• Les sept mercenaires, The magnificent seven, Antoine Fuqua, 2016

    John Sturges fut un grand réalisateur de westerns. Non seulement parce qu’il défendait à travers eux un idéal de justice, mais aussi parce qu’il n’avait pas son pareil pour allier l’analyse de caractères avec une saisie quasi miraculeuse de l’espace. Les sept mercenaires qu’il tourna en 1960, n’est pas son meilleur western. C’était déjà un remake des Sept samouraïs d’Akira Kurosawa. Il y avait quelque chose qui sonnait faux dans les méthodes de recrutement de Chris, et aussi dans le fait de faire correspondre chacun de ces dits mercenaires à des sortes d’idéal-types. Mais enfin, il y avait des acteurs formidables qui devinrent par la suite de grandes vedettes, Charles Bronson qui jusque-là était cantonné aux seconds rôles, James Coburn, et bien sûr Steve McQueen. La tête d’affiche était le grand Yul Brynner. Evidemment quand on voit la distribution du film d’Antoine Fuqua, on sent tout de suite la différence de ton et de classe.

    Les sept mercenaires, The magnificent seven, Antoine Fuqua, 2016 

    Bart Bogue terrorise la ville 

    Bart Bogue est un méchant capitaliste qui rêve d’exploiter les mines d’or qui se trouveraient à Rose Creek, une petite minière où vivent également des paysans. Pour cela il veut racheter la ville et en chasser les habitants. Comme il est très riche, il a à sa solde un grand nombre de tueurs et d’hommes de main qui terrorisent les habitants. Ils brûlent l’église, assassinent. La courageuse Emma Cullen dont le mari a été tué, se révolte et va s’adresser à un chasseur de primes Sam Chisolm, un marshal, pour qu’il vienne mettre de l’ordre dans la ville. Celui-ci va engager six autres individus, courageux et talentueux, ce qui fera bien 7. Ils vont d’abord descendre 22 personnes, membres du gang de Bogue, puis, sachant que Bogue et sa bande vont revenir, ils vont organiser la ville pour qu’elle apprenne à se défendre contre le tyran local. Celui-ci va réunir une véritable armée et attaquer. La bataille sera rude, les morts très nombreux, et parmi les mercenaires ne survivront que trois.

    Les sept mercenaires, The magnificent seven, Antoine Fuqua, 2016 

    Les sept mercenaires s’apprêtent à investir la ville 

    La trame en vaut une autre, le problème c’est qu’il n’y a pas de scénario. Aucune intensité dramatique donc. C’est un cinéma de l’effet, et ici l’effet c’est surtout le nombre de morts qu’Antoine Fuqua peut filmer. Le film aurait pu durer une heure de moins sans problème. C’est un cinéma grimaçant, hésitant entre le western à la sauce spaghetti (les longs manteaux) et le film gore. Cependant, il y a un message sous-jacent à cette entreprise, le capitalisme c’est le mal, la solidarité entre les travailleurs c’est le bien. Et cette solidarité est encore meilleure quand elle se reconnait dans le multiculturalisme. Dans cette volonté œcuménique, on remarque que la logique des quotas joue à plein. Le chef de bande est noir, et il rallie aussi bien un coréen qui connait les arts martiaux et le lancer de couteaux qu’un indien peinturluré, qu’un hispanique. Le tout est béni par le pasteur dont l’église a brûlé. Ce qui nous fait dire que lorsqu’on brûle les églises et qu’on ne respecte pas la volonté du seigneur tout va de travers. Ces bondieuseries d’un autre âge qui auraient pu être en un autre temps primé par l’Office catholique international du cinéma, enfoncent le clou en nous montrant clairement que Bogue est un mécréant qui refuse de prier, alors même qu’il va mourir. Preuve que quelque part il est bien apparenté au Diable. Je pensais que seul Clint Eastwood pouvait encore oser tourner ce genre de débilité, et bien non, je me trompais. A croire que c’est tout le cinéma américain qui patauge dans les eaux troubles de la réaction. Soyons tout de même juste le scénario se réfère à Dashiell Hammett, le peau-rouge porte le nom de Red Harvest qui, pour ceux qui ne savent pas l’anglais, signifie « moisson rouge » et qui est le titre du premier roman publié par Hammett. La référence à la ville minière tombée sous la coupe d’une milice payée par le potentat local est aussi tirée de cet ouvrage.

     Les sept mercenaires, The magnificent seven, Antoine Fuqua, 2016

    Ils envoient un message clair à Bogue 

    La distribution frise la nullité complète. Mais on peut dire que ça vient d’Antoine Fuqua lui-même qui ne sait pas empêcher ses acteurs de cabotiner. Ils sont livrés à eux-mêmes et en rajoute dans les rictus et les sourires entendus. Denzel Washington ne fait pas grand-chose, Chris Pratt et Etan Hawkes sont carrément ridicules. De ce désastre n’émerge qu’un peu la belle Haley Bennett dans le rôle d'Emma, la seule qui croit qu’il faut donner un peu d’épaisseur humaine à son personnage.

     Les sept mercenaires, The magnificent seven, Antoine Fuqua, 2016

    La bataille fait rage

    Ajoutons pour faire la mesure que la photo est franchement laide, elle déforme les couleurs pour donner un ton pastellisé – on pourrait dire javellisé -  à l’ensemble. Le film a bénéficié de très gros moyens, le budget était de 90 millions de dollars. Et pourtant malgré cela, Antoine Fuqua n’arrive jamais à saisir l’espace de la petite ville, ni celui de la nature qui l’entoure. Il a beau multiplier les angles de prises de vue, user et abuser de la grue, rien n’y fait, le film reste plat.

