•  Le tueur de Boston, The strangler, Burt Topper, 1964

    Les films d’étrangleur sont très nombreux, c’est presqu’un genre à part, et le plus souvent ils s’appuient sur des faits divers authentiques. Il y avait eu dans les années quarante, le film de William Wellman, Lady of burlesque qui ajoutait au thème de la strangulation le monde du spectacle, comme dans Hangover square. Le thème de la strangulation renvoie souvent à la perversité du monde moderne, soit la trop grande licence des mœurs, la liberté des femmes, soit le monde de la consommation. Il va toujours y avoir une idée du puritanisme excessif à l’origine de ces crimes. Au début des années soixante, un tueur en série sévissait à Boston, étranglant une série de jeunes femmes, mais aussi de femmes moins jeunes. En deux ans, il tuera 13 femmes, entre 1962 et 1964. Cette affaire a fait beaucoup de bruit, puis la police arrêtera un homme Albert De Salvo. Il sera condamné à la prison à vie, s’évadera, puis sera repris et assassiné en prison. The strangler de Burt Topper n’a que des liens ténus avec cette affaire criminelle, sans doute parce que le scénario a été écrit avant que l’affaire ne soit résolue. C’est le film de Richard Fleischer, The Boston strangler, qui sera véritablement inspiré des meurtres d’Albert de Salvo. Ce film est assez étrange parce que tourné en 1964 et qu’il ressemble à une sorte de film de série B fait avec des moyens étriqués. Mais surtout il est le seul film je crois qui a pour vedette l’incroyable Victor Buono, un habitué des rôles de tordus, un homme grand et obèse, homosexuel et qui décédera d’une crise cardiaque à l’âge de 44 ans. Il obtiendra plusieurs nomination pour son interprétation de Flagg dans What Ever Happened to Baby Jane? D’Aldrich qui le réemploiera à nouveau dans Hush… Hush, sweet Charlotte. Burt Topper lui n’est connu pour presque rien, sauf pour un petit film qui date de 1969, The devil’s 8, qui est une sorte de Dirty dozen qui chasse la mafia désignée comme l’ennemi de l’intérieur.

     Le tueur de Boston, The strangler, Burt Topper, 1964 

    Le lieutenant Benson et l’inspecteur Posner sont désarmé dans leur enquête 

    Leo Kroll est un employé de laboratoire qui assassine des jeunes femmes qu’il a croisé dans l’univers médical où il travaille. C’est un personnage très frustré qui vit tout seul, sous la coupe de sa vieille mère acariâtre et handicapée. L’enquête est dirigée par le lieutenant Benson, mais elle n’avance pas. Il interrogera Kroll une première fois, mais sans le soupçonner véritablement. Cependant celui-ci supporte de moins en moins sa mère. Il va étrangler son infirmière, puis il va provoquer une crise cardiaque pour sa mère en lui dévoilant que son infirmière préférée, Clara, est morte. Il pense être amoureux d’une jeune femme, Tally, qui tient un stand de jeu où il gagne très souvent au jeu de l’anneau des poupées qu’il collectionne. La police finit par le soupçonner, il passe au détecteur de mensonge, mais cela ne donne rien. Il faut le relâcher. Il va tuer la compagne de Tally, Barbara, puis il va finir par déclarer sa flamme à Tally, en lui proposant le mariage et en lui offrant une bague de sa mère. Mais celle-ci lui dit qu’elle ne ressent rien pour lui. Leo se fâche, Tally a peur, et finalement la police comprend que cet homme est peut-être le tueur. Tally les aide à en dresser le portrait-robot. La police comprend alors qu’elle est en danger. Et à son insu, Benson décide de la surveiller. Tally a tellement peur qu’elle décide de faire ses valises et partir au loin. Mais c’est trop tard, Leo est là. Heureusement la police arrivera à temps et l’abattra alors qu’il est en train d’étrangler Tally.

     Le tueur de Boston, The strangler, Burt Topper, 1964 

    Leo Kroll s’occupe de sa mère handicapée et tyrannique 

    Le scénario est dû à Bill Ballinger un solide auteur de romans noirs qui travailla aussi pour la télévision notamment sur la série Mike Hammer et pour Alfred Hitchcock presents. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages d’espionnage. Le sujet est donc le portrait psychologique d’un serial killer. Il s’agit moins de le poursuivre et de l’arrêter, que de comprendre comment et pourquoi il est devenu une sorte de monstre. Dans l’opposition avec sa mère, se trouve les racines de son mal. Il tue des femmes parce qu’il les déteste et les craint, parce qu’elles sont comme un reflet déformé de ce qu’est sa mère. S’il tue, c’est donc pour se libérer de ses chaînes. Dans ses rapports au sexe et à la figure maternelle, mais aussi en insistant sur le fétichisme de Leo, le film se rapproche de Psycho. Le portrait de ce solitaire, manifestement malade, est aussi à rapprocher des deux films de John Brahm, The lodger, mais aussi Hangover square pour la manière dont Leo ressent douloureusement le refus de Tally[1]. D’ailleurs dans sa démarche, comme dans sa silhouette massive et empruntée, Victor Buono fait penser à Laird Craigar qui lui aussi décédera très jeune. Le côté étrange de l’histoire est renforcé par le fait qu’elle se passe dans le milieu médical, comme si celui-ci amenait nécessairement des comportements déviants.

