de Rae. Plus ennuyeux sans doute, dans le livre la naissance d’une passion entre Rae et Ingram est explicite, et vers la fin elle est même assez érotique. Dans le film, on ne sait pas trop ce que deviendront les deux protagonistes qui ne manifestent pas grand-chose entre eux. C’est sans doute là le premier problème que rencontre ce film, les rapports entre Rae et Jacques restent désespérément froids. Le second est la passion que Charles Williams avait pour le bateau justement, et donc dans le roman il va détailler les rapports techniques autant qu’amoureux qu’un homme peut entretenir avec la mer. Cette dimension poétique qu’on retrouve dans tous les livres de Charles Williams qui se situent en mer, est absente ici. 

    L’arme à gauche, Claude Sautet, 1965 

    Des corps criblés de balles sont retrouvés sur la plage 

    C’est un film d’aventures qui escamote délibérément les sous-thèmes qui auraient donné de l’épaisseur à l’histoire. En privilégiant l’action, on ne se pose plus de question sur l’origine de cette fatalité qui rend prisonnier Jacques aussi bien que Rae de leur passé. En effet, Rae paie très cher le fait qu’elle ait été mariée par le passé à Hendricks, un menteur, un voleur qui l’a dépouillée jusqu’au dernier dollar. Et si elle s’est laissée faire, c’est bien par faiblesse de caractère. Jacques lui en réalité est un marginal sans travail qui forcément ne peut devenir qu’un aventurier masochiste. Dans le roman Charles Williams assumait cette relation entre un passé tourmenté et culpabilisant – Ingram avait vu son associé mourir sans qu’il n’y puisse rien – ce qui expliquait pourquoi il se mettait toujours dans des situations impossibles, comme une recherche de la punition. Et d’ailleurs s’il était attiré par Rae, c’est bien parce qu’elle était manifestement une source d’emmerdements ! Sautet ne retient que l’idée d’un homme qui réagit seulement pour sa survie et rien d’autre. 

    L’arme à gauche, Claude Sautet, 1965 

    Rae Osborne voudrait bien récupérer son bateau 

    La réalisation est plutôt soignée. Mais il est toujours très difficile de faire un film sur la claustrophobie engendrée par un bateau. Sautet ne s’est pas méfié de ce problème. Il ne tire guère parti de l’étroitesse de l’espace dans lequel se meuvent les protagonistes. De ce point de vue, il aurait dû s’inspirer du film de René Clément Les maudits. Pour le reste il n’y a pas grand-chose à dire, les extérieurs sont très bien utilisés, notamment dans le début qui est sensé se passer dans les Caraïbes alors que les scènes ont été tournées en Espagne. En vérité ce qui manque dans ce film et sans doute ce qui explique son échec commercial, c’est un rythme soutenu. Il y a un manque de continuité entre les scènes d’action et les scènes plus explicatives qui donnent au spectateur à comprendre l’intensité du drame. Cet aspect décousu empêche la tension de se développer, on ne tremble pas beaucoup pour les héros de cette histoire. 

    L’arme à gauche, Claude Sautet, 1965 

    Le bateau n’est pas vide, des gangsters s’en servent pour leur trafic 

    Lino Ventura est la figure principale de ce film. Il assure une présence très forte avec facilité. Physiquement, il est tout à fait ce qu’on attend d’un personnage de Charles Williams, le côté ancien sportif vieillissant qui en a vu des vertes et des pas mûres. Cependant, outre qu’il parait difficilement compatible avec Silva Koscina pour former un vrai couple, il reste un peu en retrait, trop passif. Peut-être est-il moins à l’aise sur un bateau que sur la terre ferme ? Il est d’ailleurs très mal à l’aise dans ses rapports avec sa partenaire. C’est à peine s’il lui permet de pleurer sur son épaule, et une seule fois. Il y a un manque d’enthousiasme manifeste pour son personnage, on est loin de son implication dans Classe tous risques par exemple. Silva Koscina parait plus impliquée que lui. Elle était à l’époque une actrice très appréciée en Italie, et elle avait décidé de se lancer dans une carrière internationale. Femme de caractère, on lui a prêté des tas de liaisons avec de nombreux acteurs, notamment avec Kirk Douglas. Son physique, trop parfait, l’a trop souvent orientée vers des rôles un peu creux, des films d’espionnages sans intérêt. C’était pourtant une excellente actrice, et elle le prouve encore ici. Elle est très dynamique, oscillant entre charme féminin et femme d’action, prenant souvent l’initiative. Le troisième personnage, Morrison, est interprété par Leo Gordon. Acteur de haute taille à la mine patibulaire, il n’a que rarement obtenu des rôles importants. Je me souviens de lui essentiellement dans l’excellent Baby face Nelson de Don Siegel où il tenait le rôle de Dillinger[4]. Mais il a le plus souvent été cantonné à des rôles où seule sa présence physique comptait, des rôles de brute. Ici c’est pareil, il fait de la figuration intelligente, sans plus.