    Des scènes ridicules il y en a, ne serait-ce que pour boucler un scénario bâclé. Par exemple l’affrontement final entre Sam et Bogue au milieu de l’église qui a brûlé. Ou encore le personnage de Jack Horne, joué par le malheureux Vincent D’Onofrio, qui passe son temps à tuer des gens à coups de hachette. Entre temps ce tueur d'indiens aura appris à en tolérer un à ses côtés.

    Si le modèle de John Sturges n’était pas grandiose, il avait cependant un certain charme. Le film d’Antoine Fuqua sera rapidement oublié. Produit de circonstances pour amuser les tous  petits et les grignoteurs de pop corn, il a tout de même rapporté pas mal d’argent aux studios qui l’ont produit. Il a fait à peu près le même score que le film de Tarantino, Les 8 salopards, bien qu’il ait coûté deux fois plus cher. Par contre la critique américaine a été cruelle avec ce film, alors qu’en France on a un peu plus de tolérance pour les navets. La preuve ? On croit en France que Clint Eastwood et Quantin Tarantino sont des réalisateurs importants ! 

     

    Certains me reprocheront ma diatribe et surtout d’avoir perdu deux heures de mon précieux temps, au motif qu’on n’a pas besoin de mettre le nez dedans pour savoir que la merde ça ne sent pas très bon ! Mais j’ai le défaut d’être curieux.

    Remarquez que l’affiche des 8 salopards est assez similaire à celle de cette nouvelle mouture des 7 mercenaires. Les deux films étant aussi mauvais l’un que l’autre[1], prétentieux et bien-pensant et se moquant allègrement de leur public, on en conclura que le western est un genre difficile pour les réalisateurs à la mode d’aujourd’hui. Mais n’est-ce pas tout le cinéma américain qui est sur la pente déclinante ? Il est vrai que rares sont les films dont les titres sont des numéros qui sont une réussite. Je n’ose même pas imaginer ce que sera le prochain film à numéro du cinéma hollywoodien ! Sans doute un remake des 12 salopards, mais réduits à 6 pour faire plus moderne et rogner sur le budget !

     Les sept mercenaires, The magnificent seven, Antoine Fuqua, 2016

     

     

     


    [1] Voir ma critique du film de Tarantino : http://alexandreclement.eklablog.com/quentin-tarantino-les-8-salopards-the-hateful-8-2016-a119824480

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  •  Aujourd’hui Kirk Douglas a cent ans ! Sans doute ne s’imaginait-il pas vivre si vieux. Et moi non plus ! Quand j’étais jeune c’était un de mes acteurs préférés, et ça l’est toujours d’ailleurs, je trouve que sa filmographie est exceptionnelle, l’une des plus belles et des plus homogènes à Hollywood. Les hommages se multiplient et ceux qui ont la chance d’habiter Pontarlier ou Toulouse, ont vu ou verront les expositions qui lui sont consacrées. Michel Cieutat également publie ce mois-ci un fort bel article sur lui dans le dernier numéro de Positif.  

     KIRK DOUGLAS A CENT ANS !!

    Kirk Douglas, c’est Spartacus. J’avais il y a quelques années rendu compte de son ouvrage, I am Spartacus, qui justement porte sur l’importance de ce film[1]. Car ce film c’est bien plus qu’une œuvre de cinéma, ce fut aussi le point de départ de la réhabilitation du grand cinéaste Dalton Trumbo, et donc de fait la fin de la liste noire à Hollywood. Le cinéma ce n’est donc pas que du cinéma ! Kirk Douglas racontait dans ce livre que c’est à l’occasion de la mise en œuvre du projet Spartacus – il en fut le producteur et vira les réalisateurs, Anthony Mann et Stanley Kubrick les uns derrière les autres – qu’il se forgea une conscience sociale et politique bien plus précise. Certes il avait toujours été dans le camp des progressistes comme on dit, mais sans plus.

    Toute sa filmographie reflète une volonté de s’impliquer, de penser à créer des formes et des représentations qui ont un sens bien au-delà du simple divertissement. Ce qui ne veut pas dire qu’il se risqua à un cinéma cérébral et tourmenté, mais plutôt qu’à travers des films populaires il recréait un monde dans lequel la morale et la justice avaient une importance capitale.

      KIRK DOUGLAS A CENT ANS !!

    Kirk Douglas, c’est aussi des très beaux westerns sous la direction de John Sturges, Règlements de compte à O.K. corral ou le magnifique Dernier train de Gun-Hill film antiraciste quand ce n’était pas encore à la mode. Il tourna aussi le magnifique L’homme qui n’a pas d’étoile, officiellement signé par King Vidor, mais c’est Kirk Douglas qui en réalisa la grande majorité des scènes. Un hymne à la liberté. Là encore il avait viré King Vidor. C’est que Kirk Douglas avait un sale caractère. C’est lui-même qui l’affirme dans Le fils du chiffonnier[2], première partie de ses mémoires où il plaint sincèrement les réalisateurs qui avaient sur le dos en même temps Kirk Douglas et Burt Lancaster ! Avec lui Kirk Douglas tournera 7 films. Il livrera un très beau témoignage, très émouvant, sur Burt Lancaster dans la seconde partie de ses mémoires, En gravissant la montagne[3], alors que celui-ci venait de disparaître après des mois de souffrance. Ils étaient en effet restés amis, malgré leurs nombreuses disputes et leurs brouilles.