    Le tueur de Boston, The strangler, Burt Topper, 1964 

    Leo a le béguin pour Tally 

    Le film est évidemment limité dans ses ambitions par le budget étriqué qui lui a été accordé. Il semble que le poste principal ait été le cachet de Victor Buono. Néanmoins, Burt Topper s’en tire plutôt bien. Le rythme est très bon. Et les scènes de meurtre sont filmées avec beaucoup de précision, opposant la masse de Leo à la fragilité de ses victimes. Sans doute les passages les plus intéressants sont lorsque Leo se retrouve au sein de cette sorte de fête foraine, au milieu des barraques à sou où il vient s’exercer au jeu de l’anneau. Il apparait comme gênant, déplacé, une sorte d’éléphant dans un magasin de porcelaine. Ce lieu, avec ses lumières et sa musique tapageuse représente la modernité de l’époque par opposition au côté vieillot de Leo qui ne vie que comme le prolongement malheureux de sa propre mère. Il n’y a pas vraiment d’innovation à attendre de Topper en ce qui concerne la mise en scène, mais il maitrise suffisamment les codes du film noir pour donner du style à son film, comme dans les scènes d’interrogatoire de Leo, ou le parcours des couloirs de l’hôpital. Dans les scènes qui décrivent le travail de laboratoire de Leo, on remarque aussi une belle profondeur de champ. L’utilisation des points lumineux, mais aussi des plans obliques au moment des strangulations fatales est parfaitement maîtrisée. 

    Le tueur de Boston, The strangler, Burt Topper, 1964 

    La police soupçonne Leo Kroll, mais il passera le test du détecteur de mensonge avec succès

    L’interprétation c’est d’abord Victor Buono. C’est un acteur extraordinaire, qui sait parfaitement jouer de son physique pachydermique. Rien que pour les nuances qu’il apporte à son personnage, entre colère et désespoir, il faut voir ce film. On a évoqué Laird Cregar, mais on aurait pu aussi bien avancer les noms de Sydney Greenstreet ou de Raymond Burr. Il est dans la lignée de ses gros dont l’apparente placidité s’avère tout de suite menaçante pour qui les fréquente. Il s’est murmuré que la direction de Victor Buono n’a pas été facile pour Topper. Le capricieux acteur avait des difficultés à se retrouver face à des jeunes femmes à moitié dénudées. Ce qui explique peut-être le caractère elliptique des scènes de strangulation. Les autres acteurs sont plutôt bien, mais ils ont sans doute été choisis pour leur physique passe-partout et apparaissent comme neutres, des personnages ordinaires de la vie quotidienne. Les jeunes femmes ne sont pas particulièrement sexy, c’est plus leur métier qui motive Leo que leur plastique. 

     Le tueur de Boston, The strangler, Burt Topper, 1964 

    Tally aide la police à dresser le portrait-robot de celui qui l’a menacée 

    Le film vaut donc le détour. C’est le genre de production qu’on aurait complètement oublié sans les facilités de la numérisation. Le DVD qui circule de ce film a été gravé à partir d’une copie du film assez misérable, pleine de rayures et de tâches.

    Le tueur de Boston, The strangler, Burt Topper, 1964 

    Leo veut étrangler Tally

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/jack-l-eventreur-the-lodger-john-brahm-1944-a130505830 et http://alexandreclement.eklablog.com/hangover-square-john-brahm-1945-a130513170

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  •  Mort à l’arrivée, D.O.A, Rudolph Maté, 1950

    J’ai dit souvent beaucoup de bien de Rudolph Maté, cinéaste sous-estimé, mais qui inspira très souvent Jean-Pierre Melville. Si toute son œuvre n’est pas homogène et de la même qualité, il a touché à tous les genres, mais il a donné quelques très grands films noirs, notamment Union station[1] ou The dark past[2]. C’est D.O.A. qui est pourtant son film le plus connu et le plus salué. 

    Mort à l’arrivée, D.O.A, Rudolph Maté, 1950 

    Frank Bigelow apprend qu’il a été empoisonné et que ce poison est mortel 

    Frank Bigelow est un expert-comptable prospère de Banning. Il décide d’aller faire la fête à San-Francisco, au grand dam de sa secrétaire qui est amoureuse de lui, et à laquelle apparemment il tient. Mais elle le laisse partir car elle veut qu’il l’épouse, et elle pense qu’ainsi elle ne lui maintient pas trop la pression. Arrivé à San Francisco, il s’installe à l’hôtel Saint-Francis, où il rencontre un groupe de fêtards qui l’emmènent au Fisherman, un club de jazz à la mode. Il se fait gentiment draguer, mais pendant qu’il offre un coup à boire à une jeune femme, un homme substitut un verre au sien. Bigelow se rend compte que cela a mauvais goût, mais il passe outre en commandant un autre verre. Entre temps il a obtenu un rendez-vous avec la jeune femme. Mais rentré à l’hôtel il remarque que Paula lui a envoyé un bouquet de fleurs avec un mot gentil. Il décide donc de ne pas se rendre au rendez-vous. Le lendemain matin, il se réveille avec des nausées qui lui semblent être la conséquence d’une gueule de bois. Les douleurs persistantes, il va consulter un docteur qui lui annonce qu’il a été empoisonné. Ne voulant pas y croire, il se rend à l’hôpital où le verdict est confirmé, il ne lui reste que très peu de temps à vivre et qu'il va rapidement mourir. Rentré à l’hôtel, il reçoit un coup de fil de Paula qui lui annonce qu’un certain Phillips qui cherchait à le joindre est mort aussi. Il décide de se rendre à Los Angeles pour en apprendre plus. Il va comprendre que Phillips a été assassiné à cause d’une vente d’iridium à un nommé Reynolds. Il pense que c’est celui-ci qui l’a fait empoisonner. Ce Reynolds se révèle être Rakubian, mais il est mort ! L’homme qui lui annonce cela est un certain Majak, celui qui a profité de la transaction d’iridium. Trouvant que Bigelow est trop gênant, il demande à Chester de le faire disparaître. Mais Bigelow s’échappe et la police tue Chester. Il va finir par apprendre que c’est la veuve Phillips et son amant qui ont fomenté toute l’affaire. Il arrivera finalement à retrouver Halliday, celui qui l’avait empoisonné, et il le tuera. 