    L’arme à gauche, Claude Sautet, 1965 

    Maître du bateau, Jacques et Rae doivent s’abriter des tirs de Morrison 

    Le film sera un échec commercial et critique cuisant, contrairement à Classe tous risques. C’est sans doute ce qui va inciter Sautet à s’éloigner de la thématique du film noir et à développer le style particulier pour lequel il est identifié aujourd’hui comme un maître, cette capacité à saisir les petits drames des personnages ordinaires de la vie quotidienne. Si on se place du point de vue de Charles Williams, c’est juste une illustration honnête de son roman, sans plus. 

    L’arme à gauche, Claude Sautet, 1965 

    Morrison menace de faire sauter le bateau

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/classe-tous-risques-claude-sautet-1960-a114844830

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/le-fauve-est-lache-maurice-labro-1959-a127908186

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/peaux-de-banane-marcel-ophuls-1963-a131020444

    [4] http://alexandreclement.eklablog.com/l-ennemi-public-baby-face-nelson-don-siegel-1957-a118529964

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  •  Peaux de banane, Marcel Ophüls, 1963 

    Marcel Ophüls est surtout connu pour son film Le chagrin et la pitié, tourné en 1969 et controversé sur le souvenir de la Shoah et l’attitude des Français pendant l’Occupation. Il a surtout fait des documentaires, dont l’un sur le massacre de My Lay et un autre sur Klaus Barbie. Il est le fils du grand réalisateur Max Ophüls, mais il n’avait finalement peu de goût pour la fiction. Après Peau de banane, il tournera un autre film policier avec Eddie Constantine, Feu à volonté, puis il se désintéressera de ce type de cinéma commercial. Lorsqu’il tourne Peau de banane, nous sommes au début de la carrière de Jean-Paul Belmondo. Il tourne beaucoup, alternant les films de qualité comme Léon Morin prêtre, avec les films plus commerciaux comme Cartouche. Il a cependant déjà une grosse réputation acquise notamment dans les films qu’il a tournés en Italie. Il est à la recherche d’un style mi-sérieux, mi-décontracté, où les scènes d’action alternent avec l’humour léger. Ce sera sa marque fabrique jusqu’à la fin de sa carrière, aussi bien pour ses rôles de flics que pour ses rôles de voyou. Le grand succès arrivera l’année d’après Peau de banane avec L’homme de rio et 100 000 dollars au soleil.  

    Peaux de banane, Marcel Ophüls, 1963

    Michel Thibault qui aime jouer aux courses, se fait aborder par Charlie beau sourire, un escroc de profession, avec une arnaque bidon au portefeuille trouvé. L’astuce éventée, cependant, Michel va apprendre que Charlie est acoquiné avec une certaine Madame Volney qui n’est autre que l’ex-épouse de Michel, Cathy. Ils se connaissent en fait depuis l’enfance, et ils ont même été mariés pendant quelques années. Les pères de Cathy et Michel ont été ruinés par un couple d’escrocs, Bontemps et Lachard. Cathy a juré de se venger. Pour cela elle va monter une escroquerie contre Bontemps en lui faisant croire que les terrains qu’il possède au bord de la mer ont une certaine valeur et en le poussant à racheter l’option qu’il avait signé avec Charlie. Une fois l’escroquerie réalisée, Michel pense que Cathy l’a une nouvelle fois abandonné pour partager les gains avec Reynaldo et Charlie. Michel va les retrouver à Paris. Il les menace tous les deux, mais sur ces entrefaites, la police arrive et menace d’embarquer tout le monde. Les inspecteurs mettent également la main sur le magot. Ils embarquent d’abord Charlie et Reynaldo, disant attendre des renforts. Mais en vérité, ce sont des faux policiers qui sont d’accord avec Cathy et qui donc les laissent partir. Cathy et Michel vont se réconcilier et monter une nouvelle arnaque pour piéger enfin Lachard qu’ils ont retrouvé sur la Côte d’Azur. Il s’agit de l’amener à parier gros sur des courses soi-disant truquées, et de partir avec les mises. Le retour inattendu de Reynaldo et de ses truands va les contrarier, mais ils sauront contourner l’obstacle et pourront enfin filer le parfait amour. 