      KIRK DOUGLAS A CENT ANS !!

    Parmi les autres westerns, il ne faut pas oublier non plus Seuls sont les indomptés, film signé David Miller, mais un projet de Kirk Douglas, là encore il y eut beaucoup d’histoires entre l’acteur et le réalisateur. C’est le film préféré de Kirk Douglas, un nouvel hymne à la liberté et aux grands espaces en train de disparaître. Une confrontation avec les dégâts du progrès technique. C’est encore plus crépusculaire qu’on peut le croire. Car malgré son énergie débordante et ses sourires éclatants, Kirk Douglas a souvent incarné des loosers magnifiques, Spartacus bien sûr, mais aussi ce Jack Burns, le héros de Seuls sont les indomptés, complètement imperméable aux sirènes de la modernité. Et aussi le doc Hollyday de Règlements de comptes à O.K. corral est déjà de ce tonneau. Il incarnera encore un perdant magnifique dans El Perdido de Robert Aldrich, avec une intensité dramatique encore plus forte puisqu’il mourra de désespoir pour s’être amouraché de de sa propre fille, en se suicidant dans un duel au pistolet alors que son arme ne contenait pas de balle. 

      KIRK DOUGLAS A CENT ANS !!

    Toute sa filmographie est parsemée de ce type de rôles. Le cruel Einar, le personnage principal des Vikings, se laissera mourir quand il sera confronté en un combat mortel à son propre frère. Je crois bien que c’est le premier film avec Kirk Douglas que j’ai vu en salle. Ce très beau film signé Richard Fleischer fut un immense succès populaire, et il est toujours réédité pour le bonheur des jeunes générations. C’était encore un projet de Kirk Douglas. Beaucoup de films ont été ensuite tournés sur les vikings, mais aucun n’a jamais atteint l’intensité et la grâce de celui-ci.

      KIRK DOUGLAS A CENT ANS !!

    Tous ces films sont très connus. Mais dans sa filmographie on trouve aussi quelques petites perles qui sont un peu oubliées aujourd’hui. Par exemple Le champion qui est vraiment son premier film en tant que premier rôle. Ce film de Mark Robson est à mille lieux des bluettes sentimentale sur la boxe comme Rocky ou l’insupportable Million dollars baby[4]. Il est vraiment excellent. Kirk Douglas jusque-là n’avait pas fait de premier rôle. Il était arrivé un peu par hasard, et surtout poussé par sa copine Lauren Bacall. Il n’avait pas de contrat avec un studio, et tout de suite il a été un des rares acteurs indépendants. Il a pu donc faire ce qu’il avait envie de faire, contrairement à Burt Lancaster qui devait subir cette tyrannie du contrat[5]. Il tourna ainsi en 1953 un film avec Edward Dmytrik, Le jongleur, un film réalisé en Israël et qui met en scène un individu qui a survécu aux camps de concentration avec un traumatisme important. Ce film fut un bide noir, mais c’est pourtant parmi ce que Dmytryk a pu faire de mieux. Notez qu’à cette époque Israël était à peine en construction.

      KIRK DOUGLAS A CENT ANS !!

    La même année il tournera encore le très beau et très méconnu Un acte d’amour sous la direction d’Anatole Litvak. C’est à cette époque qu’il commença à séjourner en France et à y apprendre le français qu’il parle très bien[6] – il parle aussi couramment l’allemand. Entre temps il avait tourné Le gouffre aux chimères sous la direction de Billy Wilder, un film qui fut un échec retentissant à sa sortie, mais qui au fil du temps est devenu un classique du film noir, toujours classés dans les dix premiers de ce genre. On connait aussi assez bien sa collaboration avec Vicente Minnelli, The bad and the beautiful, tourné en 1952, un des plus beaux films sur l’amertume engendrée par Hollywood et ses paillettes sur les personnes qui servent l’industrie du cinéma. Puis, dix ans plus tard, une sorte de prolongement de ce film avec Quinze jours ailleurs. Et entre temps il avait fait La vie passionnée de Vincent Van Gogh, en 1956, film dans lequel il fait une composition hallucinée.

      KIRK DOUGLAS A CENT ANS !!

    D’autres films sont moins connus, comme par exemple le très beau Liaisons secrètes de Richard Quine, avec la belle Kim Novak en 1960, qui raconte l’aventure sentimentale d’une jeune femme qui s’ennuie avec un architecte passionné par son métier. Mais tous deux sont mariés et les conventions feront qu’ils rentreront dans le rang. D’autres films sont consacrés à la justice, celle des hommes justement : il y a d’abord le magnifique Les sentiers de la gloire tourné en 1957 sous la direction de Stanley Kubrick, qui, s’il est devenu par la suite une sorte de classique des films dénonçant les horreurs de la guerre, fut interdit en France, mais il n’eut ailleurs aucun succès. C’était encore un projet de Kirk Douglas lui-même. En 1961 il tournera Ville sans pitié, toujours en Europe. Le sujet était l’histoire d’une jeune fille violée par des soldats américains. Pour conserver intacte la réputation de l’armée américaine, tout sera fait pour les faire échapper au châtiment qu’ils méritent. Kirk Douglas est un avocat tourmenté qui doit défendre les soldats tout en sachant qu’ils sont coupables.