    Mort à l’arrivée, D.O.A, Rudolph Maté, 1950 

    Il fuit après que l’hôpital ait confirmé le premier diagnostic 

    L’histoire est assez embrouillée et ne présente pas un intérêt majeur en elle-même. Elle sert de véhicule à un brassage de thèmes récurrents du film noir, mais ici regardés du point de vue d’un homme qui va mourir et qui le sait. C’est seulement cette certitude qui le pousse à agir pour ne pas laisser vivre ceux qui auront causé sa mort. Cette volonté de vengeance c’est aussi un regret, celui de ne pas avoir aimé plus fort celle qui finalement était là et ne faisait que l’attendre. La cause de toute cette débauche de violence et de mort est la cupidité ordinaire qui pousse des individus à se rendre maître d’un métal, l’iridium, qui est nécessaire dans les alliages de haute résistance. Mais au-delà de cette cupidité maladive, il y a des femmes assez naïves comme Marla Rakubian, ou même comme Paula qui finalement se mêlent de ce qui ne les regardent pas parce qu’elles comptent ainsi augmenter leur pouvoir sur les hommes. On pourrait le voir comme un film misogyne. Cependant le thème principal est celui de la panique, cette panique qui habite Bigelow et qui le fait courir dans tous les sens d’une manière très désordonnée, comme un canard sans tête. C’est cette panique qu’il va transmettre au spectateur. La panique c’est cette obligation de fréquenter finalement un monde glauque et dangereux pour quelqu’un qui n’a eu jusqu’ici qu’à s’occuper d’équilibrer des comptes et des bilans. Pourquoi Bigelow s’éloigne-t-il de Banning ? C’est parce qu’il panique aussi à l’idée de se faire mettre le grappin dessus par Paula. Il prend la fuite, et tout se passe comme si cette fuite était punie par son empoisonnement. C’est pourquoi on peut voir aussi dans cette fable, outre une fatalité outrancière, une métaphore sur le destin de la classe moyenne en marche vers sa disparition programmée. Il n’est pas certain que les scénaristes aient voulu y mettre tout ce qu’on peut y voir à posteriori.

    Mort à l’arrivée, D.O.A, Rudolph Maté, 1950  

    Bigelow rencontre la veuve de Phillips 

    Si D.O.A. est considéré aujourd’hui comme un film noir classique et novateur, c’est bien sûr à cause de sa structure narrative avec un long flash-back qui voit arriver Bigelow au poste de police pour dénoncer un meurtre, le sien ! L’issue est donc connue, c’est seulement le pourquoi qui n’est pas très clair et que le film se donne pour mission de dévoiler. La force de la mise en scène réside par l’utilisation remarquable des décors naturels, et plus encore de l’architecture, avec une prédilection pour les arcades et les mosaïques qui donnent comme un effet de tunnel et de labyrinthe à la ville,  quelque chose d’insolite et de mystérieux, plus particulièrement San Francisco que Los Angeles d’ailleurs. La virtuosité de Maté c’est cette capacité de filmer à même la rue, au milieu d’une foule qui n’est pas celle des figurants, mais celle ordinaire de la ville. C’est d’autant plus impressionnant que la profondeur de champ est renforcée par une caméra très mobile, de nombreuses scènes ne sont pas des travellings, mais probablement le résultat d’une caméra cachée qui filme depuis une voiture. C’est évidemment cette poésie urbaine qui rend le film si vivant.

    Mort à l’arrivée, D.O.A, Rudolph Maté, 1950  

    La belle Marla Rakubian menace Bigelow 

    Le film repose sur les épaules d’Edmond O’Brien, c'est un excellent acteur qui a été trop souvent cantonné à des seconds rôles. C’est sans doute une de ses meilleures prestations, par la palette des expressions qu’il peut manifester, passant de l’abattement le plus total à la manifestation d’une rage inexpugnable. Il court évidemment beaucoup parcourant les rues à longues enjambées. Il est de bout en bout à l’écran. L’ensemble des acteurs est très bon. On reconnaîtra au passage Neville Brand dans le rôle d’une petite frappe, Chester. Si le rôle de Marla Rubalian est dévolu à la très belle Laurette Luez, celui de Paula est seulement couvert par la tristounette Pamela Britton. Mais dans l’ensemble les acteurs sont bons, avec peut-être une attention particulière à Beverley Garland qui incarne brièvement la secrétaire têtue de Phillips.   

    Mort à l’arrivée, D.O.A, Rudolph Maté, 1950 

    La bande de Majak a mis la main sur Bigelow 

    Tout n’est pas parfait cependant. Les scènes qui sont filmées dans le club de jazz Fisherman, sont plutôt maladroites et semblent vouloir nous dire que c’est là une musique de désespoir. Du reste le barman nous dit qu’il n’y comprend rien. C’est sans doute une erreur aussi que d’avoir confié la musique à Dimitri Tiomkin qui est plus à l’aise dans l’illustration de westerns ou de films d’aventures que dans celle de drames urbains. Quoi qu’il en soit, le film est très bien tel qu’il est. On peut regretter cependant que sur le marché il n’existe pas de copie vraiment propre qui donne grâce à l’excellence de la photographie. Toutes les éditions qui existent aujourd’hui sont d’une qualité médiocre. Une restauration et une édition en Blu ray serait la bienvenue. Il y a eu un remake de ce film en 1988 réalisé par Annabel Jankel et Rocky Morton, mais absolument sans intérêt.