    Peaux de banane, Marcel Ophüls, 1963 

    Michel refuse les propositions de Charlie 

    L’adaptation est semble-t-il de Claude Sautet qui va un peu plus tard adapter un autre roman de Charles Williams. La réalisation est signée Marcel Ophüls, mais Claude Pinoteau a tourné une partie des scènes, et sans doute aussi Costa Gavras. Globalement l’adaptation est assez fidèle au roman, sauf qu’évidemment le récit a été dépaysé en France, ce qui n’est jamais simple, et qu’on a fait de Michel un musicien de jazz. Pour appâter Lachard, Michel et Cathy vont utiliser le coup des paris pour des courses juste entre le moment où l’arrivée se fait, et celui où se clôture les enjeux. Cette idée, sans doute due à Claude Sautet, est détaillée dans L’étrange Monsieur Steve dont le scénario est de Frédéric Dard qu’il connaissait très bien et avec qui il avait déjà travaillé[1]. Mais ce n’est pas sur ces points qu’on fera porter notre critique. Le premier problème qu’on rencontre dans ce genre de film, c’est un problème de ton. En effet Il s’agit ici d’une comédie assez légère, alors que le roman est bien plus grave. Il y a une confusion entre comédie et fable grinçante sur la cupidité. Les rapports entre Michel et Cathy ne sont guère approfondis, alors qu’en réalité c’est la question centrale de savoir si un homme peut faire confiance à une femme et la suivre aveuglément. Charles Williams tirait de ce questionnement une ambiguïté qui dans le film fait défaut. C’est cela qui donnait au roman un fond de mélancolie amère qui tirait le roman un peu plus vers le noir. D’ailleurs la fin du roman n’était pas très optimiste. Le caractère de Cathy est bien plus décidé dans le roman où c’est elle qui guide complètement son ex-mari. 

    Peaux de banane, Marcel Ophüls, 1963 

    Michel se prétendant ingénieur allemand va retrouver Bontemps 

    Sur le plan cinématographique, l’ensemble manque manifestement de style. La photo est soignée, et, malgré le noir et blanc, l’usage du cinémascope donne un ton assez moderne à l’ensemble, d’autant qu’on se balade dans les palaces de la Côte d’Azur et autres lieux propice à l’étalage du fric. Il y a un mélange de voix off et de retours en arrière qui finit par donner une allure sautillante à cette histoire. Il y a pourtant de très bons décors, le film a été pour partie tourné du côté de Martigues, mais Ophüls ne sait en tirer aucun parti. C’est étriqué et dans les pires moments, c’est de la carte postale, les mouvements de caméra sont le plus souvent à contretemps. Il y a une incapacité à saisir la profondeur de champ qui est confondante, à croire que Marcel Ophüls n’avait jamais pris le temps de regarder les films de son père dont la technique était légendaire. Quelques scènes échappent cependant à cette critique, par exemple quand Michel fait semblant de déposer l’argent à la consigne de l’aéroport de Nice, ou alors le début au champ de courses. 

    Peaux de banane, Marcel Ophüls, 1963 

    La police intervient pour coffrer toute la bande 

    Le plus problématique est cependant l’interprétation. Belmondo passe encore, il a de la présence, une grande facilité, quoi qu’il en fasse des tonnes en jouant les faux Allemands un peu ingénus. Jeanne Moreau, pourtant actrice de films noirs très expérimentée, ne trouve jamais la bonne distance, elle ne sait pas si elle doit sourire ou rester grave. Après tout elle est sensée avoir la vengeance chevillée au corps. C’était la deuxième fois que Belmondo et Jeanne Moreau jouaient ensemble, après le lamentable et très chichiteux Moderato cantabile de Peter Brook. Il faut bien le reconnaitre, ce n’était pas un couple très bien assorti. Si Gert Fröbe est excellent comme à son habitude dans le rôle du cupide Lachard, il semble que les autres comédiens soient assez peu dirigés. Claude Brasseur est déjà limite, mais le cabotin Jean-Pierre Marielle, avec sa diction sortie d’une troupe de théâtre de province, est assez lamentable. Les deux soi-disant gangsters ont l’air de s’ennuyer, et Alain Cuny semble se croire encore en train de réciter du Ionesco sur les planches de l’Odéon. Ce garçon que d’aucun désignait comme un grand acteur de théâtre, n’était manifestement pas fait pour le cinéma. 

    Peaux de banane, Marcel Ophüls, 1963 

    Michel rejoint Lachard et Cathy après s’être fait tabassé 

    Le film a connu un succès mitigé, surtout pour un Belmondo, mais la critique l’a traité comme un vague produit commercial de second ordre. Si Marcel Ophüls passe à côté de l’esprit de l’histoire qu’il adapte, il est sauvé du déshonneur par l’application qu’il met à détailler les diverses arnaques que le couple et leurs complices mettent au point. En ce qui concerne Charles Williams on peut dire que le film est plus fidèle à la lettre qu’à l’esprit de celui-ci. 

    Peaux de banane, Marcel Ophüls, 1963

    Michel fait semblant de cacher l’argent à la consigne de l’aéroport

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/l-etrange-monsieur-steve-raymond-bailly-1957-a127849566

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