      KIRK DOUGLAS A CENT ANS !!

    Le reste de sa carrière est plus connu. Il alternera le bon et le moins bon, on le verra dans de très grosses productions, Les héros du Télémark, d’Anthony Mann, Paris Brûle-t-il ? de René Clément. Il s’essaiera avec un succès mitigé aussi à la mise en scène. Et puis il prendra aussi position sur le plan politique non seulement dans son combat contre la Commission des activités anti-américaines, mais aussi pour les candidats démocrates aux élections présidentielles. Cette année encore il est intervenu brillamment pour alerter les Américains sur les risques que ferait courir l’élection de Donald Trump[7]. Il a donc eu une vie bien remplie et son fils Michael Douglas a fait aussi une belle carrière, même si ce n’est évidemment pas le même niveau. Après son accident d’hélicoptère en 1991, il fut très diminué physiquement, mais pas intellectuellement, il se tournera vers l’écriture et la religion. D’origine juive, ce fut une manière pour lui de retrouver ainsi ses origines.

     KIRK DOUGLAS A CENT ANS !!

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/i-am-spartacus-kirk-douglas-caprici-2013-a114844578

    [2] Presses de la Renaissance, 1989.

    [3] L’archipel, 1999.

    [4] http://alexandreclement.eklablog.com/le-champion-champion-mark-robson-1949-a114844844

    [5] Il raconte d’ailleurs que lorsqu’il tourna Règlements de comptes à O.K. Corral, il obtint ainsi un salaire très largement supérieur à celui de Burt Lancaster !

    [6] Sa femme avec qui il est marié depuis 60 ans est d’origine belge.

    [7] http://www.huffingtonpost.fr/kirk-douglas/elections-americaines-donald-trump_b_12218420.html

     

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  • L’inconnu du 3ème étage, Stranger on the third floor ; Boris Ingster, 1940 

    Ce petit film, produit par la RKO est considéré par son parti pris esthétique, bien plus que par son scénario, comme le premier film noir des années quarante. Le sujet est en effet assez mince. Mike Ward est un journaliste qui a découvert Joe Briggs à côté d’un cadavre à la gorge tranchée. Il est le seul témoin. Bien que Joe Briggs clame son innocence, il va être condamné. La fiancée de Mike, Jane, est très troublée par l’attitude de Briggs et pense qu’il n’est peut-être pas coupable. Mike tente d’oublier cette histoire, mais en attendant de se marier avec Jane, il vit dans une toute petite chambre, et pire encore il a comme voisin un vieil acariâtre, M. Meng, qui lui pourrit la vie. Il a de fréquents accrochages avec lui. Mais quelque temps après, M. Meng est assassiné. C’est Mike qui le trouve dans sa chambre, or M. Meng a aussi la gorge tranchée. Mike qui a croisé dans l’escalier un curieux personnage, se demande si tout compte fait ce ne serait pas le même personnage qui a tué les deux hommes. Il apporte son témoignage à la police. Mais le procureur le fait arrêter, trouvant qu’il est assez louche pour avoir été le seul témoin de deux meurtres se trouvant dans le même quartier. Dès lors Jane va rechercher l’étrange personnage, elle sait seulement qu’il a des yeux globuleux, une écharpe blanche autour du cou et des lèvres épaisses. 

    L’inconnu du 3ème étage, Stranger on the third floor ; Boris Ingster, 1940 

    Mike et Jane ont des projets de mariage

    C’est un film de série B financé par la RKO. Les acteurs principaux sont John McGuire et Margaret Tallichet qui incarnent Mike et Jane, mais avec une absence de charisme assez terrifiante. La distribution ne commence à devenir intéressante qu’avec Elisha Cook jr et bien sûr Peter Lorre dans le rôle de l’assassin à l’écharpe. Ces deux acteurs vont par la suite devenir emblématiques du film noir, notamment avec Le faucon maltais. Peut-être est ce dans ce film que John Huston les avait repérés.Tout est assez pauvre dans ce film, notamment les décors. Seule la photo du très grand Nicholas Musuraca est remarquable et apporte une grâce particulière à un film par ailleurs banal. Boris Ingster n’est presque connu que pour ce film dont on s’accorde généralement à reconnaitre le rôle historique dans les orientations futures du film noir. De Boris Ingster on ne connait pas grand-chose de lui, si ce n’est qu’il est né en Lettonie, qu’il a travaillé avec Serguei Eisenstein et qu’il a réalisé trois films noirs aux Etats-Unis, dont ce Stranger on the third floor et Southside 1-1000 en 1950. Pour le reste il a été surtout le producteur de séries télévisées.