    Mort à l’arrivée, D.O.A, Rudolph Maté, 1950  

    Bigelow va la rencontre de Halliday

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/midi-gare-centrale-union-station-rudolph-mate-1950-a114844756

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/la-fin-d-un-tueur-the-dark-past-rudolph-mate-1948-a127362060

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  •  Le prêteur sur gages, The pawnbroker, Sidney Lumet, 1964

    The pawnbroker est un film assez inclassable qu’il est difficile de rattacher à un genre particulier. C’est à la fois un film noir, un film sur la mémoire et le racisme, mais aussi un film sur New York, du moins le New York qui pouvait exister au début des années soixante. La source du scénario est un roman d’Edward Lewis Wallant, un écrivain juif newyorkais, qui mourut très jeune en 1962, et dont l’œuvre très particulière a un peu aujourd’hui le statut de celle de John D. Sallinger. Cependant il n’a pas beaucoup écrit, seulement quatre romans, et seuls deux ont été traduits en français. Ses livres sont à nouveau très apprécié aux Etats-Unis. C’est pourquoi une réédition du Prêteur sur gages a été faite au début de l’année 2017, et que les éditions du sous-sol se sont décidées à traduire en français Moonbloom. On pourrait dire que le statut du film de Lumet s’est lui aussi amélioré avec le temps, bien que The pawnbroker ait été un grand succès international critique et commercial au moment de sa sortie. Lorsqu’il tourne ce film, Sidney Lumet n’est pas un inconnu, c’est son septième film, et il a connu de gros succès avec 12 angry men, ou encore A view from the bridges. Mais The pawnbroker va lui donner une nouvelle dimension.  

    Le prêteur sur gages, The pawnbroker, Sidney Lumet, 1964

    Sol Nazerman, un survivant de l’holocauste, est prêteur sur gages à Harlem. Il vit en banlieue avec une autre rescapée de la Shoah qui, elle, y a perdu son mari. C’est un homme très dur en affaire qui sait que les malheureux qui viennent à lui doivent accepter ses conditions. Il travaille avec un jeune portoricain, Jesus Ortiz, mais il recycle aussi de l’argent sale pour le compte d’un caïd local, Rodriguez. Sol a une vie monotone et sans joie, parfois troublée par les souvenirs de tous ceux qu’il aimait et qu’il a perdu. Sa dureté va faire que le jeune Jesus va s’acoquiner avec une petite bande de malfrats pour le dépouiller. Mais ce n’est pas tout, les souvenirs se faisant de plus en plus douloureux, il va refuser de blanchir l’argent de Rodriguez, celui-ci le menace. Il va alors retrouver Madame Birchfield, une autre âme solitaire qui aimerait se rapprocher de lui. Mais incapable d’émotion, Sol va s’enfuir. Troublé par des souvenirs qui reviennent en rafales, il n’arrive plus à travailler correctement, il achète et vend à n’importe quel prix. Rodriguez vient pour le menacer s’il ne continue pas à blanchir de l’argent, il va  cependant commencer à comprendre que Sol est au-delà des menaces maintenant, et il le laisse en paix. Mais ce sont les complices de Jesus qui viennent pour le voler. Ils le menacent encore, mais ils n’arrivent à rien. Jesus intervient malencontreusement et sera tué. C’est dans ce moment que Sol va retrouver des émotions et son  humanité perdue. 

    Le prêteur sur gages, The pawnbroker, Sidney Lumet, 1964 

    Sol Nazerman arrive à sa boutique 

    C’est très typique des années soixante, avec un absence de cynisme, Lumet va mettre en scène une sorte de parallèle entre les Juifs de la Shoah et les noirs d’Harlen, encore que dans le film cela soit bien moins marqué que dans le livre. Militant pour les droits civiques, on est surpris de ce mélange en plein Harlem de blancs et de noirs, de Portoricains et de Juifs. C’est donc autour de cette idée que s’articulent les autres thèmes. Notamment celui de l’impossibilité d’oublier, comme de impossibilité de se souvenir et d’assumer le passé. La Shoah a posé cette marque aussi sur les survivants, elle leur a ôté toute la bonté qu’ils pouvaient avoir en eux. Les personnages s’enferment dans leur solitude, dans une ville qui ressemble à une prison. La solitude n’est pas seulement celle de Madame Birchfield ou celle de Sol, elle est tout autant celle des clients qui viennent réclamer un peu d’argent ou même un peu de conversation à Sol, que celle de Tessie que Sol abandonne pratiquement lorsque son père vient à décéder. Même si l’histoire est très noire, il y a une forme d’optimisme qui transparaît parce que Sol Nazerman va retrouver la parole et des émotions, il n’est donc pas perdu. Il y a aussi de l'audace dans l'homosexualité suggérée de Rodriguez. 

    Le prêteur sur gages, The pawnbroker, Sidney Lumet, 1964 

    C’est un homme dur en affaire 

    La réalisation présente des points très forts et des points faibles. Lumet a toujours eu une grande capacité pour filmer New York comme un être vivant. Il y aura d’ailleurs de nombreuses séquences qui sont filmées à même la rue, par exemple quand Sol va chez Madame Birchfield, et qu’il traverse des quartiers très modernes, filmés le plus souvent en contre plongée pour mieux en faire ressentir l'oppression. Ou encore la course de Jesus dans les rues d’Harlem quand il part à la recherche de la petite bande de Tangee. Lumet sait se servir d’une grue, d’un travelling. Les scènes à l’intérieur de la boutique de prêts sur gages sont plus bavardes et redondantes, et si Lumet en saisit parfaitement la lumière glauque, cela reste un peu trop théâtral. La difficulté vient aussi quand il s’agit de ramener les souvenirs de Sol à la surface. Lumet s’en tire plutôt bien, mais ce n’est pas éclatant. De même la scène d’ouverture qui représente un peu une vie familiale réussie et idyllique par opposition au drame qui s’ensuivra, est un petit peu poussive. Pourtant ces scènes sont nécessaires, comme celle mieux amenée qui se passe dans un wagon plombé et qui voit la mort de David, et qui procède directement des visions que Sol a dans le métro. L’ensemble s’appuie sur une excellente photo de Boris Kaufman qui a travaillé aussi bien avec Lumet qu’avec Elia Kazan. Il y a beaucoup de plans très rapprochés des visages, mais ils sont là pour souligner la souffrance et les incertitudes de la vie. 

