• Scorpio, Michael Winner, 1973

     Scorpio, Michael Winner, 1973

    Michael Winner a été un cinéaste à succès dans les années soixante-dix. Mais ce n’était pas pour autant un auteur sans imagination qui ne faisait que des mises en scène commerciales. Loin de là. Certes, ce sont les films de la série du Justicier dans la ville qui lui ont assuré un grand succès, mais il a fait bien autre chose. Notamment deux très bons westerns, The lawman avec déjà Burt Lancaster, Robert Ryan et Lee J. Cobb, en 1971, mais aussi Chato’s land avec Charles Bronson la même année. Il ne faut pas oublier que pour un cinéaste britannique ce n’est guère évident que de s’attaquer au western. Toujours en 1971 – ce fut certainement la grande année de Michael Winner – il tourne encore The nightcomers d’après Le tour d’écrou d’Henry James avec un Marlon Brando au mieux de sa forme. Ce film n’aura aucun succès, mais à mon sens il est à redécouvrir car il contient de très belles choses.

    Scorpio, Michael Winner, 1973

    A Vienne Cross attend un contact 

    C’est donc fort de cette expérience que Michael Winner va mettre en scène Scorpio avec deux immenses stars, Burt Lancaster et Alain Delon. Le titre, même s’il est le surnom d’Alain Delon dans le film, provient sans doute que les deux acteurs principaux sont du signe du scorpion et Michael Winner aussi, comme Charles Bronson d’ailleurs, mais c’est anecdotique. L’histoire est celle de Cross, agent de la CIA vieillissant qui veut se retirer de son activité d’espion. Mais ses employeurs pensent qu’en réalité il va trahir et passer à l’Est. Dès lors ils vont envoyer Jean Laurier, alias Scorpio pour l’éliminer. Laurier connait en effet très bien Cross qu’il estime énormément : c’est lui qui l’a formé. Dès lors une chasse à l’homme va être entreprise qui mènera Laurier sur les traces de Cross jusqu’à Vienne. La confrontation entre les deux hommes tournera au drame. C’est un thème qui est bien rodé. Ici il reprend comme cadre la Vienne à peine modernisée du Troisième homme. C’est le lieu de tous les compromis où les espions de tout bord se retrouvent, se vendent et s’achètent. Il y a une parenté aussi assez évidente avec le film de Jacques Deray, Avec la peau des autres. Preuve que ce thème était dans l’air depuis au moins L’espion qui venait du  froid. Ce sont en quelques sortes des films qui annoncent la fin de la Guerre froide qui apparaît de plus en plus comme extérieure à la réalité : une simple affaire de bureaucraties et d’intérêts privés mélangés. Cependant il y a aussi pas mal de rebondissements internes à l’histoire qui font qu’on n’est jamais sûr de rien. Qui est qui ? Mais qui est le traître ?

     Scorpio, Michael Winner, 1973

    Cross découvre Lang assassiné 

    Le lieu principal du tournage est Vienne. Auparavant on aura fait un tour par Paris et Washington. Mais ce n’est plus la Vienne détruite de l’après-guerre qu’on pouvait voir dans Le troisième homme. C’est une ville riche, ensoleillée, ouverte qui justement a dépassé les vieilles rivalités entre les USA et l’URSS. Certes elle a encore ses zones d’ombres et de nombreux plans rappellent justement Le troisième homme, par exemple quand Cross par à la recherche de Zharkov. On retrouve cette ambiance d’ombres du vieux centre-ville, avec les pas qui résonnent sur les pavés. Les contre-plongées se multiplient et donnent plus de poids à un décor qui se rêve lui-même comme un décor de drames qui n’arriveront pas.  