    L’inconnu du 3ème étage, Stranger on the third floor ; Boris Ingster, 1940 

    Joe Briggs est reconnu coupable 

    Plusieurs éléments du film noir sont déjà à l’œuvre : d’abord le faux coupable et le sentiment de culpabilité qui nait de la subjectivité même des témoignages qu’on peut recueillir. Les apparences sont d’abord contre Briggs, mais bientôt elles vont se tourner vers Mike pour le punir de sa légèreté dans la foi qu’il a accordé lui-même à ses propres facultés. Ensuite, il y a les nombreux flash-back qui justement viennent rappeler à Mike combien ses propres certitudes sont aléatoires. Et puis il y a les rêves, ou plutôt les cauchemars qui viennent tourmenter Mike. Boris Ingster s’en sert pour rendre encore plus épurée l’image. En effet, il peut se permettre de styliser les sentiments de confusion mentale, en utilisant toutes les ficelles qui vont devenir presque des stéréotypes dans la suite du développement du cycle du film noir. Les rayures, les ombres surdimensionnées, les contrastes violents. Lorsque ce film est sorti, il a été critiqué pour ces excès de stylisation hérités de l’expressionnisme allemand. On remarquera par exemple que cette manière d’aborder les rêves et de leur donner une interprétation, va être reprise ensuite par Hitchcock dans La maison du docteur Edwardes.

     L’inconnu du 3ème étage, Stranger on the third floor ; Boris Ingster, 1940 

    Dans son cauchemar Mike voit son avocat

    Le jeu des acteurs est assez faible, plutôt caricatural. Même Elisha Cook jr. qui roule des yeux effarés, mais on peut mettre cet excès de théâtralité  après tout sur une forme parodique, relativement distancée qui s’allie aussi avec le schématisme de l’image. Il faut par contre saluer la performance brève mais percutante de Peter Lorre. Il ne lui en faut pas beaucoup pour donner toute l’étendue de son talent et laisser une marque forte sur le spectateur. Touchant autant qu’inquiétant, Ingster le film dans des plongées, contre-plongées extrêmement expressives. Evidemment on ne cherchera la vraisemblance dans cette histoire d’un fou évadé de l’asile, sans doute maltraité par les infirmiers, qui assassine ceux qui ont le malheur de le contrarier. Et s’il y a une vérité à trouver, elle doit être recherchée vers la présentation d’un complexe de culpabilité vis-à-vis de ceux qui sont persécutés. L’inconnu est un persécuté, mais Briggs également, même Mike est la victime d’un concours de circonstance, en même temps que de méchanceté de son voisin de palier. Cette expérience lui permettra de franchir un palier et de comprendre que les choses sont bien plus complexes que ce que l’on croit. 

     L’inconnu du 3ème étage, Stranger on the third floor ; Boris Ingster, 1940 

    Mike rêve qu’il va être exécuté

    Le film ne dure qu’un peu plus d’une heure. Il est donc très ramassé, et sur cette durée, Ingster aura eu non seulement le temps de développer une intrigue policière à rebondissements, mais aussi de tracer un portrait de Jane et de Mike, comme les représentants d’une classe pauvre et laborieuse, avec ses petits rituels comme de prendre le petit déjeuner toujours dans le même bar. Jane s’extasie aussi sur la petite chambre de Mike qu’elle trouve très jolie, alors que manifestement si ce n’est pas un taudis, ce n’est pas beaucoup mieux, avec une logeuse particulièrement revêche, et un voisin qui non seulement ronfle à travers les cloisons du 3ème étage, mais se débrouille toujours pour chercher des histoires, comme s’il voulait par ce biais compense la misère de son existence solitaire. Cet aspect misérable est rarement souligné quand on commente ce film, et pourtant il me semble essentiel. 

     L’inconnu du 3ème étage, Stranger on the third floor ; Boris Ingster, 1940 

    Par hasard Jane croise la route de l’assassin de Meng 

    Pour les amateurs de film noir, on retiendra deux choses, l’importance historique de ce film dans le développement du cycle du film noir, mais aussi les effets d’une esthétique singulière qui si elle reste attachée à expressionnisme allemand s’en détache tout de même. Il me parait donc assez juste de dire qu’il s’agit là d’une œuvre fondatrice.

     L’inconnu du 3ème étage, Stranger on the third floor ; Boris Ingster, 1940

     L’homme tente d’étrangler Jane 

     

     

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  •  Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955

    Stephen Lowry parait avoir beaucoup de chagrin à l’enterrement de sa femme. C’est d’ailleurs ce qu’aime beaucoup la jeune Elizabeth. Mais rapidement nous apprenons qu’en réalité Stephen a assassinée sa femme pour récupérer sa fortune. La jeune servante Lily le sait. Elle a d’ailleurs découvert la bouteille de poison qui a servi à ce meurtre et qu’elle s’emploie à cacher. Dès lors elle va faire chanter son patron, et elle va mettre peu à peu la main sur la maison de Stephen en se faisant nommer gouvernante, puis en occupant le lit de son maître. Mais Stephen a d’autres projets : il souhaite en vérité épouser la jeune Elizabeth car son père est très riche et cela lui permettrait d’atteindre une position élevée. Il va donc projeter d’assassiner Lily pour se débarrasser d’un témoin gênant. Dans le brouillard il se trompe pourtant de cible et fracasse le crâne de la femme d’un policier qui patrouille régulièrement dans le quartier. Stephen va être soupçonné du meurtre, c’est pourtant le témoignage de Lily qui va le disculper. David McDonald est le jeune avocat qui est amoureux d’Elizabeth, et bien qu’il défende Stephen, il va procéder à une enquête sur son compte, d’autant que le beau-frère de Lily veut à son tour se lancer dans le chantage. L’étau se resserre, mais Stephen, lui, a décidé de se débarrasser définitivement de Lily. Pour cela il imagine un stratagème ingénieux : il s’auto-empoisonne pour faire croire que Lily a assassiné sa femme et a commencé à faire de même avec lui.