    Le prêteur sur gages, The pawnbroker, Sidney Lumet, 1964 

    Jesus demande à Sol qu’il lui apprenne le métier 

    Je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, les acteurs sont rarement mauvais chez Sidney Lumet. A propos de ce film, on a beaucoup parlé de l’interprétation de Rod Steiger. Elle lui a en effet rapporté plusieurs récompenses, notamment l’ours d’argent au Festival de Berlin, à une époque où celui-ci avait encore une importance. Rod Steiger était à ce moment-là déjà connu pour la force de ses interprétations, notamment dans The harder they fall de Mark Robson, Run of the arrow de Samuel Fuller ou Le mani sulla citta de Francesco Rossi. C’est un acteur un peu atypique, très changeant, capable du pire comme du meilleur. Ici il est très bon dans le rôle de Sol, en dépit d’un grimage qui lui nuit plutôt. Mais une fois qu’on a admis cet effet un peu artificiel de vieillissement cela passe. La révélation du film est pourtant Jaime Sanchez, le fameux acteur de The wild bunch qui y incarnait Angel. Il est ici Jesus Ortiz, le petit assistant de Sol, à la fois admiratif de son patron qu’il croit doué d’une intelligence supérieure, et jaloux. Il est aussi très bon dans ses relations avec la prostituée noire dont il est amoureux et qui travaille aussi pour Rodriguez. Geraldine Fitzgerald incarne Madame Birchfield, personnage lunaire, égaré dans une grande ville qu’elle ne comprend pas. Brock Peters incarne assez brièvement le caïd Rodriguez avec beaucoup d’intensité et de malice. J’aime bien aussi Eusebia Cosmes qui est la mère de Jesus. 

    Le prêteur sur gages, The pawnbroker, Sidney Lumet, 1964 

    Les souvenirs de la déportation lui reviennent

    Il n’est évidemment plus possible de faire aujourd’hui des films de ce type, sans doute parce que nous manquons de simplicité et de compassion, d’optimisme et de volonté à faire de nos société des réalités plus harmonieuses et vivables, rongés que nous sommes par l’idéologie libérale du chacun pour soi. Et quand on ne parle pas d’apocalypse imminente, on ne traite de l’amitié et de l’amour que dans des sphères des plus restreintes. Ce qui est assez curieux dans The pawnbroker, c’est cette manièree de voir évoluer l’histoire, en effet, on s’attend en permanence à ce que les petits voyous qui copinent avec Jesus viennent faire la peau à Sol, ou que Rodriguez le mette en pièces. Et puis non, il passe en quelque sorte à travers l’orage, et sans doute est-ce cela qui le désespère, lui qui a tant vécu d’avanies. Car cette impossibilité de mourir est aussi une manière d’impossibilité de vivre. 

    Le prêteur sur gages, The pawnbroker, Sidney Lumet, 1964 

    Rodriguez exige que Sol lui obéisse 

    Le film a connu un peu partout dans le monde un grand succès, et la critique a été très bonne. C’est peut être en France qu’il a été le moins bien accueilli. En tous les cas, c’est un film intéressant qui, malgré quelques lourdeurs, se voit sans ennui. Il confirme que Sidney Lumet est un grand réalisateur dont les films doivent être vus comme une œuvre cohérente. Après ce film, il évoluera peu à peu vers le film noir, lui apportant une touche très personnelle dans cette manière unique de se servir des décors urbains, notamment ceux de la ville de New York qui l’ont longtemps fascinés et dont il a du mal à s’éloigner durablement. Peu à peu on réhabilite Lumet, surtout en France où il a été traité comme un simple cinéaste commercial, c’est selon moi un cinéaste bien plus original qu’Hitchcock par exemple ou que d’autres gloires du cinéma américain qui sont sensés nous apprendre la grammaire cinématographique. The pawnbroker en est la preuve. 

    Le prêteur sur gages, The pawnbroker, Sidney Lumet, 1964 

    Sol va trouver Madame Birchfield 

    Le prêteur sur gages, The pawnbroker, Sidney Lumet, 1964 

    La mort de Jesus a profondément touché Sol

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  •  Colors, Dennis Hopper, 1988

    C’est un film presque classique sur les difficultés de la police dans une ville aussi dangereuse que Los Angeles. Si cette ville engendre le crime, c’est sans doute aussi parce qu’elle est hétéroclite et que s’y mêle des populations très contrastées, des noirs, des hispaniques, des blancs, mais aussi parce que la grande pauvreté côtoie la richesse. Notez que l’action se passe à la fin des années quatre-vingts, soit au plus haut de la lutte sanglante entre les gangs de rues. Depuis les choses semblent s’être un peu calmées. Il s’inscrit dans une longue lignée de films semi-documentaire comme The Phenix city story de Phil Karlson[1] par exemple ou bien sûr The new centurions de Richard Fleischer[2]. Le titre renvoie aux différentes couleurs que les gangs affichent pour se différencier les uns des autres. 

