• Série noire, Alain Corneau, 1979

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    Voilà un film qui a une grosse réputation, certains allant jusqu’à dire qu’il s’agit du chef-d’œuvre d’Alain Corneau.  C’est une adaptation assez fidèle dans le déroulement de l’histoire de A hell of a woman de Jim Thompson. Et d‘après ce qu’on comprend l’adaptation s’est faite sur la base de la traduction de cet ouvrage paru en Série Noire en 1967. Ce qui peut poser des problèmes d’interprétation, voire d’incompréhension, parce que la fin de l’ouvrage est clairement différente dans la version de la Série Noire.

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    Poupart fait du porte à porte 

    Frank Poupart fait du porte-à-porte dans la banlieue parisienne. Un jour il tombe sur une vieille qui lui propose sa nièce en échange d’un produit assez médiocre. Cédant à la tentation, il va manifester de la compassion pour la jeune Mona. De la même manière que dans le livre, après être passé par la case prison, il va mettre au point un scénario pour s’emparer du magot de la vieille. Mais les choses ne se passeront pas comme il l’entend, son patron le dépouillera, il assassinera sa femme et se retrouvera seul face à Mona, en attendant probablement que la police vienne le trouver.

    L’adaptation du roman de Jim Thompson est due à Georges Pérec et à Alain Corneau. Ce qui saute aux yeux tout de suite, c’est que c’est une trahison totale de l’esprit de Jim Thompson dont ils n’ont conservé que le côté matériellement sordide de l’histoire, oubliant un peu trop facilement la folie de Poupart. Certes ici on le perçoit comme quelqu’un d’un peu étrange, mais pas comme quelqu’un de fou, et d’ailleurs toutes les obsessions du livre, à commencer par celle de la castration et des ciseaux n’apparaissent jamais.

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    Il rencontre la très jeune Mona 

    La difficulté vient du fait que le roman est un long monologue qui nous fait pénétrer peu à peu dans le cerveau malade de Frank. Or ici la voix off qui pourrait être l’équivalent de l’écriture à la première personne, n’est que très rarement utilisée. Cela fait apparaître Poupart plus victime des circonstances que de sa propre folie. La transposition que Corneau et Pérec réalise passant de l’Amérique profonde à la banlieue parisienne n’est pas convaincante non plus. On retrouve le même problème qu’avec le film de Bertrand Tavernier, Coup de torchon, qui avait situé 1275 âmes en Afrique noire pendant la guerre, pensant trouver là un équivalent à la lourdeur du climat social des Etats du sud des Etats-Unis. Mais la façon de réagir, de sentir et de se comporter dans les relations humaine sont chez Thompson typiquement américaines : la solitude et la difficulté d’avoir des relations normales avec des femmes. Corneau passe complètement à côté de son sujet en n’évoquant jamais cette question de la castration et du retour en enfance.

    Dans le même ordre d’idée, il ne donne pas de corps aux personnages féminins, que ce soit la femme de Poupart ou Mona bien entendu. Or dans l’ouvrage de Thompson, même s’il est malhonnête, Frank ressent de l’amour pour ces femmes qu’il peut dans le même temps abandonner ou même tuer.  

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    Sa femme le traite par le mépris et annonce qu’elle va le quitter 

    Il y a une scène qui est parfaitement déplacée et ridicule dans le film, c’est Poupart qui se retrouve dans un bar un peu sordide où de soi-disant Hell’s angels font la loi. Non seulement cette scène n’a rien à voir avec le roman, mais elle n’apporte rien sur le plan de la compréhension de la mécanique psychologique de Poupart. De même si dans le film et dans le livre le héros tue sa propre femme, dans le film il ne la fait pas disparaître de son logement, ce qui change complètement sa destinée puisqu’on croit comprendre que la police l’arrêtera pour cela.