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    Lily est une jeune servante humiliée par les domestiques de Stephen 

    C’est un film noir, qui hésite un peu entre analyse sociale et retournements de situations permanents. Il y a effet deux aspects qui cohabitent : d’un côté une structuration des classes sociales qui développent les instincts de mort, et de l’autre la mécanique policière proprement dire, puisqu’on se demande toujours comment finalement les deux coupables, Stephen et Lily vont s’en sortir. Mais au-delà c’est la description d’un couple infernal : Lily est autant attachée à Stephen que celui désire l’assassiner. Et pourtant Stephen va finir par admirer la patience et l’abnégation de Lily, mais sa cupidité l’empêchera finalement de faire sa vie avec elle. Il va de soi que dans cette histoire personne n’a confiance en personne. Lily se protège en envoyant une lettre à sa sœur et le dit à Stephen. Celui cherche par tous les moyens à se débarrasser d’elle en inventant un plan compliqué. Mais également David se méfie aussi bien de Stephen dont il est jaloux que de celle qu’il voudrait bien épouser : Elizabeth apparaissant en effet comme la cruche de service fascinée par le maintien et l’élégance de Stephen, elle ne se rend même pas compte qu’elle humilie David à qui elle était promise depuis son plus jeune âge.

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    Lily va cacher la bouteille de poison 

    Le film louche assez du côté d’Hitchcock, plus particulièrement de Rebecca. Arthur Lubin fut un réalisateur prolifique dont l’œuvre manque certainement d’unité. Il a cependant fait plusieurs incursions intéressantes dans le film noir, dont le très bon Impact qui date de 1947. Il avait mis aussi en scène en 1943 une version flamboyante du Fantôme de l’opéra qui cherchait sa voie entre fantastique et film noir. L’atmosphère compassée rappelle aussi The lodger de John Brahm. Réalisateur américain, Lubin donne beaucoup de tonus à ce film anglais, très victorien si on peut dire, tourné en Angleterre et joué par des acteurs britanniques, photographié par Christopher Challis qui a beaucoup travaillé avec Michaël Powell. Les décors et les costumes sont très soignés et donnent du style à l’ensemble. Si la mise en scène est élégante et bien rythmée, on peut reprocher cependant qu’elle reste un peu trop refermée sur les décors intérieurs : il y a en effet peu de scènes d’extérieur, à part la ballade en voiture qu’effectuent Elizabeth et David.

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    David est l’amoureux jaloux et délaissé d’Elizabeth 

    En vérité l’ensemble tient surtout par l’affrontement entre Stephen et Lily. Hésitant entre admiration et pulsion meurtrière, Stephen fait tout pour se débarrasser de Lily et de son chantage, ce qui le mène toujours plus loin sur la pente fatale du crime. Lily se méfie de son patron, c’est bien pour ça qu’elle a envoyé une lettre à sa sœur à ouvrir en cas de mort subite,  mais elle est attirée par lui au point de le protéger aussi bien contre la police que contre Elizabeth qu’elle voit comme une menace. C’est d’ailleurs Lily qui a le rôle le plus complexe : en effet elle est d’abord la jeune servante humiliée par d’autres domestiques bornés, puis elle devient la rusée manipulatrice qui semble tenir tout le monde dans sa main, enfin elle manifestera une grande tendresse pour Stephen qui va mourir mais qui l’a pourtant trahie. On a souvent souligné l’aspect lutte des classes du film à juste titre. En effet cette lutte des classes c’est aussi bien la difficulté de franchir les barrières d’argent, et donc pour Lily de se faire aimer par Stephen, que les divisions qui peuvent régner au sein même de la domesticité. Car Lily doit aussi affronter les vieux domestiques et plus particulièrement la méchante Mrs. Parks qui rêve elle aussi de devenir gouvernante et de chasser Lily qui elle au contraire veut devenir le personnage dominant du couple qu’elle forme fatalement avec Stephen. Au passage on remarquera que le couple de domestiques que Lily va chasser est le modèle des domestiques qui se font embaucher dans Les autres, le grand succès d’Alejandro Amenabar. 

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    Face à la police Lily a sauvé la mise à Stephen 

    La distribution est impeccable et centrée sur le  couple Jean Simmons et Stewart Granger[1] qui étaient mariés à l’époque. Jean Simmons est formidable, non seulement à cause de sa grâce, mais aussi par cette facilité qu’elle a de passer d’un machiavélisme entêté à la tendresse teintée de pitié pour l’homme qui l’a trahie. Elle est un peu oublié de nos jours, pourtant, elle a tourné dans un grand nombre de films de première qualité, comme Spartacus, Elmer Gantry ou encore Un si doux visage de Preminger. Stewart Granger est très bon dans le rôle de Stephen, bien qu’à la fin sa mort soit un peu trop caricaturale. Abonné à des rôles de cape et d’épée, il fut le héros de Fritz Lang pour Les contrebandiers de Moonfleet, on oublie trop souvent qu’il était un acteur subtil. Il le démontre ici. Mais le reste de la distribution est à la hauteur, que ce soit Bill Travers dans le rôle de l’avocat jaloux ou que ce soit Belinda Lee[2] dans celui de la cruche de service, Elizabeth, qui ne semble pas trop comprendre l’humiliation qu’elle impose à David, ni même que si elle est attirée par Stephen c’est parce que celui-ci est un déviant.