    Colors, Dennis Hopper, 1988 

    Un très jeune dealer vient d’être assassiné, mais personne ne veut parler 

    Le jeune Danny va patrouiller avec le vétéran Bob dans le cadre d’un programme qui met en place une coopération entre le LAPD et les effectifs du shérif. Ils vont enquêter sur l’assassinat d’un jeune dealer, Robert Graig, il semble que celui-ci a été tué par les Crips, un gang dirigé par Rocket. Danny a un comportement plus brutal, et supporte difficilement les petits compromis de Bob avec les gangsters notoires, notamment avec le gang de Frog. Mais personne ne veut parler à la police. Danny va faire la connaissance d’une jeune hispanique Louisa, qu’il va présenter un peu plus tard à la femme de Bob qui les a invités à déjeuner. Le jour de l’enterrement du jeune noir, les Crips interviennent et mitraillent l’église, Bob et Danny les prennent en chasse. Les malfaiteurs vont mourir dans l’accident de leur voiture. La Taupe a été arrêté, et craignant pour sa vie, il va coopérer avec les services du shérif. Il prétend avoir assisté à l’assassinat de Robert Graig par Rocket. Muni de ce renseignement, les flics vont investir la maison de Rocket. Cependant, un policier un peu trop nerveux tue l’Abeille celui qu’il croie être l’assassin. Il s’est trompé et passera devant la commission des affaires internes. Mais les gangs continuent à se faire la guerre. Après une ultime attaque de Rocket et de son gang, la bande de Frog sort de sa réserve et par en guerre, c’est un bain de sang. La police décide de les coffrer, mais dans l’arrestation, c’est cette fois Bob qui est tué. 

    Colors, Dennis Hopper, 1988 

    Danny vient d’arrêter un autre petit dealer 

    Sans être d’une grande originalité, c’est un très bon film. C’est l’univers du LAPD tel que l’a décrit par exemple Joseph Wambaugh. Il y a manifestement une volonté de donner un tour documentaire à l’histoire. C’est une vieille ficelle du film noir que de donner l’impression de la vérité. Manifestement les scénaristes comme Dennis Hopper ont cherché une vérité de terrain. On peut trouver qu’il y a parfois des simplifications abusives, des facilités, mais l’ensemble se tient. L’utilisation des quartiers dégradés de Los Angeles vient donner encore plus de force au récit. Il n’y a pas à proprement parler d’histoire. Les relations entre le jeune Danny et le vétéran Bob sont juste une sorte de fil rouge. Danny est un peu chien-fou qui ne rêve que d’appliquer la force brutale, et Bob le recadre en permanence, et ce faisant il lui montre la complexité de son travail. Bien entendu ce sera une histoire d’amitié. Mais en même temps cet apprentissage Danny va le faire dans plusieurs dimensions des choses de la vie. Il sera confronté à la mort et à la peur, et encore à la perte de la femme qu’il aime et qui le trahit sans vergogne. A la fin du film, Danny aura grandi, et c’est lui qui endossera le rôle de vétéran qui doit éduquer son jeune coéquipier et qui devra en maîtriser les pulsions. C’est également une analyse de la mécanique de la violence, non seulement la dimension misérable des protagonistes, mais aussi cette nécessité de marquer son territoire et de prouver en permanence sa virilité. La difficile coopération entre les troupes du shérif et celles du LAPD pose en réalité les difficultés de la mission des policiers qui n’interviennent que pour parer au plus pressé, alors que le substrat de ces gangs ultra-violents est une misère latente et une situation économique très dégradée. Les gangsters ressemblent à des hommes préhistoriques qui auraient trouvé des kalachnikovs. C’est un constat qui n’est pas méprisant, parce que ce sont des personnes qui par nature sont défavorisées. 

    Colors, Dennis Hopper, 1988 

    Les hommes du shérif et de la police ont monté une opération conjointe 

    Il y a beaucoup d’amertume évidemment et de désarroi. La réalisation est à la hauteur et arrive à donner de l’émotion. L’utilisation de la profondeur de champ donne de la vérité à ses décors naturels choisis justement pour leur absence totale de poésie. Quelques scènes d’action sont remarquables, la poursuite en voiture qui se termine par la mort des gangsters, ou alors cette extraordinaire scène de bagarre quand Danny va chercher Clarence au milieu des cuisines d’un restaurant. Dennis Hopper aime utiliser la grue, il le fait toujours assez justement. Par exemple la scène qui voit le gang des mexicains monter à l’assaut des bastions ennemis part d’une vue d’ensemble des grattes ciel comme décor, puis on revient peu à peu au quartier misérable avec cette montée qui ressemble au chemin de croix. La petite troupe étant saisie encore en plan éloignée, façon « Horde sauvage ». C’est une manière de dire aussi qu’à Los Angeles, il y a deux villes qui s’ignorent, l’une presque normale, riche et très occupée, et l’autre crasseuse et abandonnée à elle-même. La police tenant essentiellement le rôle de cordon sanitaire entre ces deux mondes qui s’ignorent autant qu’ils se haïssent.

    Colors, Dennis Hopper, 1988 

    Danny va chercher Clarence jusque dans les cuisines d’un restaurant 

    La distribution est excellente, non seulement pour ce qui concerne les deux principaux acteurs, mais aussi pour tout ce qui fait un effet de masse, les gangsters et leurs habits qui sont presque des uniformes, leur face immobile comme si rien ne pouvait avoir d’importance. Robert Duvall est toujours très bon, il le prouve ici avec autorité, incarnant le vétéran Bob Hodges qui s’exaspère devant l’insolence et les foucades de son coéquipier. C’est Sean Penn qui est peut-être plus étonnant encore dans le rôle du jeune Danny. C’est un très bon acteur, et il le prouve ici en usant d’une palette large d’expression, qu’il manifeste la colère et l’emportement ou le chagrin impuissant devant la mort de son co-équipier. Ce sont ces deux caractères qui dominent le film. Le personnage féminin, Louisa, est assez incompréhensible, sauf que les réticences qu’elle manifeste à l’endroit de Danny ne peuvent s’expliquer que dans une sorte de lutte des classes, elle est en effet serveuse dans un fast food, mais elle n’arrive pas à franchir le pas qui la situerait du côté de la loi et de la police. C’est donc un film d’hommes, avec des gueules assez parlantes comme Don Cheadle dans le rôle de l’impassible Rocket. Trinidad Silva dans le rôle de Frog le chef de gang mexicain, est aussi très bon. 

