• Roger Le Taillanter, Les derniers seigneurs de la pègre, Julliard, 1985

     

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    Cet ouvrage est un des rares à traiter à fond de la saga des frères Zemour, très documenté. On comprendra que pour mettre en place un gang efficace qui puisse parvenir en haut de la pyramide sociale de la truanderie, il faut des qualités : de la détermination, de la solidarité et un solide esprit d’entreprise. Car le but est l’accumulation primitive du capital pour ensuite se faire une place dans la société bourgeoise. D’ailleurs à quelques exceptions près, les grands bandits ont les mêmes aspirations que la bourgeoisie : laisser un héritage important à leurs enfants, consommer de belles voitures, de belles femmes, fréquenter les cabarets de luxe et dépenser de l’argent de façon ostentatoire dans les casinos ou les cercles de jeux. Il y a des différences importantes cependant, parce qu’à la différence des bourgeois, les truands possèdent un argent qui leur brûle les doigts et qu’ils claquent avec une grande facilité. Ainsi les Zemour ont brassé des millions, gagnant des fortunes dans le racket et la prostitution, mais en gaspillant presqu’autant sur les tapis verts !!

    Roger Le Taillanter est un ancien flic, il sait de quoi il parle, son ouvrage est très riche en détails sur le mode de vie des truands, mais aussi en réflexions sur le rôle de la police et des truands dans une société moderne. Ainsi ce passage :

     

    « C’est un fait que pendant les grandes périodes de troubles sociaux le banditisme se fait discret. Ce n’est évidemment pas par souci de ne pas accroître les difficultés d’une police totalement absorbée ou débordée par les problèmes de maintien de l’ordre ! C’est surtout parce que la pègre organisée elle-même à le plus grand intérêt à ce que cet ordre soit rétabli. Les émeutes et les révolutions, en paralysant la vie économique, tarissent aussi les sources de revenus.

    La rosée bienfaisante du racket généralisé et mensualisé, base de toute trésorerie dans l’armée du crime, ne se dépose plus quand le commerce périclite et que les industries du plaisir perdent leurs clients. Le proxénétisme ne peut plus prospérer lorsque les filles n’arpentent plus que des rues désertes. Les salles de jeux se vident quand les joueurs fortunés voient menacé le confort douillet discret et sécurisant de leur cercle préféré. Jusqu’au « braquage » lui-même qui devient aléatoire lorsque les rues sont pleines de manifestants ou de policiers et que les itinéraires de fuite sont à tout moment coupés par un barrage de voitures incendiées, une charge de CRS, ou un nuage de gaz lacrymogène.

    Comme quoi le désordre se trouve être simultanément, par ses conséquences, l’ennemi d  commun du gangster et du bourgeois ! Ce qui explique d’ailleurs parfois certaines offres de service inattendues pour lui porter remède »

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    Voilà une thèse aux antipodes de celle d’Eric Hobsbawm dans  Les bandits, traduit et publié par Maspero en 1969. Pour celui-ci les bandits justement sont les ferments du désordre et donc on peut les enrôler facilement dans la grande armée de la révolution prolétarienne. Mais il est vrai que Hobsbawm n’a guère du rencontrer de bandits dans sa carrière d’historien.

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    Il n’est d’ailleurs pas indifférent que lorsqu’un voyou devient trop encombrant le milieu lui-même lui donnera la chasse, n’hésitant pas à le balancer à la première occasion. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas, ou qu’il n’a pas existé de bandit ayant une dimension subversive : on peut citer ici l’anarchiste Alexandre Jacob. Mais il est clair que ces cas sont très rares et qu’ils sont difficiles à vivre car dans la carrière de bandit, comme dit Le Taillanter, « malheur à l’homme seul ».

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