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    Stephen annonce à Lily qu’il va l’emmener en Amérique 

    Description d’une société victorienne qui sent un peu le renfermé, le film insiste sur le caractère à la fois fascinant et dégénéré de la société anglaise, de ses rites et de ses rigidités. Cette forme de rapport social n’a pas d’avenir, n’est-elle pas à l’origine du déclin de l’Empire britannique ? La scène d’ouverture met en scène l’enterrement de la femme de Stephen, mais c’est bien plus que cette femme qui est enterrée ici, c’est toute l’Angleterre passéiste et arrogante qui n’a pas su voir venir le progrès. D’ailleurs David conduit une automobile, elle fait face à une voiture à cheval comme deux mondes irréconciliables. On pourrait étendre cette approche aussi aux velléités de départ pour l’Amérique. Ce pays neuf qui attire les Anglais pour sa liberté et son absence d’hypocrisie. C’est quand Stephen propose à Lily de l’envoyer en Amérique, puis ensuite de partir avec elle pour le Nouveau Continent, que quelque chose passe entre eux, comme une possibilité de dépasser les contingences sociales et de vivre vraiment. Quand on rend visite à la sœur et au beau-frère de Lily, un couple cupide et peu éduqué, on comprend aussi que les basses classes sont maintenues dans une misère matérielle et spirituelle par des barrières infranchissables entre les classes sociales. Il est facile de voir l’opposition entre le décor riche et glacé de Stephen et le misérable logis dans lequel vivent Herbert et Rose Moresby. Herbert est joueur, menteur, il rêve de faire chanter Stephen, mais cette veulerie est bien la conséquence de sa misère matérielle. A défaut de l’excuser cela explique son comportement.

    Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    La sœur de Lily cherche la lettre qu’elle lui a envoyée 

    L’ensemble est excellent. Filmé avec élégance, impeccablement interprété, c’est un film noir à l’issue cruelle, aux couleurs flamboyantes qui se revoit avec beaucoup de plaisir malgré le temps qui passe.

    Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955  

    Elizabeth et son père n’apprécient pas les entreprises de David contre Stephen

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    Lily en revenant de la police trouve Stephen mourant

     

     


    [1] Acteur britannique, il dut changer son véritable nom qui était James Stewart, à cause de la renommée de ce dernier

    [2] La très belle Belinda Lee, actrice anglaise, décédera à 26 ans dans un accident de voiture. Elle avait entamé une carrière internationale qui l’avait menée en France, en Italie et aux Etats-Unis.

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  •  Dans la gueule du loup, The mob, Robert Parrish, 1951

    Bien avant Elia Kazan, le racket de la mafia sur les quais de New York avait attiré l’attention des cinéastes et des romanciers. On the waterfront date de 1954. Sauf qu’ici, été contrairement au projet de Kazan, le but n’est pas de dénoncer le syndicalisme comme foncièrement mauvais, mais seulement de montrer que la mafia a mis les quais en coupe réglée. Le scénario est basé sur le roman de Ferguson Findley, Waterfront, qui en français porte le titre d’Au suivant de ces messieurs et qui a été publié en 1951 par les Presses de la Cité. C’est le même titre qu’un San-Antonio de 1957, mais ça n’a aucun rapport.

      Dans la gueule du loup, The mob, Robert Parrish, 1951

    Johnny Damico est un policier newyorkais, qui un soir de pluie rentre chez lui après avoir acheté une bague pour sa fiancée. Il est surpris par une fusillade : un homme a été tué, et celui qui l’a tué se prétend flic également. Damico le tient en joue, mais le policier lui  montre une plaque de police. Damico l’invite à téléphoner à la police. Cependant il se révèle rapidement que l’assassin n’est pas un policier, et qu’en réalité celui qui a été descendu était un témoin qui pouvait donner des informations sur la hiérarchie du gang qui tient le port. Pour cette bévue, Damico va être officiellement mis à pied. En réalité, la police va se servir de lui pour pénétrer le gang. Après un séjour assez bref à la Nouvelle Orléans, Damico revient à New York et se fait passer pour un docker qui a eu maille à partie avec la justice et qui recherche de l’embauche. Se réclamant d’un certain Castro, il va obtenir un travail plutôt pénard de conducteur d’engin. Mais ce faisant, il va prendre la place d’un autre docker avec qui il va devoir se battre. Dans la pension où il loge, il va se lier d’amitié avec Clancy, un autre docker dont il se méfie un peu, et Smoothie le barman. Peu à peu il va arriver à s’infiltrer et à rencontrer Castro qui semble régner sur les docks. Cependant Castro se méfie également et va essayer de piéger Damico en le faisant accuser d’un crime qu’il n’a pas commis avec l’aide d’un flic véreux. Damico va remonter finalement jusqu’au mystérieux Clegg.  