    Colors, Dennis Hopper, 1988 

    La commission doit statuer sur le sort d’un policier qui a tué un jeune noir 

    La critique au moment de sa sortie a salué l’aspect vériste du film et la qualité de l’interprétation. Aux Etats-Unis pourtant le film a eu droit au couplet sur ce qui était politiquement correct, et on a avancé que de montrer des hispaniques et des noirs comme gangsters violents, c’était peut-être « raciste et irresponsable »[3]. Pour moi c’est une critique qui ne tient pas debout. Non seulement le film a eu des mentors qui ont permis à l’équipe de pénétrer le milieu des gangs de rue, notamment Gerald Ivory, un agent de probation, mais en outre on sait bien qu’à Los Angeles il y a une sur-criminalité chez les noirs et les hispaniques. C’est solidement documenté. Quelles que soient les raisons qu’on avance pour l’expliquer, il va de soi que ce n’est pas en niant ce phénomène qu’on fait avancer les choses. Mais le film a été un gros succès aux Etats-Unis et a donné lieu à des débats considérables. Notez que c’est vers cette époque que la criminalité va commencer à décliner aux Etats-Unis, même si ce pays reste encore un champion toutes catégories du crime. Dennis Hopper passe pour un réalisateur un peu facho, en tous les cas très à droite, mais l’aspect sociologique de Colors ne permet pas de confirmer cela, ce n’est pas Clint Eastwood !

    Colors, Dennis Hopper, 1988  

    Bob est mort 

    C’est un très bon film noir qui s’inscrit dans cette longue lignée des films américains qui utilisent le travail de la police pour faire ressortir les défauts de la société, et qui se remarque aussi bien par son scénario que par sa réalisation et son interprétation. Dennis Hopper fera un autre film noir, deux ans après, Hot spot, qui est selon moi ce qu’il a fait de mieux en tant que réalisateur[4]. La musique est très soignée, une parie a été composée par Herbie Hancock. 

    Colors, Dennis Hopper, 1988 

     

    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/the-phenix-city-story-1955-phil-karlson-a114844904

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/les-flics-ne-dorment-pas-la-nuit-the-new-centurions-richard-fleischer--a130252072

    [3] http://articles.latimes.com/1988-04-14/entertainment/ca-1992_1_gang-member

    [4] http://alexandreclement.eklablog.com/hot-spot-the-hot-spot-dennis-hopper-1990-a131098796

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  • Le complot, René Gainville, 1973

    Comme on le sait il y a eu assez peu de films sur la Guerre d’Algérie et ses séquelles. Le très beau film d’Alain Cavalier, L’insoumis qui date de 1964, et qui pourtant ne développe pas un point de vue politique particulier, avait choisi comme personnage principal un soldat perdu de l’OAS. Mais ça n’avait pas plu, et le film fut rapidement censuré pour des raisons politiques assez obscures. Il ne fallait pas parler de l’OAS, fut-ce pour en dire du mal. D’autres films plus politiquement corrects comme R.AS. d’Yves Boisset, ou Avoir vingt ans dans les Aurès, de René Vautier ont traité plutôt de la guerre en elle-même, avec l’engagement de troupes contre le FLN. Tous ces films sont groupés sur les années 1972-73, comme si avant on n’avait un peu peur de traiter cette question. Il y a bien eu aussi Les centurions qui date de 1966, mais bien qu’il s’appuie sur un roman de Jean Lartéguy, écrivain très largement engagé à l'extrême-droite, et qu’il y ait des acteurs français comme Alain Delon, Maurice Ronet ou Michèle Morgan, mais c’est un film américain, réalisé par un metteur en scène classé à gauche ! Ce film avait été un très gros succès en France, et aussi dans toute l’Europe. Dans Le complot ce n’est plus de la Guerre d’Algérie dont il s’agit, mais de la guerre que se livrent les forces de police assistées par les barbouzes et les restes de l’OAS qui sont traqués de toutes parts.  

    Le complot, René Gainville, 1973 

    Cyrus vient d’être arrêté par le commissaire Lelong 

    Les débris de l’OAS jettent leurs dernières forces dans la bataille. Pensant qu’en libérant Challe de la prison de Tulle, ils pourront reprendre le combat contre De Gaulle et l’abandon de l’Algérie. Nous sommes après les accords d’Evian. Cyrus a été arrêté. C’est le commandant Clavet qui va le remplacer pour mener cette mission à bien. Il va donc recruter un certain nombre de membres de l’OAS pour mener trois opérations, d’abord attaquer une perception pour financer la manœuvre, ensuite se procurer des armes et enfin faire évader Challe. Mais les hommes du commissaire Lelong appuyés par les barbouzes de Paraux vont leur donner la chasse. Ils vont s’apercevoir que l’OAS a des informateurs partout, que ce soit à l’Etat-major ou que ce soit dans la police. C’est d’ailleurs l’inspecteur Moret qui est en relation avec le commando. Mais peu à peu la police commence à faire parler ceux qui trempent de près ou de loin dans ce complot. D’abord l’industriel Carat qui a lui-même été vendu par un proche, puis c’est Brunet qui se met à table. Enfin Moret va passer aux aveux. Entre temps les membres du commando ont réussi le hold-up et volé les armes. Ils se dirigent vers la prison de Tulle, mais ils vont être interceptés avant d’avoir pu agir, certains de ses membres seront tués. Le commandant Clavet sera arrêté. C’est clairement la fin de l’OAS. 