    Scorpio, Michael Winner, 1973

    Scorpio est à deux doigts de coincer Cross 

    Même si la qualité de la réalisation est bonne, le montage nerveux et l’ensemble bien mené, le clou du film est la confrontation entre deux immenses stars qui par ailleurs s’estimaient. Delon rendra d’ailleurs un hommage vibrant à son partenaire lors du décès de celui-ci. Ici, Delon est au mieux de sa forme, bondissant, vif, aux aguets, aimant les chats comme le samouraï du film de Melville. Burt Lancaster est déjà vieillissant et s’il a les moyens de se défendre il est évident qu’il est très fatigué des guerres de services qui ne mènent à rien. Il aspire à autre chose, ayant compris la fausseté de la mise en scène de la lutte d’une idéologie contre  une autre. Si Scorpio apparaît comme le plus déterminé, c’est aussi le plus naïf. Il croit d’ailleurs longtemps qu’il s’en sortira. On a remarqué évidemment que ce film brassait un sous-thème : la relation père/fils et pire encore le meurtre du père. Les deux stars figurent en effet aussi le passage du témoin entre deux générations. Celle du glorieux Hollywood à laquelle appartient Lancaster, et celle du cinéma des années soixante-dix, volontiers critique et cynique, représenté par Alain Delon producteur, acteur et bientôt réalisateur. On dit également que les deux hommes n’ont pas été doublés pour leurs cascades. Mais il n’y en a pas tant que ça.

    Scorpio, Michael Winner, 1973 

    Scorpio n’aime pas qu’on le menace 

    Paul Scofield est bien, mais sans plus. Acteur trop marqué par le théâtre, il a du mal à nous donner l’image d’un espion aventurier et cynique. Gayle Hunnicut ne fait que passer, ce n’est pas un film de femmes, Sarah, l’épouse de Cross est interprété par Joanne Linville dont le physique est particulièrement terne mais elle ne fait que passer ! Il y a cependant deux trois personnages au physique singulier comme Shmuel Rodensky dans le rôle de Lange, ou Vladek Sheybal dans celui de Zementkin. L’excellent J.D. Cannon qui était une figure habituelle du film noir de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix, incarne Filchock, le second qui rêve de s’installer dans le fauteuil de son patron sans faire de vague.

    Scorpio, Michael Winner, 1973

    Une fois de plus Cross s’est échappé 

    Il y a quelques belles scènes, avec la poursuite qui aboutit sur un chantier en construction, ce qui permet d’user des plongées et des contre-plongées en abondance et donner du champ à l’action, ou encore l’élimination de McLeod, la traque du cambrioleur qui connait le meurtrier de la femme de Cross. Et puis les habituelles vieilles ficelles des films d’espionnage de l’époque : les photos, les films sur lesquels un œil averti peut voir ce que le commun oubli… pour le meilleur et pour le pire. Il n’y a pas grand-chose à reprocher à ce film, si ce n’est un peu de bavardage superflu sur la vacuité des services de renseignements qui au bout du compte ne sont pas efficaces du tout et vivent sur leur nécessité de continuer à justifier l’entretien d’une bureaucratie glauque et sans projet. Egalement faire de Cross un espion américain, un ancien de la Guerre d’Espagne est un peu tiré par les cheveux quand on sait que bien au contraire la CIA et les FBI avaient mis ce genre de profil sur leur propre liste noire.

    Scorpio, Michael Winner, 1973

    Scorpio perdra toutes ses illusions 

    Le film a reçu un bon accueil critique et le public a suivi, moins aux USA – sans doute qu’on n’aimait pas trop voir critiquer la CIA – qu’en Europe et en Asie. Scorpio se revoit très bien malgré le passage du temps et confirme que Michael Winner n’est pas n’importe qui ! Quand à Delon et Lancaster c’est toujours un plaisir que de les retrouver ;

    Scorpio, Michael Winner, 1973  

    Lancaster, Delon et Winner sur le tournage

    « Robert Aldrich, L’ultimatum des trois mercenaires, Twilight's Last Gleaming, 1978Made in France, Nicolas Boukhrief, 2016 »
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