      Dans la gueule du loup, The mob, Robert Parrish, 1951

    Clancy discute avec le barman Smoothie 

    Il est difficile de dire si pour l’époque ce type d’histoire était déjà assez courant. Mais au fil du temps c’est vrai que cela n’est plus très original. On en trouvait déjà une variante dans le très bon Raw deal d’Anthony Mann en 1948, et cela se dupliquera jusqu’à The departed de Martin Scorsese, remake assez malheureux du très bon Internal affairs film hongkongais d’Anrew Lau.  C’est donc l’histoire d’un infiltré qui joue un double jeu, se méfiant de tout le monde, mais tout le monde se méfiant de lui. Il y a un côté prolétaire dans la manière de développer le scénario. Les rares images d’extérieur seront d’ailleurs les images des docks et du monde du travail où les dockers sont plutôt maltraités. Il y a beaucoup d’attention accordée à donner une image réaliste des métiers, que ce soit le métier de flic ou le métier de docker. Les conditions de vie misérables dans des garnis de seconde catégorie sont également bien décrites, entre la chambre où on cherche à trouver le sommeil après une journée épuisante, et le bar où on dépense une partie de sa paye pour se donner du bon temps. Mais cet aspect réaliste ne doit pas faire oublier que nous sommes dans un film noir. La scène d’ouverture est à cet égard spectaculaire : il pleut, c’est la nuit, un meurtre vient d’être commis. D’autres scènes mettront en valeur le travail de fourmi de la police, en insistant plus particulièrement sur ce qui à l’époque devait être les techniques modernes d’enquête : on verra la police trafiquer une voiture pour pouvoir la suivre, aussi bien en y cachant un micro, qu’en faisant en sorte qu’elle distille lors de son parcours un liquide fluorescent.

      Dans la gueule du loup, The mob, Robert Parrish, 1951

    Tout en se méfiant l’un de l’autre, Clancy et Damico vont sympathiser 

    D’autres éléments de la vie quotidienne interviendront pour soutenir l’intrigue, par exemple Clancy qui est en réalité un autre flic infiltré cherche à saouler Damico pour le faire parler. Pour cela il l‘emmène boire avec sa propre femme et la sœur de celle-ci. On verra d’ailleurs la propre femme de Clancy se laisser aller au charme un peu rustique de Damico. Parrish mêle donc heureusement la description des loisirs de la classe ouvrière à l’intrigue policière proprement dite. La fiancée de Damico est une simple infirmière, elle aussi a des joies simples, elle s’extasie facilement sur les cadeaux et les promesses de son fiancé, et elle sera toujours prête à l’aider, bien que les circonstances ne sont pas favorables.

      Dans la gueule du loup, The mob, Robert Parrish, 1951

    Damico devient conducteur d’engin 

    La distribution est tout à fait adéquate au projet. Elle est dominée par Broderick Crawford qui, dans le rôle de Damico utilise au mieux son physique usé et brutal. C’est un acteur qui a toujours été excellent et plus particulièrement dans le registre du film noir. Il a une présence étonnante et donne de la densité à l’ensemble. Il est pour beaucoup dans la réussite du film. Mais tous les autres rôles sont très bons aussi. Charles Bronson ne fait qu’une toute petite apparition sur les quais, on le reverra plus tard, un peu plus à son avantage. Ernest Borgnine joue Castro. C’était déjà un acteur confirmé, certes encore confiné aux seconds rôles, mais il avait déjà fait la preuve de son talent, ici il joue, comme à son habitude, du décalage entre des intentions mauvaises et criminelles et une attitude plus décontractée, joueuse. Neville Brand est lui aussi une figure récurrente du film noir, toujours à jouer les mauvais garçons, cruels et promis à la chaise électrique. Ici il est Gunner, le tueur sans état d’âme de Castro. Clancy est interprété par Richard Kiley qui joue sur l’ambiguïté de sa position, lui aussi se trouvant en couverture pour suivre une autre affaire de malversation pour le compte des fédéraux. Il faut bien le dire, les rôles féminins sont sacrifiés. Seule à se faire remarquer, la jeune Lynn Baggett dans le rôle de Peggy qui manifeste sous les yeux de son mari absolument déconfit une véritable attirance pour Damico. C’était sans doute assez audacieux pour l’époque, car même si cela est présenté d’une manière plutôt légère, il s’agit tout de même d’adultère. Une petite mention pour Jay Adler qui joue encore le rôle du réceptionniste de l’hôtel, comme dans Cry danger.

      Dans la gueule du loup, The mob, Robert Parrish, 1951

    Castro veut avoir une discussion avec Damico 

    L’ensemble est rondement mené, avec un noir et blanc très propre. La vivacité de la mise en scène aide d’ailleurs à faire passer l’invraisemblance du scénario. Le nom du véritable boss de la mafia des quais est en effet étonnant pour ne pas dire plus. C’est un film très violent, du moins pour l’époque, qui multiplie les scènes de cruauté. On verra Damico se faire torturer par la police, et on le verra aussi se défendre contre un docker armé d’un croc. Le défaut qu’on pourra trouver au film si on est pointilleux est une sorte d’hésitation entre le « noir » et le film policier. L’enquête prenant le pas parfois sur l’approche naturaliste d’une vérité sociale cruelle et criminelle.

      Dans la gueule du loup, The mob, Robert Parrish, 1951

    Damico veut régler ses comptes avec Gunner 

    C’était seulement le deuxième long métrage de Parrish. Mais déjà il y a cette  précision dans les mouvements d’appareil, le sens de l’espace et de la lumière, une fluidité du récit cinématographique qui en fait tout le prix. Notez pour l’anecdote, que l’un des méchants les plus importants se nomme encore Castro ! Comme si à cette époque en 1951, Robert Parrish avec un compte personnel à régler avec les « Castro ».

      Dans la gueule du loup, The mob, Robert Parrish, 1951

    Le gang veut faire parler Mary qui résiste à l’interrogatoire

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