    Le complot, René Gainville, 1973 

    Le hold-up a lieu très vite 

    L’excellent scénario est dû à Jean Laborde qui signa dans la Série noire des ouvrages sous le nom de Raf Vallet. Son point de vue refuse de prendre parti et établi plutôt un constat assez réaliste de ce qui pouvait se passer en France juste après la signature des accords d’Evian. Il montre qu’en effet la situation n’était pas si claire que ça puisque les pied-noir, 1,5 millions de Français tout de même, seront les victimes de l’indépendance.  Il n’est donc pas question de justifier le point de vue du FLN ou celui de l’Algérie française. Les portraits individuels des deux camps sont plutôt nuancés, on trouve parmi les membres de l’OAS des idéalistes, mais aussi des vrais fondus comme Saporo, ou des crapules comme Brunet qui trahit sans vergogne pour de l’argent. Du côté des forces de l’ordre, si on peut dire, il y a le commissaire Lelong qui fait son boulot et qui pense qu’il faut en finir avec cette guerre civile larvée qui sape les fondements de la république. Mais il y a aussi Paraux, le chef des barbouzes qui ne s’embarrasse d’aucun scrupule pour détruire le commando, utilisant des méthodes extra-légales. Une fois qu’on a compris la diversité des motivations des uns et des autres, il y a une mécanique, propre au film noir, qui se met en place, c’est l’ambiguïté d’une situation confuse. En effet la position des uns et des autres est assez instable et conduit à ce que la trahison soit généralisée. La trahison se pratique dans les deux camps, du côté du commando, dès lors que celui-ci se trouve affaiblit, mais aussi du côté de la police. Moret est l’informateur de l’OAS, on verra également un sénateur assurer l’OAS de son soutien en cas de putsch réussi si Salan en prend la tête. Tous les coups sont permis, et le chantage est généralisé comme méthode. Le loyal Leblanc ne sait plus trop s’il doit croire à son combat, et Clavet, vaincu est complètement désabusé. Il y a tout de même une dimension désespérée, représentée par le personnage de Saporo, un pied noir dont les parents ont été liquidés par le FLN dans des conditions atroces, et qui se venge en liquidant à son tour des Algériens dans des cafés arabes de la capitale. 

    Le complot, René Gainville, 1973 

    Le commando investit un dépôt d’armes 

    Malgré de très bonnes intentions, la réalisation n’est pas vraiment à la hauteur, le rythme est assez lent, c’est filmé assez platement et surtout c’est très bavard. Il est assez triste que les décors naturels ne soient pas mieux utilisés, que ce soit les rues de Paris, celles de Madrid ou encore le dépôt d’armes. Les angles de prise de vue sont très souvent étriqués, trop de champ contre-champ dans les dialogues banalisent le récit et il y a un manque de mobilité de la caméra qui est assez gênant. On comprend bien que le film développant un point de vue choral ne soit pas simple à mener, mais est-ce une raison pour saborder la scène de l’attaque de la perception ou celle du vol du dépôt d’armes qui auraient pu donner un peu de punch à la réalisation ? Trop de scènes se passent dans le bureau du commissaire Lelong. C’est répétitif. Les scènes entre Clavet et sa femme ne sont pas très justes non plus. Certes on comprend bien que le film ne s’intéresse pas à la psychologie des personnages, mais il est cependant incohérent que sa femme ne s’inquiète pas plus que ça des mystérieuses disparitions de son mari, alors qu’ensuite, face à la police elle dira un peu le contraire. 

    Le complot, René Gainville, 1973 

    Paraux annonce à Lelong qu’il va mener la vie dure aux membres de l’OAS 

    La distribution est fournie et de grande classe, c’est elle qui sauve un peu le film. Michel Bouquet est le commissaire Lelong, obstiné et glacial, c’est un rôle qu’il a souvent joué dans la première moitié des années soixante-dix. Il est excellent, et on croit tout à fait à son autorité quand il se met à faire parler les prévenus. Jean Rochefort est un peu plus pâle dans le rôle difficile de Clavet, un militaire un peu raide, prisonnier de sa parole. Il retrouvera un rôle un peu semblable dans Le crabe-tambour, le très beau film de Pierre Schoendoerffer. Il était jusqu’alors plus habitué aux comédies légères, dans des positions de faire-valoir. Raymond Pellegrin, grande figure du film noir à la française hérite du rôle de Paraux, le chef des barbouzes. Il est toujours très juste, comme d’habitude. Il y a aussi Marina Vlady dans le rôle de la femme de Calvet, on n’a pas l’impression qu’elle s’y soit intéressé vraiment. Et pourtant je suis d’habitude plutôt un inconditionnel de cette magnifique actrice. Michel Duchaussoy est très bon dans le rôle d’un ancien para, le lieutenant Leblanc, qui sait que tout est perdu mais qui continue tout de même. Comme c’est une coproduction la distribution sera complétée par Gabriele Tinti dans le rôle de l’inspecteur Moret, rôle auquel il donne une dimension fiévreuse bienvenue, et par Simon Andreu dans celui de Baudry, un autre paria. Un petit coup de chapeau au passage à Robert Castel qui représente le pied noir qui a tout perdu, ses parents, ses biens et ses illusions avec la fin de l’Algérie française. Et puis Dominique Zardi dans le rôle d’un ancien légionnaire qui se désole d’être toujours du mauvais côté !

     Le complot, René Gainville, 1973 

    Le commissaire a compris que l’inspecteur Moret informait l’OAS  

    Le film n’a eu aucun succès commercial, quoique la critique ait été assez indulgente, trouvant courageux qu’on s’attaque à un tel sujet. Pourtant malgré les limites de la réalisation il possède au moins deux qualités, la première est de présenter la fin de la Guerre d’Algérie dans sa complexité, sans vouloir juger et infliger un pensum politique, la seconde est d’utiliser ce décor singulier comme un tremplin pour un film noir. On peut le ranger au rang des témoignages de ce qu’ont été ces pages sombres de l’histoire. Il y a d’ailleurs en ouverture des images d’époque des barricades, de la visite de De Gaulle en Algérie, avec le fameux « Je vous ai compris ». On verra aussi le douloureux exode des pieds noirs. 

    Le complot, René Gainville, 1973

    Le commando est arrêté

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