    Egalement le personnage de Staplin (Staples dans le roman) n’est pas très développé, alors que Corneau bénéficiait de Bernard Blier pour l’incarner. Or celui-ci est une triste canaille qui dans le roman payera ses mauvaises actions envers Frank puisqu’il sera accuser de l’assassinat de Frank et de sa femme, mais aussi d’avoir récupéré de l’argent d’une rançon pour kidnapping. D’ailleurs dans le roman, Thompson laisse entendre que Mona a été enlevée et élevée par la vieille, ce qui éclaire un peu mieux sa volonté de la prostituer.

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    Poupart se saoule dans un bar mal famé

     

    Alain Corneau disait que c’était un film à petit budget et qu’il fallait faire attention au moindre centime dépensé pour la mise en scène. Est-ce cela qui donne ce caractère étriqué au film ? Les gros plans sont souvent trop multipliés, accroissant le caractère hystérique du jeu de Dewaere. Les images de Pierre-William Glenn qui avait déjà fait la photo des premiers films de Corneau et qui fera celle de Coup de torchon, renforce cette approche typique de la banlieue dans les années soixante-dix, comme le contrepoint de la crise sociale qui accompagne la modernisation hâtive de la société française.

    Ce n’était pourtant pas le premier film de Corneau et il avait déjà connu de bon succès publics avec les deux films policiers qu’il avait tournés avec Yves Montand au faîte de sa gloire, Police Python 357 et La menace. Il semble donc que l’idée de faire un film noir adapté de Thompson n’ait pas beaucoup enthousiasmé les producteurs.

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    Poupart commet un double meurtre et s’empare du magot

     

    Reste l’interprétation. Patrick Dewaere porte entièrement le film sur ses épaules, il est présent du début à la fin, et on dit qu’il s’était beaucoup investi dans ce rôle. En revoyant ce film, près d’un quart de siècle après sa sortie, je suis un peu choqué par cette interprétation hystérique. Il crie beaucoup, faisant monter sa voix dans les aigus, renforçant un accent parisien à couper au couteau qui donne un côté grotesque au personnage. Il saute, tourne, danse. Le générique s’ouvre d’ailleurs sur les images d’un Frank Poupart – on a traduit Dolly qui veut dire Poupée par Poupart – qui fait un numéro assez raté où les extravagances comportementales sont censées expliquer la suite.

    C’était également le premier rôle de Marie Trintignant qui devait connaître un tragique destin. Elle n’avait que 17 ans, et son jeu était plutôt emprunté, même si on comprend bien qu’en lui faisant jouer les mutiques Corneau limitait les dégâts. Bertrand Blier, vieux routier du cinéma français, paraît lui-aussi s’être trompé de film et reproduit une pâle copie de ce qu’il avait l’habitude de faire chez Audiard ou chez Lautner. Seule Myriam Boyer semble tirer un peu son épingle du jeu.

    La mise en scène reste assez empruntée, et les gros plans probablement trop nombreux, étouffe le film, freine l’action. Le montage serré, ni les mouvements désordonnés de Patrick Dewaere ne compense pas cette difficulté générale avec le rythme.

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    Staplin menace Poupart de le dénoncer à la police s’il ne lui donne pas l’argent 

    Je me rends compte que j’ai un avis très négatif sur ce film, mais j’avais déjà été très critique sur le malheureux remake que Corneau avait réalisé du Deuxième souffle. Et je me demande si une partie de cette critique ne tient pas plus au fait que je le juge comme une adaptation d’un roman de Jim Thompson, plutôt que comme un film à part entière de Corneau, une œuvre originale, comme on juge aussi son film Le deuxième souffle par rapport à l’adaptation de Jean-Pierre Melville.

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    Alain Corneau et Patrick Dewaere sur le tournage de Série noire

    « Une femme d’enfer, A hell of a woman, Jim Thompson, Rivages, 2013Marc Dugain, La malédiction d’Edgar, Gallimard, 2005 »
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